CHAPITRE IV
M. Frédéric Vaucelles, le père de Jean, fut assassiné dans Texpress de Paris-Lille qui quitte la gare du Nord à huit heures du soir. Le motif de l’assassinat fut le vol. Le riche industriel emportait avec lui une fortune, plus de huit cent mille francs en billets de banque. Il avait eu besoin de cette somme pour payer des terrains récemment acquis. La banque où il avait touché ces billets les ayant rassemblés en hâte n’en possédait pas les numéros, sauf pour une liasse d’environ vingt mille francs, expédiée la veille, accompagnée d’un bordereau, par une succursale de province.
Ce faible indice suffît à mettre la justice sur la trace de l’assassin.
Un des billets fut retrouvé chez un agent de change.
L’enquête, menée avec ardeur, montra que le commis de cet agent de change, un jeune homme du plus grand avenir, Maurice Avre, était revenu
de Paris le même soir que Vaucelles. Tout de suiteles plus graves présomptions s’accumulèrent surAvre.
Il se troubla quand on lui demanda l’emploi de son temps à Paris. Pressé de questions, il indiqua le restaurant où il avait déjeuné, donna le nom d’un ami rencontré au boulevard, mais se refusa positivement à dire ce qu’il avait fait durant l’après-midi.
Or l’enquête des agents de la Sûreté prouva que Frédéric Vaucelles s’était trouvé deux fois en présence d’un individu dont le signalement répondait à celui de Maurice Avre.
Le seul point obscur, c’est que les témoignages montraient les deux hommes se serrant la main et causant longuement, alors qu’il était prouvé que M. Vaucelles connaissait à peine Avre pour l’avoir aperçu à la Bourse. D’ailleurs, l’assassin présumé nia avec énergie ces deux rencontres, et ce fut le meilleur appui de la défense, qui soutint qu’un individu semblable à Maurice Avre — un individu que M. Vaucelles connaissait intimement — était monté en wagon avec le richissime industriel, l’avait tué durant son sommeil et volé.
Malheureusement pour Avre, ce système ne put tenir à cause d’une singulière contradiction où l’inculpé persista, malgré l’avis de son avocat.
Cette contradiction, ainsi qu’il arrive souvent, se produisit assez tard, quand déjà Avre, sorti du secret, pouvait communiquer avec son défenseur.
Il existe deux trains rapides pour Lille, l’un à sept heures du soir avec wagon-restaurant, l’autre à huit heures. Avre prétendait s’être embarqué dans le train de sept heures, alors que deux personnes, l’ayant accompagné jusque sur le quai de départ, l’avaient vu revenir, en homme qui se ravise, sortir de la gare et gagner la rue Lafayette. Ces deux personnes étaient M. Herman Rune et sa sœur, Mme Tallec.
De plus, Rune, qui devait prendre le train de huit heures, avait aperçu Maurice Avre dans la salle des Pas-Perdus de la gare du Nord, mais l’accusé avait feint de ne pas le reconnaître, et Rune n’avait pas insisté.
Dès que Mme Tallec se fut convaincue que son témoignage écrasait le misérable Avre, elle s’était dérobée. Durant la confrontation qui eut lieu dans le cabinet du juge, elle perdit toute assurance, varia, déclarant que, sans doute, elle s’était trompée; l’homme vu dans la gare boitait légèrement, l’allure générale différait. Cette déposition, terminée dans une crise nerveuse où l’on eut beaucoup de peine à empêcher l’inculpé de se porter au secours du témoin, parut au juge le résultat d’une soudaine et profonde pitié.
Mais Herman Rune ne démordit pas de son affirmation.
Il commença par s’adresser à la bonne foi d’Avre,
son ami; puis, à la longue, il montra de l’impatience, de la colère.
— Votre obstination à nier une chose aussi simple me remplit d'horreur ! s’écria-t-il... Je suis entré ici convaincu de votre innocence, mais...
L’accusé l’avait interrompu et s’était tourné vers Mme Tallec :
— Et vous, madame, me croirez-vous jamais coupable ?
— Jamais, monsieur Avre ! s’écria-t-elle; jamais, je vous le jure! C’est vous qu’il faut croire et non pas mon frère et moi : nous avons été le jouet d’une illusion.
— Merci, madame, avait dit l’accusé.
Ce qui rendait ce point épineux, c’est qu’Avre prétendait s’être endormi tout de suite dans le wagon qu’il occupait et ne pas se rappeler ses compagnons de voyage.
Le garçon d’un café de Lille affirmait avoir servi de la bière à Avre vers dix heures et demie; c’eût été décisif parce que le dernier train n’arrivait qu’à dix heures quarante-cinq. Mais le juge fit observer que, ce soir-là, l’express quittant Paris à sept heures était arrivé en gare à dix heures trente-cinq. Cela prouvait que le garçon n’avait pas un souvenir exact.
Le jury prit très mal le système de l’accusé. Avre fut condamné à mort.
Toutefois, quelques doutes demeurèrent, malgré
l’énergique attitude de Rune, chargeant le coupable des saintes fureurs de ramitié trompée. Avant son crime, le condamné menait une exisence exemplaire. Son père était venu déclarer au nom de la famille que Maurice Avre, bon fils et honnête homme, ne pouvait être que la victime d’une erreur judiciaire.
Puis il y avait l’hésitation de Mme Tallec.
La commutation de peine fut obtenue.
Jean Vaucelles se remémorait toute l’effroyable affaire. Il revoyait Avre en cour d’assises, silhouette élégante, front d’intelligence, et un sourire d’amertume au coin des lèvres.
Certes, Jean le haïssait, mais il ne pouvait oublier la fière attitude de l’homme, son accent profond et tranquille, quand, après le réquisitoire et la plaidoirie, il s’était levé :
— J’ajouterai quelques mots pour les miens, avait-il dit, pour mes amis, et non pour attendrir mes juges troublés. Malgré tant de funestes coïncidences, je suis innocent. Jamais la pensée d’un vol ou d’un assassinat n’a sali mon esprit. On m’a vu âpre au gain, luttant d’une énergie désespérée pour atteindre à la fortune; c’est que j’aimais, c’est que j’aime une femmeauxpiedsde laquelle j’aurais voulu déposer cette fortune. Je sais qu’une telle déclaration me fera du tort dans votre esprit; elle vous découvrira, en effet, le motif que le juge et le pro-
cureur ont vainement cherché. Que ma tête tombe sous le couteau, mais que ceux que j’aime ne doutent pas de mon amour.
Le jury détesta l’emphase de l’accusé. Le public de province, les magistrats, les avocats crurent à une feinte habile. Jean seul, et, elle l’avoua plus tard, Mme Tallec, se laissèrent frapper par cette parole d’assassin.
Cependant, une fois la condamnation obtenue, la culpabilité devint plus manifeste. Mme Tallec reconnut qu’elle avait volontairement jeté le doute dans l’esprit des jurés, qu’elle était à peu près certaine d’avoir vu l’assassin sortir de la gare du Nord. Elle persistait d’ailleurs à plaider l’innocence, mais son frère, Herman Rune, découvrait bientôt des preuves nouvelles, si bien qu’elle s’inclina.
Dès lors, le nom de Maurice Avre fut voué à l’exécration.
On apprit sa relégation, et, peu de temps après, la mort de son père.
Sa mère, réduite au désespoir, quitta la région, avec sa petite fille.
Puis, sur tout ce grand tapage, ce fut le silence, où chacun sans doute voyait se cicatriser ou s’agrandir ses blessures.