‹ Le millionaireChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Maurice venait de rentrer dans la maison qu’ils habitaient. Clotilde était demeurée seule, à quelque distance, assise sur une grosse pierre à bâtir provenant des quais. Tout à coup une ombre se projeta devant elle, et, en levant les yeux, elle aperçut Larens.

— Vous ! monsieur Larens ! s’écria-t-elle dans une surprise indicible.

— Moi, mademoiselle ; aurais-je commis une indiscrétion ?

— Cent fois non, mais je croyais que vous partagiez l’éloignement, et peut-être le mépris de M. Vaucelles pour mon humble personne.

On la sentait frémissante, à la fois pleine de crainte et dans une joie secrète de cette petite relation, un fil, entre elle et Jean. Larens l’observait avec douceur et perspicacité. Il l’aimait d’être belle, intelligente et douloureuse, dominant sa douleur et cachant son amour.

— On ne méprise pas un être comme vous, dit-il.

Elle s’était redressée, elle marchait à pas lents sous les pins, s’efforçant de ne rien montrer de son angoisse.

— Parce que je n’en vaux pas la peine !

— Parce que celui qui vous aurait connue sans vous estimer ne mériterait pas la corde pour le pendre.

— M’estimer, s’écria-t-elle, m’estimer après ce que j’ai fait?

— Qu’avez-vous donc fait ?

— Eh! quoi! M. Vaucelles ne vous a-t-il pas raconté? Il a bien quelque raison, je suppose, de détourner la tête à ma vue, et vous en avez bien une pour envoyer à une vieille amie comme moi un simple coup de chapeau... Avouez que vous avez craint de troubler un tête-à-tête amoureux ?

— Je n’ai rien craint de semblable. Je désirais seulement éviter de vous faire delà peine en venant seul auprès de vous, et permettre ainsi à Vaucelles de marquer un dédain injurieux. Aussi les ai-je laissés partir pour Biarritz, en les prévenant que j’allais vous rendre visite.

— Mais enfin vous ne pouvez pas blâmer M . Vaucelles d’avoir agi avec moi comme il l’a fait.

— Je l’ai, au contraire, vivement blâmé... Je ne suis pas un enfant, et jamais je ne croirai que vous

ayez eu le triste courage de briser, par simple caprice, le cœur de Vaucelles.

Elle demeura dans la même attitude énigmatique, le bout de son ombrelle fouillant les genêts. Larens aurait voulu voir ses yeux, mais elle les tenait obstinément baissés.

— Monsieur Larens, reprit-elle après un long silence, parmi tant de gens que j’ai connus, vous êtes celui pour lequel j’ai professé la plus grande estime... Voulez- vous être tout à fait bon ? Eh bien, laissez-moi à ma destinée ; que, d’ailleurs, mes actions prennent leur source dans un esprit de sacrifice ou dans une impérieuse nécessité...

Saisi, il fut sur le point d’obéir à la discrétion mondaine, de s’éloigner pour toujours ; mais, à ce moment, Clotilde leva les yeux et Larens y lut une détresse affreuse. Il n’hésita plus.

— Non, dit-il, ce n’est pas cela, ma chère enfant, vous pouvez faire de mon amitié un meilleur usage. .. Confiez-moi votre peine. . . Ou plutôt, non, je vais vous mettre à l’aise : ce secret que vous cachez avec tant de soin, je l’ai deviné.

— Taisez-vous! murmura-t-elle avec terreur.

— L’homme qui vous accompagne est votre frère.

— Oh! s’exclama-t-elle dans un trouble infinif quelle idée!

— Croyez-vous donc, reprit Larens, que votre

ressemblance avec lui ait pu m’échapper?... Je savais toute l’histoire de l’assassinat. Nous en avions causé, Vaucelles et moi. Plus d’une chose m’avait paru louche dans cette affaire ; mais je vois à présent comment les choses se sont passées...

Clotilde eut un geste d’étonnement. Elle était si étourdie par ce coup imprévu qu’elle ne parvenait pas à prendre une décision. Larens lui en évita la peine.

— Je pourrais donner à votre frère des indications précieuses sur la vie de Rune, à l’époque du crime. . .

— Vous savez donc ? vous savez donc ? balbutia la comédien ne.

— Il n’y a pas un grand mérite à cela, chère enfant. Réfléchissezà mon attitude à l’égard de Rune. De toutes manières, quand même il n’aurait pas tué le père de Vaucelles, je lui connaissais une âme d’assassin. Je me suis battu en duel avec lui, dernièrement, et je puis vous assurer que ses intentions homicides ne faisaient pas de doute pour moi... C’est l’erreur capitale de la société où nous vivons d’attendre qu’un criminel ait commis son crime pour le supprimer. Celui-ci a toujours offert le type d’un coquin. L’est-il plus ou moins depuis qu’il a tué? Grave question. En tout cas, il est irréparablement mauvais. Prenez-le dans un petit acte ou dans un grand, toujours vous retrouverez

le même manque de scrupule, la même forte impulsion à se passer des règles de la morale publique. Alors, pourquoi hésiterais-je à croire qu’il est un assassin? 11 est, en tout cas, digne de l’être, comme dirait M. Prudhomme.

— Sa sœur fut sa complice, murmura Clotilde, encore toute frémissante d’avoir vu la souple créature aux yeux verts marcher aux côtés de Jean.

— Oui et non. J’étudie beaucoup cette femme, et je trouve que c’est plutôt un symbole qu’une femme. La violence, la hardiesse en quelque sorte physique, j’admets qu’elle les tienne d’hérédité, marquant ainsi sa parenté avec Rune; mais pour tout le reste, elle appartient aux sphères supérieures. Tandis que Rune apparaît une sombre brute, agissant comme les sauvages, en vue d’un intérêt immédiat.

« Avec ces gens-là, il devient superflu de prononcer le grand mot de conscience. Il suffit que les émotions qui rejaillissent le mieux en Mme Tallec soient des émotions d’un ordre supérieur. Mais sa préférence pour les émotions n’ira pas jusqu’à sacrifier la chose qui est pour elle significative d’une noble vie, j’entends le luxe, la considération générale... Il se peut que vous trouviez quelque réconfort dans i’idée d’un sacrifice de vous-même ; Mme Tallec ne verra dans ce sacrifice qu’une déchéance. Ainsi, elle fut amenée à permettre le suicide de son mari.

et elle n’écarta pas avec horreur la fortune de source criminelle apportée par Rune; capable de toutes les vertus dans la richesse, mais confondant cette richesse avec la vertu même, pour elle la pauvreté est le plus grand vice...

— Vous parlez comme Maurice, fît Clotilde... Mais par quelle erreur s’éprend-on d’une pareille femme ?

— Je vous le disais tout à l’heure, parce qu’elle est un symbole de la femme comme la société nous l’a faite... C’est cette société qu’on aime en elle.

Une question trembla sur les lèvres de Clotilde, mais on voyait qu’elle se retenait pour ne pas la laisser sortir. Larens la devina.

— Je ne crois pas que Vaucelles aime Geneviève Tallec... Seulement notre vie à tous est basée sur un certain nombre d’illusions, de simulacres; notre ami n’a pas la pénétration nécessaire pour voir en Mme Tallec ces illusions et ces simulacres... Il n’aimera jamais que vous et il croit cependant que vous avez tué l’amour en lui.

— Oh ! murmura Clotilde, dont tout le sang reflua au cœur.

— Dame ! si vous avez cru accomplir un devoir, vous n’avez pas été tendre pour le pauvre garçon... Le plus dur, dans ces cas, n’est pas de perdre un amour, mais de perdre la confiance en son propre jugement. Vaucelles était sûr de vous...

— Croyez-vous donc, monsieur Larens, que j’eusse douté de lui ? Je sais que j’ai dû lui déchirer le cœur, et cependant, à sa place, je n’aurais pas accepté l’invraisemblance d’une pareille trahison.

— Je le lui ai dit, s’écria Larens, et presque dans les mêmes termes. Seulement, vous oubliez cette effroyable chose : une fortune de trois cents millions. Imaginez donc ce qu'il a rencontré de gens qui ne lui ont souri que jusqu’au jour où il est tombé dans leurs panneaux. On a beaucoup parlé des effets démoralisants de la flatterie, mais ces effets ne sont rien à côté de l’impression perpétuelle de n’avoir de personnalité que par son argent. Ce ne serait rien encore si les coquins seuls vous approchaient avec cette idée; mais comment empêcher que les plus honnêtes n’en agissent ainsi ? Ajoutons, pour rendre la chose plus claire, qu’il est assez légitime de regarder la fortune, non comme une possession de fait, mais comme un dépôt; le riche a d’impérieux devoirs que personne ne lui enseigne, et, faute d’impulsions spontanées de sa part, il est contraint de subir les grandes impulsions générales qui tendent à la désagrégation de sa fortune. Le malheureux millionnaire n’y voit que déceptions, déboires, trahisons, tandis qu’en réalité on y retrouve aussi une assez juste reprise de la masse sur l’individu.

— Ce qui revient à dire, fit Clotilde, que le million peut être moral ou immoral à son gré, mais

qu’il doit être actif... M, Vaucelles ne me paraît pas au-dessous de cette conception.

— Oui, mais il y arrive découragé; trop d’embûchesautourde lui,etqu’ilestincapable de pénétrer. Il se défie de vous, la loyauté même, et se rapproche de l’insidieuse Geneviève. Dès lors l’existence n’a plus d’orientation ; c’est la courte paille. Et le millionnaire est guetté par trois formes de décadence où il tombe comme dans une souricière ; scepticisme, manie, neurasthénie...

— Il vaut donc beaucoup mieux ne pas être millionnaire, murmura Clotilde. Ah ! mon pauvre Vaucelles, comme je le plains, et que j’aurais voulu lui apporter la joie d’une âme simple et confiante !

— Vous voyez bien que votre amour pour lui demeure inaltéré.

Clotilde soupira. Ses beaux grands yeux bruns se remplirent de larmes. Les pins, les genêts, les ajoncs, tout le sous-bois éclairé de lumière exquise lui parut un décor de deuil. Mais elle se reprit, et, tout à coup, fut décidée à jouer avec Larens le grand jeu de la franchise.

— Vous avez toujours été pour moi le plus noble, le plus loyal ami, lui dit-elle. Depuis longtemps ce secret n’en serait plus un entre nous, s’il s’était agi de moi seule ; la vérité, vous l’avez devinée en partie; l’homme qui se trouve ici avec moi est Maurice, mon frère, le condamné, l’innocent... Vous

savez, peut-être, que le désespoir et la honte conduisirent mon père et ma mère au tombeau, très peu de temps aprèsle départ de Maurice. Ma tante Émilie résolut de m’arracher au sort qui m’attendait si je restais à Lille. Elle vendit nos pauvres meubles, nos bijoux, une ferme qu’elle possédait, et, changeant de nom, elle s’installa à Paris avec moi. Je demeurai dans la plus parfaite ignorance de l’assassinat de M. Vaucelles et de la condamnation de mon frère. Durant les débats, j’avais été confiée à ma tante. Une enfant de cinq ans a bien vite fait d’oublier des circonstances qu’on a soin de ne pas réveiller en elle. J’oubliai donc. Je devins comédienne.

Mais ma pauvre tante était demeurée en relation avec Maurice. Elle savait son espoir de réhabilitation, sa volontéde revenir un jour en Europe et de dénoncer le vrai coupable. Quand Jean Vaucelles me demanda pour femme, j’ignoraisencore toutcela. Ma tante, épouvantée de nos projets de mariage, fut obligée de me dire que la sœur de Maurice, condamné pour assassinat, ne pouvait épouser le fils de la victime... Passons sur ma douleur... Que pouvais-je faire ? Ma vie était perdue. Il me fallait rompre avec Vaucelles. Je comptais tout lui dire. C’eût été une consolation pour moi. L’arrivée soudaine de Maurice renversa ces projets. Il me fallait cacher mon frère à la police; laisser croire à tous,

à Jean lui-même, que j’avais été prise d’un stupide et ignoble caprice, que j’étais bel et bien la femme de théâtre selon la convention mondaine, l’épouvantail des familles, la détraquée qui ne peut résister à ses entraînements.

— Pauvre enfant ! murmura Larens.

Il la laissa pleurer une minute, avec, dans son cœur d’homme du monde, une émotion assez compliquée.

— Oh ! fit Clotilde, quel supplice comparable à celui-là ? La mauvaise opinion du plus humble inconnu nous touche sensiblement, mais savoir qu’on est méprisée par celui qu’on aime ! Cent fois, mon cœur s’arrête, s’éteint; je perds le sens de la vie. . .

— Je n’aime pas le sacrifice inutile, dit Larens; pourquoi n’avoir pas tout raconté à Vaucelles ? Le jugez-vous donc incapable de vous aimer à travers les péripéties d’un pareil drame ?

— S’il se fût agi de ma vie, je lui aurais cent fois tout avoué ; mais il y va de la liberté d’un pauvre garçon, d’un martyr...

— A présent que je sais tout, ne m’autoriseriezvous pas à répéter à Vaucelles ?.. .

— Je vous prie de ne pas le faire avant d’avoir vu Maurice.

Un éclair de curiosité traversa l’œil si fin de Larens.

— Eh bien ! dit-il, le mieux sera que je cause avec votre frère, car il n’y a pas de temps à perdre.

Clotilde n’attendit pas la fin de la phrase, elle s’élança vers la maison.

Page 1