CHAPITRE IX
Quand Vaucelles fut parti, Clotilde regarda sa loge farouchement comme une bête enfermée qui chercherait une issue pour fuir. Puis elle eut un moment de désespoir où elle ensevelit sa belle tête dans ses bras. Mais cela fit seulement tomber sa chevelure, et le cri des coulisses pour l’entrée en scène reprenait. Elle dut mander le coiffeur, et cet homme léger tournait autour de cette petite masse affligée qu’était la comédienne, chacun de ses mots semblant des doigts sur une plaie à vif. Aucun moment ne lui fut plus pénible. Quand elle se retrouva seule, obligée de se rappeler son rôle, sa douleur prit de l’élévation et lui laissa des forces. Ce rôle finissait dans le demi-tragique moderne qui va sans gestes et avec des accents assourdis. Elle s’y jeta comme dans une consolation suprême, se vêtit soigneusement, se maquilla et parut en scène sous un aspect terrible à force de vérité.
Jusqu’alors, elle avait peu compris les sentiments excessifs qui ravagent une pauvre tête humaine ; ce
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soir, l’intuition lui vint, et, par un effet peu ordinaire, elle put rendre cette intuition sur la scène.
Elle fut reconnaissante à son art qui lui sauvait des minutes effroyables. Elle aurait voulu rester en scène jusqu’à l’épuisement de ses forces ; mais rien n’y fît. Les applaudissements du public s’élevèrent soudain avec le bruit de la mer contre des galets. Elle regarda la salle. A ce moment, les feux du lustre et des candélabres étaient baissés. C’était comme un trou noir où s’agitaient mille choses blanches : des mains, des visages, des plastrons de chemise. Pour Clotilde, toute cette agitation semblait une folie. Non seulement elle n’éprouvait aucune joie, mais elle voyait avec quelque mépris une manifestation d’enthousiasme tellement au-dessous de son chagrin. Jamais la générosité de l’art et le néant de la gloire ne lui apparurent plus clairement. Il fallut qu’elle allât saluer trois fois la salle trépignante, ruisselante à présent de lumière, avec des tas de spectateurs debout qui mettaient leur haut-de-forme sur leur tête et leur canne sous le bras pour avoir les mains libres. Le directeur, l’auteur se précipitèrent vers elle, lui baisèrent les mains. Elle regardait tout dans un profond hébétement, occupée d’une seule pensée toujours la même : Vaucelles.
Gomme l’histoire de son béguin avait circulé, on la supposa absorbée par le joli garçon à la barbe
noire. Il l’attendait, en effet, dans sa loge. Quand elle fut seule avec lui, il s’avança très doucement, la saisit par la taille et la mena v-ers un fauteuil. Elle s’y laissa tomber. Il lui prit très doucement la main, et chuchota :
— Ne te désespère pas, Glotilde, il attendra peut-être.
— Oh ! peut-être, dit-elle, je l’aimais tellement.
— De toutes façons, chérie, ce mariage eût été impossible, n’est-ce-pas ? sans ma réhabilitation.
— C’est vrai, mais il m’est particulièrement amer de penser que je le fais tant souffrir.
— J’ai quelque expérience de la douleur humaine, et je crois que ce coup brutal vaut mieux qu’une dénonciation indirecte. Tu devais l’éloigner. Tu pouvais le faire en lui révélant ta parenté avec moi. La séparation eût été moins cruelle pour toi et plus cruelle pour lui.
— Tu as raison, Maurice, il vaut bien mieux que ce soit moi qui aie la souffrance. Et puis je ne regretterai rien de ce que je ferai pour toi. Si j’aime Jean Vaucelles, j’ai le cœur déchiré par ton long martyre, et je sens que mon devoir est d’être avec toi d’abord. Si la destinée veut que M. Vaucelles et moi soyons à jamais séparés, je me soumettrai à cette destinée plutôt que de perpétuer ta misère.
Il fixa sur elle ses yeux pénétrants :
— Tandis que j’étais là-bas, dit-il, j’ai souvent
pensé à cette sœur qui vivait en Europe. Tante m’écrivait des lettres enthousiastes sur ta bonté et ta beauté, mais elle n’a pu me dire la force de ton intelligence, et tant de noblesse... Petite sœur, je suis désolé de me jeter entre le bonheur et toi ; mais, hélas ! tu ne pouvais plus longtemps cacher ton véritable nom.
— Je me résignerai, Maurice.
— Non, dit-il, ce n’est pas cela... Je n’aime pas la résignation. C’est pour m’être résigné, que j’ai été envoyé là-bas. Luttons au contraire. Ne désespérons pas. Il me faut encore quelques documents, quelques renseignements; dépêchons-nous de les trouver, et tâchons de gagner cette seconde manche, puisque j’ai perdu la première.
— Jamais plus M. Vaucelles ne voudra de moi pour sa femme.
— S’il t’a véritablement aimée, il n’aura pas oublié d’un jour à l’autre... Et ne devra-t-il pas une compensation à notre famille ? C’est un cœur généreux
— Oh ! oui, fit-elle ardemment.
— Dépêchons-nous donc, sœurette, de rassembler les éléments de ma réhabilitation. Il faudra jouer un jeu assez serré. Cette Siéti pourrait nous servir.
Je la méprise, dit Clotilde.
— II faudra vaincre ton dégoût. Souviens-toi que j’ai besoin de savoir tous ces temps-ci ce que
deviennent Rune et sa sœur. Il me manque un fil pour reconstruire l’intrigue qui m’a conduit au bagne. Je t’expliquerai cela plus en détail. C’est Mme Tallecqui a déposé dans la vitrine de mon patron le billet de banque, principale pièce sur laquelle je fus condamné. Ce sont des certitudes morales ; ellesme suffisent parce qu’elles sont rigoureusement enchaînées avec mille faits connus de Rune, de sa sœur et de moi. Pour les juges, ces certitudes n’auraient pas de valeur, parce qu’il me serait impossible de prouver que Mme Tallec était ma maîtresse, que j’ai passé l’après-midi qui précéda le crime avec elle. Je ne possède aucune lettre. Et puis, te dirai-je une faiblesse terrible ? Oui, puisque tu aimes et que tu me comprendras : je crois que cette femme m’a véritablement aimé, qu'elle n’a jamais aimé que moi. Je ne voudrais pas lui faire de mal. Je ne suis pas sûr qu’elle ait accepté le crime. Elle a dû se soumettre sans doute à l’irrévocable.
— Pauvre frère, dit Clotilde, tu l’aimes encore !
Il eut un triste sourire, tandis qu’il prenait dans ses bras la petite comédienne frissonnante. Ils se sentaient frère et sœur par la souffrance autant que par le sang.