CHAPITRE III
Au bout de trois jours, Vaucelles n’avait pas encore pu débrouiller ce qui se passait au fond de son coeur; mais il sentait bien que son amour pour Clotilde grandissait, et qu’il fallait prendre la résolution de fuir à l’autre bout du monde s’il ne voulait pas être réduit à un complet enlizement. Or, cette fuite, il n’en avait pas le courage. Il se contentait de vivre claquemuré, se retenant des deux poings de courir voir la jeune comédienne aux répétitions ou chez elle.
D’ailleurs, elle recevait seulement tous les huit jours, dans son appartement du boulevard Pereire, très simple, très modeste. Une vieille tante gouvernait sa maison avec le concours d’une seule domestique. Tout, dans ce logis, annonçait une âme paisible et honnête bien qu’on y rencontrât le m onde bizarre qui gravite autour de toutes les actrices, et qui comprend, outre les camarades de théâ-
tre, des hommes graves, des diplomates, des conseillers d’État, dont le rêve secret est de faire jouer leurs pièces, des auteurs, des étrangers attirés par la séduction des coulisses, et des aventurières riches dont on ne sait si elles espionnent pour les grandes puissances, si elles obéissent à leur âme inquiète, au juste calcul qui leur montre que les plus humbles milieux ne sont pas ceux où l’on pêche le moins d’affaires. Clotilde et sa tante y dirigeaient une causerie ayant pour fond l’art dramatique, et pour divertissement les potins de coulisses.
Avec un peu de justice, on aurait reconnu que ce pauvre petit salon voyait plus souvent paraître la vertu que les plus austères du noble faubourg. Mais on n’y donne aucun prix à cette vertu, parce qu'elle n’y rapporte rien, et qu’il serait ridicule de se vanter d’un mérite gratuit. Clotilde se tenait là dans des toilettes élégantes, sans richesse, mais où son beau corps mettait les grâces qui manquent parfois aux marquises. Elle était de taille moyenne, la main et le pied exquis, des yeux bruns veloutés, le nez droit, la bouche trèS' rouge des véritables brunes, les dents petites, régulières, blanches et solides. Son teint n’avait pas cette égalité parfaite des personnes lymphatiques; il était variable avec tous les mouvements de son cœur, et ajoutait à sa beauté d’être presque un mode d’expression.
Sur tant de charmes se répandait un esprit singulièrement profond et avisé des choses de l’art dramatique. Le plaisir qu’on éprouvait à la voir se doublant ainsi du plaisir qu’on avait à l’entendre, il était difficile de ne pas demeurer comme fasciné en sa présence. Elle n'y mettait aucune afféterie et ne semblait pas se douter qu’elle possédait un don si rare. 'Vivant seule, avec une pauvre vieille femme, elleauraitdû avoir quantité d’aventures désagréables ou dangereuses, mais elle déconcertait les sots, arrêtait les coquins, justement par cette supériorité d’intelligence qu’on n’a pas coutum.e de trouver chez une jeune femme de l’âge de Clotilde. Ainsi, quand elle le voulait, elle jetait sur les plus beaux feux le froid de la raison. Elle essaya de ce moyen contre Vaucelles, mais elle ne réussit qu’à le rendre plus amoureux. Et il se rappelait à présent sa mine un peu hautaine quand elle l’avait renvoyé, ses grands yeux élargis, sa lèvre légèrement frissonnante, le trou'ole visible à travers les fermes propos.
Le deuxième jour était le jour de Clotilde. 11 se résista, il n’alla point. Là-dessus toute une nuit d’insomnie, les pénibles alternatives de ces heures, puis, vers l’aube, un apaisement comme d’une solution divine.
Quand il se leva, il ne lui restait plus un atome de sa morgue de millionnaire. S’il ne se promit pas ouvertement de demander Clotilde en mariage.
il prétendit du moins de la convaincre de la sincérité de son amour ; et la comédienne n’admettait qu’une preuve possible de cette sincérité !
Les rues, ce matin-là, étaient sèches et grises sans un rayon de soleil pour égayer les toits ou les fenêtres. Vaucelles n’avait voulu ni faire atteler, ni monter dans son coupé électrique. Il mettait entre lui et cette maison où il allait risquer sa destinée l’intervalle d’une promenade. Mais l’événement ne répondit pas à ce sage calcul; Vaucelles ne pensa à rien, perdu dans une sorte de stupeur qui le faisait béer aux menus spectacles de la rue. Les cuisinières trottaient dans la brise fraîche, les bras chargés d’un panier, tandis qu’elles se chauffaient les mains sous de petites mantilles de laine. Quelques marchandes des quatre-saisons soufflaient sur le bout de leurs doigts, à demi enveloppés de grosses mitaines. Les cochers se promenaient en ballant les bras. Tout était morne et rétréci dans la pauvreté de la lumière, la tristesse poussiéreuse de l’asphalte et le froid. C’était un de ces jours où l’on rêve de chaudes intimités par un effet de contraste. Dans sa lassitude, Vaucelles perçut avec une grande force la désolation du pavé et des façades. Il vit repoindre les pires souvenirs de sa vie, surtout une après-midi passée au cimetière Montmartre avec une maîtresse éprise de rites funèbres. Il regretta son home tiède, sentant bon, où il avait connu la
joie des amours de passage, et celle plus puissante encore des grandes exaltations de l’étude ou de la lecture. La lourde ville, avec son humanité besogneuse, l’écrasait, le rapetissait. L’habitude du grand confort, de l’éternel respect autour de lui, avait amolli son âme et, si l’on peut dire, son courage. Il comprit mieux le sens des paroles de Larens, et fut sur le point de rétrograder. Mais, à ce moment même, une jolie femme sortit d’une maison et se jeta dans un coupé qui attendait au bord du trottoir. Cette vue le raffermit. Il y retrouva son monde, tranquille et sûr de soi.
D’ailleurs, il arrivait, sa montre marquait dix heures.
— C’est trop tôt !
II se donna encore cinq minutes; puis, se décidant soudain, il s’engouffra sous la porte cochère. Clotilde lui avait dit, jadis, qu’elle se levait tous les jours à huit heures pour étudier ses rôles. Il était donc à peu près certain de la trouver.
Au coup de sonnette, elle-même ouvrit, la bonne partie aux provisions. Elle était dans un peignoir de soie verte orné d’une profusion de dentelles, la gorge nue. Une légère rougeur colora son visage lorsqu’elle aperçut Vaucelles. Il demeurait hésitant sur le seuil.
— Vous, monsieur? dit-elle.
Elle l’introduisit avec simplicité dans la pièce où
elle se tenait avec sa tante. C’était le petit salon des pauvres gens, meubles tendus d’étoffe Louis XVI, et, comme seul luxe, un grand feu de bois. La vue de Clotilde avait dissipé les irrésolutions de Jean. Sous la lumière chaude de ses beaux yeux, il s’était soudain senti prisonnier pour la vie, et il ne restait plus en lui que le désir de voir se terminer au plus tôt cette affaire.
— J’ai réfléchi à notre dernier entretien, dit-il. Je trouve que vous avez raison, et je venais vous le dire, vous remercier de m'avoir montré mon devoir.
Elle sourit avec une imperceptible amertume.
— Alors vous êtes décidé à abandonner le théâtre, à vous occuper dechoses sérieuses? Je vous en félicite.
— J’ai même, dit-il, résolu de me marier.
Elle tressaillit ; mais son bon cœur, habitué à l’abnégation, se résigna tout de suite, elle respira d’être soulagée enfin de la longue inquiétude de ces derniers jours. Il allait partir. Elle ne le reverrait plus !
— Je vous approuve, répondit-elle ; j’espère que celle que vous choisirez sera digne de vous.
— Elle est digne de moi, je l’ai déjà choisie.
Un sentiment si douloureux pénétra le cœur de Clotilde, non d’envie ou de jalousie, mais de tristesse que Vaucelles eût pu jouer avec elle la comédie de l’amour :
— Vous avez bien de la chance, monsieur Vaucelles, et je vous en souhaite davantage encore.
Elle devint rouge, sa langue s’embarrassa. En toute autre occasion, elle eût laissé partir le visiteur sans ajouter un mot, mais elle aimait Vaucelles. Sa bravoure l’emporta.
— Les femmes seront toujours surprises par la désinvolture masculine dans les affaires de coeur, dit-elle. Avouez que j’ai bien fait de ne pas prendre au sérieux votre passion, et que j’aurais été très malheureuse en vous écoutant. Cela pourrait vous servir de leçon, s’il existe quelque chose comme des leçons en ce monde...
— Mon Dieu ! dit-il, je n’ai fait que suivre vos conseils.
— Et vous avez bien fait. . . Mais ce n’est pas l’action en elle-même qui m’étonne... ou que je blâme.
— Perdrais-je votre estime ?
— Je vous tiens toujours pour un honnête homme, seulement vous me faites de la peine parce que j’aime la sincérité... et la constance.
— Vousme jugez donc inconstant?.. . Cependant vos paroles m’enlevaient tout espoir. Vous étiez pleine de raison et de sagesse. Je me suis soumis. Je n’ai d’ailleurs pas cessé de vous aimer.
— C’est une gageure, monsieur V’^aucelles ?
— Excusez-moi, fit-il en souriant, je me suis
mal exprimé sans doute ou vous m’avez mal compris; je n’ai pas dit que j’avais trouvé une femme, mais seulement que je l’avais choisie : je ne sais pas encore si elle voudra de moi.
La tante, dès que les mots d’amour eurent été prononcés, s’était interrompue dans un petit ouvrage auquel elle travaillait. Son regard se fixait ardemment sur le visage de sa nièce pour la supplier de finir cette scène au plus tôt, de renvoyer CS visiteur peu poli. A mesure qu’elle s’apercevait de l'irritation de Clotilde, elle se sentait plus mal à l’aise. Ses pauvres lèvres tremblaient. Elle avait un visage sensitif, travaillé, en quelque sorte, par le souvenir de chagrins anciens qui demeuraient là, gravés. Peut-être souriait-elle, jadis, quand elle était plus jeune ; maintenant elle n’allait plus au delà de la sérénité. On imaginerait facilement ainsi la figure d’une personne ayant assisté à quelque catastrophe et chez qui les traits qui marquent la joie seraient paralysés.
— Excusez-moi, madame, dit Vaucelles, en se tournant vers cette pauvre femme tremblante; mais il y va de mon bonheur et peut-être de celui de Mlle Davreux.
Clotilde tressaillit à ces mots, avec l’intuition subtile des amoureuses ; mais la tante s’était levée, et elle faisait peine à voir, car la souffrance était visible sur elle.
— Ne parlez pas ainsi, monsieur, vous ne pouvez rien pour le bonheur de Clotilde et elle ne peut rien pour le vôtre.
A son tour, Clotilde se leva et échangea un regard avec sa tante. Bien qu’elle se trouvât dans les mêmes sentiments, elle ne comprenait pas le sens de cette interruption. Il faut dire qu’il n’y avait aucune subordination de la jeune femme à la femme âgée. Elles avaient traversé â deux de telles pénuries que leur âme s’était désocialisée, si l’on peut dire. Dans les circonstances ordinaires, la tante laissait Clotilde absolument maîtresse de ses actes ; même elle n’aurait osé intervenir, car le malheur injustifié rend craintif pour le destin des êtres chers. Il se passait donc quelque chose d’anormal. Vaucelles, saisi soudain, très pâle, balbutia :
— Et pourquoi donc, madame?
— Ne m’interrogez pas, mais que Clotilde se souvienne de mes paroles. D’ailleurs, je suis folle de m’émouvoir ainsi, puisque vous veniez nous annoncer votre prochain mariage.
— C’est juste, dit Clotilde, il me paraît bien inutile de prolonger cet entretien qui fait souffrir ma tante. Je vous ai déjà longuement exposé mon désir d’une vie paisible, toute bourgeoise et prosaïque.
— Il me semble absurde qu’une créature aussi brillante, aussi bien douée que vous par le carac-
tère et l’esprit, s’accommode d’une existence sans éclat.
— Je la préfère cent fois, mille fois, à la perte de ma joie intérieure... Oh.! ne croyez pas à un vain orgueil où je me placerais au-dessus de celles de mes camarades qui ont accepté ce qu’on appelle la « grande vie »... Je suis tout simplement incapable de la mener, cette grande vie, et savez-vous pourquoi? Parce que, si humble que soit ma pensée, j’ai besoin qu’elle soit bien à moi; une vie de courtisane suppose un esclavage moral ; je veux être libre.
— Mais l’amour n’est-il pas, lui aussi, une contrainte ?
— 11 l’est au minimum pour la femme dans une situation régulière.. . Quand on a beaucoup souffert, très jeune, l’illusion passionnelle n’a pas la ténacité qu’elle prend chez lès petites filles heureuses... Ma tante et moi, monsieur Vaucelles, nous avons connu le maître par excellence des volontés : le besoin. 11 ne nous a rien fait faire de honteux, mais il nous a tellement réduites, tellement humiliées que je n’aurai pas la force des grandes fièvres, ni des grandes exaltations. Je suis en convalescence de misère. Et maintenant, faites-moi un grand plaisir, partez, mariez-vous et oubliez Clotilde Davreux.
Vaucelles se sentit éperdu devant ce cri d’une humanité si douloureuse et si haute.
— Mademoiselle, dit-il, cessons toute plaisanterie; il est vrai que j’ai décidé de prendre une femme, et vrai encore que je l’ai choisie, mais elle n’ignore pas mon choix et je la supplie de répondre.
Clotilde demeura une minute privée de souffle, puis avec effort :
— Que prétendez-vous dire ?
— Que mon sort est entre vos mains; que, si vous voulez bien devenir ma femme, je ferai toutpour vous donner la paix du cœur et de l’esprit. Ne me refusez pas, Clotilde, à cause de mes millions. Vous en ferez un peu de ce bien dont je désespère. Vous en ferez ce que vous voudrez. Ne croyez pas non plus à un coup de passion. J’ai trente ans. Vous êtes, vous serez mon grand amour. Toute mon estime, toute ma confiance, toute mon admiration sont à vous. Prenez les millions avec le reste, si vous m'aimez un peu...
— Je vous aime beaucoup, mais...
— Ce mariage est impossible ! s’écria soudain la tante.
Clotilde la regarda avec surprise :
— Impossible? dit-elle.
— Mon Dieu ! chère Clotilde, balbutia-t-elle, réfléchis bien. M. Vaucelles regrettera quelque jour...
— A la bonne heure, ma tante, je partage votre avis. M. Vaucelles ne peut épouser une pauvre fille, une actrice.. .
— Et moi, je vous réponds, s’écria Vaucelles avec colère, qu’il épousera cette actrice ou qu’il ne se mariera jamais !
Son ton était si ferme et exprimait une telle douleur que Clotilde, femme aimante, ne put y résister,
— Je n’y mettrai donc qu’une condition, dit-elle, l’assurance que vos parents ne s’opposeront pas...
— Vous les aimez donc plus que moi ?
— Je veux dire que je ne regarderai aucun engagement comme décisif avant que votre intention ne leur soit connue.
— Vous craignez qu’ils ne me fassent varier; mais j’obtiens d’eux tout ce que je veux : c’est leur manière de racheter la faute qu’ils jugent avoir commise à l’égard de mon pauvre père...
Un sanglot déchira la gorge de la tante:
— Ma chère Clotilde, je t’en supplie, ne va pas plus avant...
— Mais, ma bonne tante, je ne te comprends pas du tout. J’ai au même degré que toi l’horreur des grandes richesses; cependant, je crois, j’espère n’user de celles-là que pour le bien général... Cette considération aurait d’ailleurs été insuffisante, mais j’aime M. Vaucelles...
Elle s’arrêta, Jean était à ses pieds. La singulière tante sanglotait.
— Je t’en prie, chère petite tante, partage ma
joie. Je t’assure que je connais M. Vaucelles depuis longtemps, qu’il mérite ton estime.
— Oh! si c’était possible, ma petite Clotilde, si c’était possible !... Malheureusement, ce n’est pas possible !...
Écrasée sous le poids d’une douleur immense, la pauvre vieille femme n’acheva pas et sortit de la pièce en gémissant, tandis que Jean et Clotilde se regardaient avec stupeur.
— Qu’est-ce qu’elle a? murmura la comédienne. Elle m’épouvante. Je sais, elle me l’a souvent répété , que la grande fortune lui fait horreur. C’est bien elle qui m’a donné le désir d’une vie simple, et puissante seulement par la pensée ; car, sous des formes modestes, elle possède une intelligence remarquable ; — mais je ne supposais pas que son aversion voulût contrarier chez moi un penchant...
— Elle a l’air d’une personne bien nerveuse, dit Jean avec cette indifférence presque comique des grands amoureux pour tout ce qui n’est pas leur amour... Vous la consolerez... Elle nous reviendra... Je m’efforcerai toujours d’être gentil pour elle.
— Oui, fît Clotilde souriante, un petit garçon très sage.
Jean ne put s’empêcher de rire, tellement l’observation tombait juste, et il s’ébahissait d’une si profonde servitude, lui qui, le même matin, ne pouvait
décider s’il demanderait Clotilde en mariage ou non. Il regarda longuement la jeune fille. Elle lui plut davantage dans cette intimité nouvelle entre eux. D’un mouvement spontané, elle lui tendit ses deux mains. Il les prit et demeura longuement à les baiser, puis :
— Je pars tout de suite pour Tourcoing, et je vous rapporte le consentement auquel vous tenez.
— Allez, dit-elle, j’ai toute confiance en vous.
Elle avait doublé ce cap au delà duquel l’amour
de la femme s’abandonne sans réserve. Certes, elle prévoyait encore que Vaucelles pourrait être arrêté par ses parents, mais ce n’était plus qu’un obstacle vague, incapable d’empêcher l’eflfusion de son cœur, rien ne devant la séparer de celui qu’elle aimait. C’est dans ces sentiments qu’elle se laissa presser sur la poitrine de Vaucelles, et qu’elle consentit à échanger avec lui un long baiser.