‹ Le minimum de salairesChapitre 3 sur 36 · ARC · texte numérisé non relu

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Et ce sont peut-être les socratiques qui donnent sur les idées de leur temps les notions les moins exactes. Ils ont craint que l'enrichissement de la société par l'industrie et le commerce amène la corruption des mœurs, et leur pensée s'inspire d’une réaction à la fois morale et sociale. Nous retrouverons chez les canonistes cette même tendance de recul vers le passé, ce même effort pour arrêter le développement des nouvelles formes de production et d'échange, considérées comme éléments perturbateurs des sociétés.

Aux yeux des socratiques, ce qui est véritablement économique c'est l’enrichissement direct au sein du groupe familial, par l’agriculture, la pêche ou la chasse,

Îls sont guidés avant tout par des idées morales et ce sont ces idées morales qui les amènent à condamner le travail manuel.

Platon et Aristote rêvent d’une cité où le travail réduit au minimum et abandonné aux esclaves permettait aux citoyens le culte désintéressé de la vertu.

Platon, dans sa République où est exposé son plan de reconstitution sociale, divise les hommes en trois castes. Les hommes des deux premières devront se consacrer entièrement au bien de l'Etat. On établit entre eux la communauté des biens et de la propriété pour être sùûrs qu'ils ne s’y déroberont pas. La propriété privée est laissée dédaigneusement à la caste inférieure, comme compatible avec un développement moral et intellectuel moins grand : la propriété privée est assez bonne pour ces artisans que Platon méprise.

De son côté, Aristote dit : « Les artisans sont presque des esclaves; jamais cité bien ordonnée ne les admettra au rang de citoyens, ou, si elle les y admet, elle ne leur accordera pas la plénitude des droits civils. » Et ailleurs : « Tous ceux qui font usage de leur force corporelle sont esclaves par nature. »

Il proposait même de rendre tous les artisans esclaves du public.

Et, cependant, malgré cette justification de l’esclavage, malgré ce dédain pour l'artisan, Platon, comme conséquence du rêve

1 Souchon, op. cit.

d'absolue justice qu'il bâtissait dans sa République et dans ses Lois à été logiquement amené à poser la question de la juste rémunération du travail.

Dans sa cité idéale, les astynomes veilleront au maintien de la justice dans les salaires, et ils auront même, semble-t-il, le droit d'assurer ce résultat en fixant un maximum et un minimum ; mais il n'indique pas le critérium qui permettra de reconnaître si le salaire est juste. En réalité, le problème l’a laissé assez indifférent ; le travail est considéré par lui comme une nécessité malheureuse.

Aristote ne s’est pas attaché spécialement au problème du juste salaire. Peut-être certains fragments de son Ethique à Nicomaque paraissent s'y rapporter, où il semble mettre le salaire au nombre des contrats auxquels on doit appliquer l’idée de proportionnalité qu'exige la justice, mais sa pensée reste vague et imprécise {.

Dans la pratique, nous ne trouvons aucune trace de loi réglementant les rapports entre employeurs et employés libres. Cette abstention n'est pas déterminée par quelque principe supérieur de liberté. L'idée de liberté a été complètement ignorée des Anciens. Elle était, du reste, inconciliable avec leur conception de l'Etat.

Les démocraties helléniques n'ont jamais songé qu'on pourrait favoriser les ouvriers par des lois réglementaires. Jamais elles ne se sont préoccupées d’assurer aux artisans un minimum de salaire et, tout au contraire, quand cette question des salaires fut touchée par la loi, ce fut en sens contraire, pour prohiber certaines rémunérations Jugées trop élevées ?.

A Rome nous ne rencontrons pas non plus de théorie sur le salaire. L'activité des Romains fut plus militaire qu'économique. On retrouve les idées mêmes qui ont régné en Grèce sur l’infériorité du travail; l’industrie guerrière était considérée comme plus honorable.

1 Cf. Polier, l'Idée du juste salaire.

? Cf. Guiraud, la Main-d'œuvre dans l'ancienne Grèce. — Etudes économiques sur l'Antiquité, é

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Au point de vue économique, il s'est produit un recul sur la pensée grecque. Cependant, il s'est trouvé des écrivains, comme Caton, Varron, Columelle, pour reprendre avec une demi-inconscience la tradition socratique.

Ils ont été attirés exclusivement vers les côtés ruraux de la science économique et cela encore par suite d’un désir de régénération morale. L'agriculture était considérée comme liée aux anciennes traditions et à la persistance des anciennes mœurs. À leur époque, l’agriculture italienne était en décadence; ils voyaient là la cause des vices de la Rome nouvelle, et ils ont éprouvé un sentiment assez comparable à celui de Socrate et de ses disciples devant l’écroulement des vieilles traditions nationales et la poussée grandissante de l’individualisme démocratique.

Aucun de ces auteurs n a vu les remèdes propres à arrêter la désagrégation de l’Empire. Ils ont proposé un impossible retour en arrière, Ils n'ont pas vu que, par suite de la raréfaction du travail esclave, il fallait une politique économique différente de celle qu'adopta le Bas-Empire.

Au lieu d’enchainer l'artisan à sa profession, de ravaler au niveau du travail servile le travail de l’homme libre, il eût fallu, par une législation protectrice, améliorer la condition des travailleurs urbains et ruraux'. Cela, on le chercherait vainement dans les lois romaines ; elles ne se sont Jamais inspirées des principes d'humanité que la doctrine stoïcienne répandait cependant dans la classe aristocratique. Si elles sont intervenues pour réglementer les salaires, ce fut dans un but différent de celui qu’on poursuit aujourd'hui; ce fut pour déterminer le taux que le salaire ne devait pas dépasser, pour imposer un maximum de salaire.

M. Levasseur, dans son isloire des classes ouvrières en France depuis la conquête de Jules César?, signale un édit de Dioclétien rendu pour imposer une limite au renchérissement de

! Cf. Pic, Traité de législation industrielle, p. 6o et suiv., 1908. ? Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, depuis Jules César jusqu'à la Révolution, 1. I, p. 11 et suiv.

no — toutes choses et fixant en même temps que le prix des marchandises le maximum des salaires (à 5o deniers pour la journée d'un maçon, 25 pour un manœuvre, 5o pour un menuisier, 60 pour un marbrier, 5o pour un forgeron, 5o pour un boulanger, 60 pour un ouvrier en mosaique), le tout sous peine de mort; il y eut de nombreuses exécutions, cruauté inutile; les marchés ne furent plus approvisionnés, les denrées renchérirent et les empereurs, cédant à la nécessité, finirent par rapporter la loi.

Cette tentative de fixation générale des prix en 301 parait inspirée, avant tout, par des préoccupations monétaires.

Le prix moyen des esclaves paraît aussi avoir été fixé par deux lois de Justinien et, antérieurement, souvent les empereurs (notamment Tibère) avaient fixé un maximum pour le blé vendu au peuple: cette fixation, certainement inspirée par l’idée courante et populaire de la décadence que le blé devait être gratuit et distribué par le prince : panem et circenses.

Pour tous ces faits isolés, il ne faut, en aucune façon, voir l'application d'idées qu'auraient eues les anciens sur les problèmes de la valeur, du juste prix ou du juste salaire. Ils s'expliquent sans intervention de doctrines économiques.

Dans tous les philosophes, si on excepte les sophistes et les stoiciens, il ne pouvait être question de justice qu'entre des hommes libres. Par là, le domaine de la justice économique se trouvait sensiblement réduit, puisque habituellement le salarié n'était pas un homme libre.

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