CHAPITRE II
C’était le soir. Mme Tallec reposait auprès d’un léger feu de bouleau et de hêtre. L’espoir et l’inquiétude alternaient en elle, comme les flammes vives et les fumerolles dans le foyer. C’était une de ces heures où les natures les plus combatives s’abandonnent, se détendent, se laissent envahir par le brouillard des rêves. Elle avait fait presque tout le possible, — déployé toute sa puissance, toute sa ruse et toute sa beauté. Désormais l’effort semblait superflu. Il n’y avait vraiment qu’à attendre la reddition de Vaucelles. Et, un peu lasse, elle regardait confusément des images d’antan se lever au fond de sa mémoire. Elle n’était contente ni du sort ni d’elle-même. Pour vivre complètement, il lui fallait le luxe, mais aussi l’amour. Et l’amour n’était pas devant elle ! Elle ne l’avait connu qu’un moment, incomplet, fragile, troublé par l’inquiétude et par la peur de jouer son destin. Puis la catas-
trophe était venue, incompréhensible, d’abord, où elle s’était sentie prise comme dans un piège toutpuissant.
Durant quelques jours, elle avait eu seulement l’impression qu’elle était, à son insu, mêlée à un drame subtil et terrible, au delà de cet autre drame, extérieur, qui faisait de son ami un captif. Elle n’avait vraiment compris qu’après lacondamnation. Encore n’avait-elle pas osé ni voulu voir tout à fait clair. Elle s’était abandonnée à la forte main d’Herman ; elle avait accepté l’issue, passivement, lâchement, obscurément... Cela pesait sur elle. Ambitieuse, oui ; ardente et énergique à se frayer passage, sans doute ; mais à peine dure, par nécessité, et sûrement pas criminelle... Ses épaules oscillèrent, un lourd soupir lui gonfla la poitrine ; elle se demanda si vraiment le luxe valait cela, cette crainte qui ne cessait plus, cette oppression qu’elle sentait jusque dans le sommeil. ..
La porte s’ouvrit, Geneviève se tourna vers ce frère qu’elle redoutait de loin, mais dont la présence la rassurait. Herman s’avança de son pas lourd et ferme ; il embrassa sa soeur avec une tendresse qu’elle savait profonde et sûre. Il vit qu’elle était triste :
— Gaspillage de forces ! grommela-t-il. Nous sommes dans notre aventure comme dans la vie même ! A quoi bon souffrir ?
— Oui, à quoi bon?... C’est que je ne sais pas comme toi discipliner mes nerfs. Je suis faible et lâche, Herman.
— Non. Tu as seulement trop de cette imagination du passé qui fait du mal à tout le monde. C’est un peu ta faute. On peut s’habituer à ne vivre que du présent et de l’avenir. Et c’est fichtre déjà bien suffisant!... Tant que nous ne serons pas au but, il ne faut pas dépenser inutilement un seul grain d’énergie.
— Crois-tu ?... J’estime au contraire que l’énergie est actuellement vaine,. . . du moins pour moi. Bien plus, elle serait nuisible. Je ne puis plus agir sur /mi, sans l’inquiéter. Il faut que tout vienne de sa propre initiative... Donc, mon frère, je n’ai plus qu’à attendre — et l’attente ne permet que de se replier sur soi-même.
— On peut agir indirectement.
— Mais pourquoi ? Il n’y a aucun retard,... aucune anicroche. . . Toute action inutile est une menace de gaffe.
Il fit quelques pas de long en large, avec cette contraction des mâchoires qui bestialisait sa face et que Geneviève connaissait bien :
— Il y a quelque chose! fit-elle, impatientée... Il fallait commencer par me le dire.
— Ben ! c’est que je ne sais pas s’il y a ou non quelque chose !... Tu vas en juger : tantôt, chez la
princesse Kowalevsky, j’ai trouvé Vaucelles et la Davreux seuls dans un petit salon. L’actrice a eu une drôle d’attitude,... mais je sais que ma présence lui est souverainement désagréable.
— Et Jean ?
— Impassible. Cependant, il m’a d’abord battu froid.
— Il me semble que ça ne le change pas.
— Non,... il est certain que je ne lui suis sympathique qu’à moitié. Mais il y a des nuances. J’ai cru sentir un élément nouveau...
Ils se regardèrent, avec les yeux équivoques des complices, Geneviève un peu crispée, lui vague, inquiétant.
— Cela peut être le plus vulgaire des incidents, comme cela peut être une menace, fit-elle... Dans les deux cas, Jean aura à peu près la même attitude: il est sûr qu’il a gardé d’elle un souvenir qui n’est pas près de disparaître.
— Admettons le pire! s’écria-t-il. C’est le seul moyen de ne pas être dupes.
— Et après? Que puis-je, que dois-je faire ?
— Inquiéter Vaucelles,... lui tenir la dragée haute.
Elle haussa les épaules.
— Tu n’y entends rien ! Tu parles comme s’il s’agissait d’un homme fou de passion. .. Il m’aime, sans aucun doute — et surtout il m’aimera. Mais
à l’heure actuelle, il n’a aucunement perdu son sang-froid. Un changement d’attitude l’étonnerait,... et peut-être dangereusement pour moi!... Non, non, je ne dois rien brusquer.
— C’est possible ! grommela Rune. Néanmoins, il faut trouver moyen d’agir sur lui, d’une manière quelconque... Si je te faisais appeler à Lille ? Tante Sophie est malade — il est naturel que tu ailles lui donner quelques soins...
— Et le résultat? S’il y a quelque chose avec l’actrice, je le laisse simplement entre ses mains. C’est de la politique de Gribouille !
— Non, s’il est amené à te suivre... Et je ne doute pas qu’il te suive, si tu joues toi-même la maladie. Une fois à Lille, tu pourras d’autant plus facilement le retenir que tu auras ses grands-parents pour complices... A la rigueur, je me charge de les « suggestionner » !
Elle demeura une minute pensive, tandis qu’il sortait un de ses énormes cigares :
— Non, ne fume pas ! fit-elle... Je suis nerveuse, et tes cigares sont abominables ! En principe, je ne suis pas ennemie de ton plan. Et pourtant, s’il allait ne pas me suivre ?
— Tu en serais quitte pour revenir !