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CHAPITRE VII

Jean Vaucelles, Larens et Herman Rune attendaient Maurice en silence. Rune était moins pâle. Homme d’action, homme de proie, il était prêt à braver le péril et à se défendre, pied à pied, âprement, sauvagement.

Ce fut lui qui prit la parole.

— Nous voilà au complet ! fit-il avec un sourire méprisant... J’espère que vous allez me dire enfin pourquoi vous m’avez appelé ici.

Jean Vaucelles se leva, nerveux et pâle. Et d’une voix qui tremblait, malgré le grand effort qu’il faisait pour se dominer :

— Vous êtes appelé ici, Herman Rune, pour être interrogé sur ce que vous savez de la mort de mon père.

Herman croisa les bras sur sa poitrine et répondit avec calme ;

— J’ai répondu catégoriquement à cette question devant la justice. Je n'ai rien à changer à ma déposition...

— Vous la maintenez intégralement ?

— Intégralement... Je la répéterai même, si vous voulez,... pour vous obliger,... bien que je trouve votre question plus qu’abasourdissante.

— Je suis le fils de la victime, dit Jean d’une voix amère.

— C’est bien la raison qui me fait subir cet étrange interrogatoire ?

— Herman Rune, dit Vaucelles, j’ai l’intention de faire le moins de mal possible aux innocents, et même à quelqu’un qui a été, du moins passivement, mêlé au crime... Sinon, j’aurais fait agir directement les tribunaux.

— Les tribunaux ! ricana Rune.... C’est contre ce forçat en rupture de ban qu’il faudrait les faire agir.

Il avait un air si tranquille, si sûr de lui, que Jean ne put retenir un mouvement de colère.

— Ne nous attardons pas en vaines paroles ! s’exclama-t-il. Larens, Avre et moi-même nous vous accusons formellement d’avoir assassiné mon père.

Rune attendait l’accusation. Il la reçut avec un sourire méprisant :

— C’est du burlesque quintessencié, riposta-t-il...,

à se demander si vous n’êtes pas tous devenus fous !... Je suppose que cette accusation émane du... condamné ?

« Et, de sa part, je la comprendrais à la rigueur : sa situation porte aux solutions insensées. .. Mais que deux hommes d’esprit coupent dans un pont de cette envergure, c’est lamentable !

— C’est effectivement moi qui ai rassemblé les preuves de votre culpabilité, intervint Maurice, , et qui ai réussi à les faire tenir pour bonnes par M. Vaucelles et Larens... Je n’ai pas le moindre doute sur la fin de cette entrevue, vous serez réduit au silence ou à l’aveu !

Il parlait d’un ton lent et mélancolique, avec une telle certitude que Rune ne put dissimuler un frémissement. Il sentait autour de lui ces ombres terribles, ces choses impondérables que sont nos actes; il n’ignorait pas qu’elles peuvent se tourner contre nous et devenir les plus épouvantables de nos ennemis.

— Des preuves irréfutables? ricana-t-il,... oui, il y en a, contre celui que douze jurés sur douze ont condamné. ..

— Il y en a contre celui qui, après avoir lâchement assassiné Frédéric Vaucelles, a plus lâchement encore fait condamner un innocent. . .

Malgré qu’il en eût, Rune ne pouvait regarder sans crainte l’homme qu’il avait sacrifié à son sauvetage ;

— Je ne vous ai pas fait condamner, ripostat-il, je me suis borné à dire la vérité, rien que la vérité, à vos juges... Je jure que je l’ai fait sans haine et sans colère...

Larens, Avre et Vaucelles s’entre-regardèrent, écœurés. Tous trois sentaient qu’aucun appel à la sincérité ne pouvait avoir d’action sur un tel homme. Et Maurice, malgré tant de preuves, hypnotisé par l’attitude de Rune, ressentait une sourde inquiétude, il lui semblait que, au moment suprême, cet opiniâtre lutteur trouverait moyen de laisser la victoire indécise.

Ce fut Larens qui rompit le silence :

— Il me semble, dit-il, que nous faisons perdre à M. Rune un temps précieux. Mieux vaudrait lui dire nettement pour quel motif nous ne l’avons pas déféré aux juges... Monsieur Rune, c’est que nous espérons obtenir une confession écrite de votre crime,... et comme MM. Vaucelles et Avre ne veulent rien pour rien, en échange ils vous accorderaient vingt-quatre heures de liberté, afin que vous puissiez considérer s’il convient de prendre la fuite... ou s’il serait plus avantageux de priver définitivement la société de vos services.

— J’aurais été surpris que vous ne mêliez pas du badinage à cette affaire ! s’écria Rune. Je me bornerai à répondre que vous avez autant de raisons que moi pour faire une telle... confidence !

— Ce qui veut dire que vous refusez notre proposition ?

— Vous n’en avez jamais douté.

— C’est vrai... A ji?n’on’, la proposition doit vous paraître désavantageuse. Il reste à vous démontrer que vous vous trompez. C’est ce que nous allons faire sur l’heure.

— Cela va être curieux! gouailla Rune... Quelque chose comme le guillotiné par persuasion...

— Il est certain que vous allez vous amuser prodigieusement ! riposta Larens.

Il se tourna vers Vaucelles, qui appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique :

— Introduisez M. Malaire, dit-il au domestique qui se présenta.

Une minute plus tard, on vit apparaître un petit homme apoplectique, les yeux à peine visibles sous des paupières violettes, le nez enflé par la couperose. Rune le regarda avec étonnement; il ne le connaissait pas du tout.

— Monsieur Malaire, fît Jean, voulez-vous dire ce que vous savez à propos des billets qui ont été remis àM. Frédéric Vaucelles par la banque Dequerchain ?

Malaire salua gauchement et bredouilla :

— Je ne sais qu’une chose, messieurs, c’est que j’avais inscrit, en partie, les numéros de ces billets.

lorsque j’ai été frappé de mon coup de sang... J’ai dû faire alors des mouvements dont je ne me rendais pas compte : j’ai mis la liste dans ma poche... Mes collègues se souviennent que j’ai été tout drôle avant l’attaque,... que je me suis levé,... que j’ai prononcédesparoles incohérentes, quej’aimarchéen titubant jusqu’à la fenêtre. .. C’est tout ce que je sais !

— La liste que vous aviez commencée est bien celle que vous m’avez remise ?

— Mais oui, monsieur; d’ailleurs il y a une date,... comme vous pouvez le voir,... la date de mon coup de sang,... et mes collègues pourront vous dire que les billets que j’avais devant moi ont fourni une partie importante de la somme remise à M. Vaucelles.

Rune avait écouté cette déposition avec attention. 11 ne pouvait se tromper sur son importance. Mais son rôle le condamnait à feindre l’indifférence, il se borna à dire, quand Malaire se fut retiré :

— J’espère que vous allez bientôt m’offrir des péripéties plus passionnantes.

— Vous pouvez y compter! repartit Larens... Celle-ci est seulement pour vous montrer le premier « élément de piste » . On sait que des billets sont connus. Si par hasard on les rencontre, ils vont parler... Je suppose que, au cas où l’affaire vous concernerait, vous songeriez à contester le témoignage ?

LE MILLIONNAIRE aSy

— Non ! mais la valeur du témoin. Pourquoi ce Malaire n’a-t-il pas parlé plus tôt?

— C’est qu’il a été longtemps malade,... cloué sur son lit... étranger à toute nouvelle du monde extérieur.

— Et Messieurs Dequerchain ?

— Ils s’expliqueront. Ce qu’on sait avec certitude, c’est qu’on a trouvé sur le bureau de Malaire divers autres travaux achevés et qu’on était persuadé que c’était la besogne complète effectuée par lui, ce matin-là. Quant au fait que les billets ont été joints à d’autres, pour être remis à M. Frédéric Vaucelles, deux autres commis sont prêts à en témoigner. Vous allez les entendre.

— J’aime autant que vous me les épargniez...

— Ils n’en ont pas pourune minute. . . D’ailleurs, les voilà.

Ledomestique introduisait en effet deux individus quelconques qui, à une question précise de Jean, répondirent qu’effectivement les liasses de billets placées sur le bureau de leur collègue Malaire avaient été jointes à la somme demandée par Frédéric Vaucelles.

— D’ailleurs, ajouta le plus âgé, c’est l’accident même de Malaire qui a jeté le désarroi dans le service. D’autre part, la demande de M. Vaucelles a été un peu brusque.

— Voilà, j’espère, le témoignage complété, re-

marqua Larens... Nous allons voir maintenant si nous ne pourrons pas suivre la trace de quelquesuns des billets pris en note.

Rune ne put s’empêcher de tourner la tête pour voir arriver le quatrième témoin. Il aperçut un personnage développé en hauteur, des yeux ensemble vifs et glacés, une face britannique. Cet homme serra la main d’Avre, salua Vaucelles et Larens, examina froidement Rune.

— Monsieur Whittaker, demanda Vaucelles, en lui montrant un billet de cinq cents francs, reconnaissez-vous ce billet ?

— Je l’ai remis à ce gentleman contre de l’or, fit l’Anglais posément,... et je l’avais acheté chez MM. Houston-Shopman, agents de change, Ludgate Circus, Londres.

— Vous êtes sûr que c’est bien ce billet-là ?

— Oh! bien sour, jé pris lé nouméro... le soir où jé l’ai rémis à monsiou Avre,... et j’ai gardé plousieurs autres billettes reçus de la même maison,... billettes que monsiou Avre a crou pouvoir lui être outile,... Les voici.

Rune eut une sorte de défaillance. Ses joues étaient couleur d’argile; son œil se vitrait, il avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine. Lorsque l’Anglais prononça le nom de Houston-Shopman, il eut l’impression que peut avoir un général au moment où des troupes ennemies viennent lui couper

la retraite. Un instant, il s’abandonna, il serendit. Mais son énergie agit en quelque sorte à son insu. Pendantque Whittaker tendait les billetsàVaucelles, il se redressa, il se retrouva prêt à la résistance. En ce moment même, Jean lui adressait la parole ;

— Herman Rune, les numéros de tous ces billets sont inscrits sur la liste Malaire !

— Que voulez-vous que j’y fasse? ricana le misérable. Ça prouve que le criminel s’est débarrassé d’une partie de son butin à Londres... Mais ça ne prouve toujours pas qui est le criminel... Et si Maurice Avre n’a pas d’autres preuves de son innocence, je ne vois pas bien le magistrat qui ouvrirait une instruction.

— Dans votre genre, vous êtes un beau joueur ! fit Maurice avec amertume... Je crois que vous auriez assisté sans émotion à mon supplice !...

— ■ Il y aurait assisté avec satisfaction ! intervint Larens d’une voix mordante.

~ Rune, dit Jean Vaucelles avec douceur, avant de faire intervenir les derniers témoins, je voudrais voir cesser cette effroyable comédie... Je vous connais depuis mon enfance... J’ai eu de l’affection pour les vôtres... J’aimerais vous entendre exprimer une parole de repentir.

Herman l’écoutait avec un trouble visible, mais c’était le trouble de l’angoisse, c’était la peur de la minute suprême qu’il sentait si proche. Toutefois,

cet homme était incapable de fléchir, tant qu’il lui resterait une chance ; il riposta :

— Jean Vaucelles, je n’ai fait de mal àpersonne !

— Parbleu ! murmura Larens...

Pendant ce dialogue, deux nouveaux personnages avaient été introduits. L’un, petit homme rabougri, aux cheveux gras et aux yeux si pâles qu’ils en perdaient toute nuance, semblait quelque rentier de province ; l’autre était le détective Higginson.

— Monsieur Delamarre, demanda Maurice Avre au premier des survenants, est-il vrai que vous m’ayez vu dans la gare de Douai, le jeudi 3o juin 1895, vers six heures du soir ?

— Je vous ai vu, répondit le petit homme d’une voix de flûte... Vous êtes descendu du train,... vous avez acheté un journal...

— Etes-vous sûr que c’était vers six heures ? demanda Jean Vaucelles.

— J’en suis sûr. J’en ai la preuve écrite... dans mon journal,... car je tiens un journal où je relate les événements qui me paraissent présenter quelque intérêt,... ou simplement ceux qui me reviennent à la mémoire pendant que je tiens la plume. J’ai écrit que j’avais vu M, Maurice Avre à six heures, le 3o juin. Donc, j’ai vu M. Avre à cette heure et à cette date.

— Aucune confusion n’est possible ?

— Aucune ! J"ai inscrit le fait le soir même.

— Vous n’avez pas pu vous tromper d’heure ?

— Non. J’avais un rendez-vous en ville une demiheure plus tard,... c’est d’ailleurs l’heure où je me rends habituellement à la gare.

— Pourquoi n’avez-vous pas abordé M. Avre ?

— C’était mon intention de le faire. Mais je causais avec un employé, qui me donnait des détails sur des faits intéressants... Quand je me suis dirigé vers le train, il était trop tard, il démarrait...

— Vous êtes prêt à faire cette déposition devant la justice ?

— Je suis prêt à la faire devant n’importe qui.

— Je vous remercie !...

Larens tourna vers Rune son visage ironique :

— Croyez-vous que, cette fois, il y ait les éléments d’une révision ?

— Si on veut !... Seulement, je continue à ne pas voir en quoi cette histoire me concerne.

— Elle ne vous concerne pas encore en tant qu’assassin — mais elle vous désigne déjà à la justice comme faux témoin.

— A une voix contre une voix. Et ce monsieur a pu... a dû se tromper... D’ailleurs, voilà déjà le deuxième témoin qui n’a pas paru au jour où il devait paraître. Est-ce que M.Delamarrea eu aussi une attaqued’apoplexie?

— Non, non, répondit Delamarre.. . Mais j’ai été

appelé en Tunisie, où mon frère se mourait. Là, je n’ai eu sur le procès que des renseignements vagues... sans date. Et, à mon retour, je n’y ai naturellement plus pensé...

Herman haussa les épaules sans répondre.

— Voyons la dernière levée ! fît Larens... Monsieur Higginson, voulez-vous dire ce que vous savez?

Le détective enveloppa Rune de son regard de ruminant et déclara :

— Je sais que monsieur s’est présenté, le 8 mars igo2, à onze heures du matin, chez MM. Houston-Shopman, stockbrokers, Ludgate Circus, à Londres, et qu’il y a vendu un certain nombre de billets de banque français, ceux-là mêmes dont M. Maurice Avre avait les numéros... D’ailleurs, aucune erreur n’est possible. . . et le jour où la justice ferait appel à la maison Houston-Shopman, outre les témoignages oraux, il y aura un irrécusable document. . .

Il se fit un formidable silence. Rune se sentait perdu, sa bouche était sèche comme de la chaux vive, son larynx bloqué. Il savait qu’à peine il aurait paru devant un juge et déjà sa condamnation serait sûre. Quant aux autres, ils le regardaient avec une sorte d’épouvante :

— Avouez-vous enfin ? demanda LarenS.

Rune n’eut que la force de faire un signe négatif.

— N’avouez jamais ! murmura Larens. Mais

l’aveu est inutile. Vous savez bien que personne ici n’a le moindre doute, je ne dis pas même sur votre culpabilité, mais sur le verdict qui vous enverra aux galères, ou plutôt à l’échafaud,. . . car la machination dont vous avez enveloppé Maurice Avre indignera le jury, la presse et sans doute le Président de la République...

Peu à peu Herman se ressaisissait. Il écouta les dernières paroles d’un air presque calme.

— Larens, fit-il d’une voix blanche, je sais que vous m’avez toujours détesté,... ce qui m’a amené à n’avoir pourvous que des sentiments sansdouceur! Eh bien! je vous pardonne votre intervention dans cette affaire. Elle est si bien menée que n’importe qui s’y laisserait prendre... Mais je suis innocent! Je n’ai pas changé de billets de banqueà Londres,... et le témoignage dont on me menace est une fiction!

— Bandit! s’écria Jean Vaucelles avec emportement,... je devrais vous livrer tout de suite à la justice. . .

— Livrez-moi donc ! fit Rune avec assurance,... je ne demande qu’à confondre mes calomniateurs !

Mais sa face suait la terreur.

— Du bluff! gronda Larens avec un haussement d’épaules... Il cherche à obtenir les meilleures conditions!. ..

— Il aurà vingt-quatre heures de liberté contre

la confession de son crime ! s’écria Vaucelles,... et pas une minute de plus !

Rune parut pensif. Et Larens n’avait deviné qu’à moitié ce qui se passait dans son âme. Une soif de vengeance agitait le monstre : en acceptant le procès, il prolongeait les angoisses de Maurice Avre qu’il haïssait comme jamais Maurice ne l’avait haï luimême, et, de plus, il espérait confusément des scandales, quoiqu’il ignorât encore les liens qui unissaient Clotilde Davreux à sa victime.

Avre fut le seul à deviner cet état d’esprit. Il dit :

— Vous ne pensez pas à votre sœur, Herman Rune ? C’est, je crois, le seul être que vous aimez réellement; eh bien, vous pouvez faire qu’elle ne soit pas mêlée à l’affaire... Votre aveu formel nous dispenserait de recourir à tous les témoignages.

il se tourna vers Vaucelles :

— Peut-être serait-il bon d’introduire Mme Tallec.

— Vous avez raison, répondit Jean.

Et il se dirigea lui-même vers le petit salon où attendait Geneviève. La jeune femme apparut bientôt, recrue de fatigue et d’émotion. A la vue de Rune, de Maurice et de Larens, elle eut le sens du drame ; elle se mit à trembler de tous ses membres.

— Mon Dieu ! que s’est-il passé? sanglota-t-elle.

— Faut-il le redire ? demanda Maurice. Faut-il faire reparaître les preuves et les témoins ?

Herman avait tourné son visage vers Geneviève ; c’était vrai pourtant qu’elle avait, elle seule, éveillé la tendresse dans son âme violente et dure, qu’elle avait, seule, fait battre en lui un peu de douceur et d’altruisme. Son être, ébranlé par le choc qu’il venait de recevoir, fut saisi d’un brusque attendrissement et baissant la tête, avec le geste d’un homme qui s’abandonne à la destinée, il dit à Vaucelles :

— Je ferai ce que vous voulez !

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