‹ Le millionaireChapitre 15 sur 23 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

sourde,... peut-être n’engagerais-je pas ce procès !... Je n’ai guère le désir de vivre dans une société qui m’a ravalé si bas,... qui m’a saturé de dégoût et d’horreur. J’ai soif d’une autre existence — une existence quelconque — la plus simple, la plus élémentaire. Je me sens toute l’énergie qu’il faut pour aller au fond des pampas, pour édifier une barbare fortune de bétail ou de chevaux, et pour unir mon sort à celui d’une demi-sauvagesse. Il adviendrait de ma génération ce que voudrait le destin,... quelque chose qui, sans doute, vaudrait bien ce que vaudrait pour elle la mesquine lutte européenne... Mais je me dois à Clotilde !... Toutefois, je voudrais essayer de sauver quelqu’un de ce procès,... car ce n’est pas sur Rune seul que retomberait ma réhabilitation...

— Est-ce un coupable ? demanda Larens.

— Non. Du moins, je ne le crois pas. Peut-être complice, après, par le silence.

Il jeta un regard profond à Larens :

— Ces paroles sont comme si je ne les avais pas prononcées.

— Elles sont dans le néant ! dit gravement Larens.

— Enfin, je voudrais sauver cette personne. Et c’est ici surtout que vous pourriez m’être utile... Il s’agirait de m’aider à convaincre Rune.

— Ah ! Rune doit consentir ?

— Oui.

— Il ne le fera que dans son intérêt propre. Pour s’épargner une seule année de prison, ce garçon-là préférerait voir mourir son père !

— Je crois qu’il a cependant dans le cœur deux ou trois sentiments qui, seuls, ne pourraient certes lutter contre l’intérêt d’Herman Rune — mais qui agiraient dans un moment décisif. Vous êtes éloquent,... vous savez mieux que moi saisir « le moment des êtres »,... et je sens vraiment que si quelqu’un peut frapper un coup décisif sur l’imagination de Rune, c’est vous.

— Je crois que vous vous trompez... En tout cas, je ferai selon votre désir... Mais voyons si je ne peux pas vous être utile immédiatement ?

— Vous pouvez me donner un conseil. J’ai préparé un mémoire,... je voudrais que vous en preniez connaissance... Et, enfin, si vous avez le temps, peut-être voudriez- vous m’accompagner jusqu’à la gare du Nord, et me conduire au train de Calais. Les gares sont pour moi des lieux particulièrement dangereux. La police a presque toujours des pistes à y rechercher ou à y suivre. Et quoi qu’on en ait dit, ces gens-là ont le flair de l’homme qui se cache,... ils connaissent les petites réticences du geste ou les exagérations d’attitude. Votre présence me donnera du naturel plus naturel,... et puis, si

l’on nous suivait, ces messieurs s’apercevraient vite de leur gaffe !...

— Je l’espère ! dit Larens en souriant...

— D’ailleurs, reprit Avre, je ne veux rien vous cacher; je pars pour Londres, et si j’ai du bonheur, je doisy trouver une preuve décisive,... une preuve positive... Car les preuves que j’ai jusqu’à présent, tendent à prouver mon innocence,.... mais non à désigner le coupable. Or, dans l’erreur judiciaire, c’est la substitution d’un individu à un autre qui est le grand destrier des batailles... La justice veut son homme. Elle ne fait que suivre en cela l'instinct populaire.

— Oh ! même l’instinct des aristocraties ! murmura Larens... C’est un fait que les meilleurs ressententun petit désappointementlorsqu’ily a nonlieu... Je me suis vingt fois surpris à ressentir une sorte d’animosité contre des personnages arrêtés le lendemain d’un gros crime,... et cela sans avoir connaissance des présomptions,... par instinct combatif,... par sport !... Et notez que j’ai une horreur profonde, non seulement de l’injustice, mais encore de la précipitation en matière criminelle... Jugez de ce que ce doit être dans l’âme d’un professionnel !

Lorsque Larens eut assisté au départ de Maurice Avre, il vit qu’il n’était que cinq heures. 11 hésita entre une flânerie sur les boulevards, quelques

stations chez des marchands de bric-à-brac et une visite chez la princesse Kowalevsky. Cette grosse femme aux joues lilas donnait des five o’clock qui ressemblaient à des festivals. Des centaines de visiteurs se massaient dans les vastes salons Louis X IV. On y rencontrait tous les numéros sensationnels des music-halls et des cabarets artistiques, en même temps que des écrivains, des peintres, des sculpteurs et un nombre proportionnel de gens du monde. L’atmosphère était entraînante. L’adipeuse princesse avait l’art de l’imprévu et des qualités sérieuses d’organisatrice. Larens ne s’ennuyait jamais chez elle : aucun curieux ne pouvait s’y ennuyer. 11 y était amené, ce jour-là, par le désir vague de rencontrer Vaucelles,

Quand il arriva chez la princesse, la cohue battait son plein. Un pianiste puissant massacrait la mâchoire d’un piano, tandis que deux dames hongroises, éclaboussées de roses et de pivoines, chantaient éperdûment. Larens alla saluer la dame de céans, dont le front distillait une rosée abondante et qui haletait :

— Toujours mourante ? dit-il en souriant, tandis que la princesse levait une main bouffie.

— J’expire!... soupira-t-elle. C’est un mal de famille... Ma mère a étouffé jusqu’à l’âge de quatrevingt-dix-sept ans!... Nous naissons avec une maladie de coeur !. . .

— Elle vous mène loin !

— C’est que nous y sommes adaptés !... Je crois qu’il n’y a pas de maladie mortelle qui ne puisse devenir supportable, par hérédité...

Larens se retira devant un nouveau visiteur et se mit à fendre la foule. Il arriva dans le grand salon, au moment où les dames hongroises se taisaient, et il hésitait sur la direction à suivre, lorsqu’il aperçut le profil fin de Clotilde. Elle était pâle, l’air languissant, presque maladif, d’autant plus charmante, comme le sont alors les êtres jeunes à qui a été départi le don de grâce. Il s’approcha d’elle :

— Je songeais à vous ! dit-il,... non par une association d’idées fortuite, mais parce que je viens de quitter notre ami.

Elle l’enveloppa de son beau regard désillusionné :

— Vous l’avez rencontré ?

— Non, je suis allé le voir... et je l’ai mis dans le train...

Elle eut un sourire triste et très doux ;

— Quel brave homme vous êtes, au fond ! murmura-t-elle.

— Un héros ! dit -il avec ironie.

— Un héros, s’il le fallait! répondit-elle gravement... Mais à coup sûr un de ces hommes en qui l’on peut avoir confiance à toute heure delà vie,... à qui la loyauté est naturelle comme la respiration !...

— C’est vous-même que vous décrivez, fit-il avec un brusque attendrissement... Quant à moi, détrompez-vous... Je suis rosse au fond... pour tous ceux qui me déplaisent !

— Pour aucun être honnête... ni pour aucune victime, j’en jurerais !

— l’as difficile ! Je ne connais pas quatre hommes parfaitement honnêtes... et si peu de victimes... J’entends des victimes qui ne soient pas prêtes à faire à autrui le mal qu’on leur a fait...

Il s’arrêta de parler, il eut une sorte de tressaillement, et son regard devint fixe. Instinctivement, Clotilde tourna la tête; l’espace de deux secondes, elle ne put dissimuler son trouble : Jean Vaucelles s’avançait. Lui-même était un peu pâle. Toutefois son salut à Clotilde et sa poignée de main à Larens ne trahirent aucun embarras. Mais, après les premières paroles, il y eut un silence, et ces trois personnes, accoutumées à toutes les tactiques de la conversation, ne trouvaient plus rien à se dire. Quatre mandolinistes des îles Canaries les tirèrent d’embarras. Ces hommes secs, moroses et jaunâtres firent jaillir un feu d’artifice de leurs faibles instruments, tandis que, par intervalles, un comparse chantait de petites strophes ardentes, rapides et voluptueuses.

— Cela n’est pas sans caractère ! fit Larens, lorsque les Canariens se retirèrent... C’est de la

musique en quelque sorte minérale... et la passion du chanteur fait songer à je ne sais quels hymnes de colossaux insectes,... des carabes grandeur d’homme !

— Musique mort-née, fit Jean,... sans avenir. Toute musique neuve viendra du Nord et de l’Occident.

— Ah ! je ne crois pas... Je n’ai pas du tout votre confiance dans les races du Nord, mon cher Vaucelles. Trop de saindoux ! Je les sens fondre. Quand la civilisation de la houille sera expirante et que celle de l’électricité. — de l’électricité puisée aux sources éternelles ; le soleil, la mer, les fleuves — battra son plein,... je crois à une belle revanche des races aujourd’hui engourdies ! Anglo-Saxons et Allemands n’attendront pas si longtemps leur déclin.

— C’est possible, après tout, fit Jean, d’un air rêveur.

Un remous de la multitude vers la salle à manger les sépara; peut-être avec la complicité secrète de Larens, Clotilde et Jean se trouvèrent seuls. Ils n’osaient pas se regarder.

— Voulez-vous que je vous conduise à la conquête d’une tasse de chocolat ? dit-il avec un faux sourire.

— Non ! répondit-elle, j’aimerais mieux respirer... Encore que ce soit mon métier de m’adres-

ser à la multitude,... toutefois son contact immédiat m’oppresse et me cause une sorte de crainte...

Elle s’interrompit, toute rouge, toute confuse de ces paroles imprudentes, et elle eut un mouvement de recul; mais déjà il lui avait offert le bras, il la conduisait en sens inverse de la foule. Ils franchirent deux pièces et se trouvèrent dans un menu salon émeraude et perle, tout parsemé de grands coquillages :

— La grotte d’Amphitrite ! fît-elle... Merci...

Elle avait quitté son bras. Il l’observait en dessous, d’un long regard de regret. De toute cette forme élégante, où se combinaient tant de lignes et de rythmes, de ces yeux si doucement allumés dans le visage de nacre, d’argent et de pétale, s’élevait le poème de son amour renoncé, une poignante tristesse de nostalgie. C’était une heure de crise. Dans quelques jours, il aurait sans doute échangé avec Geneviève la bague des fiançailles et alors,... alors !

— Que faites- vous ? Travaillez- vous ? dit-il avec effort.

— Mon Dieu, oui ! répondit-elle. Et que voulezvous que je fasse ? ... J’essaye de revêtir l’apparence de La Vallière... J’y ai beaucoup de peine. Le rôle ne me plaît point. Je sens trop que je n’aurais pu aimer le personnage qu’elle aimait,... surtout depuis que j’ai vu son portrait,... son masque plutôt,... par

Antoine Benoist. Une telle tête est effroyable, je ne dirai pas d’inhumanité, mais de hors V humanité... J’aimerais mieux Bonaparte,... et Dieu sait si, au point de vue féminin, Bonaparte est déplaisant... Dieu sait si je comprends que ni Joséphine ni Marie Walevska n’aient pu s’attacher à lui...

— Je croyais que vous l’admiriez?

— Passionnément... Comprenez bien que je parle comme femme ! Comme femme je sens que Bonaparte ne pouvait, pas plus qu’il ne devait être aimé d’amour.

— Oui, murmura-t-il, pensif,... je sais,... vous n’aimez pas la puissance!

— Je ne l’aime pas, non. Je ne suis pas du troupeau !... Mais ce n’est pas pour leur puissance que je parle ainsi de Louis XIV et de Napoléon... C’est pour d’autres raisons, inexplicables. Je comprends fort bien que certaines femmes aient pu s’attacher à un Pierre le Grand,... à un Henri IV,... même à César,... mais ni à Charles XII ni à Frédéric... Ne me demandez pas pourquoi ! Je l’ignore,... c’est de l’instinct !

— L’exemple de Charles XII et de Frédéric le Grand éclaire votre pensée! répliqua-t-il... Enfin, le rôle de La Vallière ne vous plaît point ?

— Il m’ennuie.

Deux secondes, leurs regards se nouèrent. Elle eut le pressentiment qu’elle était encore aimée; son

cœur se mit à battre. Et lui, frémissant, misérable, revoyait avec une intensité hallucinatoire la scène de leur rupture. Toutes les questions qu'il avait posées alors lui revinrent en tumulte. Elle vit son trouble, elle s’efforça de le détourner :

— Et vous ? dit-elle, à quoi travaillez-vous ?

— Arien!... Je regarde venir... Il me semble qu’il se fait en moi, lentement, une pièce plus vivante que les autres,... plus synthétique aussi. La pièce de la grande fatalité humaine, dont le sujet serait, au fond, que le destin ne veut pas d’harmonie... Notez bien que je ne dis pas du bonheur... Car le bonheur, en somme, l’homme moderne sent bien qu’il faut s’en passer,... que c’est l’ombre d’une ombre,... mais on ne se résignera jamais à voir dans la vie un jeu rompu...

Sa voix s’altéra. Le silence qui suivit fut si pénible qu’elle ne put le supporter :

— Voilà! dit-elle brusquement... J’ai respiré... je puis rejoindre la foule...

Comme elle se disposait à sortir du petit salon, une ombre se dessina dans la baie : elle reconnut Herman Rune. Elle répondit faiblement à son salut, passa avec une espèce de sursaut et disparut, laissant les deux hommes en présence.

Jean, les sourcils froncés, répondit froidement à la poignée de main de l’importun. Rune sentit bien qu’il était malvenu, mais, s’il avait assez de

flair, il n’avait guère d’épiderme; sa curiosité fut plus forte que la crainte de déplaire... 11 dit, prenant son air gai :

— Si j’ai gaffé, cher ami, c’est vraiment le hasard, et le hasard seul, qui est coupable.

— Et pourquoi auriez-vous gaffé? fît Jean avec sécheresse...

— Ah! tant mieux, répliqua vivement l’autre... N’est-ce pas?... On ne sait jamais !..,

Il faisait semblant de bafouiller, pour faire parler Vaucelles. Mais déjà ce dernier s’était repris ; il ne lui convenait pas de montrer du mécontentement au frère de Geneviève.

— Rassurez-vous, dit-il, d’un air presque cordial... Votre arrivée, si elle avait pu avoir un effet quelconque, n’aurait pas été une gaffe... Le hasard qui nous avait rassemblés, mademoiselle Davreux et moi, était plutôt, quoique bien peu, embarrassant... Si madame Tallec est ici... voulez-vous m’aider à la découvrir ?

— Toi, tu cherches à me donner le change ! songea Rune...

Et, à haute voix :

— Ma sœur vient, je crois, de se retirer.

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