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CHAPITRE XIII

Maurice compulsait des papiers quand sa sœur entra. Elle reconnut le dossier où il assemblait les preuves de la culpabilité de Rune. Sur ce visage, plutôt tendre d’habitude, venait une expression farouche, on ne sait quel guet de tigre. Un éclat de haine était dans ses yeux, quand il les releva pour regarder sa sœur.

— Le coquin ! murmura-t-il, avec quel soin il avait spéculé sur mon amour pour Geneviève !.. . Comment est-il possible que de pareils bandits pénètrent si bien au fond de l’âme d’un honnête homme?... 11 savait que je n’en démordrais pas, et cependant, vil et lâche comme il l’est, il n’aurait pour rien au monde accepté un rôle semblable à celui qu’il me voyait jouer. Il aurait donc dû trembler. Au contraire, il s’amusait cruellement de ma générosité, trouvait sans doute un plaisir pervers à me sentir prisonnier de conventions auxquelles

son âme ignoble échappait... J’ai toujours gardé un sens moral énergique, et l’espérance qu’une moralité supérieure répond à d’autres supériorités effectives, voire pratiques ; mais de songer à ces minutes où Rune me tint captif, parce qu’il ne connaît pas le remords, cela me fait parfois douter. . .

— Mon pauvre Maurice, le meilleur homme du monde, et le plus grand, peut tomber sous le couteau d’un assassin : cela ne rend pas l’assassin plus grand, ni la victime plus petite. .. Le hasard, ou ce que nous appelons ainsi, sera toujours un facteur important du succès.

— Certes, et j’accepte ma part de mauvaise chance, sinon d’un cœur léger, du moins d’une âme tranquille... Cela ne m’empêche pas de constater avec quelque amertume l’avantage immense donné aux coquins.

Un silence tomba sur ces dures paroles, puis Clotilde :

— Cher frère, il y a lâ M. Larens, dont je t’ai parlé, qui se trouvait tout à l’heure aux côtés de Jean. Il est revenu, il sait que tu es mon frère, que tu es faussement accusé !

— Que dis-tu ?

Il semblait terrorisé. Clotilde l’apaisa d’un geste affectueux :

— Je t’assure que c’est un très honnête homme.

en qui tu peux avoir pleine confiance... Il voudrait te voir.

— Non, non, y songes-tu ?

— Il faut le voir, Maurice ; il te sera utile;, et d’ailleurs, je te le répète, il sait tout.

La physionomie de Maurice avait changé : l’expression farouche et craintive à la fois de l’homme du bagne y paraissait. Il s’en aperçut, sourit:

— Tu vois, Clotilde, je tremble, j’ai peur à la façon d’un chat ou d’un chien qu’on fouette... Voilà ce que la chiourme a fait d’un homme jadis fier et indomptable... Voyons donc ceM. Larens, puisqu’il le faut.

Clotilde l’entraîna jusqu’auprès du Parisien.

— Ah ! monsieur Avre, s’écria celui-ci, combien je partage votre désir d’une réparation, votre juste impatience de redevenir un homme libre et tranquille ! Je viens me mettre à votre dispositionc Vous me voyez aussi persuadé de votre innocence que de la lumière du soleil. Quelle souffrance pour vous, cette longue solitude ! Je sais, par des lectures, qu’on arrive à perdre sa personnalité, sa conscience, sa volonté...

Maurice l’accueillit avec ferveur.

— Merci de votre sympathie, monsieur. Elle est pour moi, je l’espère, le pronostic d’un avenir où. aucun homme ne craindra plus de me serrer la main... Croyez bien que, si j’ai été torturé par la vie

du bagne, je n’ai éprouvé que très relativement cette sensation de paralysie de la volonté, de la mémoire, dont vous parlez. J’ai puisé, dans la certitude de mon innocence, la force de me tenir en communion par la pensée avec mes amis, mes parents d’Europe. Ce qui paralyse, c’est le désespoir, c’est le découragement, et moi j’espérais, j’avais un but.

— Êtes-vous resté longtemps avant de soupçonner Rune ?

— J’ai eu, tout de suite, lors de ses violents témoignages contre moi, l’impression qu’il jouait une comédie, mais la certitude ne m’est venue qu’au moment où j’ai douté de Geneviève. Avec les années, cette certitude s’est ancrée. Vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il m’est revenu alors de souvenirs sur elle, sur Rune, sur l’instruction, les témoignages, la cour d’assises. Il faut avoir été jeté dans le formidable exil du bagne pour connaître ce que peut devenir un cerveau humain replié uniquement vers le passé. On a beaucoup parlé de la perfection de détails des épreuves photographiques où l’on découvre, avec l’aide d’une loupe, des choses si fines, si ténues, que l’œil ne les aurait pas découvertes. Eh bien ! je faisais un travail semblable dans ma tête. Le moindre incident, un geste de la main, un regard, une hésitation, une inflexion de voix, tout me revenait, et je reconstituais ledrame. Chaque fait venait corroborer, vérifier l’ensemble de mes

hypothèses. A la fin, j’eus un système complet où la culpabilité de Rune éclatait pour moi en pleine lumière. Alors, je n’ai plus hésité. Toutes mes forces ont été tendues vers une chose : l’évasion, le rassemblement des preuves... Mais vous, comment en êtes-vous venu à incriminer Rune ?

— Ça été chez moi une certitude instinctive, dès que je vous ai vu à côté de Mlle Clotilde, et que j’ai reconnu votre ressemblance avec elle... Il faut dire que j’étais très intrigué du drame qui avait séparé Vaucelles de Clotilde. Comme je sentais que Rune y était mêlé de quelque façon, je me suis mis à faire un rapprochement entre le nom d’Avre et celui de Davreux. Ces choses-là ne sont rien, en logique générale, mais elles ont une importance énorme pour l’observateur. En somme, elles constituent une sorte de méthode anthropométrique où une particularité ne donnerait que la plus vague des suppositions, mais où deux, trois particularités, donnent la certitude. Rune m’apparaissait un bandit. 11 y avait un cadavre dans sa vie... Obscurément, je le mêlais à l’assassinat de Frédéric Vaucelles. D’autre part, je ne vis, à la fin, pas d’autre mobile à la conduite de Mile Clotilde envers Jean qu’un secret se rattachant à quelque fait grave, concernant notre ami, . . . et ce fait grave me faisait repenser à l’assassinat... Enfin vous voyez la série...

— En effet, dit Maurice, c’était un ensemble

sérieux de présomptions pour un homme intelligent et bon observateur. ..

Et soudain, écartant ce qui lui restait de défiance devant un besoin d’épanchement, le forçat évadé prit la main de l’homme du monde :

— Vousme donnez presque le bonheur, cria-t-il. . . Voulez- vous écouter ma confession ?

— Je ne suis venu que pour cela, répondit gravement Larens.

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