D. — CAUSES DE LA FAIBLESSE DES SALAIRES FÉMININS
Ce qui se dégage tout d'abord de ces chiffres, outre la raison d'être de la revendication d’un minimum de salaires, c'est l'écart qui existe entre le prix moyen du travail féminin et celui du travail masculin, écart de moitié et quelquefois plus, moyenne d'infériorité qui persiste malgré la hausse parallèle des salaires féminins et des salaires masculins.
Faut-il faire intervenir ici les lois naturelles? On l’a prétendu ? L'infériorité des salaires féminins s’expliquerait :
1° Par la surabondance de la main-d'œuvre féminine, alors que les métiers féminins sont en nombre assez limité.
Elle tend à réduire le salaire au taux strictement indispensable à une vie humaine, et même au-dessous de ce salaire nécessaire : la loi d'airain ne peut même plus protéger ici certaines catégories d'ouvrières qui se présentent en trop grande quantité pour un nombre d'emplois trop restreints : il faut, de toute nécessité, pour rétablir l'équilibre, qu'une sélection, une diminution de main-d'œuvre se produisent ;
2° Si, de plus, le salaire nécessaire féminin est inférieur au salaire nécessaire masculin, c'est que les femmes ont moins de besoins ;
Ainsi ces deux causes objectives intimement liées, suffiraient à rendre compte de ces différences de traitements, qui apparaissent particulièrement anormales quand, dans une même industrie, l'homme et la femme sont concurrents et exécutent le même
travail ;
1 Le Progrès de Lyon, Chronique agricole, 13 mars 1910.
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3° On a dit encore, et c’est une troisième cause objective invoquée à titre secondaire, que si la femme recevait un salaire inférieur à celui de l’homme, même lorsqu'elle exécute le même genre de travail, c'est qu'elle y était moins habile. Les différences de salaires s’expliqueraient ainsi en plus par des différences de capacité par l'infériorité physique et intellectuelle de la femme *.
Il nous semble qu'aucune de ces trois causes, ni toutes les trois réunies, n'expliquent à elles seules la dépression anormale du salaire féminin, que nous attribuons principalement à l’ensemble des idées courantes et des opinions, concernant le rôle de la femme.
D'abord, en quoi les femmes ont-elles moins de besoins que les hommes ? Elles en ont autant et probablement même davantage, à cause de la fragilité de leur état physique qui réclame plus de soins.
Mais il est vrai que c'est une croyance répandue qu'elles ont moins de besoins, et répandue parnu les femmes elles-mêmes, et cette notion fausse exerce sur les salaires une action déprimante. La persistance de cette idée est due à ce fait que le plus grand nombre de femmes, ne vivant pas seules, ne sont pas obligées de mesurer leur vie sur ce qu'elles gagnent, à ce fait qu'on ne veut voir dans leur salaire qu'un salaire d'appoint. On sent le vice de cette conception dans le cas fréquent de la veuve qui reste seule pour élever ses enfants et qui est presque toujours incapable, sans les ressources de l’Assistance, de gagner leur vie et la sienne. Ainsi, voilà une cause psychologique d'infériorité du salaire qui se fonde sur le jugement commun que l'homme doit suffire seul aux besoins du ménage.
Et l'infériorité physique et intellectuelle de la femme ? En réalité, cette infériorité est plus présumée que réelle. C’est la croyance en l'incapacité de la femme qui fait le plus souvent que, dans nombre d'industries, on lui réserve les travaux faciles, alors que les difficiles sont confiés aux hommes {les travaux de force mis à part). Il faut noter que ces différences s’atténuent, que de plus en plus les faits protestent contre cette opinion préalable, Il est
1 Cf, Gomard, la Femme dans l’industrie,
= des métiers où la femme remplace avantageusement l'homme. Pourquoi son salaire y reste-t-il inférieur ? Pourquoi l'inégalité subsiste-t-elle dans le cas où les femmes et les hommes remplissent la même tâche ?
Stuard Mill expliquait ce fait par la coufume, par la coutume fixée selon des jugements anciens et inactuels sur le rôle de la femme qu'on voudrait voir s'occuper uniquement de la direction domestique du ménage. .
Maintenant, l'offre surabondante de travail féminin a-t-elle pour résultat de le déprécier sur le marché ? Il faudrait d'abord prouver que celte offre est réellement surabondante.
Sans doute, et pas uniquement en raison de causes économiques le nombre des femmes qui demandent du travail est de plus en plus élevé, mais le nombre des emplois qui leur sont ouverts se multiplie rapidement (postes, télégraphes, téléphones, typographes, dactylographes, carrières libérales), de sorte que le rapport entre les emplois et les demandes reste sensiblement le même qu autrefois !.
Et croit-on que les théories classiques, le système du laisserfaire n’ont pas leur part de responsabilité dans cette dépréciation du salaire féminin ? Sous les inspirations des doctrines classiques, les chefs d'industrie se sont cru le droit de rechercher une maind'œuvre au plus bas prix possible; c’est ainsi qu'ils ont pu exploiter le travail de l'enfant, qu'ils ont attiré, demandé le travail féminin, parce que les idées reçues, l'opinion commune le jugeait de moindre qualité que le travail masculin et qu'il était possible, de cette façon, de lui attribuer un salaire inférieur.
Au début, ce n'est pas parce que l'offre du travail féminin était surabondante qu'il à été rémunéré à vil prix, c’est parce que l'opinion ne lui attribuait pas une valeur égale à celui de l'homme. L'opinion a créé la coutume qui demeure encore de nos jours.
Il faut noter cependant que l’action du mouvement féministe contemporain, qui combat l’idée de l'inégalité des sexes, se remarque déjà dans certaines professions dans le sens d’une hausse des salaires. L'opinion peut créer de nouvelles coutumes.
1 Tarde, op. cil.
D'ailleurs, à supposer même que la main-d'œuvre féminine soit réellement surabondante, faudrait-il voir dans la concurrence que les ouvrières se font entre elles une cause vraiment explicative et directe de leurs bas salaires ?
En réalité, les femmes savent par avance le salaire qu'on leur offre, elles savent qu’on le considère généralement comme devant être un superflu aux ressources du ménage; elles sont moins exigeantes en raison de cette conception sociale de leur salaire et non par suite de la concurrence qui existerait entre elles.
La loi de l'offre et de la demande n’a qu'une action toute secondaire sur le taux des salaires ; malgré la concurrence qui existe entre hommes dans certaines industries, leur salaire ne pourra Jamais descendre au-dessous d’un certain niveau.
La limite du salaire est fixée selon une notion sociale des besoins sur les exigences préalables des échangistes. Cela, on peut le dire même pour les travailleurs à domicile dont la situation est le plus misérable, et cependant, là, vraiment, les ouvriers et ouvrières se rendent compte de la concurrence qu'ils se font. Ils acceptent de l'ouvrage à un prix déjà dérisoire, parce qu'ils savent bien que, s'ils le refusent, un autre le prendra à un prix inférieur.
Mais est-ce le nombre qui agit directement ici? N'est-ce pas plutôt les exigences dérisoires de ces travailleurs, exigences, cette fois, non pas irréductibles, mais réductibles à l'excès. Ce qui agit, n'est-ce pas, plutôt, malgré que cela semble paradoxal, leur effroyable misère?
Il ya ici comme un cercle infernal ; ce sont les salaires infimes qui sont cause de la misère, et c'est la misère même de ces ouvriers qui est cause de ces salaires infimes. C’est la misère elle-même qui crée, qui augmente la misère. C'est cette misère qu’on exploite, qu'on entretient, qu'on développe par les salaires insuffisants. Plus on se restreint, plus il semble qu’on acquiert de force pour se restreindre encore. Le seul souci de plusieurs milliers d'existences problématiques, c'est de durer, de ne pas mourir, quel que soit le degré de dénuement.
Il y a une habitude, un entraînement à la misère, comme il y a une habitude, un entraînement à l’opulence, au luxe.
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