CHAPITRE IV
Geneviève Tallec n’entra pas sans émotion dans le salon de Ciotilde. Elle jeta un regard rapide sur les meubles, les bibelots, les murailles et s’étonna bourgeoisement que tout fût simple et discret. C’est que cette femme, malgré son tempérament d’aventurière, avait, accumulés en elle, par un long atavisme, tous les préjugés de sa caste. A ne pas trouver l’éclat et le désordre qu’elle attendait, elle fut presque déconcertée. Sa démarche lui parut moins sage. Elle l’avait bien méditée, pourtant, bien adaptée à ce qu’on lui avait dit du caractère de l’actrice. Mais, comme les plus audacieux des hommes d’action, elle était prise de doute à l’heure décisive.
« Au surplus, se dit-elle,... je ne risque rien !... S’il n’y a rien entre Jean et elle, tout reste en l’état... S’il y a quelque chose, eh bien ! il n’en sera pas pire après... »
Sa réflexion se brisa à l’entrée de Clotilde. Mme Tallec connaissait parfaitement l’actrice pour l’avoir vue souvent au théâtre et, plus encore, pour l’avoir considérée avec haine. Elle la trouva cependant fort différente de la femme qu’elle s’attendait à voir. La physionomie lui parut plus enfantine qu’à la scène et plus fraîche aussi. Elle prit un ton pénétré :
— Merci, fit-elle, et de tout mon cœur, pour la promptitude que vous avez mise à me satisfaire.
Clotilde aussi trouvait à madame Tallec une autre physionomie que celle qu’elle lui avait vue en public. Le visage avait plus de souplesse, si l’on peut dire; les yeux semblaient plus clairs, mais surtout elle semblait plus énigmatique et plus redoutable. Clotilde se sentit pleine d’une sourde antipathie, où la jalousie avait certes quelque part, mais asse» faible :
— Mademoiselle, reprit Geneviève, après une pause,... la démarche que je tente auprès de vous est bizarre et, plus encore, incorrecte... Il vous sera peutêtre difficile de l’excuser... Je ne l’aurais point entreprise si j’avais été seule en cause,... quoique — je veux être franche — elle ne soit pas absolument désintéressée en ce qui me concerne... Mais, vous le savez, il est bien difficile de faire abstraction de soi-même.
Clotilde s’inclina assez froidement. Elle compre-
nait mieux que jamais le charme de chair d’une telle femme, mais elle percevait mieux aussi les tares de cette beauté, ce qui s’y décelait d’équivoque, de dur, de sauvagement égoïste. Et elle se demandait comment un homme tel que Vaucelles, observateur plutôt subtil, n’avait rien vu de tout cela...
— Qu’est-ce qu’elle va me demander de désagréable? se dit-elle.
Geneviève était trop fine pour ne pas s’apercevoir qu’elle déplaisait. En revanche, elle se rassurait sur l’issue de sa visite : la face de Clotilde décelait une loyauté de dupe.
— Je ne réussirai peut-être pas, non ! rêvait-elle... Mais aucune de mes paroles ne se retournera contre moi.
Et à voix haute :
— Je suis, dit-elle, — et vous le savez sans doute — fiancée, ou peu s’en faut, à M. Jean Vaucelles.
— Je ne l’ignore pas, répliqua sèchement Clotilde.
— Je sais, reprit Geneviève en baissant la voix, que vous avez volontairement renoncé à être la femme de M. Vaucelles,... et c’est bien ce qui rend ma démarche encore plus délicate. Car ce que je viens vous demander enfin, c’est en quelque sorte votre alliance pour le bonheur de notre ami.
Elle fit une pause. Clotilde demeurait immobile.
les traits roides, illisibles. Et comme le silence se prolongeait un peu, la jeune fille dit :
— Je ne vois pas, madame, en quoi je puis être utile au bonheur de M. Vaucelles ! Il vous aime,... je suppose quevous l’aimez aussi, ...que pouvez-vous désirer de plus ?
— Qu’il vous oublie ! répondit vivement madame Tallec.
Clotilde ne put réprimer un frisson.
— Je suppose que c’est chose faite, dit-elle d’une voix assourdie.
— Non ! dit nettement Geneviève. Je crois être sûr qu’il m’aime — et, cependant, il ne vous a pas oubliée... C’est là, mademoiselle, une cause de souffrance quevous pouvez peut-être lui épargner...
— Je ne désire être la cause d’aucune souffrance pour M. Vaucelles. En tout cas, je n’y suis volontairement pour rien et je suis impuissante à rien y faire !
— Mais vous pouvez raviver la blessure en le revoyant, en lui parlant... Oh! certes, sans préméditation, j’en suis absolument convaincue !
— Madame, je n’ai pas l’intention de voir M. Vaucelles, ni de lui parler.
— Sans doute ! dit Geneviève d’un ton presque humble. Encore le hasard peut-il vous mettre en présence, comme il l’a fait hier.
— Le hasard, en effet ! Et un hasard qui n’a
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guère de chances de se renouveler, si j’en juge par le passé... C’est la première fois, depuis plusieurs mois, que nous nous sommes rencontrés.
— Ce n’est cependant pas la première, depuis la rupture ?
— C’est la première !
Madame Tallec respira. Elle avait involontairement confiance en Clotilde. Elle la crut donc, et fut sur le point de renoncer au but de sa visite. Mais, tout de suite, elle eut peur que cette entrevue n’en fût que plus redoutable pour avoir été unique, qu’elle n’eût ravivé la passion de Jean, et qu’il ne se remît à poursuivre Clotilde.
— Peut-être, si vous le vouliez, serait-ce la dernière, balbutia-t-elle,... du moins jusqu’à notre mariage.
— Si je le voulais ! s’exclama Clotilde avec un peu de colère. Mais je l’ai toujours voulu... Seulement je ne suis pas maîtresse du hasard...
— En tout cas, vous décourageriez le hasard, si vous le pouviez !
— Eh ! oui, madame... Je ferais tout au monde, si je soupçonnais que cela peut avoir les effets que vous supposez, effets qui ne peuvent vraiment être qu’une source de souffrance et d’ennui pour moimême.
Elle parlait avec véhémence et presque avec dédain, irritée de l’insistance de cette femme qui ne
sentait pas la cruelle inconvenance de sa démarche. Mais son irritation n’eflfrayait pas Mme Tallec, qui en percevait mieux la loyauté de sa rivale. Elle comprit qu'elle pouvait tout oser.
— Je vous crois, mademoiselle ! Je suis intimement persuadée de la correction de votre attitude comme de la sincérité de vos intentions. Et je me sens d’autant plus encouragée à poursuivre. Si l’on m’a bien renseignée, la pièce où vous jouez n’aura plus que quelques représentations ?
— Oui ! répliqua froidement Clotilde.
— Et vous ne jouez pas dans la pièce suivante ?
— C’est exact.
— Vous avez alors, mademoiselle, un moyen excellent de couper court à tout... Vous n’auriez certainement aucune peine à trouver un engagement provisoire dans une grande ville de province ou de l’étranger. . .
— J’y réfléchirai, madame, fit ironiquement l’actrice, . . . surtout si le hasard mettait quelque insistance à faire ce que vous redoutez. . .
— Si vous le faites, je vous devrai une éternelle reconnaissance !
Ces mots achevèrent d’énerver Clotilde. L’indignation qui bouillonnait en elle devint intolérable. Elle vit trop dans l’interlocutrice la sœur d-e Rune et la dure intrigante. Elle ne put se contenir :
— Croyez, madame, que si je faisais ce que vous me demandez, je le ferais pour M. Vaucelles ou pour moi.. . Or, pour M. Vaucelles, je n’en vois pas l’utilité. Je me sens assurée que son bonheur n’est pas en cause,. . . qu’il n’en sera ni plus ni moins s’il vous aime que s’il ne vous aime pas, ... ou plutôt qu’il vaudrait mieux pour lui. . .
Elle s’arrêta, interdite de sa propre violence, Geneviève n’avait pas bronché. Elle détournait à demi la tête pour ne pas laisser voir la rage haineuse qui lui rabaissait les sourcils et lui violaçait la bouche. Un instant lui suffit d’ailleurs pour rendre à ses traits leur tranquillité harmonieuse.
— Je saurai maintenant que penser, si vous avez une nouvelle entrevue avec M. Vaucelles! fitelle d’un ton équivoque. Je reconnais ma gaffe, et vous prie de m’excuser...
Elle se retirait, dédaigneusement, et sachant bien que si quelque chose pouvait décider Clotilde à fuir le millionnaire, c’était bien ce doute injurieux.
Clotilde demeurait anéantie de la brutalité d’une telle scène. Un découragement plus écrasant que tous ceux qui avaient pesé sur elle pendant cette farouche période la tenait courbée, haletante. La mort plana. Elle sentit passer ce grand vertige du néant qui s’empare, à quelques moments, des créatures les plus courageuses. Toute lutte parut vaine
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et même stupide. Et cette jeune femme, que tout Paris voyait si heureuse de beauté, de talent, de ^succès, poussait à son tour le grand cri des misérables humains, la plainte sinistre de l’Ecclésiaste.