CHAPITRE III
Vers la même heure, Vaucelles et Larens achevaient de dîner chez Maire. Jean demeurait préoccupé. Il écoutait mal Larens, qui, d’ailleurs, n’était pas très en verve. Quand la fumée blonde et bleue des cigares se mêla à la vapeur du café, Vaucelles demanda:
— Où irons-nous ?
— M’est égal ! répliqua Larens... Où vous voudrez, . . . pourvu que j ’aie ma demi-heure pour achever le cigare... Dans cette antichambre de sépulcre qu’est la vie, je ne déteste rien autant que de brusquer cette bonne accalmie où l’on incinère son rêve. Je sais que vous n’y attachez pas d’importance, et c’est là une des mélancolies de la trop grande richesse : on ne peut plus même goûter les petits raffinements d’un dîner...
— Je les goûte cependant, dit Vaucelles en souriant. .. Mais à la campagne... ou chez mes grands.
parents! Une tasse de café servie par grand’maman,... un des vieux cigares de grand-papa, oui, j’y prends plaisir.
Il y eut un silence. Larens fumait avec méthode, attentif, presque recueilli. Jean aspirait des bouffées plutôt hâtives. Il revoyait Clotilde. De l’avoir frôlée de si près, d’avoir entendu sa voix presque contre son oreille, c’était un renouveau — l’éveil de l’indomptable vœu du bonheur. Comme tous les puissants, cela seul l’intéressait vraiment, qui dédaignait et fuyait sa puissance.
— Oui, dit brusquement Larens. . . Je comprends votre trouble. .. C’est après tout la seule créature, à ma connaissance,... qui soit insensible à vos millions !
Vaucelles eut un tressaillement :
— Est-ce que nous faisons le Dupin du Scarabée d'Or?
— Quelquefois! dit nonchalamment l’autre... On ne manque pas d’une certaine divination,... surtout lorsque les indices abondent... Alors, c’est bien à elle que vous pensiez?
— C’est bien à elle ! fit gravement Vaucelles.
— Ben ! mon cher, c’est donc que vous n’avez pu l’extirper?
— Ah ! je ne sais pas ! s’écria le jeune homme avec amertume.. . Est-ce encore de l’amour ? Non ! puisque j’en aime une autre.
— Oh ! par définition seulement ! rétorqua Larens. Il y a du symbolisme dans votre nouvel amour, cher ami — et le symbolisme, dame !...
Il fit son geste d’indulgence railleuse :
— Il n’y a pas de comparaison, allez!... Comme amour, Clotilde est celle qui vous convient parmi toutes les femmes,. .. celle pour qui vous feriez toutes les sottises !...
— N’est-ce pas vous, pourtant, qui me déconseilliez de l’épouser ?
— Énergiquement. Mais pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le sentiment... Au reste, je ne sais pas si je vous donnerais encore le même conseil.
— Ah bah ! et pourquoi ? fit Jean, très surpris.
— Parce que...
Il leva les épaules et parut vouloir se taire.
— Parce que ? insista Vaucelles.
— Parce que jevous donnerais encore bien moins le conseil d’épouser madame Geneviève Tallec... Car celle-là, elle n’a tout de même absolument rien pour elle,... elle est pauvre,... elle est illisible...
— Et sa beauté ?
— C’est peut-être pas un Klephte qui l’a eue,... mais enfin, on l’a eue. Elle n’est plus qu’une robe de chez le revendeur !... Et puis, succéder à feu Tallec, ça n’est pas la peine d’être plus de trente fois millionnaire, non!... Vous valez plus queça!...
— C’est la seule femme à la fois très belle et désintéressée que je connaisse.
— Vous le croyez ! Je n’ai pas le droit de vous donner une opinion qui, dans l’espèce, n’a encore le droit que d’être psychologique.
— Dites tout de même ! fit avidement Jean... De vous, Larens, je puis entendre ce que je repousserais énergiquement de la part d’un autre.
— Vous le voulez ?
— Oui.
— Eh bien, je ne crois pas du tout au désintéressement de Mme Tallec, je crois, au rebours, et je ne lui en fais pas un crime, qu’elle aime frénétitiquement le luxe et la richesse !
— Larens, demanda Vaucelles avec agitation, est-ce que c’est votre opinion... fondamentale ?
— Je ne puis l’étayer d’aucune preuve.
— Je n’en demande pas... Je suis sûr de votre sincérité... Je ne vous demande vraiment que votre impression...
— Je vous l’ai exprimée !... Au reste, ce n’est pas là le grief profond que j’aurais contre votre mariage avec elle... De toute manière, je pense que vous ne feriez pas une bonne affaire. Mais ce qui, à votre place, me serait intolérable...
— C’est ?
— Ben ! c’est Rune... Rien au monde ne pourrait me faire consentir à être le beau-frère de Rune !
Un nouveau silence, très lourd, oppressant. Jean, malgré lui, et quoiqu’il eût sollicité la franchise de Larens, se sentait ulcéré. Il tenait les yeux baissés sur sa tasse, les sourcils bas et contractés.
— Allons! finit par dire Larens,... vous voilà fâché tout de même... Je le prévoyais,... j’aurais dû en être sûr !
— Je suis fâché, oui, mais j’ai tort, répliqua Vaucelles d’une voix rauque... Franchise pour franchise, cela m’ennuie beaucoup que Rune soit dans cette aventure !... Toutefois, Larens, vous le détestez trop pour que votre opinion doive peser de tout son poids dans la balance !
— Possible !... Je ne crois pas, cependant. Ou je n’ai pas de flair du tout, ou Rune est une crapule accomplie... De sa part, aucun crime ne m’étonnerait,... ni le faux,... ni le vol,... ni l’assassinat !
— Tout de même ! interrompit Jean avec sécheresse, c’est plus que je ne dois...
— En entendre ! acheva Larens... Comme vous voudrez... Parlons d’autre chose...
Vaucelles passa la main sur son front, d’un geste brusque. Puis, soudain radouci :
— Ne disiez-vous pas que vous ne me donneriez plus aujourd’hui le même conseil que jadis... par rapporté...
— Un mariage avec Clotilde, continua Larens. C’est vrai, je n’ai plus tout à fait la même opinion...
Bien entendu, je reste convaincu que les multimillionnaires font une mauvaise affaire, et un acte inesthétique, en épousant des filles pauvres... et plus encore des actrices. C’est un mélange détonant ! Au premier faux mouvement, explosion et débâcle. Ensuite, lutte inutile, mesquine, pour introniser la femme. Non ! le jeu n’en vaut pas la chandelle... Mais il n’est règle sociale qui n’ait ses exceptions. Lorsque je vous ai donné, en termes péremptoires, mon avis, il me manquait encore quelques éléments... Je connaissais mal un district important de votre individu... Aujourd’hui je sais quel être particulier vous êtes, ... à quel point l’exception vous est nécessaire — et combien certaines luttes sont dans votre tempérament !... Alors, à supposer que ce soit à refaire, je ne vousdonnerais plus tout à fait le même conseil... J’admettrais la possibilité de ce mariage.
— A supposer que ce soit à refaire ! souligna Jean... La restriction est importante !
— Ça dépend comment vous l’entendez. J’ai voulu dire que je vous donnerais un conseil mixte, . . . quelque chose comme un dilemme à résoudre.
— Bon ! interrompit Jean avec quelque impatience. Mais comme ce n’est pas à refaire aujourd’hui, vous vous prononceriez tout de même contre ce mariage ?
— Aujourd’hui, je me prononcerais carrément pour,... sans aucune espèce de réserve!
— Ah ! et pourquoi ? s’écria Vaucelles interloqué.
— C’est facile à deviner, il me semble ! Parce que je ne vois rien de pire pour vous que d’être lé beau-frère de Rune !
Jean rejeta son cigare et but une gorgée de kummel. Il essaya de garder le silence, mais la passion, le besoin de parler de son maU’emportèrent.
— Vous ne pouvez pas parler sérieusement, Larens. Après ce que j’ai vu, il est impossible que je songe encore à cette femme.
— Quant à y songer, il est surtout impossible que vous n’y songiez pas, cher ami... Mais si vous voulez là-dessus mon opinion, c’est que tout s’expliquera un jour... Affaire de patience...
— Vous me proposez une solution de mélodrame. Non seulement j’ai trouvé un homme dans la loge de Clotilde, mais encore, se voyant découverte, et sentant bien que toute explication tournerait à sa confusion, elle s’est empressée de me rendre ma liberté.
— Les solutions de mélo, dit placidement Larens, ne sont pas autrement rares dans nos existences. Un théâtre poncif a pu les discréditer... Mais les faits divers nous montrent leur réalité... à la manière dont le philosophe montrait le mouve-
ment... Quoi qu’il en soit, moi j’aurais attendu. Au moins une bonne petite année.
— Larens ! s’écria Jean avec véhémence, vous ne parlez pas en l’air. . . Si vous savez quelque chose, je vous supplie de me le dire !
— Je ne sais rien, dit Larens, qui, craignant que Vaucelles ne fît devant Geneviève quelque allusion compromettante, regrettait d’avoir parlé; je parle d’après mon instinct et, sans coquetterie, je crois que mon instinct n’est pas bête !
— C’est tout ? supplia Vaucelles.
— C’est tout.
— En ce cas, fît Jean d’une voix mélancolique, vous m’avez agité pour bien peu de chose !
— Chi lo sa ? J’ose espérer qu’il n’est pas tout à fait trop tard pour réfléchir à l’inconvénient d’être apparenté à Rune.
Clotilde était rentrée chez elle nerveuse et chagrine. Elle sentait avec amertume qu’elle aurait été aimée par Jean d’un de ces amours qui ne se présentent presque jamais deux fois à une créature durant le rude pèlerinage terrestre. Puis il lui était intolérable d’avoir dû lui faire cette peine équivoque d’être dans le souvenir de Vaucelles sous une forme qui était si loin de lui ressembler.
Elle toucha à peine au dîner et, comme c’était relâche ce soir-là, elle se mit au piano dès que le
repas fut fini. Elle avait de la musique un sens aigu et très personnel. Les maîtres profonds, Beethoven, Schumann, s’éveillèrent dans le petit salon argenté. Et, peu à peu, des larmes s’amassaient dans les beaux yeux de Clotilde. Elle dut s’interrompre, secouée de sanglots.
La vieille tante, timide, sensitive, infiniment respectueuse de la tristesse du prochain, sortit de sa réserve et embrassa tendrement la jeune fille.
— Patience ! fit-elle doucement. Quelque temps encore et la blessure sera fermée.
— Je ne crois pas! fit Clotilde à voix basse... L’amour, vois-tu, ma tante, cet amour-là, c’était ma vocation... C’est pour cela seulement que je suis venue au monde !
— Peut-être, répondit la vieille femme, mais aucune créature humaine n’est faite pour le bonheur...
— Je n’ai pas dit le bonheur !... Je n’y crois pas, matante,... et je ne l’ai jamais espéré. Mais on peut vouloir ce qui répond à des aspirations profondes,... et surtout lorsqu’il n’y a eu que la main à étendre pour l’obtenir... Ni misère ni souffrance n’ont pu me faire regretter d’être née... Maintenant, je le regrette !
— Le regret aussi guérit ! Pauvre petite, on n’est pas plus maître de ses chagrins que de ses joies... Il n’y a pas de plus grande force que l’oubli!
— Mais quel oubli ? cria pathétiquement Clotilde... Est-ce que certains oublis ne sont pas pires que des douleurs ?
La vieille femme enveloppa sa nièce d’un regard tendre et hésitant.
— Peut-être! murmura-t-elle... Mais les plus sages n’en savent sûrement pas plus, sur ce point, que les plus fous... Il faudrait, vois-tu, pouvoir espérer contre l’espérance!... Car la résignation, en effet, et l’oubli ressemblent à la mort...
— Je ne puis espérer! fit Clotilde en laissant retomber sa belle tête sur sa poitrine.
Elle glissa dans une rêverie que la tante respecta et dont elle ne fut tirée que par un coup de timbre.
— Qui peut sonner à cette heure ? fit-elle.
La femme de chambre fit son apparition et tendit une petite lettre :
— Il y a une réponse, mademoiselle.
— Du théâtre ? songeait Clotilde en la décachetant... ou d’un de ces importuns imbéciles qui croient que l’argent achète toute chose ?
Mais, en parcourant la lettre, elle devint un peu rouge, puis pâle. Elle lisait :
« 24 biSy rue Galilée.
« Mademoiselle,
« Pardonnez-moi de vous écrire si tard dans la soirée, mais il est possible que je sois forcée de
partir bientôt, et c’est beaucoup de gagner une nuit. Vous m’obligeriez extrêmement si vous pouviez me recevoir demain : votre heure sera la mienne. Je n’abuserai pas de votre temps et vous pouvez, peut-être, me rendre un service dont je vous serais profondément reconnaissante. S’il est possible, vous mettrez le comble à votre obligeance en faisant remettre un mot de réponse au porteur.
« Geneviève Tallec. »
La jeune fille relut deux fois le billet, puis le remit à sa tante :
— C’est au moins singulier ! dit-elle.
— C’est la sœur de ce Rune, n’est-ce pas ? demanda l’autre quand elle eut lu.
— Et la fiancée de M. Jean Vaucelles !
— Alors, c’est au moins sérieux.
— Que me conseilles-tu de faire ?
— Il faut toujours, lorsqu’il n’y a pas de raisons contraires, préférer les résolutions définies... A ta place, je recevrais cette dame.
— Je la recevrai donc ! dit Clotilde qui écrivit rapidement un jnotde réponse.
Les deux femmes demeurèrent pensives quand le billet eut été remis à la chambrière.
— J’ai eu tort ! fit brusquement Clotilde... Il ne peut rien sortir de bon d’une entrevue avec cette femme..