L. — LES MOYENS DE RELEVER LES SALAIRES
D'avoir montré que les salaires sont influencés plus par des causes psychologiques que par des causes objectives, naturelles, qu'ils sont davantage le résultat de désirs, de besoins, d'opinions variables, selon les temps, cela nous permet de poser avec plus de confiance, sans l'obstacle de raison théorique, le problème de leur relèvement, et d’entrer dans l'étude pratique des moyens d'établir un minimum de salaire.
Au préalable, 1l faut examiner une objection souvent formulée contre la hausse des salaires :
A. — EXAMEN DE L'OBJECTION PRÉALABLE D'UNE HAUSSE DES PRIX CONSÉCUTIVE A UNE HAUSSE DES SALAIRES
On a prétendu qu'une hausse générale des salaires importe peu parce qu'elle aboutirait à relever le prix de toutes choses et qu'ainsi l'ouvrier se trouverait dans la même situation qu'auparavant.
On a dit que la hausse des salaires constatée au xix° siècle était due à l'accroissement de la productivité du travail par le fait des progrès techniques. Oui, sans aucun doute. Nous ajouteterons aussi que les ouvriers ont dû de pouvoir prendre leur part de cette productivité accrue, en grande partie, à leur organisation syndicale.
Le taux des salaires peut être d'autant plus élevé dans un pays que les instruments de la production y sont plus perfectionnés;
mais « on pourrait aussi démontrer que l'élévation des salaires provoque à son tour les perfectionnements du machinisme.
« De l’accroissement de la production, les classes ouvrières tirent un double avantage : une hausse de leur salaire en argent et une diminution du coût de l'existence. Les deux tendances ne sont nullement contradictoires : si les entrepreneurs parviennent, par des améliorations, à multiplier les produits en réduisant le coût de l'unité, il leur est possible d'accorder des augmentations de salaires tout en diminuant le prix de la marchandise, c’est donc à la fois par la hausse du salaire et par l’abaissement du prix de la vie que les travailleurs peuvent avoir leur part du progrès matériel. Et, en fait, c'est bien ainsi que les choses se sont passées. Grâce à une augmentation régulière du salaire depuis trente ans, le bien-être s'est accru dans les classes ouvrières, sans, d'ailleurs, que cet accroissement ait été proportionnel à la production! »
En effet, malgré que ce soit un préjugé assez enraciné, surtout chez les ménagères, qui se plaignent constamment « des difficultés croissantes de la vie », la vie n'est pas plus chère qu'autrefois.
Voici, en eflet, résumé, l’ «index numbers » du statisticien anglais Sauerbek, un des plus souvent cités :
Nombre index moyen des prix de 45 objets principaux. (la période 1867-1877 — 100.)
Les denrées considérées sont : blé (2 qualités), farine, orge, avoine, mais, pommes de terre, riz, bœuf (2 qualités), mouton (2 qualités), porc, lard, beurre, sucre (2 qualités), café, thé, fer
! Bourguin, le Sens de l'évolution el de la polique sociale, p. 367 et suiv.
LES (2 qualités), cuivre, étain, plomb, charbon (2 qualités), coton, peaux, eur, suif, huile {3 qualités), pétrole, carbonate de soude, nitrate de plomb, indigo, bois!.
Les prix ont un peu haussé depuis dix ans, mais, même pendant ces deux dernières années 1910, 1911 (crise de sécheresse), les prix sont bien plus faibles qu'ils ne l'ont jamais été avant 1883. Si haut qu'on remonte, on n’en trouve de plus modérés que pendant la période agitée de 1848 à 1852, époque à laquelle la découverte des mines d’or de Californie et d'Australie déprécia considérablement la monnaie!.
Au total, il n'y a guère eu de changement depuis 1860. Les dépenses d'alimentation ont diminué sensiblement depuis trente ans. Le loyer seul a toujours été de plus en plus cher. Il se produit ici des abus manifestes qui ne peuvent se justifier par la seule augmentation du prix de la main-d'œuvre.
On exige partout, aujourd'hui, de la propriété bâtie, un rendement supérieur à l'intérêt qu'elle assurait au cours des trente dernières années. Les propriétaires abusent de ce fait qu'aucune concurrence ne peut exister entre eux, parce que la demande excède l'offre. C'est ainsi que Paris, engorgé, ne compte pas un nombre de logis suffisant à contenir sa population.
La question des loyers, des habitations ouvrières, est à l’ordre du jour. On peut espérer des solutions heureuses qui procureront à l’ouvrier, à cet égard, un minimum de bien-être.
Il n’en reste pas moins que, si on considère des périodes un peu longues, on constate que l'augmentation des salaires s’est produite alors que le coût de la vie diminuait.
Ainsi, il n’est pas prouvé qu’une hausse générale des salaires doive entraîner, par l'augmentation générale des prix de revient, une hausse générale des prix. Il y a souvent, pour le patron, possibilité d'augmenter la part de l’ouvrier, sans diminuer la sienne propre, grâce à la plus grande productivité de son industrie, obtenue par une meilleure organisation.
En admettant même que la hausse des salaires se répercute
! Jacques Bertillon, Cherté actuelle et cherté d'autrefois (Documents du Progrès, janvier 1912).
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exactement sur le prix des marchandises, il ne peut pas arriver que les prix haussent dans la même proportion que les salaires. L'euvrier y trouvera toujours un avantage. Le salaire, en effet, n'entre pas comme seul élément dans le prix d'un produit. Il y à en outre l'intérêt, le revenu foncier, le profit, qui ont plutôt une tendance à baisser. Si le salaire double, par exemple, le prix ne doublera pas. Supposons que dans le prix d'une marchandise vendue 6 francs, il y ait 3 francs de revenus capitalistes et 3 francs de salaires. Si le salaire est porté à 6 francs, le prix de la marchandise ne passera pas à 12 francs, mais à 9 francs!.
L'augmentation des salaires profite exclusivement à la classe ouvrière, tandis que l'augmentation du prix des objets se répartit sur la foule innombrable des consommateurs. Pour le consommateur lui-même, cette hausse sera souvent infime. Si une industrie qui produit pour un millier de consommateurs élève de 1 franc le salaire d'un millier d'ouvriers, chaque consommateur paiera en .plus un dizième de centime ?,
Enfin, lorsque l’ouvrier produit des objets qui n'entrent pas dans sa consommation ordinaire, malgré l'enchérissement de ceux-ci, la hausse de son salaire lui restera tout entière.
Ainsi, l'élévation des salaires ne se heurte à aucun obstacle théorique ; de plus, elle peut n'être pas fictive, elle peut procurer réellement un gain à l'ouvrier et ne pas entraîner, dans la majorité des cas, une hausse sensible des produits.
Rien ne s'oppose à ce que le salariat devienne un état où le travailleur trouve plus de bien-être et de sécurité. On peut se préoccuper dès lors soif de donner à l’ouvrier la certitude, l’assurance que son salaire ne descendra jamais au-dessous d'un certain minimum jugé indispensable à une vie humaine, selon les opinions de notre époque, soit de hausser jusqu'à ce minimum le salaire,reconnu manifestement insuffisant, de certaines classes de travailleurs.
Pour atteindre ces buts, les méthodes diffèrent suivant les écoles. On s’en remet soit à l'action patronale ou philanthropique, soit à l’action syndicale, soit à l’action législative.
! Bourguin, op. cit.
? Forzano, le Minimum des salaires, p. 100, 1904.
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