LA RÉORGANISATION DES ARMÉES DALLEMAGNE
hommes au total, restèrent sur la rive droite, formant un rideau léger capable de renseigner, mais non de résister à des têtes de colonnes (i). Et d'ailleurs, le général en chef n'était pas sûr de garder la barrière du Rhin ; il ne s'y croyait pas à l'abri. Moins de quinze jours après son arrivée à Wesel, il demandait au Ministre s'il devrait laisser des garnisons dans Wesel, Gueldres et Dûsseldorf, dans le cas où l'armée battrait en retraite : « Je. dois passer pour très poltron de craindre les mouvements des ennemis, ayant entre lui et moi (sic) une rivière telle que le Rhin que ces sortes de gens regardent comme la mer Baltique, mais ceux qui sont gens de guerre savent fort bien cjue tel considérable que soit le Rhin, une armée en forces et nombreuse peut le passer vis-à-vis d'une armée faible qui n'est pas en état de se rassembler et de présenter une tête où les ennemis font leurs tentatives » (9).
Cependant, il ne fallait pas songer à garder la défensive sur la rive gauche du Rhin et moins encore à se replier sur le territoire national. Tous les pays rhénans vivaient sous notre dépendance et la véritable frontière naturelle de la France était bien le grand fleuve, depuis que nous occupions l'Alsace au sud et Wesel au nord, mais les états vassaux ne voulaient pas subir toutes les charges de la guerre. Ils consentaient à nous fournir des contingents, à la condition (jiie l'armée française ne (c mangeât » pas leur pays, pour employer une expression imaginée de l'époque. La France ne pouvait garantir le tiaité de ^^ etsphalie et affirmer son intervention dans le débat qui s'ouvrait entre la Prusse et l'Autriche qu'en portant la guerre au cœur de l'Allemagne. Avec le nouveau général en chef, il n'en était plus question ; sa prudence excessive le conduisait à n'échafauder que des plans de retraite sui Ruremonde et les Flandres (3). Bernis se joignit à Belle-Isle pour amener Clei^moiit à prendre d'nutjos lésnliitions : « Si
(1) Situation d'effectif des troupes légères, avril 1758 (Suède, 37-43).
(2) Clermont à Bellf-Islc, \\esel, 13 avril 1758 (Correspondance générale. 3i7i-114).
(3) Clermont à Bcllo-Isle, Wesel, 11 avril 1758 (Fonds de Suède. 36-153), 18 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-34).
nous reculons encore, il ne faut plus compter sur nos allié? qui, ne nous voyant tenir ferme nulle part, nous accusent déjà assez haut de trahison et de lâcheté » (i).
En vain Clermont cherche-t-il à se disculper en assurant le Ministre qu'il n'a fait exécuter des reconnaissances et des préparatifs sur les derrières de son armée que pour faciliter ses approvisionnements (2), Belle-Isle reste méfiant et s'en ouvre à Mortaigne. \raiment. il ne peut admettre la « timidité » de Clermont. La situation n'est pas désespérée, le Roi de Prusse est absorbé par ses opérations en Bohême et en Silésie, l'Angleterre n'intervient pas encore sur le continent, l'armée hanovrienne est décimée par la désertion. 11 est temps de réagir : (( Il faut que chacun croie que le Rhin est une barrière impénétrable qu'il est inapossible à l'ennemi de franchir... tout le sort de la guerre dépend de la conservation du Rhin, de Wesel et de Diisseldorf à la rive droite, pour pouvoir repasser ce fleure dès que notre armée sera remise en état... » (3). Mortaigne flevra donc par tous les moyens décider son général à résister vigoureusement. 11 faut faire entendre à tout le monde qu'on y parviendra sans peine et que seuls « des ignorants et des poltrons » peuvent envisager une solution différente. Belle-Isle ne demande que deux moi-^ pour réorganiser l'armée en lui donnant les moyens de reprendre l'offensive. Mais d'ici là, que l'on tienne ferme « car nous serions déshonorés si jamais nous quittions les bords du Rhin. Nous perdrions nos alliés et il faudrait nous défendre en Alsace et en Flandre peut-être avant la fin de cette campagne... Il faut garder le Rhin ou périr à la peine » (à)- D'ailleurs, il ne paraissait ni téméraire ni même très risqué de se maintenir sur la rive gauche du fleuve. Peu de cours d'eau constituent un obstacle aussi redoutable. Si le Rhin est le plus régulier des fleuves d'Allemagne, par contre la largeur de son lit et la rapidité de son courant se prêtent mal aux communications entre les deux rives. Les difficultés du
(1) Bornis à Clerm'jnl, Versailles, 1.5 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-39).
(2) ("Clermont à Bcllc-Tslc, Wesel, 18 avril 1758 (Fonds de Suède. 37-34).
(3) BelIe-Isle à Morlaiguc, 24 avril 17.58 (Fonds de Suède. 37-631
(4) BelIe-Islc h Mortaigne, 27 avril 1758 (Fonds de Suède. 37-(î7).
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passage étaient encore augmentées par la saison. En aval de .Mannheim, les crues se font sentir entre janvier et avril ci les neiges abondantes de l'hiver précédent allaient prolonger les inondations jusqu'au mois d'août, 11 n'y avait aucun pont fixe : Rees, \\ esel. KairsersAverth. Diisseldorf, Cologne ne disposaient que de ponts volants. De nos jours, Coblentz est reliée encore à Ehenljreitstein par un pont de bateaux. Il fallait donc que l'envahisseur mît en œuvre un matériel considérable ; quant au défenseur, il pouvait replier ses ponts en se retirant définitivement sur la rive gauche. Enfin les passages habituels étaient gardés par des places fortes qui toutes n'avaient pas une grande valeur, mais qui. néanmoins, avec certains aménagements, étaient à l'abri d'un coup de main et nécessitaient un siège en règle.
Wesel était la plus importante. Au mois de mars 1767, le roi de Prusse en avait décidé l'évacuation et la démolition (i). L'enceinte, la citadelle et les ouvrages avancés absorbaient une garnison estimée par les contemporains à 20.000 hommes (2) et Frédéric II se souciait peu d'immobiliser dans une forteresse de pareils effectifs. Ses ordres ne furent qu'imparfaitement exécutés, mais il restait à faire des travaux considérables pour utiliser les remparts et la citadelle. En un an, la garnison française réduite à quatre bataillons avait tout juste reconstitué les palissades et rétabli les ponts-le^is (3). Kaiserswerth n'était pas en meilleur état et ses i3o maisons n 'étaient protégées que par sept bastions et quatre demi-lunes en ruines. Les remparts sont tellement écroulés, écrit Beausobre, commandant de la place (( cpj'on les traverse partout à cheval et parfois en voiture » (V) ; d'ailleurs la garnison ne s'élève qu'à 5oo hommes (5), et les hussards ennemis pillent les villages à deux lieues de là (6). Sur Diisseldorf, les avis
(1) Journal de la Guei'ie, édité chez Langlois (1758), I. p. 86.
(2) Chcvrier, Uisloiie de ht Campiiiine de 1757, p. 33 ; lollic do Mopinol ;> .u ■ de X..., Wesel, 15 ma' 1757 (J. Lemoine, Sous Louis le Bien-Aimé, p. 23).
(3) Castella à ClermonI, Wesel. 8 mars 1757 (Fonds de Suède, 29-150).
(4) Boaiisobre à Mcnlevnard. Kaiserswerth. 12 avril 1758 (Fonds de Suède, i0-17f)).
(5) Clermont à Bergeick. Wesel, 11 avril 1758 (Fonds de Suède, 40-165).
(6) Beausobrc à BellR-Isle. Kaiserswerth, 19 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-290).
sont partagés, mais l'ingénieur Riverson déclare que les fortifications peuvent être assez vite réparées. Les ingénieurs de Fourcroy et du Blaisel y travaillent et la ville sera en mesure de soutenir un siège (i). Diisseldorf pourrait seule, avec Wesel, jouer le rôle de tête de pont et permettre de reprendre l'offensive car la place de Cologne est située toute entière sur la rive gauche, et le faubourg de Deutz, de l'autre côté du Rhin, n'est pas fortifié. En vain, Belle-Isle presse Clermont de l'organiser très fortement, en vain le marquis de Laval propose d'y faire une enceinte palissadée, entourée de cinq redoutes ; le général en chef se contente de faire transformer en réduit un pâté de maisons, à proximité du pont de bateaux '*>). A la droite de l'armée, la citadelle de Coblentz (3) est imprenable à condition qu'on lui donne une garnison de 1.800 hommes et qu'on répare sa très nombreuse artillerie laquelle manque d'affûts 1^). En arrière de la première ligne, la place de Gueldres est à remanier, les palissades sont pourries et les magasins à poudre ne sont pas à l'épreuve de la bombe îo).
Si le sens de lofiensive manquait totalement au comte de Clermont, sa prudence exagérée aurait dû lui faire comprendre que non seulement l'arrêt de l'armée sur le Rlnn devait être envisagé sans penser à la retraite, mais que l'armée ne pourrait vivre sans être complètement maîtresse du fleuve. Le ravitaillement ne pouvait s opérer que par voie d'eau. C'était le moyen le plus sûr et le plus rapide à l'époque où les chemins consistaient souvent en pistes boueuses et où tous les charrois se faisaient sur des voitures de réquisition. Les deux grandes places de dépôt étaient à Metz et à Sedan. De là, tous les .convois fluviaux suivaient la Meuse et la Moselle pour se concentrer à Liège et à Coblentz avant d'être dirigés sur l'armée. Abandonner la ligne du Rhin, c'était se
(1) Clermont à Bcllc-Lslc, W'csel, 21 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-53).
(2) Clermont à Belle-Isle, Wesel. 12 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-136) ; Clermont au Marquis de Laval, Wesel, 15 avril 1758 (Fonds de Suède, 40-181).
(3) Ehrenbreitstein.
(4) Broglie à Clermont, Coblenz, 14 avril 1758 (Fonds de Suède, 40-187).
(5) Rapport de lingr-nicnr Riverson. avril 1758 (.\rchivcs supplémentaire?, carton 27).