CHAPITRE VI
Depuis quelques jours, Geneviève Tallec était installée à Tourcoing, chez sa tante Sophie. Elle était adorée de cette vieille femme, pour qui elle avait toujours feint d’éprouver, en retour, une sorte d’affection filiale. Au fond, elle se contentait de ne pas détester la tante; lorsqu’elle avait des embarras d’argent, elle ne laissait pas de souhaiter assez nettement l’héritage de cette personne chétive, poussive, atteinte de cent infirmités, qui ne voulait pas se décider à mourir. Non que cet héritage fût considérable (tout au plus deux cent mille francs), mais c’est que Geneviève avait toujours des trouées dans son budget, c’est qu’il accourait vers elle une nuée suffocante de papier timbré.
Ce matin-là, après avoir voulu porter de ses propres mains le thé et les rôties à la tante, Geneviève réfléchissait assez morosément devant une étroite fenêtre à l’ancienne mode. Jean ne se hâtait
pas d’accourir à Lille, encore qu’il eût annoncé sa* venue, et Geneviève commençait à craindre que la tactique de Rune ne fût pas la bonne.
— Il ne m’aime pas ! murmurait-elle avec amertume... Je me demande parfois si même il me désire sérieusement... Il est vrai que moi-même...
Et elle s’avouait, sans vains détours, que le jeune multimillionnaire luiétait profondément indifférent et même un peu antipathique. Jamais il n’avait été l’homme de son choix, bien que, de tout temps, elle l’eût convoité pour mari. Il était, en quelque manière, toute la force, toute la splendeur, toute la féerie sociale. Mais il n’étaitque cela,. ..il n’était pas, pour elle, l'homme.
Lorsqu’elle songeait à l’amour, ce n’était ni la silhouette de Jean, moins encore celle du pauvre feu Tallec, et même aucune des figures brillantes qui avaient passé durant l’étincelante première jeunesse de Geneviève. Un seul être avait su remuer le tréfonds de ce cœur ambitieux : et elle n’y songeait pas sans une palpitation. Et il eût été, celui-là, tout à fait selon son idéal, si elle avait pu attendre. Elle aimait son aspect, son énergie, son caractère, la façon audacieuse et douce dont il l’avait conquise. Ah! sans doute, il avait un vice immense : il était pauvre. Mais tout en lui promettait qu’un jour viendrait où il serait riche. Il avait des conceptions nettes et pratiques, qu’il avait réussi à faire valoir auprès d’un gros
commanditaire. Si ce n’était la fortune immédiate^, c’en était la ferme espérance. Et, malgré que Geneviève sentît la menace de la seconde jeunesse, peutêtre eût-elle pris patience, sans l’épouvantable cataclysme où il avait sombré...
Oui, elle songeait à lui, avec un vaste regret, un brûlant remords aussi. Peut-être eût-elle pu le sauver— faire planer une incertitude au moins dans l’âme des jurés, en témoignant qu’une partie de son temps il l’avait passée avec elle, et une partie assez considérable pour rendre improbable la perpétration du crime... Peut-être!... Mais alors, c’en était fait de toute ambition future — la course aux millions devenait vaine — la profonde espérance s’évaporait... Puis, elle avait tout de suite eu un soupçon imprécis, un pressentiment plutôt, qu’elle ne pouvait rien dire. Plus tard, le procès déjà avancé, le soupçon avait crû... Enfin elle avait eu la divination aiguë, effroyable, que Rune. .. Ah ! elle n’avait pas voulu voir clair. Elle s’était volontairement aveuglée, elle avait cédé au sort,... et aujourd’hui encore, elle reculait devant la certitude, elle se défendait de creuser, d’approfondir, de chercher la preuve !...
Tout de même, au fond d’elle, une voix épouvantée s’élevait, une revendication qui lui refroidissait le cœur et les membres...
Dans ce matin frais, assise à l’antique fenêtre,
OÙ venait tourbillonner un petit brouillard mousseline, elle eut une vision intense de Maurice, et sa chair se roidit. L’avenir menaça. Geneviève se sentit seule et fragile. Elle regretta plus fort d’avoir quitté Paris.
Comme elle se crispait, le domestique de la tante Sophie, un homuncule vêtu de panne, les mains enflées de rhumatisme, le regard brumeux, la tête noire comme une pipe culottée, vint à petits pas chevrotants :
— Madame, glapit-il... C’est M. Vaucelles.
— Quoi ? tressauta-t-elle... Est-ce que M. Vaucelles est là ?
— Oui bien, madame Tallec... Même qu’il est là pour vous parler.
Elle fut gonflée d’un grand flot de joie et de victoire. L’avenir irradia. Elle crut à la force de sa beauté, et, d’une voix étouffée :
— Faites entrer M. Vaucelles.
Jean se présenta tout de suite. Elle l’accueillit de son air tranquille, le dévisageant en dessous : elle le trouva singulièrement grave :
— Que c’est charmant d’être venu ! murmurat-elle. Je m’ennuyais affreusement devant ce brouillard et cette vieille rue taciturne... Apportez-vous un peu de lumière et de chaleur ?
Il s’inclina, aucun sourire ne monta à son visage mélancolique :
— Je crains, dit-il, de n’être pas un messager agréable.
Elle se roidit, elle voulut dissimuler le trouble furieux qui montait comme une tempête, mais elle ne put s’empêcher de pâlir.
— Vous n’apportez cependant pas de mauvaises nouvelles ?
Il ne voulut pas biaiser davantage, il dit :
— Je crois que si... Je viens vous demander d’assister, au moins en partie, à une réunion que nous devons avoir, Larens, moi et Maurice Avre, avec votre frère.
Elle se redressa, convulsive, si atrocement émue qu’elle rôdait le long de la muraille comme une folle. Puis, sentant le péril d’une telle attitude :
— Je ne comprends pas. . .
C’est vrai, elle ne comprenait pas. La brusque annonce d’une telle entrevue, le retour mystérieux de Maurice, tout bouleversait, éparpillait sa pensée. Elle entrevoyait seulement que la menace était terrible.
Vaucelles répéta doucement ce qu’il venait de dire. Elle eut un mouvement de colère :
— Maurice Avre ! Mais il est en prison !
— Il est chez moi ! reprit Jean, s’efforçant au calme, . . . avec Larens . . .
— Chez vous ! L’assassin de votre père !
— Il n’est pas l’assassin de mon père !
— Gomment le savez-vous ?
— J’en ai la preuve absolue... Je connais le coupable !
— Ah !
Elle tomba comme une masse sur un sofa; elle crut qu’elle allait s’évanouir, et elle le souhaita profondément. Mais elle ne s’évanouit pas, et, sous la peur, une curiosité dévorante crût en elle. Elle balbutia :
— Je ne comprends toujours rien,... rien! Pourquoi cette réunion,... et surtout que puis-je y faire ?
— Vous pouvez y jouer un grand rôle,... donner un conseil salutaire...
— A qui ?
— Vous pouvez le deviner... Je ne dois pas vous le dire...
— Et comment voulez-vous que je le devine ?... Je n’ai rien de commun avec M. Maurice Avre... Je ne vois pas non plus ce qu’il peut avoir de commun avec mon frère...
— Je ne dis pas que vous ayez quelque chose de commun avec lui... Mais votre frère, comme témoin et presque comme accusateur, mais moi, hélas ! comme fils de la victime,... nous sommes impliqués dans le procès... et dans la révision,... car ce malheureux jeune homme poursuit sa révision... Or, là où Herman Rune est impliqué, vous avez nécessairement un intérêt indirect...
Elle courba la tête. Elle sentait peser sur elle une force obscure, fatale, irrésistible. Toute réflexion était vaine, toute ruse, comme tout moyen dilatoire, impossible et même dangereux. Il n’y avait qu’à courber la tête et à attendre. Le salut ne pouvait venir que des événements.
— C’est bien ! dit-elle sèchement, j’irai !
Il y eut un silence pesant et équivoque. Elle examinait Jean en dessous. Venait-il en ami ou en ennemi ? Il était difficile de le dire. Sa physionomie marquait un trouble profond, dont la nature était indéchiffrable. Enfin il prit la main de Geneviève, il y mit un baiser hâtif, mais, à ce qu’elle crut, assez tendre :
— Nous vous attendrons donc ! fit-il... A propos... si Rune se présentait d’abord chez lui,... voulez-vous lui remettre ce mot ?. . .
Elle fit signe que oui, elle prit le billet que lui présentait Vaucelles.
— A tantôt ! fit-elle avec fermeté .
Jean se retira d’un pas rapide ; elle, d’un oeil hagard, considérait l’enveloppe pâle.
— L’accuse-t-on ? se demanda-t-elle... Et, enfin, est-il vraiment coupable ?
Elle eut un long frisson. L’envie lui prit d’ouvrir la lettre, une envie si violente qu’elle fut sur le point d’y céder. Puis elle tomba dans un rêve chagrin, amer, révolté. Elle trouva abominable que sa
beauté ne lui eût pas plus facilement valu une vie luxueuse et belle; elle accusa obscurément le destin qu’accusent les triomphateurs, au premier échec, avec plus d’acrimonie que les infortunés. Et elle s’apprêtait à aller au rendez-vous, lorsque le même petit vieux ouvrit la porte devant un nouveau visiteur, qui entra sans se faire annoncer : c’était Rune.
— Ah! s’écria-t-elle,... enfin ! Tu vas me rassurer...
Il était pâle, d’une pâleur jaune tachée de filets rouges, avec des yeux sanglants, démesurément dilatés.
— On est donc venu ici ? s’écria-t-il.
Elle tressaillit au son de cette voix, â l’aspect fauve, l’aspect de bête traquée, de son frère.
— On est venu, dit-elle... On m’a remis ceci pour
toi...
Elle tendit le billet; il le saisit d’un geste furieux et tremblant. Et ses dents claquaient en le lisant.
— Fort bien ! dit-il avec un calme subit, effrayant. Allons à ce rendez-vous.
Elle ouvrit la bouche pour parler. Aucun son ne sortit. C’est que, même à ce moment décisif, elle craignit de savoir et elle ne voulut pas savoir. Il lui semblait qu’elle resterait, sinon innocente, du moins irresponsable, si elle ne savait rien par lui.
— Oui, dit-elle à voix basse... Allons !... Je suis à toi dans une minute.
Lui aussi fut surle point de parler, mais lui aussi préféra que Geneviève n’apprît rien que par la bouche des autres... Puis, après tout, savait-on, était-on sûr,.. . ne se tirerait-il pas d’aflfaire à force d’habileté et d’audace ? Il la laissa sortir, il attendit. Ce fut court. Dix minutes plus tard, elle reparaissait, hâtivement vêtue, et elle le précédait.
La maison des Vaucelles était dans une rue prochaine. Herman et sa sœur préférèrent s’y rendre à pied. Ils furent introduits familièrement par une vieille chambrière. Malgré elle, Geneviève se sentit vaguement rassurée par le sourire de cette vieille femme. Mais lorsqu’ils pénétrèrent dans le salon où on les attendait, elle fut prise d’un trouble si terrible qu’elle plia sur les jarrets : elle venait de reconnaître Maurice Avre, entre Jean et Larens. L’émotion de Rune ne fut pas moins forte; son œil vira, oblique; il put à grand’peine réprimer un mouvement de fuite. D’ailleurs, il se ressaisit vite, et selon sa règle constante, il paya d’audace :
— Je ne m’attendais pas, fit-il sarcastiquement, à voir ici M. Maurice Avre !
— Je vous remercie, dit Jean, je remercie surtout Mme Tallec d’avoir bien voulu répondre à mon appel. Les choses que nous avons à vous dire, Rune, sont d’une gravité extrême... Désirez-vousque MmeTallec les entende?
— Qu’est-ce que mon désir vient faire ici ? fit
Rune en feignant le dédain... Si ma sœur ne devait pas assister au débat, pourquoi l’avez-vous fait venir?
— Parce que, intervint Larens, nous aurons sans doute quelque chose à demander à Madame au cours de l’entrevue.
— Bon!... Que préfères-tu ? demanda Rune à sa sœur.
— Comment le savoir ? répliqua-t-elle. Peut-être M. Vaucelles voudra-t-il me donner un avis?
— Mon avis, fit doucement celui-ci, est que vous n’assistiez pas à ce qui va suivre. Vous pourriez donc attendre dans une pièce voisine, ou bien répondre à ce que M. Maurice Avre désire vous demander.
— Je vous ai déjà dit, répliqua-t-elle, hautaine, que je n’ai rien de commun avec M. Avre !
— Cela peut vous sembler ainsi, fit Maurice avec un peu d’agitation. C’est le hasard qui m’a appris que vous pourriez me donner un renseignement précieux... et qu’il vaudrait peut-être mieux ne donner qu’à moi,... si toutefois vous ne craignez pas de m’accorder une entrevue...
Il avait fait quelques pas vers elle. Leurs regards se croisèrent, quelque chose de leur amour y survivait, qui les fit tressaillir l’un et l’autre. Geneviève perçut qu’elle devait accepter l’entrevue. Elle haussa lentement les épaules et dit :
— Je ne redoute rien ! Quelque étrange que soit votre demande, si vous croyez vraiment que je puisse vous être de quelque secours, je veux bien vous écouter...
Jean s’inclina et alla lui-même ouvrir la porte d’un salon voisin. Geneviève sortit, suivie de Maurice.
Quand ils furent seuls, la jeune femme ne fit plus aucun effort pour cacher son affreux désarroi. Elle se laissa choir dans un fauteuil, elle y demeura anéantie, les yeux si dilatés que l’iris ne semblait plus qu’un anneau mince. Il la contemplait, plein de compassion, se souvenant de toute l’illusion qu’il avait goûtée près de cette éblouissante créature.
— Je vous demande pardon de vous imposer cette contrainte, dit-il à voix basse. Mais je vous ai appelée bien plus pour vous que pour moi...
Elle releva un peu la tête; elle perçut que, s’il ne l’aimait plus, du moins gardait-il quelque tendresse pour elle : ce lui fut une timide espérance. Puis, il restait le seul homme qu’elle eût aimé, le seul qu’elle eût pu aimer — si la fortune l’avait permis.
— Que me voulez-vous ? s’écria-t-elle.
— Vous demander votre aide, si elle est nécessaire, pour circonscrire le scandale.
Elle tenta une dernière résistance, encore qu’elle sentît ses forces la trahir :
— Quel scandale?
— Le pire, hélas ! qui se puisse imaginer,... et vous devez le savoir, Geneviève !
— Savoir, non... Je ne sais rien...
— Ah! murmura-t-il avec ardeur. . . Je l’ai toujours espéré ! Ç’aurait été vraiment trop hideux que vous eussiez été sa complice !
— Vous l’accusez donc ? dit-elle, défaillante.
— Je l’accuse.
— De quoi ? dites-moi tout...
— L’exigez-vousvraiment? Ne préférez-vous pas deviner ?
— Je veux savoir de quoi on l’accuse.
— Du meurtre dont j’ai été accusé, et, ce qui est pire peut-être, d’avoir fait volontairement, implacablement, condamner un innocent à sa place.
Elle se cacha le visage, un grand sanglot lui déchira la poitrine. Et, d’une voix presque imperceptible :
— Non ! non ! c’est impossible.
Car, maintenant que, pour la première fois, l’accusation était nettement formulée, il lui semblait que tous ses soupçons avaient été des rêves, qu’elle n’avait jamais cru qu’Herman eût pu commettre le crime.
— Hélas ! dit-il . . . C'est absolument certain ... Il ne manque aucune preuve !
Elle se taisait, secouée de larmes. Et lui, le cœur
étreint de la douleur de cette femme, dont la présence lui demeurait charmante et redoutable, attendit que son émotion fût un peu calmée. Puis, il reprit :
— Il dépendra peut-être de vous que ce malheureux ne soit pas jugé par d’autres juges que ceux devant lesquels il paraît aujourd’hui. Peut-être votre parole sera-t-elle décisive !
Elle eut un sursaut violent :
— Je ne puis, je ne veux rien faire contre lui !
— Contre lui, je ne vous le demande pas. Au
contraire, vous pouvez lui obtenir une triste faveur. . . et en même temps vous sauver vous-même !
Elle releva les yeux, elle regarda fixement Maurice :
— Je ne comprends pas.
— Je m’explique. M. Jean Vaucelles a résolu d’accorder vingt-quatre heures de liberté à votre frère, s’il consent à faire, par écrit, la confession de son crime. Pendant ces vingt-quatre heures, Herman Rune pourra prendre telle résolution qu’il jugera convenable. Il pourra essayer de se sauver, il pourra aussi recourir au suicide — ce qui vaudrait assurément mieux pour lui-même, pour vous et pour tout le monde. . .
— Si vous êtes sûr de vos preuves, à quoi bon un aveu ?
— A abréger une foule de formalités gênantes et
attristantes — et, comme je l’ai dit, à localiser le scandale. Car, si votre frère acceptait la lutte, il n’y aurait pas moyen de ne pas recourir à toutes nos armes. Et, parmi les témoignages auxquels M. Jean Vaucelles n’hésiterait pas à recourir, il y en a quelques-uns qui feraient découvrir ce qui s’est passé entre vous et moi,... qui montreraient que vous m’avez hideusement abandonné,... et qui feraient sûrement croire au public que vous avez été la complice d’Herman Rune... Or, malgré tout, cela me serait très pénible. . .
— A vous, soit — mais à M. Vaucelles !
— A lui aussi,... quoique, l’action engagée, il soit résolu à reculer devant moi. Ce qu’il espère, c’est que le coupable aura le courage de se suicider...
Elle demeura un moment ensevelie dans son désespoir. Et sentant qu’on ne lui demandait rien qui pût aggraver l’épouvantable désastre, elle murmura :
— J’accepte !
Ils échangèrent un dernier regard ; dans leurs cœurs gonflés s’éleva un regret chagrin et tendre, le sentiment que toute cette abominable aventure aurait pu ne pas être si Geneviève avait courageusement accepté d’unir son avenir à celui de Maurice !