CHAPITRE VII
Vaucelles sentit un grand froid comme si la toile eût été ouverte sur une glacière. Son séjour à Tourcoing l’avait retrempé dans le milieu d’argent auquel il s’était toujours soustrait avec peine et, à ces premières minutes, le théâtre lui apparut très matériellement, dans sa saleté, sa misère et son mauvais renom. Était-ce bien lui, le « prince » si délicatement élevé, si universellement respecté, envié, qui allait épouser la pauvre petite comédienne tremblante dont la salle ferait son souffredouleur ou son idole, au gré d’une fantaisie brutale? Il eut une révolte de son cœur qui ressemblait à une nausée. Mais tout s’effaça, tandis que la pièce déroulait son action. Il revécut l’excitation des autres premières qu’il avait vues, et les scènes de la comédie lui donnèrent de plus en plus l’illusion d’une vie élégante et distinguée. C’est à ce moment que Clotilde parut.
Son jeu avait la tranquille assurance de son âme, si fière et si douce à la fois. Ses beaux yeux se mouvaient avec majesté, jetant leur éclat noir sur la pâleur exquise de sa figure. Elle jouait un rôle où, parmi des réserves de jeune femme novice dans la passion, se montraient de souples et audacieuses attitudes d’amante. On aimait sa beauté parfaite comme une partie de son talent. Le public qui, souvent ailleurs, l’accusait d’être froide, acceptait ici ses répliques volontairement simples de ton et toutes spirituelles. Nul doute que l’amour heureux ne lui dévoilât des grâces plus chaudes d’amoureuse, et Vaucelles jouissait du sentiment respectueux et affectueux du public ainsi que d’un hommage.
Cependant, à mesure qu’elle avançait, malgré la rare perfection de son jeu, elle lui parut inquiète, nerveuse et triste. Elle faisait rire pourtant! Il se crut le jouet d’une illusion. Quand elle sortit de scène, il serait allé la rejoindre dans sa loge s’il n’avait craint de la troubler pour la scène finale du premier acte. Mais il lui semblait étrange qu’il y eût là des gens pour s’intéresser à la pièce quand elle, Clotilde, en était absente. Il s’étonnait d’autant plus de cet état d’esprit qu’à l’ordinaire, dès qu’elle entrait, il pouvait à peine la suivre et demeurait hébété, sans critique ni éloge. Depuis qu’il la regardait comme sa femme, une chaude
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tendresse lui noyait le cœur, laissant la tête libre et le jugement sain.
Enfin, elle reparut, plus belle et dans tout l’éclat de son rôle. Après une scène exquise, elle se retira, laissant sur les planches Siéti avec un comédien. Alors à se la figurer seule dans sa loge, toute frémissante de son effort et toute émue des longs applaudissements du public, Vaucelles eût voulu être auprès d’elle, à ses genoux, lui disant son amour et la grande nouvelle qu’il lui apportait. Seulement, la sortie se trouvait encombrée et il craignait de faire du tort à l’auteur en occasionnant du désordre. Toutefois, il se leva, et, petit à petit, un pas après l’autre, il gagnait la coupure, se promettant d’être des premiers dehors quand le rideau retomberait. A ce moment, Siéti sortit de scène. Elle y reparut deux minutes plus tard, et, à peine s’avançait-elle sur le proscenium, que Vaucelles sentit une main sur son épaule. Il se retourna et reconnut Rune.
— Venez, Siéti me dit que Davreux vous a aperçu et vous demande.
Vaucelles détesta le messager, mais adora le message. Il suivit Rune vers la porte de fer, gagna les coulisses. Arrivé devant la loge de Clotilde, Rune se retira avec un mauvais sourire.
Sans hésitation, Jean entra. Il eut un éblouissement. Devant lui, sous la lumière des lampes à
incandescence, dans le costume de soirée qu’elle portait en scène, la gorge nue, les bras nus, Clotilde se trouvait serrée dans les bras d’un homme jeune et beau. Elle avait la tête sur son épaule et des larmes abondantes coulaient le long de son visage parmi la poudre et le fard .
Une rage soudaine transporta le jeune millionnaire. Il s’avança vers le couple. Clotilde poussa un cri, se dégageant des bras de l’homme et se cachant le visage. L’inconnu fit un pas en avant, prêt à défendre la comédienne. II avait une stature d’hercule. Ses larges épaules faisaient, dans un soudain effort, craquer son habit, et Vaucelles s’arrêta sous la menace d’un terrible regard ; mais il trouva la force de rire :
— La vie, dit-il, nous réserve toujours le suprême comique... Je suis bien peiné d’avoir cru possible la vertu et l’honnêteté chez une actrice. Qui verrait sans rire une situation semblable à celle-ci ?. . . J’arrivais, le cœur tressaillant d’amour, vous annoncer que mes grands-parents consentent à notre mariage. . . Pénible chose pour vous, mademoiselle, et, peut-être, pour monsieur, ces millions perdus !
Le visage de Clotilde se décomposa de douleur. La trace de ses larmes demeurait visible sur ses joues. L’inconnu détournait le front et baissait la tête, comme s’il cherchait à dérober ses traits. Vau-
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celles eut cette faiblesse connue des seuls amants, et qui consiste à préférer une explication, un mot quelconque, une injure, un soufflet, au mutisme.
— N’avez-vous rien à me dire, mademoiselle, avant que je vous quitte pour toujours ?
Elle attachait sur lui deux yeux douloureux, profonds comme la souffrance humaine, mais, malgré le mouvement de ses lèvres, elle ne pouvait parler, l’émotion étant trop forte. Il la maudit, l’adora, la rejeta et la regretta ainsi avec une impétuosité qui le déchirait sur les plus terribles contradictions. Enfin, l’orgueil prit le dessus ; il eut un mouvement pour sortir. Alors, Clotilde parut vaincre sa paralysie.
— Adieu ! fit-elle.
— Certainement, répondit-il, adieu ! je ne vous reverrai jamais, et...
— N’ajoutez rien, interrompit-elle, restez le galant homme que j’ai connu. J’accepte d’avoir visà-vis de vous les apparences du tort le plus grave; mais il me serait pénible d’être insultée... L’avenir m’appartient... Peut-être, un jour, tout ceci deviendra-t-il clair à vos yeux et me pardonnerez-vous !
Vaucelles demeurait stupéfait, imaginant chez la comédienne des abîmes de perfidie. Espérait-elle donc qu’il douterait de ses propres yeux ? Comptait-elle plus tard le circonvenir par des histoires absurdes ?
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— Je n’aipasà vous pardonner, dit-il froidement. Vous êtes libre de votre personne. 11 ne vous serait pas aisé de faire passer monsieur pour votre oncle. Je vous ai vue serrée dans ses bras, pleurant sur son épaule ; le temps ne pourra rien contre une semblable image. Nierez-vous que monsieur soit votre amant ?
Elle se redressa soudain, indignée, les yeux éclairés d’une flamme de colère.... Quelques secondes ainsi, puis l’exaltation tomba, une expression amère gagna lentement tous les traits de la comédienne. Elle regarda l’inconnu, puis Jean Vaucelles :
— Qu’il en soit donc fait selon votre désir, ditelle. Rompons ici. Je ne puis ni ne veux vous donner d’autre explication.
— Belle défaite ! s’écria Vaucelles.
Clotilde se laissa tomber en sanglotant sur un fauteuil. L’inconnu s’approcha de Jean. Il portait une belle barbe noire qui lui encadrait complètement la figure, et des lunettes à branches d’or.
— Respectez ce désespoir. Monsieur, car c’en est un, et ne cherchez pas à avoir le mot de cette énigme...
— Elle est facile à pénétrer.
— Parole d’enfant qui ignore la vie.
— Allez-vous me faire la leçon?
— Non, monsieur; cependant, la souffrance, à défaut de l’âge, m’en donnerait le droit.
La sincérité de Taccent troubla Vaucelles; il laissa rentrer l’amour et l’espoir en lui :
— Je ne demande pas mieux que de vous croire ; mais si vous n’êtespas Tamant de Clotilde, qui êtesvous donc ?
L’homme recula de deux pas, anxieux... Ce fut Clotilde qui se leva :
— Il n’y a pas de réponse possible...
Alors, Jean crut que Thonnêteté native de Clotilde répugnait au mensonge, et que son refus équivalait à un aveu. Il fit un pas de plus vers la porte et se retourna encore. Clotilde demeurait immobile, les yeux larges, dans l’attitude de la douleur, mais elle ne dit pas un mot, elle ne fit pas un geste pour retenir le millionnaire. Et tandis que, fasciné, il hésitait, soudain le cri des coulisses arriva jusqu’à la loge de la comédienne.
— En scène pour le deuxième acte !... En scène !...
Clotilde, machinalement, se tourna vers son
miroir et se mita refaire son maquillage délayé par les pleurs. Vaucelles sentit dans sa poitrine une rancune immense, et, avec un éclat de rire sardonique, il se précipita dehors.