I. — RÉMUNÉRATION DU TRAVAIL DANS L'ANTIQUITÉ
L'inégalité des richesses est vieille comme le monde. Trouvet-on dans l'Antiquité la préoccupation d’une plus juste réparütion ?
Le problème du juste salaire s’y est-il posé ?
Cette question a été étudiée avec un grand luxe de détails et d'érudition par plusieurs auteurs; nous nous bornerons à les résumer rapidement et à présenter leurs conclusions.
Les interprétations qu’on a fait subir à la pensée antique sont, sinon contradictoires, du moins souvent assez différentes, et on ne peut pas prétendre qu'on l’a saisie d’une façon définitive dans sa vérité.
L'esprit des anciens philosophes a été préoccupé plus de politique que d'économie politique. On a coutume d'expliquer par plusieurs motifs le peu d’attention qu'ils ont donné aux problèmes économiques :
D'abord et surtout par la vie antique elle-même classée dans la période d'économie domestique où les objets nécessaires sont produits et consommés sans échange dans le cercle de Ja maison et de la famille.
Ce n’est pas dans un tel milieu qu'il faut espérer rencontrer des théories sur le juste salaire.
Tout individu était englobé dans un groupe familial ; sa vie était assurée. « Quand chaque homme faisait partie d'une gens et avait son maître, la misère était inconnue ; l’homme était nourri par son chef : celui à qui il donnait son obéissance lui devait en
pe retour de subvenir à tous ses besoins » (Fustel de Coulanges, la Cilé Antique, p. 397).
Sans doute, cette forme d'organisation de la société caractérise toute l'Antiquité et même la première période du Moyen âge ; mais elle n'a pas gardé toujours son unité primitive : elle ne s'est pas maintenue intégralement : il s'est produit des fissures. Il vint un moment où cet ordre social fut brisé; il y a eu une activité économique antique.
Sans parler du commerce maritime qui fit la Boite de Tyr, de Carthage, d'Athènes, il v a des échanges et un marché dans la cité.
Nous avons des indications fort incomplètes sur le mouvement économique de ces époques, mais il est certain que la production dans le cercle économique ne fut pas toujours la seule, On ne trouve pas sans doute la grande industrie sous la forme moderne, et les quelques fabriques sur lesquelles nous possédons des renseignements étaient des établissements bien modestes, comparés aux nôtres. La plus importante aurait été la fabrique des boucliers de Lysias qui, à une certaine époque, occupait 120 esclaves !. Il y a eu des industriels, des propriétaires de fabriques qui faisaient travailler des esclaves, des affranchis ou des citoyens pauvres.
Presque tous les produits manufacturés étaient l’œuvre d’artisans isolés ou de patrons n'ayant sous leurs ordres qu'un personnel très restreint d'esclaves ou de salariés. Cette production en vue de la vente au public a atteint une certaine importance. Il y eut des hommes libres qui offraient et vendaient leur force de travail, des salariés, et leur situation fut assez misérable, Pourquoi le problème de leur juste rémunération a-t-il si peu attiré l'attention des législateurs et des penseurs ?
La cause principale de cette lacune, peut-être faut-il la chercher ailleurs que dans la persistance de l'industrie de famille qui aurait réduit et masqué la nouvelle forme de production, capitaliste en quelque sorte, qui venait s'y surajouter.
! Caillemer, Dictionnaire des antig. grecques et latines, V. Artifices Xénophon, Gouvernement des Alhéniens, I, K 137.
Ve
La cause principale est sans doute ce fait que les esclaves sont les producteurs de beaucoup les plus nombreux de l'Antiquité.
Pour ces ouvriers, la question du juste salaire ne se posait pas: l'existence d'un pécule indique qu'ils recevaient parfois une rémunération, mais elle était tout arbitraire, déterminée uniquement par l'intérêt du maître.
C'est l'existence de l'esclavage, approuvé et justifié par les philosophes, qui a empêché l’idée morale du juste salaire de se faire jour.
Le travail servile a compromis, déprécié le travail de l'homme libre, a rabaissé le citoyen, qui se livrait aux mêmes travaux que l’esclave, au rang de celui-ci.
De là est venu, en partie, le mépris professé par les socratiques à l'égard du travail, jugé par eux comme une occupation dégradante qui affaiblit le corps et l'esprit.
Cependant il ne faudrait pas généraliser et voir dans le mépris pour le travail, et particulièrement en ce qui concerne le labeur industriel, un des préjugés les plus certains de l’Antiquité?.
Avant les socratiques, la démocratie laborieuse et même mercantile a trouvé des défenseurs chez les sophistes, qui ont encouragé le mouvement de progrès industriel et commercial.
L'école des sophistes s'est caractérisée par une tendance de réaction contre les vieilles conceptions sociales ; elle entre en lutte ouverte contre les traditions de la cité aristocratique et militaire et tend à les remplacer par des principes démocratiques qui comportent nécessairement tout un programme nouveau d'économie.
Protagoras, au témoignage de Diogène de Laërte, avait écrit un Traité des Salaires; l'auteur l'avait fait à un point de vue tout particulier : celui du paiement de ses leçons. Il n’en est pas moins vrai qu il faut voir là plus qu’une préoccupation d’intérêt particulier, mais l'indice d’une conception sur la valeur du travail et la justice de ses rémunérations *.
1 Cf. Dubois, Histoire des doctrines (Les doctrines économiques de l’antiquité grecque, livre Ie").
2 Souchon, Les Théories économiques de la Grèce antique.
3 Souchon, op. cit.