CHAR VIII
A AuBÉcoURT et aux alentours, les méchantes langues s'en donnèrent à cœur joie. Comme l'avait deviné Marthe, on n'hésita pas à dire que le mariage avait été rompu parce que le général de Santenay et son fils avaient appris enfin ce que c'était que Mathurin Raclot.
£t comme il y a des gens qui suppléent à ce qu'ils ne savent point par des inventions, on racontait que, lorsqu'il avait eu connaissance de toutes les gredineries de l'usurier, le vieux général s'était mis dans une colère épouvantable, dont un f arieux accès de goutte avait été la conséquence. lo
Après tous les racontars on disait, pour conclure :
— Tout de même, M. Georges de Santenay ne pouvait pas épouser la fille de ce vieux grigou de Eaclot.
On en disait bien d'autres.
La vieille nourrice entendait les bavardages de ceux-ci, les commérages de celles-là, les méchancetés de tous. Indignée, furieuse, elle enrageait de ne pouvoir sauter à la gorge de tous ces imbéciles qui vomissaient les plus grossières injures contre la jeune fille.
Mais Marthe lui avait ordonné de laisser dire et de ne pas 20 prendre sa défense.
Ah ! si elle avait pu parler, comme elle aurait rivé leur clou à toutes ces vilaines gens !
Et elle était forcée de se taire !
Et, par son silence, elle avait l'air de faire cause commune avec ces langues de vipères !
La brave femme souffrait, plus encore peut-être d'être obligée de se taire que des choses odieuses qu'elle entendait dire.
Constamment elle se demandait : 30
— Où est Marthe, maintenant 'i Que fait-elle ? Oh ! la pau\Te chérie, comme elle doit être triste, comme elle doit pleurer !
Toutefois elle était rassurée sur le sort de sa chère enfant ; elle savait combien était grande l'affection des dominicaines pour leur ancienne élève, et, bien sûr, les bonnes religieuses n'abandonneraient pas la malheureuse jeune fille.
Et puis Marthe était un ange, et le bon Dieu ferait quelque chose pour elle !
La mère Laugier était indulgente et bonne ; il n'y avait jamais eu dans son cœur un sentiment de haine, et pourtant elle se laissait aller à des mouvements de colère sourde contre Mathurin Eaclot, et elle le maudissait.