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B. — LE MINIMUM PAR L'ACTION PATRONALE OÙ PAR L'INITIATIVE PRIVÉE

Des œuvres considérables en faveur des ouvriers ont été créées sur la libre initiative des patrons et des hommes de bonne volonté agissant sous l'inspiration du sentiment religieux ou par esprit de philanthropie ; mais elles sont des exceptions dans la masse des entreprises industrielles.

Dans le déchainement des concurrences, on ne peut pas compter sur le patronat pour relever le taux des salaires. Un patron ne peut être juste et bienveillant que dans la limite où la concurrence ou sa situation industrielle le lui permettent. Ici, ce sont les plus âpres au gain qui font la loi. Les meilleurs déplorent leur impuissance; payant des salaires insuffisants, ils reconnaissent qu'ils ne pourront faire autrement que le jour où une règle commune obligerait leurs concurrents en même temps qu'eux.

Il ne faut pas compter non plus sur la charité, elle ne peut que multiplier le mal. Le développement de l'assistance sous toutes ses formes, bons de pains, secours de loyers, distributions de fagots, etc., en procurant les moyens de satisfaire une partie des exigences de la vie, contribue à faire considérer le produit du travail comme un salaire d'appoint et peut avoir de ce fait une répercussion néfaste sur la rétribution générale du travail.

Les œuvres d'initiative privée à encourager sont celles qui tendent à faire l'éducation du consommateur, telles les ligues sociales d'acheteurs qui, en dressant des listes de fournisseurs qui sont humains envers leur personnel, ou par tout autre moyen, font prendre conscience au public trop attiré par l’« article à bon marché », de sa part de responsabilité dans l’avilissement des salaires,

Les nombreuses œuvres d’assistance par le travail, créées particulièrement pour les ouvrières à domicile de la confection et de la lingerie, ne fournissent qu'une solution partielle du problème ; leur rôle est davantage d’éduquer l'acheteur et l'ouvrier lui-même ; si elles payent des salaires assez élevés, beaucoup ne

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se soutiennent que par le concours de subventions. Et même certaines de ces œuvres d'assistance peuvent avoir une action néfaste. C’est ce que nous signale M"° Reuss, présidente de l’œuvre d’assistance par le travail les Glaneuses, dans une lettre qu’elle nous adresse aimablement, en réponse à des renseignements demandés. Nous en extrayons ce passage : {Les Glaneuses donnent de l'ouvrage de couture à des femmes momentanément sans travail ou à des mères de fanulle chargées d'enfants :) «.. Nous vendons directement aux clients ce que nous fabriquons. Dans le but d'étendre notre champ d'activité, nous avions fait une démarche auprès de quelques grands magasins pour obtenir de l’ouvrage, mais nous n'avons pu accepter les conditions qui nous étaient faites. L'écart était trop grand entre ce que nous estimons la valeur légitime de tel travail et le prix que le magasin nous en offrait.

« Il y aurait eu deux alternatives : 1° Dire à nos ouvrières : voilà ce qu'on nous offre, c'est à prendre ou à laisser; préférez-vous cet accroissement de travail ou non ?

« Nous sommes sûres que la plupart aurait accepté ; mais, sous prétexte de rendre service à quelques-unes, nous ne nous sommes pas senti le droit de contribuer pour notre part à l'avilissement des salaires, contre lequel justement nous voulons lutter. 2° Nous pouvions, comme font quelques autres assistances, faire l’appoint entre le salaire offert et celui que nous jugions juste, mais (sans compter que cette manière d’agir suppose des capitaux arrivant continuellement, puisqu'il y a rupture d'équilibre commercial) nous estimons que, pour quelques ouvriers qui touchent ainsi un salaire plus juste, la situation inique n’en est pas moins perpétuée dans l’ensemble, puisque accepter les conditions des grands magasins, c'est les engager à maintenir leurs prix... »

Parmi ces créations d'initiative privée, il en est une qu'il convient de signaler qui, si elle se développe, est de nature à agir efficacement sur la hausse des salaires à domicile, c'est une Société de formation récente, l’Entraide, due à l'inspiratian de Mn Duchêne.Son but est le relèvement des salaires des ouvrières à domicile, la lutte contre le « sweating system ». Elle se propose de fournir aux ouvrières un travail rémunérateur en sup-

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primant toutes les exploitations dont elles sont victimes, d'ouvrir des magasins « qui, supprimant et abandonnant tout bénéfice, pourront offrir à l'acheteur, au prix commercial, du linge, des vêtements de travail et d'usage courant, de bonne qualité, solidement cousus et confectionnés avec soin par des ouvrières équitablement rétribuées ».

Les magasins, que les excédents de recettes, l'abandon du bénéfice patronal permettront de créer, le seront dans les quartiers ouvriers « parce que c’est là surtout que s'exerce une autre forme d'exploitation : celle de l’acheteur par le petit détaillant qui vend à des prix fortement maJorés une marchandise de qualité inférieure! ».

L'Entraide n’est pas une œuvre de charité; elle vise à se suffire à elle-même ; c'est une œuvre sociale ayant plutôt la forme d’une entreprise commerciale, si l’on peut donner ce nom à une entreprise dont toute idée mercantile est bannie.

L'entreprise a réussi. Un magasin est ouvert depuis 1908, 112, avenue Emile-Zola, à Grenelle, avec un rayon de lingerie, de confection, de couture, de costumes.

Tandis que chez les fabricants les ouvrières non qualifiées ne gagnent que o fr. 10 (heure), elles gagnent à l’Entraide o fr. 30, o fr. 35. Les ouvrières qualifiées peuvent gagner o fr. 40, o fr. 50. Tandis que chez les fabricants les ouvrières qui font les cache-corsets ne gagnent que 1 fr. 5o, elles peuvent gagner À fr: 5o à l'Entraide?. ;

On peut voir là au moins une preuve que des salaires raisonnables peuvent être payés. ,

Ce sont des œuvres à encourager plus pour leur effet moral que pour leur réelle efficacité.

L'Entraide, qui arrive à donner les articles courants et ordinaires au même prix que les grands magasins tout en payant convenablement ses ouvrières, s’avoue impuissante à lutter contre le goût de la clientèle pour l’article réclame, l’article

camelote au bon marché invraisemblable, au luxe de bas aloi,

1 « L'Entraide », notice et statuts.

2 Compain, L'action sociale des femmes {Grande Revue, février 1912).

GG que mettent en vente les grands magasins et qui ne peut être obtenu qu'au prix du « sweating system ».

L'initiative patronale se heurte, d'autre part, à la méfiance ouvrière. Il faut beaucoup d'optimisme pour croire que le minimum des salaires sera réalisé par l'action patronale ou celle des philanthropes.

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