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CHAPITRE VI

Quand il arriva à Paris, il trouva les colonnes Morris couvertes d’affiches annonçant la première de Double Rêve et les débuts de Glotilde. Son cœur se serra, bien qu’il attendît l’événement. Mais, au sortir d’un milieu provincial, il lui fut plus pénible de voir imprimé le nom de sa future femme; surtout, il ne put empêcher que la plus ardente jalousie ne lui brûlât les entrailles.

La répétition générale avait été un triomphe pour la comédienne. N’allait-elle pas regretter cette chaude caresse du succès qui soulève doucement une âme sur les battements de mains de la foule, cette griserie des adulations où les plus beaux, les plus puissants, les plus riches seraient â ses pieds ? Résisterait-elle au plaisir des jeunes actrices d’être aimées par l’auteur, à qui un lien de gloire les marie? L’homme qui avait écrit Double Rêve semblait assez indifférent au charme de Clotilde, mais

qui pouvait répondre de la fièvre des planches, en ces derniers moments où le sort d’une pièce se décide? A une répétition précédente, il avait pris la comédienne par la main pour lui montrer un nouveau « mouvement ».

Il était là, sans doute, le soir de la répétition, dans sa loge, lui parlant de près, la frôlant. Quel trouble pouvait jaillir de l’électricité de ces minutes ! Les veilles de Clotilde, les insomnies, ne la livraientelles pas aussi à des faiblesses périlleuses ? Ne pouvait-il, l’auteur, s’autoriser de son émotion, de sa gratitudepourbaiserdesépaules nues, pour étreindre un corps charmant?... Puis, les fleurs qu’il enverrait à la comédienne troublée, les paroles équivoques, trop semblables aux paroles d’amour. Les journaux annonçaient qu’il avait été renversé par une voiture sur la place de la Concorde : cela n’avait-il pas trop ému Clotilde ?

— M’aime-t-elle encore, moi ?

Ce mot, témoignage d’une passion véritable, étonna Vaucelles lui-même. Dans sa vie toute-puissante, s’il doutait de l’amour, il ne doutait guère des constances basées sur l’intérêt. Mais, pour Clotilde, il n’était pas le millionnaire, il était l'amant; il en montrait les craintes quasi-superstitieuses, et les absurdités : la femme qu’il estimait, qu’il respectait le plus au monde, il se la figurait capricieuse et légère ainsi qu’une courtisane !

Il passa son après-midi à se demander s'il irait lui porter chez elle le consentement des bons vieux. Le désir de voir Clotilde et d’être fixé le poussait à cette démarche, la jalousie et la peur lui firent adopter le parti de se rendre au théâtre, et d’annoncer là seulement la nouvelle. Si vraiment elle l’aimait, quel plaisir ce serait pour lui de la combler de bonheur dans sa loge, après l’acte où elle aurait eu son grand succès !

— Je verrai mieux de cette manière que le théâtre ne l’a pas définitivement conquise;... que Clotilde a été sincère en me montrant une âme curieuse des joies du foyer ; que les triomphes qu’elle a goûtés n’ont pu changer son cœur.. . Je ne l’épouserais pas actrice ou capable de le redevenir !

Alors, la rivalité du théâtre lui parut soudain colossale; jamais il n’arracherait Clotilde aux joies nerveuses et piaffantes des répétitions et des premières.

Cependant, l’après-midi se fonçait, le crépuscule tomba rapide. Vaucelles demeura dans l’obscurité, soupirant et soliloquant. Puis l’heure arriva de s’habiller, de partir. Il fit atteler ses plus beaux chevaux, comme s’il espérait ramener le soir même sa petite Clotilde, et, quand le cocher abaissa son fouet, que l’attelage partit à fond de train, pour gagner la place de l’Étoile et les Champs-Élysées, il lui sembla que sa destinée s’accomplissait, et que.

suivant les circonstances, sa vie serait un ténébreux passage ou une course joyeuse dans la lumière.

Paris étincelait à l’heure des théâtres. Dès la Madeleine, les équipages affluèrent en si grand nombre qu’il leur fallait s’arrêter tous les cent pas. Les lampes électriques aux raides rayons tombaient sur le vernis des voitures avec des luisants de clair de lune. On voyait tout à coup s’éclairer une robe blanche ou scintiller des diamants. La bouderie des harnais lançait par-ci par-là un éclair, tandis que la robe des chevaux semblait humide. Le pavage de bois du boulevard avait des reflets pareils à ceux que donne la fonte polie. Le café de la Paix, l’Américain, regorgeaient de consommateurs. Une joie mystérieuse animait la foule, cette joie des fêtes réussies que nul ne ressent mieux que le peuple de Paris.

Les abords du théâtre bourdonnaient d’une rumeur sourde, coupée du sec claquement des portières. Vaucelles attendit quelques minutes dans le vestibule avant de se présenter au contrôle. Larens l’y trouva.

— Eh bien ! dit-il à Jean, vous venez prendre un bain d’indifférence ?

— Vous vous trompez, je viens porter à Clotilde Davreux le consentement de mon grand-père et de ma grand’mère.

— Juste Ciel ! En êtes-vous déjà là! Quel homme

impétueux sous des dehors de glace ! Il n’y a rien de trompeur comme le Nord. Dans le Centre, nous montrons notre feu, mais nous avons le fond de l’âme pavé de prudence, et même decautèle... Vous n’étiez pas à la répétition générale ?

— Non, fit Vaucelles. Était-ce vraiment si bien que cela ?

— Oh ! mon cher, il ne faudrait pas s’emballer. Règle générale, le public est content quand on lui représente sous une étiquette sévère les chansons qu’il est habitué d’entendre. Double Rêve a pour lui des mots qui ont, à leur tour, pour eux, de n’en pas être. C’est un genre nouveau, que j’appellerais le «mot pas drôle ». Un tour demain assez curieux : montrer de l’esprit en restant très bête. Avec ça, une sorte de philosophie qui consiste aussi, principalement, à ne pas en avoir. . . Vous croyez que je plaisante; mais vous verrez. Le plus curieux, peut-être, c’est qu’on y retrouve je ne sais quelle dilution homéopathique d’Ibsen : l’art de démolir d’un seul coup une situation laborieusement échafaudée.

— xMais c’est l’histoire de France que vous me racontez, mon cher Larens. Quoi ! vous ne vous êtes pas aperçu que le théâtre n’a jamais été que ça à travers les temps?... Et c’est bien explicable, si l’on y réfléchit ; car il faut que l’auteur lutte contre les sentiments du public, mais qu’il lui cède en fin

décompté... Alors le truc habile est de détruire d’un mot sceptique toute morale trop audacieuse...

— Cela ressemble, en effet, à la dispute de deux hommes du monde, vive au début, mais se terminant toujours par des concessions. L’auteur a un haussement d’épaules vers le public : « Ne croyez pas que j’y tienne; c’est dans l'intérêt de la comédie. » Seulement, autrefois, on charpentait, on se donnait le mal de créer l’illusion; aujourd’hui, il suffit de quelque perversité et d’une apparence de rosserie.

— Non, il suffit qu’on retrouve la viesentimentale de notre époque, sans violence, des femmes « bon garçon » et des hommes qui ne s’emballent pas. On ne veut pas que la passion coûte cher, et, toutefois, il ne faut pas la perdre; ... nos Parisiennes en ont le même souci que de la nature; elles n’en aiment que les fleurs.

— Eh bien! quoi? tonna soudain un joyeux garçon qui les écoutait, le journaliste Boiscorn, c’est la formule du théâtre : « La vie à bon marché. »

— Pas mal ! dit Larens.

Vaucelles demeurait pensif; à côté de Boiscorn, il avait vu surgir la tête sinistre de Rune. 11 le détestait davantage depuis sa dernière insinuation contre Clotilde. Cependant, l’homme souriait, tendait la main. Ce fut lui qui porta la conversation

sur les acteurs, et, sans qu’il sût pourquoi, cela fit trembler Vaucelles. Boiscorn se mit à dire :

— La petite Davreux? Je vais peut-être fâcher M. Larensquienestféru, maisjemepermetsdecroire qu’elle apporte trop de conscience — j’entends la conscience philosophique — dans un rôle où l’instinct suffirait. Oh ! je tombe d’accord que c’est très intelligent, trèsminutieux, très composé; seulement, dites-moi un peu à quoi rime l’intelligence dans un personnage comme celui de MadeleineTurgot? L’auteur lui-même ne sait pas ce que c’est.

— La belle raison ! s’écria Larens. Alors vous croyez qu’une comédienne intelligente devrait entrer dans la bêtise propre à l’auteur? Mais, mon pauvre vieux, les trois quarts de nos rôles contemporains, et surtout ceux de la période qui nous a précédés, sont d’une sottise à faire rentrer sous terre, et il s’est trouvé des actrices pour avoir de l’esprit là-dedans... Quand il écrivait son Double Rêve, soyez sûr que Nélef comptait sur l’interprète pour donner au rôle ce qu’il n’y mettait pas...

— C’est supposer Nélef singulièrement ingénieux...

— Bah ! il joue là le rôle du bourgeois qui va voir, avec son architecte, le terrain où il bâtira sa maison de campagne. Il montre, en marchant, la place des chambres, de la pièce d’eau, des charmilles; il n’a pas besoin d’être architecte pour cela... Quand Da-

vreux remplit d’une grâce spirituelle le personnage de Madeleine Turgot, elle n’a pas à se préoccuper autrement des intentions de l’auteur.

— Ne trouvez-vous pas, fitRune, qu’elle manque de vie dans la scène d’amour ? C’est sans doute un défaut d’expérience...

— Monsieur Rune, dit Vaucelles avec une colère concentrée, arrêtez-vous, je vous prie, sur cette pente, car j’épouse MlleDavreux trèsprochainement.

Rune demeura comme frappé de la foudre... Une minute on put croire qu’il allait se lancer sur Jean; mais l’homme était double, il se ressaisit:

— Mes félicitations! . ..

Son air ironique émut tristement le fiancé de la comédienne. Larens s’en aperçut; il n’écouta que son bon cœur.

— Monsieur Rune, vous n’aimez pas MlleDavreux.

— Moi ? Cette idée !

— Vous ne l’aimez pas, vous dis-je; et la manière dont vous ne l’aimez pas me déplaît.

— Est-ce pour m’offenser?

— Si vous voulez.

— C’est bien, monsieur.

Et il s’éloigna.

— Qu’avez-vous fait? s’écria Jean, surpris par la rapidité de cette scène.

— Je vous ai débarrassé.

— Comment! un duel? dit Boiscorn... Ah!

monsieur Larens acceptez-moi pour témoin; cela me fera de la réclame dans mon journal.

— Mais pourquoi ? demanda Jean.

— Je ne suis pas fâché de lui faire rentrer ses paroles de l’autre jour ; je n’aime pas qu’on se serve de moi comme d’un bélier.

— Le diable l’emporte! s’exclama Vaucelles.

— Et vous savez, Vaucelles, prenez garde. Il y a quelque chose dans cette petite campagne. Si je connaissais mieux vos affaires, j’aurais vite fait de mettre le doigt dessus. J’ai de l’expérience. Vous êtes naïf comme le sont, au fond, les millionnaires, aussi bien que les jolies femmes.

La foule se faisait plus compacte. Le groupe se décida à entrer. Parmi l’affairement des ouvreuses qui plaçaient et prenaient les pardessus, des conversations commencées s’achevaient. Deux dames en toilettes ébouriffantes passèrent, disant du mal de Siéti. Elle jouait, en effet, dans la pièce. Mère de Madeleine Turgot, elle pressait Clotilde sur son sein aux applaudissements du parterre. Rune était allé la voir pour lui raconter son affaire avec Larens. Elle s’indigna, pas mécontente, cependant, car elle aimait le tapage.

— Mon fifi, il va te tuer, je le sens ! J’ai eu tort de mettre mon opale. Tu te moques des pierres ! Les pierres se vengeront. Laisse-moi te donner pour demain une turquoise.

— Tout ce que tu voudras... Mais je m'en bats l’œil... Et Davreux, quoi de neuf ?

— Figure-toi qu’elle a une mine longue... Est-ce naturel après un tel succès?

— > Vaucelles épouse !

Siéti frémit de jalousie.

— Tu penses s’il le sera... Oh! je mettrais ma main au feu qu’il y a quelque chose... Hier, elle a reçu un petit bleu ; mon cher, elle est devenue verte .

— N’exagère pas !

— Bon, voilà que j’exagère... Je reste en-dessous, mon coco : verte ! Et elle a froissé le papier, puis elle l’a lissé, elle l’a plié avec soin... Enfin, je ne suis pas tellement une vieille autruche que je ne sache reconnaître le geste d’une femme qui reçoit un poulet du fameux lui. 11 yen a un, vois-tu, et je le découvrirai. Ce serait bien le diable, s’il ne se démasquait pas un soir comme celui-ci. Vous êtes tous les mêmes. 11 aura exigé une petite place. Il est encore modeste, mais ça ne durera pas. Si elle est sa maîtresse, elle le fera venir dans sa loge .

— Oui, dit Rune pensif, si elle ignore que le jobard est dans la salle. En tout cas, fais bonne garde, et préviens-moi.

— Tu vas passer devant sa loge... Essaye donc d’entrer... Consigné, mon chéri. Et ce n’est pas seulement pour toi, — car elle te déteste, — c’est

pour tout le monde. Mademoiselle a ses nerfs, et désire rester seule ! Un genre, tu penses, à moins que ce ne soit une précaution pour recevoir le joli museau qu’elle aime. Mais je bavarde, et j’oublie de m’habiller. Sonne donc l’habilleuse et va-t’en.

Rune s’en alla. La consigne donnée par Clotilde l’intriguait. Plus fin que Siéti, il crut à une de ces discrétions charmantes qui se refusent toute joie hors la présence de l’aimé. Il fit mine de marcher vers la loge interdite. Une femme s’interposa vivement.

— Mlle Davreux ne reçoit pas, monsieur.

— Même ses amis ?

— Surtout ses amis, monsieur, parce que, ditelle, ses amis sont ceux qui la dérangeraient le plus.

— Elle ne sait donc pas son rôle ?

— Monsieur n’a pas lu les journaux !

— Alors ?

La femme cilla pour dire qu’elle s’en lavait les mains, qu’elle n’était pas responsable. On l’avait mise là pour répondre : elle répondait.

— Mademoiselle n’a pas même voulu laisser entrer les fleurs qu’on lui a envoyées : elles sont au foyer.

— C’est absolument pour tout le monde, cette consigne ?

Alors la jeune femme eut un sourire faux, qui

signifiait : « Dame ! vous m’en demandez trop ! » Rune comprit ce sourire et donna cent sous.

— Merci, dit la femme. Vous pensez bien que mademoiselle ne peut refuser de recevoir le directeur ou l’auteur.

— Et sans doute aussi une personne favorisée ?

Elle aurait pu nier au besoin d’avoir répondu à

cette question, et cependant le jeu de sa physionomie ne laissa aucun doute à Rune. Enchanté, il courut à la loge de Siéti. Elle l’accueillit assez mal, d’abord, puis se calma quand il lui eut glissé dans l’oreille le secret qu’il venait de surprendre. Ils convinrent que Rune, prévenu par un geste de Siéti en scène, entraînerait Vaucelles auprès de Clotilde en disant qu’elle le demandait. Le reste irait seul. Rune rentra dans la salle en se frottant les mains. Debout au parterre avec presque tous les messieurs, il chercha longuement des figures de connaissance. Au balcon, deux dames lui sourirent. Il monta les saluer. L’une d’elles était Mme Tallec, l’autre une amie. A un moment, il se pencha à l’oreille de sa sœur et murmura :

— Nous la tenons !

Elle tressaillit et leva des yeux brillants.

— Il était temps, continua-t-il. Il l’épousait. Les vieux avaient donné leur consentement.

Mme Tallec soupira, ouvrit son éventail pour se donner une contenance et demanda ostensiblement

à Rune le nom d’une dame assise dans une avantscène. 11 la lui nomma, puis tous deux regardèrent se remplir la salie. Mme Tallec y apportait une véritable passion. Rune s’attachait de préférence aux hommes : il signala un ministre, un directeur de grande banque, trois ambassadeurs. Leur âme, à tous deux, avide de puissance et de jouissance, se repaissait de titres, de hautes fonctions, de fortune. A travers la tristesse qui les glaçait, un vague espoir venait réchauffer leur cœur. Eux aussi, un jour, tiendraient un sceptre d’or dans cette assemblée de rois. Sous ce rapport, ils étaient bien de la même famille. Cependant, elle avait plus de tact et d'intelligence que son frère. 11 ne rêvait que la grande fête, et surtout le jeu. Elle, se voyait dirigeant un magnifique salon parisien, recevant les plus grandes dames de France et captivant un cercle de jeunes hommes, qui la soutenaient jusque parmi les assemblées politiques. Elle brillait aussi dans les arts, dans les belles-lettres, découvrait le génie, mettait le talent en valeur. Ce sont les rêves de la femme française, nobles rêves en somme, mais qui aboutissent le plus souvent à faire sortir de la foule de hardis garçons à la barbe éloquente. Mme Tallec sy abandonnait avec la douce inconscience qui porte les gens de cette espèce à mettre leur nom sur des toiles qu’ils n’ont pas peintes ou des livres qu’ils n’ont pas écrits...

Quand ils relevèrent la tête, leurs yeux s’étalent rencontrés. Mme Tallec dit :

— Tu crois que ça marchera ?

Il eut une expression de visage sinistre :

— J’en suis sûr... Tu sais bien que je ne parlerais pas en vain.

Elle pâlit, ferma les yeux, comme devant une image redoutable.

— Rien de violent ? murmura-t elle.

— Pas si bête !

La salle était remplie. Sous la lumière trop crue, les toilettes semblaient à la fois magnifiques et défraîchies. De toutes parts, on se penchait pour se reconnaître, puis les femmes s’asseyaient, les hommes lorgnaient. Le bruit des conversations allait grandissant en un murmure qui, parfois, pansait. Les trois coups retentirent. Rune courut prendre son fauteuil, et il ne quittait pas des yeux Vaucelles, tandis que le rideau se levait.

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