TS, PR
bilité des choses de la vie et se demandant si ce qu’on appelle le bonheur n'était pas simplement une chimère, un leurre.
Vainement il cherchait une explication à la conduite étrange de l’infortunée jeune fille, il n’arrivait pas à comprendre. Évidemment, il yavaitläunm :re.
Il n’y avait en lui aucune colère, et, en dépit de tout, il ne voulait pas douter de Marthe, tellement son amour pour la jeune fille était grand et respectueux.
Il sentait, d’ailleurs, que Marthe était une victime.
UAND Georges de Santenay l’eut quitté, M. Raclot se dit qu'il avait bien le temps de se retrouver en face de sa fille, et il s’en alla dans son grand her-
bage des Noues pour compter une fois de plus les bœufs qui s’y trouvaient.
L'hiver allait venir bientôt avec ses neiges et ses glaces; l’herbe encore verte ne tarderait pas à disparaître; il fallait donc songer à vendre les bœufs engraissés qu'on remplacerait au printemps par des bêtes maigres.
.M. Raclot, faisant l'inspection de son
bétail, ne pensait guère à sa fille; il calculait que, sur cent têtes, il réaliserait un bénéfice de plus de quinze mille francs.
Du clos des Noues il alla faire un tour du côté du Courant, et il était nuit quand il rentra au château.
Il demanda où était sa fille. On lui répondit que M'° Marthe était restée au salon.
Il se décida à se montrer, et, comme s’i} eût soupçonné la vérité, il n’était hardi qu'à moitié.
Marthe ne pleurait plus; elle avait eu le temps de se remettre de ses horribles émotions, de se raffermir encore dans ses résolutions, et elle était calme en apparence quand son père l’aborda par ces mots :
— Bonsoir, ma fille.
— Bonsoir, mon père, répondit-elle.
— Tiens, elle ne me dit rien, c’est drôle, murmura Raclot.
Il s’approcha d’une fenêtre, eut l’air de regarder dehors, ouvrit et referma les
PPS PSS SL
portes du buffet, remit deux chaises en place, tout cela pour se donner une contenance, puis enfin s'assit.
— Eh bien, Marthe, dit-il, qu'est-ce que nous racontons ?
La jeune fille le regarda, attendant qu'il continuât.
— Hum, hum, tu l'as donc décidément renvoyé, ce pauvre M. Georges de Santenay ?
— Oui, mon pire,
— Et tu ne veux plus te marier?
— Je vous l'ai déclaré, mon père.
— Entre nous, Marthe, tu as attendu trop longtemps pour signifier à ce pauvre jeune homme de ne plus revenir à Aubécourt.
— Je le reconnais, mon père.
— Si tu lui avais raconté ta petite
NS LP dot LP Sd ce
affaire avant l'affichage à la mairie et avant que le curé eût publié vos bans, 1l.n'y aurait eu que demi-mal.
— Vous croyez, mon père ? |
— Certainement. Est-ce qu’on ne voit pas tous les jours des mariages qui se défont? Les jeunes filles ont bien le droit de réfléchir, que diable, et de dire : ch bien, non, voilà, je ne veux plus!
« Pour en revenir à ce pauvre jeune homme, il s’en est allé tout penaud et faisant piteuse mine; ça ne m'étonnerait pas du tout qu’il en fît une maladie. Tu lui as tout de même gentiment arrangé sa petite affaire; va, Marthe, tu peux être tranquille, ii ne reviendra plus.
«Moi, vois-tu, j'étais content de ce mariage tout uniment parce que tu le voulais; tu ne le veux plus, j'en suis encore content. Je te garde, nous resterons nous deux. Ce n’est pas de gaieté de cœur qu’un père voit un homme prendresa fille et l'emmener. Tu as raison, Marthe, ne te marie pas... Après tout, est-ce que tu
as besoin de te marier? Pourquoi faire?
Tu ne peux pas être plus heureuse que tu ne l'es.
La jeune fille écoutait, ayant besoin de toute son énergique volonté pour rester calme.
— Dis donc, Marthe, reprit Raclot, il parait que tu n’as pas voulu lui dire, à ce pauvre jeune homme, pourquoi tu as si vitement changé d'idée ?
— C’est vrai, mon père, je ne lui ai donné aucune explication.
— C’est pour ça qu’il était comme un fou. Par exemple, en voilà un qui est tenace. Bien sûr, Marthe, tu as eu raison de ne pas lui dire le pourquoi de la chose; il y a des ci et des ça qui ne sont pas toujours agréables à entendre. Mais à moi, Marthe, tu peux bien dire ce qu’il en est.
— Certainement, mon père.
— Eh bien?
— Eh bien, mon père, en réfléchissant, je me suis dit que cette dot de cinquante mille francs que vous deviez me donner, que
vous aviez promise, était une grosse somme, que vous auriez certaines difficultés à vous la procurer, et que mon mariage vous créerait des embarras d’argent pour toute la vie.
— Ah! tu t'es dit cela?
— Oui, mon père. Assurément, il y a des pères qui, en mariant leur fille, lui donnent cinquante mille francs, cent mille ct même davantage; mais ils sont riches, ceux-là. Vous, mon père, vous êtes un paysan, bien que vous demeuriez dans un château, et, n'étant pas tout à fait une ignorante, je Sais très bien que, si le paysan possède des terres, il n’a pas d’argent.
— C'est parfaitement exact.
— Enfin, mon père, je n’ai pu supporter cette pensée que vous alliez vous géner énormément et vous dépouiller pour moi, et, comme je vous l’aidit, c'estaprès avoir mûrement réfléchi que j'ai pris la résolution de ne pas me marier.
— Ah! voilà toute la raison ?
— Oui, mon père.
—— Hum ! hum !
— Vous pouvez croire que je suis une honnête fille, mon père.
— Oui, oui, tu es une excellente fille et tu as de bons sentiments.
Il continua hypocritement :
— Sans doute, c'est une somme énorme, cinquante mille francs; et comme tu le dis justement, Marthe, si le paysan possède de la terre, il n’a pas d'argent ; mais, n'ayant en vue que ton bonheur, je me serais imposé ce lourd sacrifice: ii faut
bien faire tout ce qu'on peut, plus qu'on ne peut même, pour sa fille unique; bref, J'aurais trouvé le moyen de m'arranger et je t’aurais donné ta dot sans me faire tirer l'oreille.
— Soit, mais je n'ai pas voulu que mon père se sacrifiât pour moi.
— Hum! hum! je n'ai rien à répondre à cela.
— Donc, mon père, je ne me marierai jamais.
— Oh! jamais!
— Jamais, mon père, jamais!
— Est-ce que c’est bien dans ton idée?
— Oui, et rien au monde ne saurait me faire changer.
— Eh bien! Marthe, tu as raison et je t’approuve ; le mariage, ce n’est pas déjà une si bonne chose, ça donne toutes sortes de soucis, et, ma foi, quand une jeune fille se trouve heureuse comme elle est, je ne vois pas pourquoi elle courrait le grand risque de ne plus l'être. Plus de mariage, Marthe! je te garde, tu ne quitteras jamais ton père !
— Je vous en demande bien pardon, mon père; mais telle n’est pas mon intention.
— Hein! que veux-tu dire ?
— Je veux dire que demain je vous quitterai.
— Tu ne parles pas sérieusement ?
— Si, mon père, je parle très sérieusement.
— Et tu veux me quitter?