CHAPITRE X
VaucelleSjle lendemain de la rupture, partitpour Biarritz. Geneviève Tallec l’y suivit. Ils se rencontrèrent, et, dans sa solitude, dans l’âpre et cuisante jalousie qui le dévorait, le jeune homme trouva quelque consolation à la présence d’une femme charmante, spirituelle et qu’il avait passionnément ai’mée .
lisse rencontraient généralement dans leurs promenades d’après-midi sur les rochers de la Vierge, et, sans fatigue, ils pouvaient prolonger la conversation pendant plusieurs heures. Geneviève se faisaitpresquetoujours accompagner par sa vieille cousine, MmeCrausne, veuve d’un colonel d’infanterie que Jean avait connu, mais il arrivait aussi qu’elle fût seule. Dans ces heures, l’ancienne passion revint, sinon dans le cœur, au moins dans l’esprit du millionnaire. Le cœur semblait mort. Jamais l’image de Clotilde ne venait le faire battre. Vau-
celles n’éprouvait pas non plus de colère. On eût juré qu’il se produisait en lui deux courants, contraires immobilisés l’un par l’autre, et que toute vie amoureuse proprement dite était suspendue.
Jean ne se sentait pas aimer Geneviève, mais il lui accordait une confiance qu’il avait dû refuser à Clotilde,et, chez un pareil homme, toujours déçu, toujours trompé, la confiance pouvait devenir un mobile suffisant au mariage. Par une sorte d’accord avec lui-même, Vaucelles avait depuis longtemps admis qu’il ne pouvait épouser que Geneviève ou Clotilde. Clotilde disparue, il se regardait comme fiancé à l’autre.
Ils en étaient là quand, un soir, la silhouette élégante d’un petit homme se dressa devant eux. Larens ! Jean eut une grande joie à le retrouver, et cette joie, pour un bon observateur, aurait suffi à démontrer combien l’amour trahi vivait encore ardemment dans la partie obscure de l’âme de Vaucelles. Geneviève ne connaissait pas Larens. Il y eut, tout de suite, entre ces deux êtres, un singulier antagonisme, l’un ironique, tout spirituel et mondain, l’autre, Mme Tallec, fine, simple et sauvage. Leurs rapports commencèrent par une sorte de duel. Comme la mer était ce jour-là assez violente, et que les lames venaient se développer en vastes éventails d’écume contre les rochers de la côte, Larens se prit à dire :
— Cest la seule vraie beauté de la mer, la menace. Avec elle on ne sait jamais très bien où elle veut en venir. Les poètes le pensent aussi des femmes, mais la mer m’apparaît toujours insidieuse, tandis que s’il est des femmes périlleuses, il en est de très sûres.
— Des lacs ! fit Mme Tallec.
— Des fleuves, madame, jde larges fleuves, roulant de fortes ondes, mais « fiers, mais hautains et même un peu farouches ».
— Je préfère l’Océan. Il symbolise une vie plus amère, mais aussi une plus sauvage grandeur.
— Je n’y contredis pas, madame, seulement, nul ne vit de sauvage grandeur.
Malgré eux, des allusions paraissaient sous leurs phrases, ainsi que des épées sous du velours, Larens, fin comme une ànguille, Mme Tallec, retorse et prompte comme une chatte. Vaucelles les écoutait, charmé par les reparties de la jeune femme autant que par les saillies de Larens.
— La vie vaudrait-elle la peine d’être vécue, reprenait Mme Tallec, sans l’aiguillon d’un danger ? Nos âmes ne sont-elles pas faites des battements de cœur de nos ancêtres, alors que la mort était de toutes les minutes, l’embuscade partout dressée avec la peste ou la famine en guise d’intermèdes ?
— II est vrai ; mais l’homme n’a grandi qu’en reléguant tout cela parmi les vieilles lunes de l’idéal !
Si j’approuve qu’on s’y retrempe, autant que possible par intermédiaire, celui qui en fait le fond de sa vie me semble retourner à une naturalité indigne d’une grande époque.
— Vous supprimez la passion !
— Elle n’est légitime que fondée sur de la pensée. . . Que devient l’amour s’il n’est que l’instinct puissant des brutes ?
— Mais, Larens, dit Vaucelles, que vous faut-il donc ? L’amour souffle comme il peut.
— C’est en quoi vous vous trompez. Il y a des formes d’amour aussi criminelles que les pires manifestations de la cupidité. . . Nous avons commis la bévue de tout excuser quand il s’agit du petit dieu aveugle. Moi, j’avoue ne permettre que le raffinement. Mort ou menaces doivent être bannies. La jalousie même...
— Vous n’allez pas supprimer la jalousie ? s’exclama Mme Tallec.
— Comme faiblesse, non, mais comme un droit, certainement.
— Votre amour est un boudoir tendu de rose, cher monsieur.
— Cela vaut mieux qu’un catafalque tendu de noir.
Elle ne répondit pas, pâlissant sous le regard de Larens. Ses yeux gris, dans les minutes d’émotion, passaient au vert, et les ailes de son nez se resser-
raient. Vaucellesla regardaitavecadmiration. Larens aussi, mais, bon connaisseur d’êtres, il voyait surtout en elle la créature instinctive où venaient aboutir toutes les impulsions d’une société polie jusqu’à la perversité. Ilia trouvait belle, séduisante, d’intelligence subtile, mais il ne voyait pas en elle cette conscience tranquille et sûre dont il vantait jadis le charme chez Clotilde Davreux.
Quand Geneviève fut partie, Vaucelles demanda à Larens des détails sur son duel avec Rune.
— J’ai bien appris, dit-il, le résultat final, la réconciliation sur le terrain, mais comment cela a-t-il marché ? Quelles sont vos impressions ?
— Le duel, fit Larens, eut quelque chose de fantastique. Il pleuvait. La place que nous avions choisie ne nous convenait pas. Un des témoins proposa la salle d’un petit restaurant. Il fallut monter un sentier assez raide, puis gagner une route. Nous grimpions le long de celle-ci, quand survint un enterrement. Le corbillard s’en allait, de cahot en cahot, par les ornières, et de pauvres gens suivaient. C’était lugubre. J’ai l’âme sereine, mais le cœur tendre. Je sentis bien que ce spectacle amollirait mon poignet. Rune n’y fit guère attention. Cet homme-là possède une vue intérieure qui doit être pittoresque, à en juger par son indifférence des choses de ce monde. Il eut l’air de se réveiller d’un songe quand, finalement, on lui mit une épée en
main. Par exemple, il se rattrapa tout de suite ; il attendit à peine le «allez, messieurs» pour se fendre. J’arrivai à la parade, quand même, mais il n’y eut pas de sa faute. L’expression de son visage était satanique; moi, vous le savez, je tiens à ma peau, je ne suis pas courageux ; double raison de voir clair dans le jeu de Rune : il cherchait à me glisser son épée entre la cinquième et la sixième côte. Quelle canaille que ce garçon-là ! Heureusement, je fais de la salle, je suis entraîné : je le regardais venir avec le petit frisson de la chair de poule, mais je me défendais pas mal. Un moment l’idée m’obséda de nous débarrasser de ce coquin. Là encore je fus lâche. Je me contentai de viser la main et l’avantbras. Rune, à la longue, s’en aperçut et résolut d’en profiter. Il feignit la fureur et, trois fois, nous en revînmes au corps à corps.
— Sapristi ! me dis-je, il est pour me tuer.
Et je tendais mon épée. Il la battait avec rage, elle revenait. Il essaya de la lier, je la dégageai. Il haletait, j’étais moite. On nous fit surseoir. Mauvaises minutes pour moi à cause de la peur. Je commençais à glisser dans tous les raisonnements absurdes que suggère un danger pressant, depuis le reproche de ne pas en finir jusqu’à celui d’avoir hésité à tuer l’adversaire. Au milieu de tout cela je perdais mon sang-froid, comme le Béarnais. Lui, s’enrageait. Deux ou trois fois, il risqua des coups
ridicules dont je n’osai profiter. Finalement, il se troua lui-même l’épaule sur mon épée. J’avoue que le plus dur fut de devoir lui tendre la main.
— Je n’ai jamais compris, avoua Vaucelles, cette rage de la réconciliation sur le terrain. Cela retire au duel tout caractère moral, et il en a déjà si peu ! Car si le coup d’épée est un brevet, la poignée de main est un titre de noblesse.
— Eh bien ! dit Larens, je lui fournis les deux, le brevet et le titre ; nous n’en sommes pas meilleurs amis, je vous assure.
— Je vous fais bien des excuses de vous avoir fait battre pour une fille.
Larens, soudain, devint grave.
— N’employez pas ces mots-là, Vaucelles; Clotilde Davreux, soyez-en sûr, n’est pas une fille... Je sais l’histoire, Rune l’a répandue, mais, quoi que vous puissiez dire, je garde ma surprise. Au fond, vous n’êtes pas un psychologue, vous êtes seulement un intuitif. 11 y a des cas où l’un vaut l’autre; mais pas dans ce cas-ci. Quelque chose a dû vous échapper... Vous avez mal compris, mal interprété l’attitude de Clotilde.
— Je vous répète que j’ai vu, vu. Croyez-vous donc que je sois semblable à ces maris qu’on amène à douter de leurs yeux? Elle avait sa tête appuyée sur la tête de l’homme. Elle pleurait. Il la serrait par la taille et l’embrassait dans les cheveux.
— Dans les cheveux ?
— Ça ne vous suffit pas ?
— Si, mais tout de même pour un homme admis dans le sanctuaire, initié aux splendeurs de la loge, c’est un geste bien chaste. Un véritable amant eût pris des lèvres qu’on n’eût guère songé à lui refuser. Il y a là-dessous un mystère. Quelle espèce d’homme ?
— L’espèce d’homme qui nous dérobe les cœurs de nos maîtresses : un beau gars, herculéen, à barbe noire. Un seul point m’a frappé, c’est qu’il portait des lunettes... quelque chose entre un pasteur protestant et un recordman du soulevé de poids... Je vous assure que ça fera époque dans ma vie.
— Mais sa physionomie ?
— Je ne sais si vous êtes comme moi, je ne puis regarder une figure qui me déplaît beaucoup...
— Ce sont celles que je regarde le plus. Seulement, vous^ Vaucelles, vous êtes un sentimental excessif. Au moins faut-il vous reconnaître du flair, puisque vous avez découvert Clotilde Davreux.
— Jolie perle !
— Il n’en est aucune que je lui sache comparable.
— Après ce que je vous ai dit, raconté?
— Après ce que vous m’avez dit, raconté !
— C’est du parti pris !... Vous cherchez à la placer, comme si elle était votre fille.
— Je n’ai que quinze ans de plus qu’elle.
Alors je ne saisis pas votre doute, presque injurieux pour moi.
— Parce que vous ne le voulez pas. Quand vous me feriez jusqu’à demain des contes à dormir debout sur Clotilde, vous n’aurez pas changé Clotilde pour cela. Je la connais mieux que vous. Les petits traits de son caractère sont là, gravés dans ma tête.
— Il faut cependant y faire entrer aussi une Clotilde tressaillante, fiévreuse, dans les bras d’un joli garçon.
— Justement, ça n’est pas normal.
— Larens, vous m’agacez!
— Je le vois bien... Mais je vous le répète, il y a là plus que vous n’avez vu. Je chercherai. C’est un problème que je veux résoudre.
— J’en serai ravi... En attendant, dites-moi ce que vous supposez.
— Oh ! je suis avare de suppositions... La vie a de singuliers imprévus.
— C’est bien mon avis !
— Oui, seulement votre imprévu n’est pas le mien. Pour moi, s’il existe cent façons dont un caractère se désagrège, ces cent façons ont une logique impérieuse. Clotilde ne sera jamais une femme déloyale, et vous serez toujours un enfant du Nord — ces plus terribles des enfants — très intelligent et peu perspicace.
— Je vois votre idée... Il s’agissait d’un homme à qui elle s’était sottement promise autrefois et qu’elle éliminait à mon profit.
— Quand cela serait ?
— Clotilde n’eût pas résisté à mes prières, lorsque je l’ai revue seule.
— Aussi bien l’hypothèse du petit homme ne m’est-elle pas venue.
— Si vous saviez, Larens, combien ce mystère m’irrite, vous prendriez en pitié ma peine.
— Mon pauvre ami, je n’ai vraiment rien à vous dire. Je ne crois pas Clotilde coupable de déloyauté, voilà tout, parce que je fais marcher un caractère avant une situation.
— Que le diable vous emporte, Larens ! voilà que vous me rejetez dans le doute... Je n’ai jamais vu votre pareil pour nier l’évidence.
— L’évidence, pour un malheureux millionnaire dont la vie se passe à compter les lâches intrigues des coquins en quête d’argent, ne peut être celle d’un Larens, à fortune médiocre... Rappelez-vous cela et attendez le résultat de mon enquête.
La mer, durant leur causerie, vint avec sa lourde manière, briser des lames monstrueuses contre les rochers, et les deux hommes furent obligés de se retirer devant elle tandis qu’elle les poursuivait de ses lames véloces, vite amincies. Tout l’Océan cia-
potait, hésitant entre le flux et le reflux : ainsi Tâme de Vaucelles.
— Je suis malheureux, Larens, dit-il ; ... le repos de mes nuits et la joie de mes jours, j’ai tout perdu.
— Et pour vous guérir, vous ne voyez pas d’autre moyen que d’épouser Geneviève Tallec ?
Vaucelles tressaillit, puis, calme et triste :
— Je ne vois pas d’autre moyen.