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CHAPITRE XI

Dans le but de se rapprocher de Rune, qu’il suivait à la piste, Maurice était venu s’installer à Capbreton, dans un petit port de pêche, autrefois florissant, aujourd’hui presque déserté par les barques. Jadis, l’Adour y envoyait l’une de ses branches, mais il ne reste d’autre trace du fleuve qu’un canal et, à certains endroits, de vastes étangs que les eaux de pluie parviennent à peine à remplir. L’étang de Hossegor, long de plusieurs kilomètres, fermentait au soleil, portant au loin la fièvre, quand on le mit en communication avec la mer par un chenal de près de cent mètres de largeur. La marée y entre majestueusement deux fois par jour; l’étang se vide, se remplit tour à tour, et le soleil rebondit, agile, sur une eau profonde, ou se brise en paillettes de mica sur des bancs de sable. L’endroit est sauvage, préhistorique et charmant.

C’est au bord de cet étang que le frère et la sœur s’étaient réfugiés. Tous les jours, quand Maurice se

trouvait là, ils allaient lentement en suivant le chenal jusqu’à Capbreton, pour voir l’Océan, puis s’en revenaient.

Clotilde, tout en regardant se déployer les nappes de la marée montante, écoutait les récits de Maurice, contant la vie ardente des relégués, le climat humide, et l’éternel rêve du retour, de la réhabilitation qui le tenait debout contre le mauvais sort, lui permettait de résister à la terrible contagion du milieu, au découragement, au désespoir, à la déchéance.

— Car, vois-tu, c’est la déchéance, l’impossibilité de rien voir au delà de la satisfaction des besoins premiers, la chute de la personnalité sociale et des préoccupations qui la caractérisent, l’impossibilité de s’intéresser à la lecture, la perte des mots qui ne sont pas des mots en usage... Enfin, petit à petit, la venue d’une face spéciale, immobile, non pas résignée, mais noyée dans le vaste abrutissement des hommes. . . C’est là qu’on voit que ce mot, la nature, qui fait vibrer notre cœur d’Européens, n’a une signification précise que pour des civilisés. La nature, sa beauté, son harmonie, tout cela échappe à la brute du bagne. La nature n’apparaît plus la conquêtede l’homme, mais bien l’hostilité sourde, perfide des choses, du soleil qui vous brûle, de la plante qui vous pique, de la bête qui vous guette...

Soudain Clotilde tressaillit. Trois personnes

venaient de la dépasser, en qui elle reconnut Vaucelles, Larens, et une jeune femme. Vaucelles pâlit extraordinairement, détourna la tète. Larens jeta un regard vif dans la direction de Maurice, et salua Clotilde. Alors, la jeune femme qui accompagnait les deux hommes se retourna. Elle aussi reconnut la comédienne, mais, malgré qu’elle se donnât beaucoup de peine, elle ne put apercevoir Maurice qui marchait la tête baissée et dont on ne voyait, sous le bord de son chapeau, que la grande barbe noire.

Lorsqu’ils furent passés, Clotilde regarda Maurice et, comme il levait la tête, leurs yeux se rencontrèrent ;

— Sais-tu quelles sont les personnes qui viennent de nous dépasser ?

— Oui, dit-il, j’ai reconnu Vaucelles et Mme Tallec.

Sa voix tremblait un peu. On sentait en lui une émotion contre laquelle il luttait. Il demeura quelques secondes dans un silence hésitant, puis:

— Elle n’a presque pas changé, dit-il... Son rêve doit être d’épouser Vaucelles.

— Rêve de puissance, de domination, murmura Clotilde.

— Oui, mais aussi rêve d’une âme puérile pleine d'illusions. Une pareille femme aime presque autant se sentir dans la main d’un maître que

d’exercer le pouvoir. Vaucelles, pas plus que son premier mari, ne l’orientera vers la grande réalité de l’amour. Deux ou trois fois, je l’ai tenue comme un petit enfant, j’ai senti tout son être plié sous une force supérieure. Mais, quand on est jeune, on croit à la liberté absolue des âmes, à la toute-puissance de la volonté. Je voulais être aimé d’elle, non par une tyrannie plus ou moins déguisée de mâle, mais pour mes qualités, pour mon dévouement...

— N’est-ce pas ainsi qu’il faut aimer, Maurice ?

— Ça dépend de la femme qu’on aime, Clotilde. Celle-ci a des instincts sauvages de soumission à la force, et seulement à la force... J’ai compris trop tard ce caractère si fréquent dans nos civilisations...

— De semblables femmes sont-elles dignes d’être aimées ?

— Elles en sont dignes, puisqu’elles aiment. Notre malheur, quand nous les rencontrons sur notre route, est de prétendre leur appliquer tout une philosophie conventionnelle, alors qu’elles sont seulement accessibles à la passion. On aurait pu faire de Geneviève une sorte d’héroïne en lui dondant un maître... Ne crois pas, d’ailleurs, que ceci ait rien à voir avec ce que nous sommes convenus d’appeler la supériorité masculine : on trouve autant d’hommes que de femmes heureux d’une forte impulsion qui leur enlève le doute, la diversité où

ils se perdent. Quand je fus arrêté pour le crime de Rune, Geneviève m’aurait sauvé si j’avais eu plus d’énergie. Je trouvais une âpre jouissance à la laisser libre, à m’anéantir devant elle, à souffrir pour elle. Et Rune était là pour la conseiller, pour me perdre :

— Tu as, mon bon Maurice, des indulgences que je ne puis partager.

— C’est que j’ai touché de près à cette humanité qui a pour règle l’impulsion, pour seuls mobiles des intérêts passionnés. On apprend à connaître les dessous de l’âme, que cachent trop de sourires dans les milieux civilisés. Telle quelle cette Geneviève a pour moi le puissant attrait de n’avoir pas voulu le crime, de l’avoir seulement accepté, et, par conséquent, de pouvoir être dirigée vers de meilleures fins. Les circonstances ont fait sa vie. T’es-tu jamais demandé, Clotilde, combien de gens doivent aux seules circonstances d’être demeurés honnêtes et soi-disant bons? Et sois sûre que tu ne t’étonnerais pas de me voir épouser une femme qui serait dans ce cas...

— Mais tu oublies qu’en te laissant déporter, elle a commis un de ces actes où l’âme se souille à jamais !... Pendant des années elle te laissa souffrir mille morts, sans que rien ait marqué sa douleur.

Maurice pâlit un peu.

— Il est vrai... Cependant, elle n’avait que le

choix entre moi ou son frère, elle ne pouvait sauver l’un sans perdre l’autre, et si cela ne l’excuse pas, du moins sa méchanceté en est-elle diminuée.

Cette causerie laissa Clotilde rêveuse. L’amour suggère l’amour. La pauvre fille pensait qu’elle serait peut-être comme ce singulier Maurice, qu’elle aimerait Jean Vaucelles à travers tout. Elle voulait se persuader que c’était parce qu’il apparaissant digne de ce dévouement, mais en y réfléchissait sa certitude à cet égard diminuait. Alors, sa torture devint plus vive. Elle se mit à marcher d’un pas saccadé, et Maurice, qui l’observait, lui dit ;

— Vois-tu, petite sœur, l’école du bagne, c’est l’école de la .souiîranceion ne crispe pas ses poings, on ne contracte pas ses mâchoires, on ne regarde pas avec fixité devant soi quand on ne souffre pas.

Elle sourit tristement :

— Il m’aimait, soupira-t-elle, et je l’ai vu s’empresser auprès d’une autre !

— Ce que tu n’as pas remarqué, Clotilde, c’est sa soudaine pâleur, le tremblement nerveux de sa bouche... Ah ! il n’en menait pas large ! Cet homme-là n’a jamais cessé de t’aimer, ma pauvre enfant.

— Il me méprise !

— Il s’efforce de te mépriser, seulement cela n’est pas toujours facile. Une femme comme toi ne laisse que des impressions de franchise et de

noblesse. Jean Vaucelles, dans son souvenir, pour une fois qu’il trouve ton image en coupable, la trouve cent fois en innocente, digne d’amour.

Un sourire monta au visage de Clotilde, et durant quelques minutes, le frère et la sœur marchèrent en regardant l’eau couler et les poissons se répandre par essaims rapides parmi les pierres qui servent de fondation à la digue du chenal. Au loin, la lumière étincelait sur les pins du lac. On sentait une force tendre peser sur les choses, les nourrir d’électricité et de lumière. La rumeur de la mer ne s’apaisait jamais, grondait au tronc des arbres; des mouettes planaient en attrapant du bec des alevins, les pies et les geais tapagaient au fond des bois; toute une nature vaste et bruyante entourait les deux malheureux.

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