CHAP. VII
Quand Georges de Santenay l'eut quitté, M. Raclot se dit qu'il avait bien le temps de se retrouver en face de sa fille, et il s'en alla dans son grand herbage des Noues pour compter une fois de plus les bœufs qui s'y trouvaient.
L'hiver allait venir bientôt avec ses neiges et ses glaces ; l'herbe encore verte ne tarderait pas à disparaître ; il fallait donc songer à vendre les bœufs engraissés qu'on remplacerait au printemps par des bêtes maigres.
M. Raclot, faisant l'inspection de son bétail, ne pensait guère à sa fille ; il calculait que, sur cent têtes, il réaliserait lo un bénéfice de plus de quinze mille francs.
Du clos des Noues il alla faire un tour du côté du Courant, et il était nuit quand il rentra au château.
Il demanda où était sa fille. On lui répondit que M"® Marthe était restée au salon.
Il se décida à se montrer, et, comme s'il eût soupçonné la vérité, il n'était hardi qu'à moitié.
Marthe ne pleurait plus ; eUe avait eu le temps de se remettre de ses horribles émotions, de se raffermir encore dans ses résolutions, et elle était calme en apparence quand 20 son père l'aborda par ces mots :
— Bonsoir, ma fille.
— Bonsoir, mon père, répondit-elle.
— Tiens, elle ne me dit rien, c'est drôle, murmura Raclot. n s'approcha d'une fenêtre, eut l'air de regarder dehors,
ouvrit et referma les portes du bufî'et, remit deux chaises en place, tout cela pour se donner une contenance, puis enfin s'assit.
— Eh bien, Marthe, dit-il, qu'est-ce que nous racontons 1
La jeune fille le regarda, attendant qu'il continuât. 30
— Hum, hum, tu l'as donc décidément renvoyé, ce pauvre M. Georges de Santenay 1
— Oui, mon père.
— Et tu ne veux plus te marier ?
— Je vous l'ai déclaré, mon père.
— Et pourquoi 1
— Eh bien, mon père, en réfléchissant, je me suis dit que
cette dot de cinquante mille fmncs que vous deviez me donnei, que vous aviez promise, était une grosse somme, que vous auriez certaines difficultés à vous la procurer, et que mon mariage vous créerait des embarras d'argent pour toute la vie.
— Ah ! tu t'es dit cela 1
— Oui, mon père. Assurément, il y a des pères qui, en mariant leur fille, lui donnent cinquante mille francs, cent mille et même davantage ; mais ils sont riches, ceux-là. Vous, mon père, vous êtes un paysan, bien que vous demeuriez dans
lo un château, et, n'étant pas tout à fait une ignorante, je sais très bien que, si le paysan possède des terres, il n'a pas d'argent.
— C'est parfaitement exact.
— Enfin, mon père, je n'ai pu supporter cette pensée que vous alliez vous gêner énormément et vous dépouiller pour moi, et, comme je vous l'ai dit, c'est après avoir mûrement réfléchi que j'ai pris la résolution de ne pas me marier.
— Ah ! voilà toute la raison 1
— Oui, mon père.
2o — Hum ! hiun !
— Vous pouvez croire que je suis une honnête fille, mon père.
— Oui, oui, tu es une excellente fille et tu as de bons sentiments.
Il continua hypocritement :
— Sans doute, c'est une somme énorme, cinquante mille francs ; et comme tu le dis justement, Marthe, si le paysan possède de la terre, il n'a pas d'argent ; mais, n'ayant en vue que ton bonheur, je me serais imposé ce lourd sacrifice ; il
30 faut bien faire tout ce qu'on peut, plus qu'on ne peut même, pour sa fille unique ; bref, j'aurais trouvé le moyen de m'arranger et je t'aurais donné ta dot sans me faire tirer l'oreille.
— Soit, mais je n'ai pas voulu que mon père se sacrifiât pour moi.
— Hum ! hum ! je n'ai rien à répondre à cela.
— Donc, mon père, je ne me marierai jamais.
— Oh ! jamais !
— Jamais, mon père, jamais !
40 — Est-ce que c'est l^ien dans ton idée ?
— Oui, et rien au monde ne saurait me faire changer.
LE :\IILLION DU PERE RACLOT 41
— Eh bien ! Marthe, tu as raison et je t'approuve. Plus de mariage, Marthe ! je te garde, tu ne quitteras jamais ton père !
— Je vous en demande bien pardon, mon père ; mais telle n'est pas mon intention.
— Hein ! que veux- tu dire 1
— Je veux dire que demain je vous quitterai.
— Tu ne parles pas sérieusement ^
— Si, mon père, je parle très sérieusement.
— Et tu veux me quitter 1 lo
— C'est une autre résolution que j'ai prise. Où donc veux-tu aller ?
— A la ville.
^ Pour faire quoi 1
— Pour travailler, gagner ma vie.
■ — Travailler, gagner ta vie, mais tu es folle !
— Non, mon père.
— Travailler ! . . . Mais tu ne sais rien faire.
— Vous oubliez que j'ai mon brevet d'institutrice.
— Et tu veux ... 20
— Je veux être institutrice.
— Hum ! hum !
— Vous avez travaillé, mon père, ma mère aussi a travaillé beaucoup ; comme elle et vous je veux travailler à mon tour ; je ne suis pas une demoiselle, mais la fille d'un paysan, et quand je vois toutes les jeunes filles d'Aubécourt travailler, aller aux champs, j'ai honte.
— Les filles d'Aubécourt sont faites pour aller aux champs, tandis que toi . . .
— Moi, mon père, je ne pourrais pas aller à la charrue, 30 travailler à la terre, c'est vrai ; mais, parce que je ne saurais pas faire cela, je ne me vois pas dispensée de faire autre chose. On est au monde pour travailler, chacun doit produire selon ses forces et son aptitude, et je suis honteuse de ne rien faire.
• — Mais tu n'es pas oisive, Marthe ; depuis que tu es ici, tu as constamment l'aiguille ou ton crochet à la main.
— Broder, faire de la tapisserie ou de petits ouvrages au crochet, ce n'est pas travailler.
— Qu'importe, si je suis satisfait 1
— Moi, je ne le suis pas. 40
— Marthe, je ne suis pas riche, riche, comme certaines
gens le prétendent, des envieux, des jaloux ; mais je ne suia pas pauvre non plus, j'ai une bonne petite aisance ; tu peux donc être tranquille, ici tu ne manqueras jamais de rien.
— Je vous crois, mon père, mais je ne veux pas être à votre charge.
— Oh ! une charge peu lourde !
— Je vous le répète, mon père, vous et ma mère avez travaillé beaucoup, il faut que je travaille aussi ; il n'est pas de meilleur pain à manger que celui qu'on gagne, je suis insti-
lo tutrice, je veux exercer ma profession.
— Hum ! hum ! fit M. Eaclot en se grattant le bout du nez ; voyons, est-ce que c'est bien arrêté dans ta tête ?
— Oui, mon père.
— Alors, je n'ai plus rien à dire.
— Merci, mon père.
— Voilà, il faut toujours faire ce que tu veux. Et ton intention est de partir demain ?
— Oui.
— Tu te rendras à la ville î 20 — Je vous l'ai dit.
— Crois-tu que tu trouveras une place tout de suite î
— Je l'espère.
— Ça ne me paraît pas bien sûr.
— Je verrai.
— Marthe, c'est un coup de tête, ça.
— Nullement, mon père.
— Enfin, c'est bien. Tu auras besoin d'argent, combien faudra-t-il te donner *?
— Rien.
30 — Comment, rien !
— Soyez tranquille, je saurai m'arranger.
— Je comprends ! tu iras tout de suite chez les dominicaines.
— Telle est mon intention, et je ne veux pas vous le cacher, mon père, je compte que ces dames me garderont à la communauté et me confieront une classe de petites filles.
— Et si tu te trompais 1
— Si je ne pouvais pas être employée dans la communauté où j'ai été élevée, l'ordre ayant en France plusieurs autres
40 pensionnats, la maison mère me placerait dans l'un ou l'autre. Maintenant, mon père, que je sois placée n'importe où,
je vous prie de ne faire connaître à personne, et la détermination que j'ai prise et le lieu de ma retraite.
— Je te le promets ; mais tu viendras me voir de temps en temps ?
— Je penserai souvent à vous, mon père ; mais je ne sais pas si, comme vous le désirez, je pourrai venir vous voir.
— Ce qui veut dire, ou à peu près, que je n'ai plus de fille, murmura M. Raclot avec une émotion réelle ou feinte.
La jeune fille resta silencieuse.
Elle n'avait plus rien à dire, lo
Après le souper, qui ne fut pas long, Marthe monta dans sa chambre et. redescendit aussitôt avec le cofiret aux bijoux.
— Qu'est-ce qu'il y a là-dedans 1 demanda Eaclot. La jeune fille ouvrit le cofiret.
Le père écarquilla les yeux.
— Eh bien, quoi 1 fit-il.
— Mon père, je ne connais pas la valeur de ces bijoux que vous avez bien voulu me donner ; mais je les trouve trop beaux pour la carrière que je vais embrasser et nullement en rapport avec ma situation ; une institutrice, d'ailleurs, n'a pas 20 besoin de bijoux, et il est même bien qu'elle n'en ait point. Reprenez donc ces bijoux, mon père, je vous les rends-
M. Raclot regarda sa fille avec ahiu-issement.
— C'est bien, balbutia-t-il, je les conserverai et tu leu retrouveras plus tard.
Mais l'usurier n'en était pas à sa dernière surprise.
Le lendemain matin, quand Marthe vint lui faire ses adieux, il remarqua qu'elle n'emportait qu'une toute petite valise de voyage.
— Et ton linge, et tes robes, et tes colifichets 1 fit-il. :o
— Un peu de linge que j'ai là me suffira, répondit la jeune fille; quant à mes robes et ce que vous appelez mes colifichets, je les laisse, attendu que tout cela ne me serait d'aucune utilité ; dans toutes les communautés, il y a un costume ; c'est ce costume que je porterai.
Sur ces mots, après l'avoir embrassé, Marthe quitta son père.
Elle descendit rapidement la pente au-dessus de laquelle s'élève le château. On aurait dit qu'elle avait hâte de s'éloigner de cette demeure maudite. Cependant elle n'était 40 pas en retard pour prendre la voiture ; elle était en avance,
au contraire, d'une demi-heure. Mais avant de quitter Aubécourt pour longtemps, pour toujours peut-être, elle voulait embrasser sa vieille nourrice.
Elle trouva la bonne femme occupée à son ménage.
— Comment, c'est toi, mignonne, de si bonne heure ! s'écria la paysanne.
— Dans un instant, je prendrai la voiture et je n'ai pas voulu partir sans t'avoir embrassée.
— C'est bien gentil, ma petite Marthe ; ainsi tu vas à lo la \àlle ?
— Oui, d'abord, et j'irai peut-être plus loin, beaucoup plus loin.
— Mais c'est donc un voyage ?
— Oui, nourrice, un voyage.
— Quand reviendras-tu 1
— Peut-être jamais.
La vieille femme eut un haut-le-corps.
— Je n'ai pas bien compris, Marthe, qu'est-ce que tu viens de me dire ?
20 — Je viens de te dire, ma bonne nourrice, que je partais et que peut-être je ne reviendrais plus.
— Allons, allons, tu veux rire, ma chérie.
— Non, nourrice.
— Je ne te crois pas . . . Est-ce qu'il n'y a pas ton mariage 1
— C'est fini, nourrice, je ne me marie plus.
— Ah ben ! ah ben ! qu'est-ce que tu me dis là ?
— Je te dis ce qui est.
La paysanne resta un instant immobile, les yeux grands 30 ouverts, comme hébétée ; puis elle poussa un cri et se précipita sur la jeune fille qu'elle enveloppa de ses bras.
— Ah ! je comprends, je comprends ! s'écria- t-elle ; tu pars, tu quittes le pays, parce que ... tu ne te maries plus à cause de . . . je n'ai pas à en dire plus. Hier quand je t'ai demandé : * Marthe, que vas- tu faire V tu m'as répondu : ' Tu le sauras bientôt ! ' Voilà donc ce que tu ruminais dans ta tête, et c'est moi, c'est moi qui suis la cause de tout cela! Ah ! Marthe, Marthe, je suis une affreuse femme, une vieille coquine !
40 Et elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Allons, nourrice, ne pleure pas ainsi, dit la jeune fille,
et surtout ne t'accuse de rien ; hier, tu m'as seulement confirmé ce que je savais déjà, et, avant de venir te trouver, mes résolutions étaient prises. Mais si tu aimes bien ta petite Marthe, nourrice, si tu ne veux pas lui causer un grand chagrin, tu ne parleras à personne de ce qui s'est passé entre nous ; je ne veux pas qu'on sache que je suis instruite des iniquités de mon père ; je ne veux pas qu'on sache pourquoi Marthe Eaclot n'a pas épousé Georges de Santenay.
On dira peut-être que la famille de Santenay a appris comment mon père s'est enrichi et que Georges n'a plus voulu lo de Marthe Eaclot. Eh bien, si l'on dit cela, nourrice, tu laisseras dire;- je te défends de prendre ma défense.
— Marthe, qu'as-tu dit à ton père 1
— Que je voulais travailler, gagner ma vie.
— Et de ce que tu as appris 1
— Eien.
— Et il te laisse partir ainsi ?
— n ne pourrait pas me retenir ; d'ailleurs il est habitué à vivre seul, et son affection pour moi ne le fera pas trop souffrir. 20
— Et à lui, M. Georges de Santenay, qu'as tu dit 1
— Ces mots seulement : Je ne veux pas me marier.
— Et il s'est contenté de cela ?
— Il le fallait bien.
— Mais tu ne l'aimes donc pas, Marthe ?
— Tais-toi, nourrice, répondit la jeune fille d'une voix creuse ; écoute, j'adore Georges de Santenay ; l'amour que j'ai pour lui met en moi une force inconnue et me rend facÛes tous les sacrifices.
— Malheureuse enfant ! 30
— Et je ne demande à Dieu qu'une seule chose.
— Quoi donc "?
— Mourir de mon amour !
La vieille femme joignit les mains, et, contemplant la jeune fille avec une respectueuse admiration :
— Ah ! Marthe, s'écria-t-elle, comme tu es noble et grande ! tu aurais été ici la Providence des malheureux, et tu t'en vas ! . . . Mais, mon enfant chérie, que feras-tu 'i
— Je ne dois pas te le dire.
— Où iras-tu ? 40
— Je ne sais pas ; j'irai où Dieu me conduira.
A ce moment on entendit, dans la rue, le roulement de la voiture accompagné d'une sonnerie de grelots.
La vieille femme et la jeune fille se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, s'embrassèrent avec effusion, puis Marthe sortit en disant :
— Adieu ! adieu !
— Adieu ! adieu ! répéta la nourrice.
Marthe était déjà loin, qu'on pouvait voir encore la paysanne sur le pas de sa porte tenant son mouchoir sur ses lo yeux.
Oui, elle pleurait, la bonne vieille nourrice, et il lui semblait que c'était une partie d'elle-même qui l'abandonnait, que c'était son âme qui s'envolait vers des régions inconnues. Elle pensait que l'âge avait détruit ses forces, que peut-être bientôt la mort viendrait la prendre, et elle se disait, dans sa douleur profonde :
— L'enfant de mon cœur s'en va, je ne la verrai plus. Trois ou quatre femmes avaient été témoins des adieux de
la jeune fille et de la nourrice. Étonnées, elles s'étaient re- 20 gardées ayant l'air de se dire : 'voilà qui est singulier,' et du regard elles avaient suivi Marthe jusqu'à la voiture du messager.
L'une d'elles, plus hardie que les autres, s'approcha de la vieille nourrice.
— Qu'y a-t-il donc 1 demanda-t-elle, la demoiselle avait l'air bien triste, où donc va-t-elle 1
— Elle ne me l'a pas dit.
— J'ai entendu qu'elle vous disait adieu.
— C'est possible, il n'y a rien d'étonnant à cela. 30 — Pourquoi était-elle si triste ?
— Mais je ne me suis pas aperçue qu'elle eût de la tristesse.
— Allons donc ! Tenez, vous êtes une cachotière, mère Laugier. Mais vous-même avez encore des larmes dans les yeux.
Alors, coupant court à la conversation, la vieille paysanne rentra brusquement chez elle.
Quelques jours après, Marthe portait la robe des novices de l'ordre de Saint-Dominique.