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CHAPITRE VIII

Il crut qu’il n’aurait pas de peine à s’en aller, à rentrer pour reprendre son esprit et son cœur dans la solitude. Mais, dès qu’il fut sorti, une curiosité perverse le prit de voir comment Clotilde supporterait enscène l’émotion qu’elle venait d’éprouver. La chose qu’il craignait le plus au monde était de rencontrer Runeousa maîtresse. Malgré qu’ils l’eussent servi, il les haïssait. Sonamour-propreàvif souffrait de l’idée qu’ils riaient de sa mésaventure. Il détestait aussi Clotilde ; il aurait voulu la faire souffrir. Ne pouvait-il l’acheter, l’humilier ? Le souvenir de ses sentiments chevaleresques à l’égard de la comédienne le piquait. Ah ! pourquoi avoir douté du pouvoir des millions? N’était-ce pas la seule chose vraie en ce monde? Il voulut l’expérimenter. Sorti du théâtre par la Chaussée-d’Antin, il se rendit au contrôle et acheta cher le droit d’assister au spectacle dans une baignoire où le directeur avait mis

deux personnnes de sa famille. Ces personnes furent placées ailleurs, et Jean prit leur place. Le rideau se levait. Clotilde était en scène.

L’âme noire, il la vit, aussi calme, aussi sereine, en apparence, que dans les meilleurs moments de ses répétitions, jouer ce rôle où elle dupait le public, où elle se dupait elle-même.

— Ah! pensait Vaucelles, elle ne m’a jamais aimé. Quelle dérision de s’éprendre non seulement de l’être de caprice qu’apparaît la femime, mais, parmi les femmes, d’une comédienne, celle qui, sans cesse, transpose et travestit ses sentiments ! Clotilde m’a peut-être joué la comédie de la sincérité et de la passion au naturel. La pauvre fille a pensé m’aimer, elle n’aimait que mon argent. Elle jouait la raison, la sagesse, l’amour du foyer, l’intelligence ;.. . sa personnalité pivotait sur le truc des mots et des phrases, donnant l’illusion d’une profondeur d’âme admirable. Je fus sot. J’aurais tort d’en vouloir à cette pauvre enfant ; je ne dois m’en prendre qu’à moi-même.

Tandis qu’il songeait ainsi, dans sa fièvre, elle jouait, elle soulevait les applaudissements d’une foule délirante ; elle déployait, en ce soir, une maîtrise que nul ne lui connaissait. Elle fit rire et pleurer. Elle pleura elle-même des larmes véritables. Surtout elle fut belle. Son beau corps moulé dans des robes simples suscitait l’admiration. Le cœur,

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les sens de Vaucelles, tremblaient à sa marche... Tout secoué de sa jalousie, une immoralité profonde le pénétrait comme un fluide subtil.

Lui qui, ces derniers jours, avait éprouvé pour Clotilde un amour attendri, très pur, la désirait maintenant avec la rage des passions mauvaises où l’on tue et l’on broie. Elle le tentait comme un symbole de corruption, de fragilité. Seul, de tant de mérites, restait le charme souverain, la souple créature dont le baiser ment, mais qui endort l’inquiétude dans la volupté. 11 l’aurait, il lui jetterait les millions. Pourquoi résisterait-elle à ce qui les séduit toutes ?

De plus en plus, ceux qui avaient vu Clotilde à la répétition générale la trouvaient autre, supérieure à elle-même, ayant des cris de douleur et d’amour qu’elle tirait du fond de son être. Et, tandis que le public la découvrait plus grande et plus sincère, Vaucelles la voyait fausse et vénale. Il n’essayait même pas de lutter. Son élan de générosité trahi le menait au pessimisme; il retombait tout entier dans le découragement du riche qui sent trembler sous lui la conscience humaine, qui ne voit partout qu’intrigue et bas calculs. L’argent, toujours l’argent !

— Comme on le paie cher parfois ! pensait-il. Cette petite fille était pour moi la saine illusion qui donne un but à la vie... Mais Larens a raison, je

suis un sentimental absurde. Dans ma position, on prend les places que la société ouvre à la richesse, on remplit un rôle somptueux, magnifique et hautain. Vouloir demeurer un individu heureux est une utopie. Toute personnalité, pour un millionnaire, devient une souffrance, parce que l’argent lui rend tout facile et lui cache Teffort. Quand Clotilde m’aurait aimé aujourd’hui, demain, par un juste retour, mon argent la corromprait. Fatalement, elle perdrait Tamour qui exige pour se maintenir une lutte. Mon argent me met hors l’humanité. Le pauvre, à l’illusion brûlante, me hait, m’envie ou m’exploite; il ne peut m’aimer. Clotilde fut séduite comme les autres, et par le même rêve : employer mes richesses au bénéfice des siens, de rhomme qu’elle a choisi.

Il ne suivait plus la pièce, tant ces idées l’agitaient. Cependant Clotilde arrivait à sa dernière réplique. L’auteur, par une gradation savante, avait corsé le rôle pour lui donner à la fin une extraordinaire ampleur. Elle dit très bien ce qu’elle devait dire :

« Quand je t’aimerais, je me sentirais déshonorée de penser à toi. »

Vaucelles tressaillit à ces paroles de situation. Il n’eut pas le temps d’approfondir son émoi : trois salves d’applaudissements saluèrent la sortie de l’actrice, et le rideau tomba pour se relever tout aussitôt, et montrer la jolie silhouette de la comédienne

saluant le public. L’amant trompé éprouva un malaise à ce grand succès. A travers sa rancune, il gardait une espèce de certitude que Clotilde souffrait. Cette souffrance était sa dernière consolation, et voilà qu’on allait la lui voler. Comment résister à la joie d’un tel triomphe ? Non seulement Clotilde ne penserait plus à lui, mais le succès lui verserait une joie admirable. Elle se donnerait à l’autre sans remords.

Cette pensée l’affola. Il courut à la porte de fer et gagna la loge de Clotilde. Il dut s’arrêter devant la porte, tant le cœur lui battait.

— Je ne m’ennuie pas, murmura-t-il avec un sourire, je souffre !

Enfin, il entra. Clotilde était seule. Elle poussa un cri en l’apercevant.

— Vous ! dit-elle.

— Moi... Quoique vous m’ayez fait un mal indicible, j’ai voulu savoir...

Elle le regardait de ses beaux grands yeux qui semblaient tout noirs, tant la pupille en mangeait l’iris. Pas une parole ne sortit de ses lèvres.

— Clotilde, m’aimez-vous ?

— Oui.

— Mais l’autre, celui qui vous tenait dans ses bras ?

Elle garda le silence.

— Vous l’aimez aussi?

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— Je ne peux pas vous répondre... Si la douleur la plus vive peut être à vos yeux une réparation du mal que je vous fais, sachez donc que je souffre comme une damnée...

— Mais pourquoi ? qui est cet homme ?

— Il n’importe. La seule chose que vous deviez retenir, c’est que je ne vous verrai plus et que je vous souhaite le bonheur.

— Un bonheur dont vous ne serez pas me paraît en ce moment une dérision. Dans quelle matière me supposez-vous donc taillé? Je vous aimais, je vous aime encore. Mon âme est déchirée, vacillante, en ruine. En vous perdant, je ne perds pas seulement une jolie femme, je perds ma confiance dans l’humanité, dans la vie. Que vous ne soyez pas la sincère, la noble Clotilde dont mon cœur était plein, c’est le renversement de toute morale en ce monde. Que vous ayez pu mentir avec l’accent de la plus pure vérité, feindre l’amour, feindre la vertu, mes illusions en resteront à jamais flétries... Par pitié, Clotilde, dites-moi franchement ce que je dois croire. N’ajoutez pas à mon supplice l’affreux doute que je me suis trompé et que cet homme n’est pas votre amant. Ayez le courage de l’aveu. Dites-moi nettement ce que vous êtes, et comment il faut que je vous aime. Car, je me méprise d’être si lâche, je ne peux pas abandonner la pensée que vous serez à moi; et puisque vous savez que je vous

avais courageusement acceptée pour femme, ditesmoi que vous serez un jour ma maîtresse...

Clotilde eut un sourire plus triste que des larmes :

— Ni Fun ni l’autre.

— Vous aimez donc?

— J’aime.

— Mais ne disiez-vous pas tout à l’heure que vous m’aimiez ?...

— C’est vrai.

— Comment concilier ?

— 11 n’en est pas besoin... Je ne dois être ni votre femme ni votre maîtresse... Vous m’oublierez. Si vous pouviez penser quelquefois que je suis moins coupable que vous ne le supposez, j’en serais bien heureuse.

— Savez-vous, Clotilde, que je mettrai mes millions à vos pieds ?

— Vous m’avez déjà dit cela jadis... Quelque chose est changé dans mon âme, mais ce quelque chose n’est pas le mépris des richesses.

— Est-il possible que vous repoussiez la joie de régner sur Paris, sur le monde, vous si jolie?... L’argent vous donnera une auréole incomparable. Vous sentirez la puissance des foules à vos pieds comme un océan dompté.

Elle le regarda, dans une détresse immense, et pleura d’être humiliée. Peut-être, à ce moment, son secret fut-il sur ses lèvres, mais elle trouva le cou-

rage de ne prononcer aucune parole. Lui, dans l’aveuglement de sa folie, continuait à la supplier, lui prenait les mains, essayait de l’attirer. Alors, elle se révolta :

— Finissons cette scène... Elle est indigne de vous. Je ne me crois pas le droit de vous demander de suspendre votre opinion définitive, mais il me serait doux de n’être pas condamnée trop vite.

— Singulière préoccupation dans un pareil moment!... N’est-ce donc que pour conserver vis-àvis de moi une apparence de cette vertu à laquelle vous m’aviez habilement fait croire? Vous étiez franche, jadis; gardez au moins cette qualité : laissez-moi voir en vous une femme de théâtre, libre de ses sentiments; laissez-moi vous aimer d’une passion païenne, simplement parce que vous êtes belle et fine et distinguée...

— Je ne puis admettre plus longtemps que vous m’insultiez. Rompons là. Même, si vous n’étiez pas entré brusquement dans ma loge, je vous aurais dit ce soir, ou un autre soir, que je renonçais au mariage avec vous ; il est survenu dans ma vie un événement...

— Le coup de foudre !

— Non, mais un coup de foudre.

— Clotilde, une dernière fois, affirmeriez- vous que vous n’aimez pas cet homme ?

Elle leva ses beaux ye«x, et Vaucelles, longtemps.

devait se souvenir de leur singulière expression : Tamour, la douleur, le sacrifice, et même l’ironie, s’y montraient tour à tour.

— Parlez, je vous en supplie !

Elle garda le silence.

— Ainsi, fit-il amèrement, vous me laissez partir dans le doute et le désespoir !... Vous refusez de m’éclairer... Tandis que je souffrirai, vous vous rirez de moi avec votre amant.

Il avait prononcé ces paroles tout frémissant d'un véritable chagrin. Clotilde se déchira la gorge d’un geste convulsif.

— Non, non, s’écria-t-elle, ne souffrez plus : je suis indigne de vous !

Brisé par son émotion, Vaucelles poussa une sorte de rugissement étouffé, quitta la loge, gagna la rue, arrêta le premier fiacre qui passait et rentra chez lui en habit, sans pardessus.

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