B. — LE SYSTÈME CANONIQUE
C'est au moment où reparaissent le commerce, le danger des spéculations et des rémunérations en argent, que l'Église édifie sa doctrine, et, en partie, par opposition au courant violent qui entraînait les juristes et les moralistes vers l'étude de la loi romaine renaissante.
La loi romaine, favorable aux faits nouveaux du commerce et de la circulation monétaire, reconnaissait le principe de la liberté illimitée des contrats. En sens inverse, l'esprit de la loi canorique, hostile au négoce et à la poursuite des richesses, formulait le principe restrictif qu'une marchandise ne peut être vendue qu’à son Juste prix ?.
L'Eglise ne se contentera pas d'énoncer comme un idéal l'idée du juste prix, elle voudra l'appliquer, et ce est par cette tendance à la réalisation que le système canonique sera amené à une étude du problème de la valeur et cherchera à serrer les faits avec une certaine précision.
Le principe de la juste rémunération du travail est contenu
1 Cf. Polier, l’Idée du juste salaire, 2 Cf. Tarde, l'Idée du juste prix.
dans la théorie générale du juste prix, cela s'explique par la vie économique de cette époque où l'ouvrier ne fait vraiment pas encore partie d’une classe spéciale. Les intérêts des employeurs et des employés ne s'opposent pas les uns aux autres, ils ne sont pas très différents, le but est de devenir producteur autonome et, comme tel, de toucher pour prix de son travail le prix de vente de ses objets fabriqués.
C'est au xui° siècle que la doctrine se présente dans toute sa pureté. C'est qu'à ce moment les faits nouveaux qui la contredisaient n'étaient encore qu'une exception et paraissaient susceptibles d'être soumis à l’action d'un priucipe moral.
Plus tard même, tandis que se développeront le commerce maritime, la commandite, le négoce international, l'opinion publique en grande partie restera peu favorable à ces faits et c'est précisément cette opinion hostile que traduira et systématisera la doctrine de l'Eglise.
Puis, sous la poussée des faits, les habitudes commerciales se généralisant, l’opinion publique se modifiera et la doctrine canonique devra faire des concessions aux exigences pratiques pour rester en contact avec les faits.
Malgré certains auteurs qui ne veulent voir dans les théories des canonistes qu'une « toile d'araignée du cerveau», on constate une union assez intime entre la doctrine et la vie réelle ; il y a eu une action de la doctrine sur les faits et réciproquement.
Si le système canonique retient notré attention c’est qu'ilne fut pas seulement une construction utopique, il n’est pas resté suspendu au-dessus des actions humaines comme un idéal, il a tenté de se réaliser, il a voulu faire pénétrer l’idée morale dans le domaine pratique en renonçant au besoin à la rigidité de ses premiers principes.
Nous aurons de curieux rapprochements à établir entre les idées canoniques et certaines théories modernes au sujet du salaire.
On peut dire que les canonistes sont les premiers interventionnistes, en ce sens qu'ils ne se sont pas fiés au libre jeu des lois naturelles pour assurer le bonheur des hommes, qu'ils ont cru à l'efficacité d’une intervention voulue, réfléchie, rationnelle,
Te
Nous verrons notamment que leur théorie du juste salaire se rapproche beaucoup dès qu'ils ont voulu la définir pratiquement, de ce que l’on conçoit généralement sous le nom de minimum de salaire.
4° Recherche d’un principe de justice économique.
Nous ne pouvons entrer dans le détail de l'exposé de ce système : nous le résumerons rapidement d’après les études très complètes qui en ont été faites, nous contentant de marquer les idées principales et de voir ce qu'il en reste de vivant à notre époque.
La théorie du juste prix et, par conséquence, celle du juste salaire, le salaire étant le prix du travail, ont commencé à se développer au xi° siècle et se sont épanouies au xu1° siècle avec Raymond de Pennafort (1175-1275) et saint Albert le Grand (1193-1280) commenté par saint Thomas d'Aquin.
Si Albert le Grand et saint Thomas d'Aquin construisent leurs systèmes en puisant aux sources chrétiennes primitives, pour la partie purement logique, pour la forme ils s'en réfèrent à Aristote, ils veulent christianiser les théories d’Aristote.
Dans sa Morale à Nicomaque, Aristote fonde la justice théorique sur la proportionnalité ; par suite il faudrait admettre que la justice dans l'échange consiste aussi dans une parfaite proportion entre Les apports des échangistes. Aristote dit d’ailleurs luimême, que l'échange doit reposer sur la réciprocité proportionnelle en sorte que, « après compensation opérée, chacun se retrouve précisément dans le même état où 1l était auparavant»,
Platon, lui aussi, touche un instant à la question du juste prix (les Lois, x1) : « Il faut que les gardiens des lois, après s’être assemblés avec des personnes entendues, examinent ensemble quelle est la dépense et la recette d'où résulte pour le marchand un profit raisonnable; qu’ensuite, ils fixent par écrit ce qu'on doit exiger à raison de ce qu'on a déboursé et qu'ils commettent l’observation du règlement en partie aux agoranomes. »
L Cf, Tarde, op. cit:
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C'est le juste prix fondé sur le coùt de production, plus un profit raisonnable.
Saint Albert le Grand dira qu'il faut une certaine égalité entre les parties. Dans l'échange, chaque partie doit éprouver elle-même ce qu’elle fait éprouver à son adversaire — la réciprocité proportionnelle est dans les contrats d'échange la forme de la justice — et voici l'explicalion de celte réciprocité proportionnelle.
Soit un architecte qui offre sa maison et un cordonnier qui offre sa chaussure.
Pour que l'échange soit conforme à la Justice, il faut qu'il y ait le même rapport d'équivalence entre l'architecte et la chaussure qu'entre le cordonnier et la maison. Mais ce rapport théorique, conçu d’une façon abstraite, il faut l'établir en des termes réels précis. De quelle nature sera cette équivalence, quelle base lui donnera-t-on ? Et sant Albert le Grand répond que l'échange doit se faire selon l'indigentia de chaque échangiste. Ce mot n'apporte encore aucune clarté, il nécessite une définition.
Pour Langenstein, qui enseignait à Vienne un siècle plus tard, c'est le manque de choses utiles ou nécessaires en quelque manière — ce serait donc le besoin que l’acheteur a de la chose — c'est le degré d'utilité plus ou moins grand qu'il attribue à la chose qu'il achète. Donc, il faut que la quantité de chaussures données en échange de la maison soit dans le même rapport que l'utilité de la chaussure pour l'architecte, par rapport à l'utilité de la maison pour le cordonnier. Ce critérium laisse libre place aux appréciations personnelles et arbitraires de l'utilité des choses — et il y a lieu de croire qu'Albert le Grand, passionné de logique et de précision, n'aurait pas accepté cette définition toute subjective donnée par un économiste déjà plus averti.
Saint Thomas, qui a commenté l'œuvre d'Albert le Grand, donne un autre critérium plus concret, plus facile à saisir « réellement », pratiquement, pour calculer cette équivalence et qui doit mieux répondre à la pensée de son maitre : «Il faut,
+ Cf. Polier, op. cit.
A Us
dit-il, que l'architecte accepte l'ouvrage du cordonnier et le cordonnier celui de l'architecte suivant son juste équivalent en frais et en travail. » (Saint Thomas, Efhica, lib. V.)
Ainsi l'architecte doit recevoir autant de fois une chaussure que le travail et les frais contenus dans la maison représentent de fois le travail et les frais contenus dans la chaussure.
L'équivalence est établie d'après le travail et les frais de production.
Ainsi ce principe de Justice économique qui affirme que la morale dans l'échange s'établit lorsque chacun reçoit l'équivalent de ce qu'il donne est si peu précis, si formel, si verbal, qu'il peut donner lieu au moins à deux interprétations différentes : l'une objective, l’autre subjective, selon que cet équivalent sera calculé sur les frais de production etle travail, ou sera calculé sur l'utilité réciproque.
Ce sont les points de départ de deux théories distinctes, dont la différence n'est pas nettement saisie par les canonistes et quipartageront plus tard et jusqu'à nos jours les économistes en deux écoles. |
Il semble bien d’ailleurs que saint Thomas et les premiers canonistes aient aperçu l'influence réciproque des désirs des contractants dans la vente ou l'achat. Mais leur pensée n'était pas d'analyser, de trouver les causes de la valeur des choses, comme l'ont fait les économistes classiques.
Ils n’ont pas eu l'idée de lois naturelles inéluctables. S'ils ont compris les éléments divers qui entraient en jeu dans la formation d'un contrat, ils n'ont pas pensé qu'il suffisait de laisser faire pour réaliser toute la Justice possible ou qu'il n’y avait rien à faire, que l'intervention de l'homme était impuissante et inutile.
On peut tirer de leurs écrits une théorie assez complète de la valeur qui se fonderait sur le besoin et la rareté de l’objet et aussi sur ses frais de production.
Mais, d’avoir aperçu tous les éléments du prix, cela ne les embarrasse pas dans leur recherche d’un juste prix; car ce juste prix ils ne le conçoivent pas à la manière des économistes classiques, comme devant se former nécessairement, en laissant jouer les lois naturelles.
Îls estiment que la justice est faussée si on laisse agir indifféremment et librement dans les contrats tous les éléments constitutifs de la valeur. Et s’efforçant de trouver un critérium réel du juste prix, ils ont cru qu'il était possible de faire un choix parmi ces éléments. Ils ont éliminé ceux qui leur paraissaient agir contrairement à la justice pour s'attacher à ceux susceptibles d'être calculés d’une façon mathématique.
La pensée du Moyen âge ne peut concevoir que le rapport d'équivalence entre la prestation et la contreprestation soit de nature psychologique, qu'il puisse se réaliser simplement par l’équivalence des désirs entre l’acheteur et le vendeur. Elle repousse l'incertitude pratique et l'arbitraire d'une telle règle. Elle croyait qu'on pouvait fixer les éléments fugitifs du prix et de la valeur, qu'il était possible d'établir avec certitude, une fois pour toutes, la justice qui est la condition de la stabilité sociale.
Il existe pour les penseurs du Moyen âge une Justice objective, extérieure aux choses et qui les commande. Le juste prix n'est qu'un de ses aspects.
Il ne peut y avoir qu'un seul rapport d'équivalence entre les objets échangés, qui soit juste. Il est fixe, indépendant des circonstances particulières de chaque échange.
C'est le juste prix et il faut le déterminer une fois pour toutes.
2° Le juste prix déterminé par l'opinion commune.
Le juste prix est la valeur véritable, c’est-à-dire la valeur commune. On le reconnaît à la bonté intrinsèque de la chose, il semble qu'on ait voulu dire par là la valeur d'échange moyenne, la communis estimalio, mais où prendre cette estimation ?
Tout naturellement les auteurs du Moyen âge s’en réfèrent à l'opinion courante. Le juste prix est celui qui est fixé par l’opinion commune.
La valeur juste d'une chose résulte de l'estimation que lui donne quelqu'un qui n'est pas pressé par le besoin (un tiers impartial en quelque sorte qui jugerait d’une façon désintéressée le contrat qui s'établit entre deux échangistes, c'est ce tiers désin-
téressé qui serait le mieux placé pour dégager la valeur véritable de la chose, sa bonté intrinsèque, c'est-à-dire celle qui, selon les canonmiStes, existe en dehors, au-dessus des désirs individuels).
On s'étonne un peu à voir qu'ils s'adressent tout d’abord à l'opinion commune, à l'usage courant, pour établir le prix des choses, car malgré tout, l'opinion commune se forme en raison des désirs, elle est le résultat, la combinaison des désirs, des appréciations réciproques de tous les acheteurs et de tous les vendeurs d’une même catégorie d’objets.
Cependant on conçoit que cette opinion commune leur ait paru le mieux dégager des moyennes de valeurs. Les canonistes abusent de ce renvoi à l'opinion, à l’usage courant et nous verrons que c'est un peu ce qu'on fait aujourd'hui, en fin de compte, lorsqu'on veut définir pratiquement le salaire minimum.
À chaque instant, ils emploient l’épithète modéré, convenable, honnête, et cela ne signifie pas autre chose que l’approbation implicite de l'usage.
Or si en fait c'est la solution la plus simple du juste prix, elle est insuffisante; elle implique presque un abandon du problème, car il n’est pas si aisé qu'on l’imagine de connaître cette opinion commune.
On peut dire qu'il n'y a pas une opinion commune, qu'il n'y a pas un usage courant, mais des opinions, des usages très variables selon les lieux et selon les temps.
Cela, les canonistes le sentent; ce soutien leur paraît encore trop vague, trop suspect pour qu'ils puissent poursuivre avec lui leur chimère d’un juste prix fixe et certain.
3° Le juste prix déterminé par la taxe légale.
Et la question reprend de nouveau pour donner à la valeur commune un fondement objectif, une base matérielle.
Alors le refuge qui s'offrira à eux est de trouver la formule même du Juste prix dans la taxe légale.
L'État est bien pour eux ce tiers désintéressé qui pourra don-
1 Cf, Garnier, de l'Idée du juste prix chez les théologiens du Moyen äge.
TRE ner l'expression la plus nette, la plus certaine, la moins suspecte de la communis estimatio.
Ils voient dans l'intervention de l'Etat le moyen d'éliminer l'arbitraire auquel se heurtent leurs spéculations lorsqu'ils veulent réaliser le juste prix dans le domaine pratique. |
Les plus notables penseurs du Moyen âge ont été entraînés à formuler ce vœu de la tarification légale.
Aux xur°, xiv' et xv° siècles, Gilles de Rome, Gerson, Trithème déclarent que c’est un devoir pour le prince de fixer les prix : ils mettent en lui leur confiance, leur espoir d’une Justice plus grande ; c’est lui qui s'opposera à ce que le juste prix soit faussé par suite des caprices des particuliers.
La tarification légale est la simplification à l’extrême du problème de la valeur; c’est l'adoption d'un système de valeurs mécaniques et rigides tel que pouvaient le concevoir des esprits peu avertis des problèmes économiques, désireux avant tout de clarté et de justice.
40 Comparaison du système canonique avec le système collectiviste.
Ici il faut faire un rapprochement curieux avec le système collectiviste.
« Dans l’un et l’autre cas, la valeur subjective individuelle est confisquée au profit d'une valeur universelle et fixe déterminée par l’autorité » (Tarde).
La cause profonde de leur ressemblance est que l'un et l’autre veulent être des doctrines d'insensibilité des valeurs.
Les canonistes prennent à l'égard de cette valeur individuelle la même attitude que les collectivistes, c’est-à-dires qu'il la répudient parce qu ils ne croient pas qu'on puisse fonder sur elle la justice.
Malgré cette ressemblance assez frappante, les points de départ et les points d'arrivée des deux systèmes sont totalement différents.
Les canonistes sont partis d'une idée morale, ils ont posé en principe la question morale.
Du dogme chrétien ils tirent l'idée que le gain, la richesse en général, sont mauvais ; ils en tirent aussi le droit à l'existence, et on peut dire que c’est malgré eux, involontairement en quelque sorte, qu'ils ont été amenés en face du problème de la valeur, ils l'ont résolu d'une facon inconsciente, la base de la valeur reste chez eux indéterminée, ils n'ont certainement pas eu l'idée de bouleverser par leur système le mode économique existant.
Les collectivistes, au contraire, partent directement de l'étude de la valeur. Ils feignent de traiter le problème au seul point de vue scientifique et de ne se préoccuper Jamais de la question morale. Ils croient trouver la base, le fondement de la valeur uniquement dans le temps de travail incorporé aux marchandises. Ils en concluent alors que l’ordre existant aboutit à une spoliation du travailleur qui a droit en toute justice à la valeur créée par lui, au produit intégral de son travail. Ils montreront que l'injustice du régime capitaliste est précisément que le travail soit considéré comme une marchandise, et soumis comme tel à la loi de l'offre et de la demande; et cette partie négative et critique sera suivie de l'édification théorique de systèmes destinés dans leur pensée à supprimer les injustices actuelles. Ils espèrent la justice en dehors de la réalité économique.
Les canonistes n'ont pas l'idée d'un système de répartition conçu à la façon des socialistes. Ils pensent qu'il y a un ordre de choses établi par Dieu ; ils ne vont pas jusqu’à l'égalité entre les hommes — cela n’est pas nécessaire pour le salut. Ils veulent un certain degré de justice relative et si, pour l’établir, ils s'adressent à l'État, ils ont cependant l'idée que la réforme universelle des âmes pénétrées d'esprit chrétien suffirait à résoudre le problème.
C'est dans leur conception particulière de l'organisation sociale qu'on peut réellement saisir l'esprit de leur système.
5° Le salaire déterminé par le genre d'existence.
On pourrait être tenté de rapprocher la doctrine canonique des doctrines modernes qui fondent la valeur sur le coût de production, puisque, comme base de la valeur objective qu'elle recherche, elle ne retient que les frais de production.
Mais il y a entre la doctrine anglaise et la doctrine canonique opposition absolue. [1 y a entre elles une différence d'esprit qui influe sur leur façon particulière de concevoir ce que doivent comprendre les frais de production.
Il faut noter d'abord qu’au Moyen âge l'élément le plus important du coût de production est le salaire qui absorbe la plus grosse part du prix des objets.
De nos jours, et par suite de la complication du mécanisme économique, le coût de production englobe des éléments autrement divers : outre le prix de la main-d'œuvre et le prix de la matière, le prix du capital d'amortissement, le prix du capital circulant, le prix de la direction industrielle, etc., c'est une totalisation un peu confuse, sans limite précise de prix divers.
La doctrine de la valeur normale limite la valeur au coût de production le plus bas et notamment au taux du salaire nécessaire.
Au contraire, la doctrine de la valeur canonique, même fondée sur les frais de production, se soutient à la base par un raisonnement moral, et c’est là la conception fondamentale, caractéristique de la pensée sociale du Moyen âge. Elle concerne le salaire. Elle calcule son montant d'après le rang social de l’artisan, reconnait au producteur le droit de se faire payer suivant les besoins que l'opinion attribue à sa classe.
Cette conception dérive de l’esprit même de la doctrine chrétienne, se rattache à la théorie du juste prix, en devient la partie la plus solide,
C’est la conception qui reste sur la ruine du système et qui même est reprise de nos Jours avec des variantes, sous des formes rajeunies, par certains chrétiens sociaux et aussi, au moins dans le principe général, par les trade-unionistes.
6° Parallèle de la conception canonique et de la conception moderne de l’ « étalon de vie ».
Par ce terme de trade-unionistes, que nous employons à défaut d’autres plus précis, nous voulons évoquer les tendances qui se développent dans un certain nombre de milieux ouvriers {celles,
en général, de la doctrine syndicale élaborée par les ouvriers de tous pays, celles notamment d'une partie du syndicalisme français), qui, abandonnant des théories sur les salaires, telles que celle de la productivité, ont adopté celle de L’ « étalon de vie » et ont concentré leur politique dans la revendication d’un minimum de salaire. Selon cette doctrine, le salaire devrait assurer un certain niveau de vie, permettre la satisfaction de besoins matériels ou intellectuels jugés comme correspondant au degré de développement moral ou matériel atteint par la conscience collective de certaines classes de travailleurs. Ce salaire devrait s'élever à mesure que s'élève cette conscience collective!.
Pour les canonistes comme pour les actuels partisans de la théorie de l’ « étalon de vie » c’est le genre d'existence qui doit déterminer le salaire. Le prix doit rétribuer l'artisan selon les besoins reconnus à sa classe, il y a là une même idée initiale, Mais voici où les conceptions diffèrent.
Alors que, dans nos préoccupations sociales actuelles, on ne cherche pas à fixer des limites au genre de vie de l’ouvrier, qu’on s'efforce au contraire à développer, à rendre son Sfandard of life (genre d'existence, ce qui rend fort) confortable, hygiénique, décent, honorable et même agréable, tout cela le plus qu'il est possible, alors qu'il y a une tendance à l'égalité de vie matérielle et morale entre tous les individus, au contraire la conception canonique est faite de cette idée qu'il y a des natures de classes distinctes, nobles, marchands, artisans, soldats, que cette division sociale est une loi de Dieu, bonne, nécessaire.
Comme les socratiques, les canonistes ont le sentiment de l’ordre, l'idée de hiérarchie, le désir de stabilité. On retrouve, chez eux, dans une certaine mesure, le rêve de médiocrité dorée des socratiques, la vie morale passe avant la vie matérielle ; l’une des idées les plus anciennes de la doctrine chrétienne est que la poursuite des richesses est un mal en soi, constitue le péché d’avarice l’un des plus odieux.
Est-ce à dire cependant qu'il faille condamner les activités
1 Cf, Gemahling, Travailleurs au rabais.
diverses des hommes qui ont pour but plus ou moins direct les satisfactions matérielles? Non, si l'homme a une fin supra-terrestre, il a aussi une fin terrestre, le monde est fait pour lui, il est permis de rechercher les biens et de veiller à la conservation de la richesse en général, mais il ne faut pas que cette recherche du lucre absorbe la vie de l’homme, la pauvreté reste quand même un conseil de morale, la pensée canonique accuse une aversion marquée pour tous les procédés qui solli- | citent l’homme à la recherche de la richesse ad infinitum et cela montre assez qu'elle n’imagine pas que, tout en se conformant à la vie morale et religieuse, l'artisan puisse gravir tous les échelons de la hiérarchie sociale.
D'autre part la richesse impose, à celui qui la détient, certaines obligations morales, le riche est en somme le dispensateur du trésor commun, du trésor des pauvres, il doit aider les autres de tout son superflu et même un peu au delà. Si la conquête des biens n’est pas défendue, le meilleur, cependant, est que l'homme, pour être sûr de se garantir de la cupidité, se maintienne dans la classe quilui est assignée par sa naissance, qu'il se conforme à son genre de vie; l'activité de l’homme est justifiable dans la mesure où elle lui permet de vivre selon son rang; il faut se régler sur l'opinion et la tradition qui attribuent à chaque classe des types de vie différents.
Alors que la conception moderne de l’« étalon de vie » est une conception dynamique, un mouvement continu vers l'égalité, vers le mieux-être, la conception canonique est une conception statique, contient une idée d'équilibre dans une inégalité modérée jugée loi divine, bonne, nécessaire ; et nous retrouvons chez certains chrétiens sociaux un souvenir de ce désir de stabilité dans la hiérarchie, ce sera la doctrine du « bon patron » (Charles Perin) qui persiste d'une façon inconsciente chez ceux mêmes qui n'osent plus employer ce terme.
L'idée que le devoir de chaque homme est de vivre selon son rang est bien au fond de la pensée des canonistes. Langenstein paraissait dire que le prix normal des choses dépendait de règles naturelles et notamment des frais de production, voiei cependant comment il développe cette idée : « Il faut, dit-il, que, par ce
prix, le producteur puisse subvenir à ses besoins, c'est-à-dire vivre selon sa classe », par suite, dit-il, tout homme peut facilement déterminer le prix des marchandises qu'il a à vendre : il n'a qu'à compter ce dont il a besoin pour se maintenir au rang qui lui est assigné ; le salaire ou le prix de sa chose doit lui permettre de conserver son état, de se nourrir conformément à son état.
De même, au xvi*, Jacob Fuger, chef d’une puissante famille d'Augsbourg, écrit : « Tu ne dois dans ta profession de commerçant te proposer d’autre but que de gagner ta vie quotidienne ; c'est en t'inspirant de cette idée que tu dois faire le compte de tes déboursés, de ton travail, de ta peine, des risques que tu as courus, tu fixeras le prix des objets en conséquence, l’augmentant ou le diminuant de façon à augmenter ta rémunération. »
7° Retour au point de vue canoniste dans la facon actuelle de poser le problème du salaire.
Ainsi voilà l'aboutissement de la recherche, à laquelle se sont livrés les canonistes, d’une valeur objective (calculée seulement sur la qualité intrinsèque de la chose).
Leur spéculation théorique sur la valeur est restée vaine et ne peut pas soutenir le principe moral qu'ils ont posé, ne peut pas justifier leur conception de la Société en classes distinctes. Elle ne leur est utile que dans la mesure où ils ont cru pouvoir montrer quil n’y avait pas de valeur naturelle, déterminée nécessairement, selon des lois soustraites à l'influence des hommes. |
Ils n’ont pas cru au prix naturel, au salaire des canonistes classiques.
Pour eux, ce n'est pas la marchandise fabriquée, qui est le point de départ du juste prix, c'est la classe des producteurs de la marchandise!, Et c'est là encore, une idée actuelle, C'est l’idée de ceux qui ne pensent pas résolu le problème de la
1 Cf, Tarde, op. cit.
PT pes
valeur, qui croient celle-ci déterminée, plus par les consciences, par les usages, les mœurs, partout un ensemble d'éléments subjecüfs, psvchologiques, que par les lois classiques des économistes.
Pour les canonistes, ce n'est pas dans les conditions naturelles de l’objet, ni dans les conditions de l’échange, ni dans la concurrence, que se trouve le régulateur suprême des prix, c’est dans les conditions sociales de la vie des producteurs. Et, bien qu'il y ait à la base de ce principe une profonde idée morale et des éléments subjectifs, les canonistes pouvaient penser facilement qu'ils posaient objectivement le problème.
D'abord, parce que la concurrence n’existe guère entre producteurs au Moyen âge et qu'ils n’assistaient pas comme de nos jours à de brusques variations de valeur. Le mode économique encore assez simple ne présentait pas, comme aujourd’hui, cette allure chaotique, cette instabilité, la question sociale ne se posait pas avec la même simplicité, les prix avaient une certaine stabilité et on pouvait penser que cela était dû à une certaine qualité intrinsèque de la chose, reconnue et consacrée par l'opinion courante.
D'autre part, les besoins d'une famille étant fixés une fois pour toutes, selon la classe sociale à laquelle elle appartenait, l'artisan avait peu d'espoir de s'élever au-dessus de sa condition et les penseurs du Moyen âge ne désiraient pas pour lui cette élévation.
De nos jours, on ne peut pas définir avec précision les besoins d’une famille : les besoins croissent avec les possibilités d’élévation sociale, on n'ose plus poser des limites. Aujourd'hui, quand on parle des besoins d'une famille, on entend ordinairement par là un minimum de vie. Cela implique l’idée d'un salaire juste suffisant à la satisfaction des seuls besoins matériels. On conçoit la limite minimum, des besoins d'une famille, on n’envisage pas la limite maximum; cela ce n'était pas l'idée, ni de Langenstein ni de Jacob Fuger. Ils faisaient entrer dans ces termes, besoins d'une famille, l'idée à la fois d'un minimum et d’un maximum. Et cette conception se retrouve chez un certain nombre de chrétiens sociaux qui verraient sans regret un retour aux corporations médiévales.