LA RÉORGANISAI ION DES ARMÉES DALLEMAGNE
les fortifications de Wesel et de Diisseldori'. La répression de l'affaire Mauvillain, les enquêtes sur les exactions du maréchal de Richelieu, plusieurs exécutions de maraudeurs avaient ramené le sens moral dans les consciences (i). Le comte de Clermont avait de noinhreux défauts, mais il était inflexible sur la question de l'honnêteté.
Le règlement particulier qu'il fit observer dans les troupes ramena petit à petit les officiers dans le chemin du devoir. Il prescrivit à tous les officiers subalternes de visiter leurs compagnies tous les jours et de camper avec elles, fixa leur place au cours des marches, restreignit le chiffre des permissions et donna des ordres sévères pour empêcher la réquisition des voitures et la maraude (2). Les délinquauts furent punis avec la dernière rigueur. Le jour même de l'arrivée de l'armée sous les murs de \\esel, on pendit quatre maraudeurs (3). Un soldat du régiment de Belzunce, s étant rendu coupable d'un vol au préjudice d'une femme, subit de même la peine capitale (/i). Le chevalier de Marcieu, pour avoir commis la « forte étourderie » de chasser dans le parc de l'Electeur de Cologne fut puni d'arrêts de rigueur et conduit à la citadelle de Strasbourg (5). Mais l'esprit de l'armée n'aurait-il pas été plus radicalement transformé si le général en chef avait fait appliquer les nouveaux règlements siu* les tables et sur les équipages ? Belle-lsle trouve non sans raison que le chiffre de cent couverts pour la table d'un pnnce du sang paraît exagéré. Deux tables de trente couverts seraient bien suffisantes (6). Clermont réplique en maintenant l'état de choses et objecte que l'halntude prise par les officiers subalternes de « piquer les tal)les » de leurs supérieurs ne dispa-
fl) Rapport de Wesel, sans sisnatiire, 39 avril 1758 (Correspondance crénér,.le. 3474-212).
(2) Règlement pour l'infanterie, que S. A. S. veut qui soit observé pendant ia campagne prochaine (Fonds de Suède, 37-28). Ce règlement fut approuvé par Bclle-Isle [Belle-lsle à Clermont, 29 mai 1758 (Correspondance générale, 3510-156)] ot imprimé à Cologne.
("3) Cornillon à r< lle-lslo, WopoI, 1" avril 1758 (Correspondance sénéral<-. 3.J01-1G1).
(i) Tnrcy à Belle-lsle, Cologne, 23 mai 1758 (Correspondance jrénérale. 3475-219).
(.")) Clermont à Bellr-Islo. Wesel. 31 mars 1758 (Correspondance générale, 3510-53).
(6) Belle-lsle à Clermoiil, IG mai 1758 (Correspondance générale, 3502-187).
raîtra jamais sous leffet dune circulaire (i). Il demande poulies officiers généraux un délai de deux mois pour renvoyer en France la vaisselle d'argent (2). Le train de maison des grands persoruiages reste le même. Le duc de Fitz-James arrivant à Cologne demande un logement pour cinq aides de camp et vingt-lmit domestiques personnels (3).
Malgré son mauvais état de santé, Belle-Isle ne cessait d'entrer dans les moindres détails. Pendant tout le mois d'avril, souffrant de rhumatismes (fi), il n'abandonne pas un instant la tâche ingrate et difficile qu'il vient d'accepter. L'étude attentive de ses registres de correspondance permet de vérifier le renseignement que nous donne à cette époque son grand ami le duc de Luynes : a AL le maréchal de Belle-Isle continue à être toujours incommodé et dans un grand abattement ; il ne sort point de chez lui et travaille autant que ses forces peuvent le lui permettre... Il reçut, il y a deux ou trois jours, par un même courrier, quatorze lettres de M. le comte de Clermont sur lesquelles il y en avait cinq ou six qu'il ne pouvait pas répondre sans avoir pris lui-même l'ordre du Roi » fo).
Pourtant il fallait tout mener de front, non seulement la direction de l'armée, le commandement et l'organisation des troupes, mais encore les questions vitales de l'existence du soldat. Les finances de la France n'avaient pas été préparées à fournir le gros effort de la campagne. En mai 1768, il restait dû trois millions sur les dépenses de l'année précédente et le contrôleur général Boulongne avait envoyé, à titre d'acompte, 900.000 livres pour les dépenses extraordinaires
(1) Clermont à Belle-Isle, Wesel, 21 mai 1758 (Correspondance généi-ale, 3502-253).
(2) Clermont à Belle-Isle, Wesel, 29 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-353).
(3) 2 chefs de cuisine, 2 valets de chambre, 2 pâtissiers, 6 garçons de cuisine, 2 gardes d'équipage. 4 antres domestiques, 1 boulanger « à qui il faut une boulangerie », 1 blanchisseur, 8 palefreniers [Etat de demande, Cologne, mai 1758 (Correspondance générale, 3502-251 bis)].
(4) Belle-Isle à Clermont.. 10 avril 1758 (Correspondance générale, 3474-89).
(5) Journal de Luynes, 28 avril 1758, t. XVI, p. 427.
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du mois de mars (i). De tous côtés les plaintes s'élevaient. Le crédit du Roi s'épuise en \lleniagne, « les soldats réclament leur dii » (2). Le duc de Broglie ne peut plus régler les fourrages du corps de Soubise (3), et l'Electeur de Cologne se déclare dans l'impossibilité de payer son contingent si l'on retarde le versement des 800.000 livres qu'on lui promettait (^). L'entrepreneur des fortifications de Dunkerque refuse de continuer ses travaux, car il n'a lien touché des 000.000 livres qu'on lui faisait entrevoir (o).
Parmi les soldats, la misère se compliquait de la question des monnaies d'Allemagne. D'une ville à l'autre les espèces variaient et se dépréciaient. A côté des écus de six livres, des louis d'or neufs à vingt-quatre livres, des louis d'or vieux à dix-neuf livres, il fallait compter avec les dncats, les carolins. les pistoles de Prusse et de Liinebourg, les louis au soleil, les Noailles les guinées f6). On perdait sur le change, mais les changeurs étaient encore moins redoutables que les faux monnayeurs. Tantôt on rogne les pièces que les marchands et les ouvriers ne veulent plus recevoir, tantôt, comme le prince de Neuvvied, on fabrique des monnaies d'argent, en gagnant 25 % sur l'alliage (7). Les soldats en arrivent au point de ne pouvoir retirer leurs lettres à la poste oii les commis refusent les max d'or et les pistoles d'Kspagne et le comte de Lorges écrit : « J'ai vu des chefs de chambrée pieu rer, ne trouvant rien à acheter... » ("8).
Depuis les dernières années du règne de Louis XH , la situation financière n'avait jamais été aussi critique. On vivait à l'armée, tantôt de contributions levées sur le pays, tan-
(1) Belle-Isle à Clerinont, 6 mai 1758 (Correspondance générale, .^502-104).
(2) Clormont à Bollc-Isle, Wescl, 11 mai 1758 (Corro:;pontlancc sénéraie, 3502-135).
(3) Broglie à Belle-Isle, Hanau, 17 mai 1758 (Correspondance sénérale, .3502-209).
(4) L'Flectriir de Cologne à Belle-Isle, Cologne, 15 mai 1758 (Correspondance générale, 3502-177).
(5) Moras, minisire de la Marine, à Bolio-Isle, Paris. 20 mai 1758 (Correspondance générale, .3.502-24S).
(6) Journal de Lui/nefi, t. XVII. p. 116.
(7) Torcy aux magislrat.c de Cologne. 17 mai 1758 ^Correspondance sénéraie, 3502-246 1er).
(H) Le Comte de Lorees h Belle-Isle. Francfort, 22 avril 1758 (Correspondance générale. 3501-310).
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tôt d'envois intermittents tirés en lettres de change par Montmartel sur les frères Meineizlia^en, banquiers de Cologne. Le Gouvernement, au jour le jour, levait de nouveaux impôts (le plus en plus nécessaires depuis que l'armée campait sur le territoire des princes alliés. Au moment de la retraite sur le ^^eser, puis sur le llliin, la régence de Bruns^vick avait payé ().oii.66/i livres en argent, vivres, fourrages, chevaux, voitures, etc. (i). La régence de Hanau s'était vu frappeF de contributions en argent s 'élevant à i.i65.i58 livres, sous forme d'impôt réel sur les terres taillables et non taillables, sur les corps de métier, etc. (2). Certainement, avec un plan d'ensemble méthodique de remaniement des charges et d'emprunts, le contrôleur général aurait pu faire face à toutes les exigences. I/argent ne manquait pas. En janvier 1768, les états de Languedoc avaient accordé trois millions de don gratuit et se déclaraient prêts à faire souscrire un emprunt de dix millions (3). Le 10 mars, on avait créé vingt charges de payeurs des rentes sur le pied de 175.000 livres et vingt cliarges de contrôleurs à /lO.ooo livres (^). (^e même mois, on avait admis au Conseil d'Etat le principe du cautionnement sur tous les emplois : le Roi servirait un intérêt de 5 %, mais les cautionnements versaient au Trésor une somme globale de 22 millions. Un emprunt de 39 millions à 5 % remboursable en douze ans venait d'être entièrement couvert (5). En avril, on parle d'un emprunt de 80 millions sur la ville, de 80 millions en rente viagère ; on veut créer cent sous-fermiers à 100.000 livres et frapper la livre de tabac d'un droit de seize sous : u Tout le monde convient que la France n'a jamais été dans une position si critique, même pendant les années de 1708, 1709, 1710 » (6).
(1) Elal de riopeiisos (Fonds do Siièdo. .It'i-loti). Ces conlribulions avaient clé lixoes d'une manière ai'bitraire sans tenir crand compte des possibilités du pays. Dès le mois de septembre 1757, 1 intendant Lncé frappait les terres des Rois de {-•nisse et d'Angleterre d'une contribution de 1G.24U.2Î10 livres. Le 3 février 17.58. on n'en avait perçu que le quart, soit 4.Û32.9G2 livres [Mémoire sur la situation d.ii service de l'armée du Roi, 12 février 1758 (Fonds de Suède, .35-52)].
(2) Etal de dépenses, 10 février 1758 (Correspondance crénérale, .3.5000-259).
(3) Journal de Luynes, t. XVI, p. 233.
(4) Journal fie Borbier, t. VIT, p. 25.
(5) M°' de X... à Mopinot, Paris. 28 mars 1758 (.J. Lemoine, Sous Louis le liie)i-Aimé, p. 133).
(6) M"' de X... à Mopinot. Paris, 14 avril 1758 {Ibid., p. 141).
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11 faut eiivoyei- de l'argenl au plus lot. La régence d'Hanau se révolte. Le comte de Lorges eu est réduit à faire mettre les caisses publiques sous scellés, à consigner les marchandises aux portes de la ville nj ; la municipalité de Cologne ne peut plus assurer les réquisitions en vivres, en voitures, en logements (2), et les Etats de Liège ne fournissent des fourrages que sur la menace d'une exécution militaire (3). Après de multiples conférences avec le contrôleur général Boulongne, Belle-Isle parvient à faire expédier un, million pour la solde, un million pour les fourrages. 55o.ooo livres pour rapprovisionnement de Wesel (^) ; une autre somme de 600.000 livres achèvera de solder les décomptes de novembre et décembre 1707 (B) et Boulongne promet 1.200.000 livres au milieu du mois de mai ((}). Enfin le Ministre fait approuver par le Roi la décision de prolonger du i^"" mars au 3o juin le complet dont les troupes ont bénéficié pendant les mois d'hiver (7I.
La question des vivres avait soulevé beaucoup moins de difficultés grâce au zèle des munitionnaires et à la méthode allemande qui, petit à petit, entrait dans les habitudes françaises. L'impossibilité de faire suivre l'armée en hiver par de longs convois avait amené tout naturellement l'entrepreneur des vivres à créer le long des routes, de quatre en quatre jours (S) des centres de ravitaillement où l'on exploitait les ressources locales en réquisitionnant les fouis et les ouvriers nécessaires. Clermont prescrivit au duc de Broglie, pour sa route de Soe*;t à Diisseldorf, de faire préparer « à Vallemande » ses rations de pain et de fourrage U)). C'était la
(1) Le Comte de Linnes à Bclle-Isle. Hanau. 2 .ivril 17.">8 (Corrcspondancigénérale, 3474-13).
(2) Bernis à Bcllc-Isle. 21 mai 1758 (Correspondance générale, 3502-250).
(3) Belle-Islc à Clormonl, 19 mai 17.58 (Correspondance générale, 3.502-2381.
(4) Belle-Islc à Clermont. 21 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-54).
(.5) Clermont à Holie-Fsle. Wesel, Il mai 17.58 (Correspondance générale, 3502-171).
(6) Belle-Isle à Clermont. IC mai 17.58 (Correspondance générale. 3502-171).^
(7) Belle-Isle à Gayot. 14 avril 17.58 (.\rcliives supplémentaires, carton 25). P.ir complel, on entendait que le Roi donnait la solde à tous les régiments comme si les compagnies euss ml été complètes. Le bénéfice acquis sur les manquants était acquis aux mnjo.-'s pour faciliter le rétablissement des troupes.
(8) Le pain était cui' et distribué pour quatre jours.
(9) Clermont à Broglie. Lippstadt. 24 mars 1758 (Fonds de Suède, 40-83).
méthode indiquée par Belle-lsie qui. depuis la campagne de Bohême, n envisageait pas autrement le problème difficile de l'alimentation des troupes, mais encore fallait-il pour cela que la discipline fût impeccable (i) et que le service de l'Intendance fonctionnât régulièrement. De ce côté, l'armée ne pouvait pas se plaindre. L'entrepreneur des vivres. Bourgade, avait fait ses preuves au cours de la campagne de Provence en 17/16 (2) et continuail à montrer la même activité, la même initiative, en facilitant singulièrement les ojH'rations. DePeyre, le munitionnaire, chargé plus spécialement de la préparation du pain méritait les mêmes éloges. Même pendant la retraite sur le Rhin, malgré la perte immense en chevaux, les distributions n'avaient jamais été letardées d'un quart d'heure (3). Par contre, la pénurie des fourrages plaçait la cavalerie dans des conditions d'infériorité manifestes. La longueur de f 'hiver et les intempéries avaient fait consommer tous les fourrages secs. La récolte de l'année serait certainement insuffisante ; à Wesel, les adjudicataires de la fourniture avaient dû faire résilier leurs marchés au moment oi!i les opérations allaient reprendre leurs cours <!i). En avril. Clermont ne voit d'autre moven d'aboutir qu'en donnant une indemnité de remplacement de fourrages aux officiers (5) et en mettant au vert les quinze plus jeunes chevaux de chaque compagnie, ainsi que tous les chevaux d'infanterie (6\ Cet expédient n'aurait eu pour effet que d'avoir des chevaux hors d'état de
(1) (( .le n'ai jamais souffert que qui que ce soit prît ou exigeât la moindre chose et j'ai puni sévèrement ceux qui y ont contrevenu, sans en excepter qui (|uc ce soit, au moyen c'e quoi les troupes ont vécu dans l'abondance. » [Belle- Isle à Kempfer. ministre de France à Mayence. 1" a\Til 1758 (Correspondance générale, 3474-2)].
(2) Journal de Lwjnes, t. X\'I, p. 407.
(3) Cornillnn à Belle-Isle, Padcrborn, 22 mars 1758 (Correspondance générale, 3501-121) ; Clermo.it à Belle-Isle, W esel. 9 avril 1758 (Correspondance générale. .3501-217). Parmi Icufes les tentatives faites pour assurer le ravitaillement de l'armée, on peut signaler un envoi de 720 caisses de « poudre nourrissante » qu'on délaie à raison de deux onces de poudre pour un demi-setier d'eau. Six onces de poudre peuvent nourrir un homme pendant un jour. [Crémillc à Clermont, 2 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-99)]. Cf. Aussi Clermont à M"* de Pomparlour. Wesel. 9 avril 175S (Fonds de Suède. 36-1G4).
(4) Rapport de Plainchamps, Wesel, 1" juin 1758 (Correspondance générale, 3476-18).
(5) Cette indemnité se nommait rachat. Clermont à Belle-Isle, Wesel, 12 avril 1758 (Fonds de Suède, .37-23).
(6) Clermont à Belle-Isle, Wesel, 2tJ avril 1758 (Correspondance générale, 3501-342).