CHAP. V
Georges et Marthe étaient fiancés.
Des deux côtés, on était d'accord sur tous les points.
Dans toute la contrée, on parlait, non pas sans faire beaucoup de commentaires, du prochain mariage de M"° Marthe Raclot avec M. Georges de Santenay, un ingénieur des ponts et chaussées et fils d'un général, rien que ça.
24 iSÊ MILLION DU PERE RACLOT
Comment avait-on su qu'une riche tante de Georges lui donnait deux cent mille francs comme cadeau de noces 1 Nous ne saurions le dire. Mais on le savait, car on en parlait.
M"^ Lormeau avait été consultée, et elle avait approuvé le mariage de son neveu; du reste, elle connaissait Marthe qu'elle avait vue deux ou trois fois chez son beau-frère.
Les premières publications étaient faites.
Un matin, à la première heure, Marthe prit la voiture lo publique qui faisait, trois fois par semaine aller et retour, le trajet d'Aubécourt à la ville.
Marthe se rendait au chef-lieu.
Elle ne pouvait pas se marier sans avoir fait une visite aux dames dominicaines, ses institutrices et ses amies. Elle espérait qu'à sa prière la supérieure autoriserait la sœur Angèle, et peut-être bien aussi la sœur Léocadie à assister à son mariage.
Elle n'eut pas à prier beaucoup.
La supérieure lui dit en l'embrassant : 20 — Ma chère fille, vous avez été notre élève bien-aimée, l'enfant chérie de notre cœur ; je suis profondément touchée de votre visite et de la demande que vous m'adressez, non que j'aie jamais douté de vos sentiments à l'égard de nos sœurs, qui vous ont vue grandir et avec lesquelles vous avez travaillé. Ma bien-aimée Marthe, vous resterez toujours une bonne et charmante enfant, telle que vous l'avez été ici.
Vous désirez que deux de vos institutrices assistent à votre mariage, la communauté ne peut vous refuser ce grand témoignage de notre estime et de notre vive affection. 30 Marthe remercia la supérieure, fit ses adieux aux religieuses, sortit de la maison et se hâta d'aller retrouver le messager, qui avait déjà fait toutes ses commissions, chargé le derrière de son véhicule et était prêt à se remettre en route.
— Un peu plus, j'étais en retard, dit la jeune fille.
— Oh ! je ne serais pas parti sans vous, mademoiselle,
— Est-ce que, comme en venant, je vais être votre unique voyageuse ?
— Non, mademoiselle, vous allez avoir de la compagnie. 40 — I )cs dames ?
— Non, deux hommes, dont l'un va jusqu'à d'Aubécourt.
— Alors ce monsieur est d'Aubécourt 1
— Oui, mademoiselle; mais il n'y demeure plus depui!^ trois ans.
— Ah!
— C'était un cultivateur aisé du pays ; mais il a eu des malheurs ; tout ce qu'il possédait a été vendu, et le pauvre homme a quitté Aubécourt avec sa femme et ses cinq enfants. Je ne sais pas trop ce que font aujourd'hui ces pauvres diables; mais vous savez, mademoiselle, pauvreté n'est pas vice, comme on dit. lo
Ah ! voici nos deux voyageurs ; mais montez d'abord, mademoiselle; et prenez la bonne place du coin, à droite. Enveloppez-vous bien; par ces temps brumeux et humides, les soirées d'octobre sont très froides.
— En effet, ce vent d'est est glacial.
La jeune fille prit sa place dans le coupé.
— Tenez, mademoiselle, dit le messager, voilà une peau de mouton, mettez-la sous vos pieds.
Marthe entoura son cou d'un foulard, baissa son voile et se pelotonna frileusement dans son coin. 20
Les deux hommes arrivèrent près de la voiture.
— Allons, messieurs, montez vite, nous partons.
Les deux voyageurs se placèrent sans faire beaucoup d'attention à la jeune tille, qui se faisait toute petite dans son coin, et dont ils ne pouvaient distinguer les traits sous le voile.
Le messager ferma la portière du coupé, fit le tour de sa voiture poiu* s'assurer que tout était bien, grimpa sur son siège, fit claquer son fouet, puis cingla les flancs de ses chevaux qui partirent au petit trot. 50
Dans le coupé, les deux voyageurs causaient de choses et d'autres.
Marthe ne connaissait pas celui qu'elle avait pour voisin et ne reconnaissait pas l'autre, l'ancien cultivateur d'Aubécourt.
— A propos, dit le premier voyageur, qui répondait au nom de Collot, à son compagnon qu'il appelait Stanislas, saistu que ce gueux de Mathuiin Eaclot va marier sa fille 1
— Ah ! le vieux misérable, le vieux coquin, l'infâme usurier, il va marier sa fille ! Mais il y a donc des garçons 4^ assez canailles pour épouser des filles de voleurs !
En entendant ces épouvantables paroles, la jeune fille ressentit comme un coup violent en pleine poitrine ; pendant un instant elle perdit la respiration ; puis, indignée, elle fut sur le point de se faire connaître à ces deux hommes, qui se permettaient d'injurier ainsi son père. Mais la force lui manqua. Toute tremblante, oppressée, sentant des sanglots monter à sa gorge, elle laissa échapper un soupir et baissa la tête.
— Je n'ai rien à dire de la fille de Mathurin Raclot, :o poursuivit Stanislas, je ne la connais pas ; son père l'a mise
en pension à la ville pour en faire une demoiselle ; oh ! ça ne lui a pas coûté gros : rien n'est cher, quand on paye avec l'argent des autres.
Quand elle était petite fille, Marthe était une gentille enfant ; et je veux bien croire qu'aujourd'hui elle vaut mieux que son gredin de père.
— Avec qui se marie-t-elle ?
— Avec M. Georges de Santenay. . .
— Bigre, un noble !
20 — M. Georges de Santenay est un de nos ingénieurs des ponts et chaussées ; son père est un brave général en retraite.
— Un beau mariage ! Pour que ce gueux de Eaclot puisse si bien marier sa fille, il faut qu'il lui donne en dot au moins la moitié de l'argent qu'il a volé. Prendre son argent, mais c'est l'écorcher vif ; si seulement il pouvait en crever ! Mais il n'y a pas de danger, le diable se garde bien de tordre le cou à de pareils misérables. Ah ! c'est bien le cas de dire : il n'y en a aujourd'hui que pour les coquins.
Marthe écoutait, fiévreusement agitée, le rouge de la 30 honte au front.
— C'est égal, continua le terrible Stanislas, ce M. Georges de Santenay n'est guère scrupuleux ; quand on a un peu de cœur et qu'on est honnête, on ne touche pas à de l'argent mal acquis, on n'épouse pas la fille d'un Raclot. Mais va-t'en voir ; aujourd'hui il n'y a que l'argent, on fait n'importe quoi pour l'argent. C'est triste, c'est écœurant, mais c'est comme ça.
Mathurin est riche, sa fille sera riche aussi, on la verra se
pavaner dans son luxe payé par les souffrances et les larmes
des veuves et des orphelins que son père a ruinés, et, quand
40 elle aura tout à souhait, domestiques pour la servir, toilettes
superbes, bijoux magnifiques, des mets succulents sur sa table
somptueuse, ma femme et mes enfants, hâves de froid et de misère, crèveront la faim.
— Hé, hé, c'est pourtant vrai ce que tu dis là. Malheureusement tu n'es pas le seul que Mathurin Raclot
ait mis dans la misère.
— Non, je ne suis pas le seul, il y en a dix, il y en a quinze : Moriset, Tamirel, Durand, Langlois, Mongin, les enfants Charbonnet, la veuve Lambert, moi, et les autres que je ne nomme pas.
A côté de quelques arpents de terre, il fallait ajouter de lo nouveaux arpents, puis d'autres, puis d'autres encore. Pour faire son grand clos des Noues, plus de cent hectares do prairie, au meilleur endroit, il lui fallait le clos des enfants Charbonnet, le mien, celui de Mongin et les autres ; il les a eus tous, successivement, en moins de quatre ans ; mais comment 1 En nous étranglant ! Ah ! le brigand ! . . . Malheur, malheur à ceux qui se laissent prendre dans ses griffes de vautour !
Il a la patience du chat qui guette une souris ; mais, le moment venu, il se jette sur sa proie comme une bête féroce, 20 l'étreint, lui arrache le cœur, les entrailles et la dévore.
La ferme du Courant, où il a été dans le temps garçon de charrue, cette belle et riche ferme est à lui maintenant, et la veuve Lambert, la fille de ses anciens maîtres, n'a peut-être plus une robe à se mettre sur le corps.
Et le misérable usurier a acheté le château et le domaine dAubécourt, et il y a des gens qui n'ont pas honte de l'appeler M. Eaclot. Tonnerre ! c'est à nier l'existence de Dieu.
Vois-tu, Collot, j'ai quitté le pays parce que, si j'y étais 30 resté, j'aurais fait un mauvais coup. Oui, j'aurais chargé mon fusil comme pour la chasse au loup, et, caché derrière une haie, je l'aurais attendu et tué raide !
— Alors, mon pauvre Stanislas, tu as bien fait de t'en aller.
— Oui. Et pourtant que de malheureuses victimes crient vengeance, à commencer par Céline Noirot, la femme de Raclot. Céline n'était pas une mauvaise femme, loin de là ; mais Dieu seul sait ce qu'elle a enduré, elle fut une martyre ; son scélérat de mari l'a fait mourir à la peine. 40
— Oh ! c'est bien vrai.
— Et le notaire Poncclet, sait-on ce qu'il est devenu î
— On dit qu'il est allé demeurer à Paris.
— Il doit être assez riche pour cela, après avoir aidé Raclot, comme il l'a fait, dans toutes ses coquineries. Encore un brigand qui, comme M. Raclot, devrait être au bagne. Mais il n'y a pas de justice pour des gueux de cette espèce. Combien y a-t-il de temps que le notaire Poncelet a vendu son étude ?
— Deux ans.
lo — Est-on content du nouveau notaire 1
— Très content. C'est un jeune homme de trente ans et d'une famille des plus honorables ; il a étudié son métier à Paris et il en sait long ; il est très affable, très accueillant avec tout le monde et il a tout à fait l'air de vouloir bien faire.
— Tant mieux pour le pays.
Les deux hommes passèrent à un autre sujet de conversation.
On devine dans quel douloureux état se trouvait la pauvre Marthe ; ce qu'elle venait de souffrir et ce qu'elle souffrait 20 encore ne saurait se décrire.
A Raucourt, village avant Ligoux, le paysan appelé CoUot quitta son compagnon ; il était arrivé à destination.
A l'entrée d'Aubécourt, Marthe pria le messager de s'arrêter. Elle descendit de voiture et s'éloigna rapidement.
— Quelle est donc cette dame ? demanda le voyageur au messager.
— D'abord, monsieur, cette dame est une demoiselle ; voyons, est-ce que vous ne la connaissez pas 1
— Non, je ne la connais pas ; il est vrai que je n'ai pas 30 pu voir sa figure. Est-ce qu'elle est d'Aubécourt 1
— Bien sûr, qu'elle est d'Aubécourt, c'est M'^® Marthe Raclot.
— Oh ! fit l'homme, se rejetant au fond du coupé. Puis, d'une voix sourde, il grommela entre ses dents :
— Après tout, tant pis pour elle et pour son père ; je n'ai pas un seul mot à retirer de ce que j'ai dit.
Quand Marthe rentra, la nuit était tout à fait venue ; son pèic l'attendait pour dîner. 11 s'aperçut bien que sa fille avait quelque chose, qu'elle était contrariée, mais il ne prit 40 pas la peine de la questionner.
Le corps brisé de fatigue, l'âme saignante, Marthe se mit
au lit; mais elle n'eut que de courts instants de sommeil agité, troublé constamment par des songes épouvantables.
Autour du château, elle voyait une grosse foule de misérables ; il y avait des femmes, des enfants, des vieillards ; ils étaient couverts de haillons, avaient sur la figure le stigmate de la misère et de la soufirance, et tous ensemble ils hurlaient :
— Nous avons faim ! du pain ! du pain !
Tous, grands et petits, menaçaient le châtelain et criaient :
— Mathurin Raclot, sois maudit, sois maudit !