CHAPITRE PREMIER
Maurice Avre rejeta dans le tiroir de son secrétaire les documents et le mémoire qu’il venait de relire, puis il demeura songeur. Ce fut une de ces minutes où la vie antérieure nous apparaît à la fois avec méthode, intensité et émotion. Maurice se revit plein d’énergie, plein des beaux projets d’un homme à qui furent départis à la fois les dons pratiques et les dons imaginatifs. L’avenir, tel qu’il se dressait devant lui, au moment où un coup de tonnerre avait tout calciné, était certes un avenir de rêve — quel avenir ne l’est pas, fût-ce celui de l’homme le plus positif ? — mais c’était aussi une chose nette, claire, bien déduite, bien conduite, qui devait aboutir au succès. Et d’ailleurs le présent même était beau. Maurice goûtait alors un de ces magnifiques triomphes d’amour qui, pour un vrai mâle, sont encore ce qu’il y a de plus réel et de
plus important sur la terre. Loin de le déprimer, cet amour le poussait à la lutte. Il y puisait une force et une lucidité de conquérant... Il croyait — et c’était juste en un sens — avoir trouvé sa vraie compagne ; il voulait être riche, parce qu’il voulait la garder, et parce qu’il la voulait heureuse, et en core parce qu’il concevait une harmonie particulière entre cette femme et le luxe.
Aussi travaillait-il avec une vaillance guerrière. Tout était prévu — une affaire brillante s’ouvrait devant le mineur social qu’il était, comme une veine d’or devant le mineur véritable. Il avait tout trouvé, ceux qui devaient fournir les capitaux, ceux qui devaient coopérer à l’organisation ; il n’y avait plus qu’un geste à faire — quelques signatures à obtenir. Oui, tout était prévu, hors le grand facteur des choses humaines, sans lequel ne peuvent marcher ni les Bonaparte ni les humbles marchands en boutique — la chance. Elle tourna contre lui, et, d’un choc, il fut écrasé. Du jour au lendemain, l’homme hardi et redoutable fut une petite chose vaine et falote, pire qu’un pauvre, une victime — et une victime infâme. Sans qu’il pût savoir d’où venait le coup, si c’était d’une main humaine ou de l’ironique destin, il se trouva dans les serres tranchantes des juges, il avait tué, volé, et tant de preuves s’accumulaient contre lui que c’était à se demander à soi-même s’il n’était pas coupable.
— Oui, murmura-t-il avec une immense mélancolie,... je l’ai connue, cette horreur qu’a de soimême la victime,... cette honte affreuse de l’innocent à qui la prison et le juge finissent par donner une âme de coupable,... cette souillure de l’homme faussement accusé qui finit par ne plus savoir s’il n’est pas aussi ignoble que le criminel...
Il secoua la tête et reprit :
— Oui, oui, on finit par se sentir coupable. Il se crée une sorte de légende dans le cerveau du prévenu... On se défend avec la ruse même du coupable, avec la duplicité du coupable... Je me figure que les êtres d’énergie faible ou d'intelligence ne peuvent, à la longue, échapper à la conviction qu’ils ont dû faire ce qu’on leur impute... Et vraiment, ajouta-t-il avec un sourire sardonique, à cette minute même, je ne suis pas tout à fait sûr de mon innocence...
Il eut un frémissement. Quelque chose de glacial lui frôla la nuque. Le sentiment de son insécurité prit soudain une force extraordinaire. Qu’était-il dans cette société où une évasion heureuse l’avait replacé? Une pauvre bête solitaire, guettée par toutes les puissances sociales — moins qu’un petit écureuil dans une forêt de fauves. Le dernier des sergents de ville, le plus humble des mouchards n’avait qu’un geste à faire pour le replonger dans la nuit du bagne !
Il jeta autour de lui ce « regard de forçat » dont il avait une amère conscience, et se levant, avec des gestes instinctifs, il tendit l’oreille, il alla soulever le rideau de la fenêtre. Puis, la honte le ramena vers son siège. Il méditait, morne, lorsqu’un coup de sonnette le fit bondir. Schopenhauer, riche, « régulier », bon bourgeois de Francfort, avait peur du coup de sonnette, mais pouvait-il seulement pressentir l’épouvante qui saisit un homme comme Maurice Avre lorsque l'impérative voix métallique le menace ?
Le jeune homme se dressa convulsivement, avec les gestes d’un homme qui s'apprête à fuir. Accoutumé aux alertes, il se reprit tout de suite et attendit que la femme de ménage — la seule domestique qu'il osât se permettre — lui eût apporté une carte. Au premier coup d’œil, il se rassura, presque joyeux :
— Faites entrer !
Et il s’élança au-devant de Larens, qui souriait de son air de détachement et d’ironie bienveillante.
— Merci de cette visite! s’écria Maurice, c’est brave !
— Brave ! s’exclama Larens... Il faudrait au moins que je risque quelque chose.
— On risque toujours quelque chose à fréquenter ceux de ma sorte ! dit amèrement l’autre.
— Pas moi!... Je ne risque guère plus qu’à me
promener dans la rue... Toutes les circonstances de ma vie, mes amitiés, mes relations, sont combinées pour que je ne puisse retirer que des avantages de la partie que j’ai engagée à côté de vous... Je risque de passer redresseur de torts. . . et de faire couler Herman Rune à pic... Et voilà qui n’est pas pour me déplaire !
— Alors, fit Maurice, d’une voix tremblante, je puis toujours compter sur vous ?
— Absolument... Cela m’amuse, et puis, — on a ses faiblesses, — il m’agréerait de voir mademoiselle Clotilde l’emporter sur Geneviève Tallec... En principe, on vous l’a peut-être dit, je n’étais pas d’avis que Vaucelles fît un mariage désintéressé. J’estimais cela mauvais pour lui-même et pas très bon pour votre sœur. Mais les événements peuvent emporter les principes. Aujourd’hui, j’approuverais un mariage... Et à propos, les pièces de votre révision se corsent-elles ?
— Oui. Dès à présent, j’ai des éléments qui devraient suffire à ma réhabilitation. Et ce qui me manque, pour que la vérité éclate sans conteste, il est possible que je l’aie dans quelques jours... Si j’échoue à l’obtenir, j’engagerai les hostilités avec mes armes actuelles...
Il se tut, son regard devint intérieur; une mélancolie profonde se peignit sur son visage :
— S’il n’y avait pas Clotilde, fit-il d’une voix