CHAPITRE V
Le grand-père Vaucelles n’était pas le fondateur des filatures, mais il les avait puissamment développées. Jusqu’au moment où son fils prit la direction des affaires, il avait cru à son travail de patron, levé le premier et parcourant d’un pied fiévreux ses usines. Il lui semblait que s’il ne s’était pas trouvé là, de sa personne, rien n’aurait marché.
Frédéric prouva qu’on pouvait se lever à huit heures et diriger tout du fond d’un élégant cabinet.
Il prouva aussi que, par la seule puissance de l’argent, la richesse pouvait s’agrandir plus rapidement que par les longs efforts coordonnés du travail.
De vingt-cinq millions que valait la maison Vaucelles, elle atteignit d’un seul bond deux cents...
La surprise du vieux s’épanchait en admiration, mais le fils l’arrêtait :
— Rien de tout cela n’a demandé du génie. Van-
duyn, dont je n’ai pas besoin de te décrire l’intelligence, est parvenu au même point que moi. Il était presque fatal que nous nous enrichissions. Ce que tu peux faire de mieux, c'est d’imiter maman qui va brûler des cierges à saint Antoine. .. Nous devons tout aux saints.
— Tu te moques, disait le grand-père. D’ailleurs, ça m’est égal comment la fortune est venue, pourvu qu’elle soit venue !
— Encore une illusion, car tu ne jouis pas de la fortune; tout ce que tu sais, c’est son chiffre, le dénombrement de tes domaines et quelques papiers.
— Tu crois que je n’en éprouve pas de satisfaction !
— Oui, mais tu le dois à nos ancêtres, les pauvres gens qui craignaient pour le pain quotidien. Ta satisfaction n’est même plus à leur mesure. Ils auraient autrement tremblé de joie pour vingt mille francs que toi pourcent millions. En fait, au delà d'une certaine somme, le million devient platonique. C’est la volupté du culotteur de pipes : il lui en faut toujours, mais ce n’est pas pour lui, c’est pour la galerie.
— Tu ne te réjouis pas avec nous ?
— Non, je m’attriste... Oh! ne crains rien, j'ai commencé, je finirai. Ils continueront à rentrer dans nos caisses...
Ces paroles rendaient le grand-père soucieux.
— Des idées noires ! Quelle diable de vie mènestu aussi ?
— La seule qui me plaise.
— Amuse-toi !
— Je suis né sérieux.
— Eh bien ! crois-tu que nous te blâmerions de fonder encore quelques bonnes œuvres, sanatoriums, hôpitaux, refuges?...
— Pour ma part, je n’y tiens pas, mais cela fait partie de nos millions.
— Nous ne sommes pas obligés !
— Bien sûr... seulement ça nous soulage.
— Quel curieux garçon tu fais! Tu ne prends rien comme tout le monde. C’est nous que les œuvres soulagent, alors qu’on te bénit!...
— Pas ces mots-là, père. On ne me bénit pas et on a raison. On aurait tort de me maudire. Si je pouvais faire du bien, c’est que je pourrais aussi faire du mal... Je mets ma gloire à être aussi incapable de l’un que de l’autre. L’argent n’est pas ce qu’un vain peuple pense : sa circulation a des lois comme la circulation du sang. Je subis ces lois : elles sont plus fortes que nous. Personnellement, j’ai une confiance limitée dans ce que tu appelles le bien. Les Césars ne rendaient pas service au peuple de Rome en lui distribuant du blé.
Quand il était parti, mélancolique et sarcastique, le grand-père se toquait le front et disait :
— Qu’est-ce qu’il a ?... Ça ne lui dit donc rien d’être un Vaucelles, la plus forte signature de la place ? Il a des chimères dans la tête.
Lui n’en avait pas. Il n’aurait pas cédé son lot pour un empire.
11 gardait, naïf et intense, l’orgueil d’ouïr l'admiration des foules, les jours où il allait prendre sa chope au café, « comme un simple bourgeois ». Il avouait, d’ailleurs, que son fils aurait été à sa place dans un autre monde que le sien. « Et quel fameux ministre des finances, avec sa jugeotte et sa langue dorée ! »
A cause de l’admiration même, la tendresse des deux vieux n’osait se manifester toute. Mais elle se rattrapait sur le petit Jean, « le prince », comme l’appelaient les ouvriers. Ils n’en revenaient pas de le voir si joli, si fin, si élégant, d’une gravité souriante. Et ils encourageaient l’enfant dans ses goûts délicats, autant qu’ils avaient contrarié le père.
Ils ne purent le gâter. Il avait une âme avide d’apprendre, curieuse d’histoires, de tableaux, de livres. Rien ne le tentait des mille séductions matérielles dont l’entouraient ses grands-parents. Il n'eut pas même besoin d’être blasé, son penchant naturel le menait vers la sobriété et l’inteliigence. Ses joies furent d’un ordre élevé. Il traversa cependant l’âge d’admiration de la force physique, et fut lui-même une sorte d’hercule.
II connut aussi des mysticités, fut très religieux jusqu’à quinze ans, puis pencha vers une sorte de panthéisme.
Son plus grand ami était son père, dont il devait garder le culte toute sa vie.
De bonne heure, l’argent fut à la cantonade de sa vie. Sans le voir, il le devinait partout, sous toute chose. La servilité universelle lui déplaisait, et il commettait l’injustice de mépriser l’humanité, au lieu de la plaindre.
Naturellement, il se croyait très fort, et il lui fallut la fréquentation de certains milieux littéraires pour séparer ce qui revenait à sa fortune de ce qui revenait à son esprit.
Le sentiment le plus vite acquis par lui fut une méfiance excessive. De quelque manière qu’il s’y prît, par bonté, par affection, par autorité, toujours on le trompait. Il ne pouvait parvenir à découvrir un être qui le considérât à part de son argent.
Deux sentiments dominaient sa vie : la résignation à être trahi et l’aspiration à être aimé.
Sa jeunesse se traîna assez pitoyablement à la recherche d’un ami loyal, d’un cœur de femme dévoué. Il crut un instant tenir l’amour, mais les circonstances l’obligèrent au renoncement.
Il se récapitulait mélancoliquement tout cela pendant qu’il était en route pour aller voir ses grands-parents. Ils habitaient une vieille maison
attenante à l’une des usines. Cette demeure n’offrait aucune des apparences du luxe moderne. Elle était vaste et l’installation intérieure ne manquait pas de confort. Les deux vieux y avaient succédé au Vaucelles fondateur des filatures, et pour eux on ne pouvait rien mettre au-dessus. Jean l’aimait comme un souvenir. Il se rappelait les moindres recoins, le corridor dallé de marbre, l’immense escalier de chêne, la salle à manger, les cuisines, les deux salons dont les meubles étaient recouverts de housses.
Grand’mère se tenait habituellement dans une pièce qu’on appelait la « salle », bien que ce ne fût pas une salle à manger. Ce n’était pas non plus un salon. On y retrouvait de beaux vieux meubles, héritage des Vaucelles, petits bourgeois de Lille ou de Tourcoing.
Quand Jean fut annoncé, la bonne-maman eut une minute de parfait délire durant laquelle elle embrassait le cher garçon que la vie parisienne lui volait ; puis elle le fit asseoir et raconter, pour la centième fois, l’existence de Paris, les clubs, les amis, les illustres connaissances...
Jean se prêtait à cette fantaisie. C’était l’aprèsmidi, vers quatre heures, par un temps maussade.
Tout à coup la bonne vieille se leva :
— Tu vas manger de la tarte.
Elle sonna, puis étala ses jupes. Un valet parut, en cheveux gris, un sourire aux lèvres.
— Servez-nous le café, François. Voilà notre Jean de retour.
— Bonjour, François, fit Jean, plié aux habitudes de ce milieu.
— Bonjour, monsieur Jean, répondit le valet, avec un rire aussi orgueilleux que s’il eût parlé au tsar... On me l’avait bien dit, mais je ne voulais pas le croire. Quelle tarte faut-il vous apporter, madame ? Il y en a de deux sortes aujourd’hui.
La vieille mit ses lunettes comme si elle allait examiner les tartes elles-mêmes, puis leva le nez tandis que François prenait un air pénétré. On n’usait jamais que d’une seule espèce de tarte, et le choix était toujours une question importante.
—7 Mais, François, vous savez bien que le petit n’a jamais aimé que la tarte aux cerises. S’ils n’en ont pas chez Peteghem, prenez-en chez Do* range.
— Oh ! madame, c’est meilleur chez Peteghem, et justement ils en ont.
C’était une manie de la bonne vieille de faire acheter la tarte qu’on aurait pu tout aussi bien cuire à la maison. Seulement, elle se serait privée d’un sujet de conversation . Car de savoir si les tartes étaient réussies ou non préoccupait les dames de toute la ville et même beaucoup de messieurs.
— Leur demoiselle se marie ; est-ce que tu le savais, Jean ?
— Quelle demoiselle?
— Mais la demoiselle des Peteghem... Comme tu es distrait !... Elle a bientôt vingt-quatre ans. Ce n’est pas un mauvais parti pourNobert, le fils du boucher.
Elle gardait un intérêt puissant à ce qui se passait dans le monde de la boutique. Toute sa jeunesse s’était écoulée derrière le comptoir de son père, drapier en demi-gros, qui ne devint que beaucoup plus tard le millionnaire importateur d'étoffes allemandes.
Jean allait profiter de ce mariage pour parler du sien, quand la grand’mère l’arrêta par une exclamation ;
— Voilà le docteur Pigeonnet qui passe dans sa voiture.. . Ce n’est pas son heure !...
Elle fixait les yeux sur une petite glace argentée placée à l’extérieur de la fenêtre, permettant de voir dans la rue.
— Il dit bonjour à Verbeck. Est-ce que tu te rappelles, Jean, la demoiselle des Verbeck ? Elle a été très bien élevée dans un couvent. On dit qu’elle joue parfaitement du piano. Et une piété si exemplaire ! Nous avons souvent pensé à elle pour toi : elle a dix millions. Quelqu’un m’a dit que tu lui plaisais.
— A qui donc est-ce que je ne plais pas, grand’mère ?
— C’est vrai que tu es un beau garçon.
— Et quelle fortune !
— Tu ne feras pas une malheureuse !
Ellesoupiracommesiellel’eûtaiméd’amour, puis :
— Il faudra bien que tu te décides !
— C’est tout décidé.
— Tu veux rester garçon ?
Elle leva les mains au ciel, et Jean vit, clair comme le jour, le filon qu’il fallait suivre.
— Non, dit-il, je suis venu parce que je veux me marier.
Il la laissa partir en exclamations.
Elle lui demanda s’il épousait une duchesse ; « dame! avec ta fortune », et si « elle ne mépriserait pas la vieille grand’mère I »
— Je peux te le jurer, répliqua Jean. Pour en être plus sûr, je l’ai prise sans un sou, n’apportant que sa jeunesse et sa beauté.
— Tu es fou !
Le domestique revint à ce moment avec la tarte, le café, et son sourire. La vieille dame se figurait ce qu’il penserait s’il savait que son maître voulait épouser une femme sans le sou. Quelle révolution dans toute la ville ! Un jeune homme que les filles les plus riches n’approchaient qu’en tremblant. Ce n’était pas possible. Il se moquait d’elle.
Elle versa le café, elle découpa la tarte. François était parti :
— Voilà une bonne plaisanterie, mon petit Jean !
Et toutes ses rides se rassemblèrent pour figurer son bon rire sénile. Mais Jean poursuivit :
— Il vaudrait mieux en parler tout de suite à grand-père.
Alors elle s’effara, comprit qu’un malheur menaçait la famille.
Vaucelles se sentit mal à l’aise. Clotilde, lointaine, dans le vague Paris où tout est possible, n’entrait pas si aisément dans ce cadre strict de province. Il fallut un effort pour retrouver l’image de beauté, d’amour, de confiance.
La grand’mère s’agitait, tendant la main vers un téléphone .
— Faut-il l’appeler ?
— Mais oui, grand’mère.
Et il put lui-même, délibérément, causer à l’appareil avec le grand-père en le prévenant du projet de mariage.
Le grand-père, dix minutes plus tard, arrivait dans une fureur dont la moitié tomba à la vue de l’élégant petit-fils.
— Grand-père, je ne vais pas faire de phrases... J’aime, je suis aimé... C’est le bonheur... Ne me le disputez pas, pour quelques millions...
— Tu vas bien... Tu parles comme ton père ; seu-
lement, lui les avait gagnés. .. Elle est donc de très belle famille?
— Orpheline de père, de mère, seule au monde, pauvre et.. .
— Achève...
Jean scanda avec une énergie désespérée :
— Comédienne !
Les deux vieux faisaient peine à voir, effondrés, sans souffle.
Une actrice, ce cauchemar des honnêtes familles provinciales !
Jean n’attendit pas qu’ils se fussent repris, il ajouta coup sur coup :
— J’ai trente ans... J’épouserai la femme que j’aime ou je ne me marierai pas.
Le grand-père trembla comme avait tremblé la bonne vieille.
Il bégaya ;
— Comment se nomme-t-elle?
— Clotilde Davreux.
~ Hein?
Il attendait un nom célèbre, et jamais il n’avait entendu parler de Clotilde Davreux. Dans l’état d’esprit où il se trouvait, la peur du qu’en-dira-t-on, cette obscurité relative le soulagea.
Cependant, comme il n’y avait guère d’espoir que les Verbeck, les Cotanson, les Laprune prissent bien la chose, il revint vite à l’idée de déchéance :
— Je n’aurais jamais cru cela de toi, Jean... Tu as toujours eu des goûts si délicats ! Nous te trouvions même trop sage, trop difficile ; nous craignions de te voir prendre une femme orgueilleuse qui n’aurait pas su apprécier le bonheur d’épouser un homme tel que toi.
— Eh bien! voilà ce que j’ai su éviter, grandpère. Clotilde est la plus douce femme du monde.
— Moque-toi de tes vieux parents. Tu ne vas pas prétendre qu’on épouse une comédienne quand on se nomme Vaucelles. Il y a là-dessous quelque chose : un enfant à légitimer peut-être ?
Il s’accrochait à cette espérance. Elle pouvait sauver la partie. L’ « héritier » excusait tout.
— Non, dit Jean, il n'y a pas d'enfant.
— Mais, alors, tu veux te marier avec une pauvresse? intervint la grand’mère... Dieu sait, cependant, qu’il ne manque pas ici de jolies filles riches dont tu ferais le bonheur.
— Pourquoi une femme riche? ne le suis-je pas assez ?
— Ce n’est pas un raisonnement ! s’exclama le vieillard. Oh! tu as beau secouer la tête, tu dois bien te douter que ton acte n’est pas dans la logique des choses... J’ai été jeune aussi, et je crois avoir tenu des propos semblables... Tu as des millions, elle n’en a pas, ça te paraît simple de l’épouser, de lui apporter ta fortune. Eh bien ! ce n’est pas si
simple que tu crois. Ton père avait coutume de dire que l’argent possède une valeur morale dont le vulgaire ne se doute pas. Mal le dépenser, mal le placer, cela répond à des vices physiques qui épuisent la force du corps.
— Mon père, dit Jean, croyait, et je partage ses idées, que l’argent n’a aucune puissance réelle et qu’il est bien plus un symbole qu’on ne l’imagine généralement. S’il représente la volonté sociale, celui qui le prodigue sans raison, comme celui qui l’amasse sans but, sont, à des titres divers, des détraqués et des criminels. Mais il y a loin de là, grand-père, à la servitude des préjugés qui m’obligeraient à épouser une femme riche parce que je suis millionnaire... Je n’ai jamais hésité devant la pauvreté de Clotilde, mais j’ai envisagé avec terreur sa profession de comédienne.
— Tu vois bien !
— Je l’ai envisagée avec terreur; mais c’eût été une profonde injustice de faire retomber sur Clotilde à la fois nos vanités de riches et la détresse qui conduit une jeune fille à la profession du théâtre. Ne suffit-il pas que Clotilde soit la pureté, la bonté, l’intelligence?...
— Personne ne voudra la recevoir. Tu souffriras les dédains des familles...
— Pauvre grand-père !... Je passe plus des trois quarts de l’année à Paris, et je t’assure que, dans la
grande ville, je saurai faire à Clotilde un cercle d’amis.
— On ira chez elle comme on va chez la maîtresse d’un millionnaire !... Il y aura toujours un mépris secret dans les yeux des hommes et des femmes.
— Non, parce qu’il n’entrera chez nous que des hommes et des femmes bien... Clotilde a peu joué, elle n’était pas faite pour la vie de théâtre. Elle n’offrira pas le type de la courtisane repentante, elle sera l’épouse simple, honnête et fière que tout le monde respecte.
— En voilà une qui a de la chance d’avoir conquis notre Jean ! s’écria la grand’mère. Et qu’est-ce qu’elle dit de tes millions ?...
— Elle n’en dit pas trop de bien, grand’mère. Elle aurait préféré une fortune médiocre... Même, j’ai eu quelque peine à la convaincre.
— Allons donc !
— Mais oui, grand-père, et tes arguments, tes fameux arguments, c’est elle qui me les a opposés la première... Elle m’a conseillé d’épouser une jeune fille du monde, et elle m’a cédé pour la même raison qui va vous faire céder : qu’elle serait ma femme ou que je ne me marierais pas.
Les deux vieux hochaient la tête, à moitié gagnés.
Jean leur laissa le temps de la réflexion. On essaya de parler d’autre chose. Un dîner fut orga-
nisé où parut la « demoiselle » des Verbeck, munie de toutes les splendeurs d’une grande couturière parisienne. Elle éblouit bonne-maman, mais elle demeura sans effet sur le petit-fils. Il se figurait Clotilde dans ses robes simples, le visage sensitif, si délicieusement travaillé par l’art et l’intelligence.
Mlle Verbeck, très belle, ne disait que des sottises.
— Hélas ! pensa Jean, c’est le conte de fée : la favorite jette des couleuvres et des crapauds, la méprisée donne des diamants à chaque mot.
Cette soirée ne lui aurait laissé qu’une impression d’écœurement, si, vers dix heures, Mme Tallec ne fût venue la relever de tout l’éclat de sa beauté et de son élégance. Il était difficile, en effet, de voir une plus jolie femme. Elle avait des cheveux blonds, d’une couleur chaude et saine, des yeux d’un gris vert, très grands, l’iris cerclé d’une mince bordure sombre. Ses joues, au dessin exquis, avaient peutêtre le défaut de rentrer trop tôt après les pommettes, ce qui donnait à la physionomie générale un rien de hagard, une pointe de tragique. La nuque très belle portait allègrement la tête. Comme Geneviève Tallec était décolletée, on voyait la naissance d’un dos merveilleux et d’une toute charmante poitrine. Les bras ronds et bien blancs se terminaient par des mains assez courtes, très musclées.
D’ailleurs, l’ensemble de cette aimable personne
suggérait la force et l’audace. La bouche seule, légèrement flétrie et habituellement serrée, n’oflfrait pas une harmonie complète avec le visage, où le front, les sourcils, le nez étaient des perfections rares.
Jean Vaucelles ne pouvait la voir sans trouble. Il l’avait aimée aux jours de son adolescence, alors qu’elle était la plus belle fille à marier du département. Elle n’avait pas paru indifférente à cet amour, mais elle était fiancée à M. Tallec.
Jean crut deviner qu’elle se mariait sans amour et que, s’il fût venu plus tôt, jamais elle n’aurait accepté un autre époux que lui. Un homme est toujours flatté d’une semblable préférence.
Quand il rencontra Mme Tallec plus tard, ilséchangèrent des regards passionnés. Ils eurent parfois de longues causeries. Elle l’éblouissait d’une intelligence profonde et surtout d’une curieuse liberté d’esprit. On aurait pu la croire immorale, si sa réputation de vertu eût été moins bien établie.
Mais quel charme pour un jeune esprit que cette jolie femme tranquille dans les plus curieux problèmes du sentiment ! Vaucelles avait une âme littéraire. Ils purent vivre à deux toute une vie amoureuse, par de belles fictions.
N’était-ce pas un fascinant prodige qu’elle sût parler sans vaine pudeur des chefs-d’œuvre d’un art aimé ?
S’il avait lu dans les beaux yeux gris, elle fût
devenue sa maîtresse, mais il était naïf et tendre, incapable de voir l’amour qui est cependant le plus commun en ce monde, celui où la femme se cache et se défend.
Il s’éprit plus tard de Clotilde, parce qu’elle n’avait aucune peur des blessures de vanitéet qu’elle osait montrer sa souffrance amoureuse. C’était à quoi Mme Tallec n’aurait jamais consenti. Souple et ambitieuse, capable de hautes intrigues pour prendre une situation, elle ne capitulait pas avec sa fierté. Instinct qui dominait toute réflexion ; elle ne pouvait se donner : elle voulait être prise. Jean, un peu plus audacieux, se prêtant à ce jeu aussi vieux que le monde, entrait dans cette âme par la brèche. S’il eût usé de la violence nécessaire, qu’il l’eût meurtrie et domptée, elle lui appartenait.
La femme a plus que nous l’excuse de la nature. Elle aime selon des rites antiques; il n’en est pas encore beaucoup qui échappent à ces rites.
Geneviève Tallec eût désiré ardemment être contrainte par Vaucelles ; elle eût baisé les mains meurtrières par passion. Quelquefois ses beaux yeux s’efforçaient de suggérer l’audace au jeune homme. Elle haletait ; elle se montrait brusque et hautaine, presque insultante. Il ne comprenaitpas. A la longue, elle le méprisa et se prêta au jeu de la pure fiction.
Une chose se produisit, alors, qu’elle n’attendait pas et qui transforma leur intimité; Jean se mit à
lutter contre lui-même, à réprimer des sentiments qu’il jugeait déloyaux. Il connaissait Tallec, lui serrait la main. Or, Tallec adorait sa femme, l’ayant épousée pauvre, dans la crise de sa robuste quarantaine. Le malheureux faisait des folies pour plaire à Geneviève, et il était peu de folies capables de satisfaire une âme aussi orgueilleuse.
Jusqu’à son mariage, le banquier, homme à tête ronde, très velu, et dont les épaules énormes attestaient la force, avait passé pour une des puissances financières de ce Nord industriel où l’on joue avec les millions. Quelques mois après ce mariage. Tallec n’était plus que l’ombre de lui-même. L’œil, jadis aigu et fin, se ternit, le souci tint ses assises dans le pli médian du front.
Le banquier ne quittait pas sa femme. Épanouie au sein d’un luxe fastueux, ses moindres mouvements décelaientles grâces nombreuses du triomphe. On se retournait sur son passage, et des hommes cupides, des bigots, des imbéciles auraient jeté leur cœur sous ses pieds avec joie.
Elle connut ainsi les heures que son enfance et sa jeunesse avaient rêvées, une royauté de beauté et de richesse.
Tallec, comme il arrive pour ces natures d’hommes d’affaires, n’hésita pas à se ruiner. Il gagnait, par un sacrifice mortel, le baiser de chaque jour. Que les yeux gris eussent une lueur de grati-
tude, que la souple femme de proie abandonnât ses formes délicieuses dans ses bras, cela suffisait à payer l’épouvantable avenir.
Il fut jaloux de Jean Vaucelles, et le marqua.
Jean, cœur exquis, vit, certain soir, une douleur surhumaine passer dans les yeux de cet homme vulgaire. Il eut pitié. Sa jeunesse en sa fleur, sa colossale fortune, ses espérances vastes comme le monde, lui permirent une abnégation rare à son âge. Geneviève s’aperçut du refroidissement. Alors, chez elle, la haine remplaça l’amour. Elle fit tout au monde pour déchirer ce jeune cœur et elle y réussit.
Comme elle se doutait de la faillite prochaine de son mari, Vaucelles fut réservé pour l’avenir probable, quand Tallec se serait tué.
Avec une force qu’on ne trouverait chez aucune femme éprise, elle sut verser au jeune homme un breuvage dont il devait rester enivré pour le reste de sa vie.
Elle-même joua celle qui implore la pitié, elle se donna pour vaincue â l’heure même où elle n’était plus vaincue. Le cœur de Jean se magnifia dans ce qu’il crut être une aventure unique.
La scène eut lieu un soir de bal chez les Tallec.
Geneviève se montra plus belle et plus grisante que les roses à leur premier parfum ; tout était soigné et distingué en elle. Ses cheveux blonds avaient des
vagues comme la mer et des reflets comme le crépuscule, ils entouraient d’une opulence fauve le beau front de déesse, les légers sourcils, les larges yeux, la face de passion et d’orgueil.
Elle abandonna un instant le poids de son corps adorable sur le jeune homme.
Elle pleura, elle dit les paroles sacrifiées qui veulent délier et qui lient à jamais.
— Je ne peux plus vous voir !
— Ah ! pourquoi ?
— J’ai peur d’être sans force devant vous.
— Et moi aussi, dit Jean, j’ai peur d’être sans force.
Elle baissa les yeux.
Il ne se souvint pas qu’il y a des scènes comme celle-là au théâtre. Une musique lointaine les berce. 11 crut de tout son cœur.
Geneviève devint l’idéal de sincérité que ce malheureux millionnaire, au milieu de l’hypocrisie générale, devait chercher toute sa vie :
— Mon Dieu ! poun^uoi faut-il que vous soyez mariée !
— Ah ! oui, pourquoi ?
Tandis que la plus vive souffrance et toutes les rapides et fortes sensations de pareilles minutes traversaient par secousses électriques l’âme de Jean, elle le regardait en dessous, le jugeant misérable et scrupuleux, sans audace, sans rien de ce qui sub-
jugue une femme. Elle ne pouvait saisir les côtés héroïques de ce caractère; lui, au contraire, adorait la créature hautaine et libre ; si elle eût songé à lui demander sa parole qu’il n’en épouserait jamais une autre, il la lui aurait donnée. Mais on ne pense pas à tout. Geneviève crut tenir l’avenir comme elle tenait le présent. Elle ne calcula pas avec la résolution désespérée de Vaucelles, qui s’enfuit à Paris et s’y cacha.
Six mois plus tard, il avait une maîtresse, bonne fille assez simple, avec laquelle il courait les bois et qui suffit pour faire de l’amour de Jean pour Geneviève un amour idéal.
Survint le krach de Tallec.
Jean supplia son père d’intervenir; mais il s’agissait de vingt-six millions. Il est des chiffres qui arrêtent la bonne volonté. Quelques irrégularités d’écriture compliquaient la situation.
Nul ne saura jamais le rôle exact de Mme Tallec.
Rune se vanta d’avoir enfermé son beau-frère en lui laissant une arme. On parla d’une scène farouche entre le mari et la femme, celui-ci voulant bien mourir, mais suppliant Geneviève, comme un enfant, d’adoucir son agonie.
Le bruit public fut favorable à Mme Tallec, défavorable à son frère.
D’ailleurs, ruinés, ils luttèrent âprement pour conserver l’apparence.
LE MIL1.I0NNAIPE
Herman jouait avec assez de bonheur. Il se mit aux spéculations de Bourse, aidé par son ami Avre.
Lentement le luxe de Geneviève tomba. Elle sentit venir la dégradation de la misère.
Jean l’oubliait. Si belle qu’elle fût, personne ne songeait plus à l’épouser ; les hommes ne veulent pas des vaincues ; la plus haute satisfaction est de posséder une femme triomphante. Les courtisanes savent cela et tâchent de garder un air de bonheur. La malheureuse vous choisit à coup sûr par calcul, et la préoccupation la plus universelle est d’être aimé pour soi-même.
Geneviève fut très près de la demi-mondanité ; mais le secret espoir que Vaucelles lui reviendrait un jour l’arrêta. Il avait appris son veuvage, il ne bougeait pas. Les années passées loin d’elle la mettaient parmi les souvenirs très doux auxquels on touche peu, avec des mains pieuses. Si elle avait pu le retrouver, elle l’eût reconquis. Malheureusement, il venait d’entreprendre un grand voyage en Asie Mineure, et, comme il revenait, comme il mettait le pied sur le sol de France, il apprit par les journaux la mort de son père assassiné en wagon. Cette nouvelle le foudroya dans la plus grande affection qu’il eût au cœur. Il oublia tout, dans un furieux désir de vengeance, et, l’assassin condamné, il reprit son existence parisienne vouée aux lettres.
Des années coulèrent. Jean vit de temps à autre Geneviève dans le monde; elle s’arrangea pour le rencontrer : elle ne put le ressaisir. Il semblait que quelque chose fût rompu entre eux. Effectivement, Geneviève n'était plus la créature de superbe et de luxe qui dominait le monde. Or, la passion qu’elle avait communiquée à Vaucelles était tout entière dans sa souveraineté mondaine. Dans un cadre plus intime, elle ne produisait pas la même impression. Ce n’était pas bassesse chez le jeune homme, mais il s’efforçait vainement de retrouver les minutes héroïques qu’elle lui avait mises à Tâme.
« Celui qui vit de l’épée périra par l’épée. » Geneviève avait vécu d’orgueil et périssait par son orgueil, elle n’était plus elle-même dans une condition modeste.
Cependant elle ne perdit pas le millionnaire de vue. Une occasion pouvait le lui livrer. Elle s’étudiait à devenir plus souple, plus intime. Ce n’était qu’un calcul de ruse et de fourberie, mais elle n’en avait que plus de certitude de réussir ; car, malgré qu’on ait prétendu, nos actes artificiels portent plus loin que nos actes spontanés.
Quand elle apprit le dîner des Verbeck, elle fît tout au monde pour en être. Sa toilette éclipsa les plus belles. Mais on blâmait à présent une dépense qui n’était plus en rapport avec sa fortune, et il lui manquait cette chose indispensable à toute souve-
raineté : une cour. Elle en eut une ce soir-là : Jean, excédé de Mlle Verbeck, rendit hommage à la seule jeune femme d’esprit de la réunion.
Ils causèrent de l’avenir, du présent, enfin du passé.
Vaucelles était devenu un homme. Son esprit mûri, simple et ferme étonna Geneviève, demeurée, elle, dans le rêve un peu romanesque de la province, où l’amour est une frénésie, quand il n’est pas une platitude.
Toute femme eût senti derrière Jean la présence d’une autre femme intéressante; mais Mme Tallec, prévenue par son frère, savait l’aventure avec Clotilde, sans se douter de l’importance de cette aventure. Ce soir-là, elle s’en rendit compte. Elle eut peur. La belle proie dorée lui échappait. Tout ce qu’on peut tenter sur l’esprit et les sens d’un homme sans se compromettre, elle l’essaya. Il se troubla physiquement, pâlit aux souvenirs évoqués, montra qu’il avait conservé des traces sensibles de la passion ancienne, mais enfin Clotilde domina. Sans elle, Geneviève, qui luttait avec une énergie désespérée, tenait son millionnaire.
— Je n’aime pas l’amour, disait-elle mélancoliquement. L’illusion qu’il apporte n’est rien en comparaison des misères qu’il laisse derrière lui.
— Vous parlez pour les natures violentes.
— Lisez dohc les journaux... Celles qui se tuent
ne sont pas nécessairement des furieuses; il y a encore les attristées, les découragées...
Jean frémit, car il était dans sa nature de ne pouvoir supporter l’idée d'un tort envers quiconque.
Geneviève vit son émotion et continua :
— D’ailleurs, sans aller jusqu’à la mort, combien sont à jamais énervés, incapables de retrouver la paix, de concevoir une harmonie dans un monde qui a menti aux plus grands élans de l’être !
— Il faut se reprendre, dit Jean. Notre existence n’est pas, n’est plus une partie qui se joue en une seule manche.
— Ce sont les réponses du bonheur au malheur, de l’infidélité à la constance, de la frivolité à l’amour. Combien de fois les tristes vaincus de la passion les entendirent!... Non, vous ne me ferez pas croire qu’elles reflètent la vérité. Il y a des âmes nobles qui s’attachent, qui consolent, qui ne tuent pas...
Une sueur froide perla aux tempes de Vaucelles en entendant ces formidables paroles. Il se sentait coupable de n’avoir pas su garder intact l’amour de sa jeunesse pour une femme supérieure. Il ne lui venait pas à la pensée, lui qui savait le pouvoir de l’argent, d’essayer de contenter Geneviève en lui offrant dix millions. Les pauvres diables seuls ont ces idées-là. Vaucelles n’estimait Mme Tallec que pour sa passion désintéressée !
Chose curieuse, Jean laissa deviner qu’un autre amour l’occupait, sans dire qu’il voulait épouser Clotilde. La seule allusion qui fut faite à la comédienne porta sur la première de Double Rêve. Jean devait y aller : Geneviève promit d’y être...
— Eh bien ! demanda anxieusement la grand’ mère, le lendemain, que penses-tu de Mlle Verbeck ?
— C’est une garniture de salon!... Tandis que ma petite Clotilde...
Au bout de trois jours, les vieux furent vaincus.
Ils essayèrent d’obtenir un délai, sous prétexte de permettre à Clotilde de se retirer du théâtre avant le mariage :
— Non, déclara Jean, pas d’épousailles honteuses. Les coquins seraient trop contents de découvrir la chose et de briser les cœurs. J’aime mieux, du premier jour, avoir situation nette, et que ceux qui doivent se retirer se retirent. . . Mais, vous verrez, tout s’effacera devant nos millions. Je n’aurai qu’à donner quelques grandes fêtes. La supériorité intellectuelle, le tact, la fermeté de Clotilde feront le reste.
— Cette Clotilde, dit la grand’mère, jalouse, il me tarde de la voir.
Jean embrassa la vieille femme pour cette bonne parole.