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faire campagne et le ministère le rejeta (i); Mortaigne demandait la création de grands magasins approvisionnés par la Meuse et par la Moselle (2).
Belle-Isle était avant tout l'ennemi des entrepreneurs et ne voyait pour la subsistance de l'armée que l'exploitation du pays soit par réquisition, soit par achat direct. Les entrepreneurs, dit-il, sont malhonnêtes : « Tous ces gens là ne songent qu'à s'enrichir aux dépens du Roi et des troupes » (3). Si l'Intendant ne pouvait se dispenser de leur concours, l'état des finances et des ressources ne permettait d'envisager que deux moyens : diminuer le prix des marchés ('<) et modifier la composition des rations. A partir du 20 avril, la ration de la cavalerie fut ramenée à 12 livres de foin. 10 livres de paille et 2/3 de boisseau d'avoine, celle de l'infanterie à 8 livres de foin, 10 livres de paille et un demi-boisseau d'avoine (5). Comme la situation ne s'améliorait pas. Belle-Isie écrivit à Gayot « de passer par dessus toutes les règles ordinaires » pour assurer la constitution de cinq grands magasins sur la rive gauche du fleuve (6), et lui-même en facilita le ravitaillement en expédiant 5o.ooo sacs d'avoine, moitié par la Meuse et moitié par la Moselle (7).
Une des grandes causes d'amoindrissement de 1 armée était son état sanitaire. Beaucoup de soldats n'avaient pas vingt ans et on pouvait les recruter à seize. D'autres étaient vieux et fatigués. Les uniformes ne garantissaient ni contre le froid ni contre la pluie, la nourriture était insuffisante, en viande notamment, mais la grande cause des maladies était dans le mode de stationnement des troupes. En été. le invouac était de règle, en hiver, les soldats s'entassaient dans les quartiers,
(1) Belle-Islc à Clermont, 6 mai nSSf Correspondnnce générale, 3502-106).
(2) Mortaigne à Bclle-Isie, Wesel, 11 avril 1758 (Fonds de Snèdo. 37-18).
(3) Belle-Isle à Zûckmantel, 1" avril 1758 (Correspondance générale, 3501-159), ou ('omie de Lorges, 1" avril 1758 (Correspondance générale, 3474-1), à Clermont, 14 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-251).
(4) Les marchés passés par Gayot fi.xaient la ration à vingt-cinrf sous. La ration était de 2/3 de boisseau d'avoino et de 18 livres de foin (ou 15 livres de foin et 5 livres de paille).
(5) Circulaire de Clermont, Wesel, 20 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-298). L'ordonnance royale du l" mai permet de réduire le foin à 9 livres pour la cavalerie, à 7 livres pour l'infanterie.
(6) BclIe-Isle à Clermont, 25 avril 1758 (Correspondnnce générale, 3501-336).
(7) Belle-Isle à Clermont, 21 avril 1758 (Fonds de Suède. 37-54).
sortaient peu. no prenaient pa< d'exercice (i). Les hôpitaux étaient donnés à l'entreprise, mais s'ils fonctionnaient très mal. il ne faut pas oul)lier qu'ils étaient d organisation récente : « La nation française, écrivait Duverney, est peutêtre la seule qui soit dans l'usage d'avoir des hôpitaux aux armées. Les autres nations, rebutées par les difficultés qui s'y trouvent, s'en passent aux dépens de l'espèce humaine » (2). En temps de paix, on leur consacrait un million ^3), mais en temps de guerre on les constituait de toutes pièces et à la hâte. I/entrepreneur recrutait son personnel comme il pouvait. Les officiers de santé, mal rétrilmés, provenaient surtout des étudiants sans emploi à la fin de leurs études et les infirmiers n'avaient pas de connaissances spéciales. L'adjudicataire spéculait sur la nourriture des malades et sur les médicaments : un contrôleur représentait, il est vrai, le Roi dans chacun des hôpitaux mais l'auteur anonyme d un mémoire sur la question ])rétend ijuil était souvent facile de le corrompre i\). Les formalités dinscriplion à l'entrée des malades étaient interminables et les évacuations continuelles des trente-trois hôpitaux de l'armée du Rhin n'amélioraient guère la condition des malades. Les plus grièvement atteints restaient dans les villes au pouvoir de l'ennemi (o). Les chirurgien'^, craignant les contagions, allaient jusqu'à déserter : <( Les hôpitaux sont dans un état pitoyable, écrivait Clermont, que le cœur le plus dur en serait sensiblement touché. Il y règne une saleté et une puanteur qui seules feraient périr l'homme le plus sain : aussi presque tous les médecins, chirurgiens et infirmiers tombent malades et il en meurt beaucoup » (Q). Les officiers pointant se dévouaient; Clermont signale le sieur Léautier. capitaine au régiment de
(1) Inslruclion imprimée du sieur Poissonnier, premier médecin de l'armée, sur l'hygiène dos quailiers d'hiver, 18 octobre 1757 (Fonds de Suède, 33-78).
(2) Lettre lue par Duverney à Belle-Isle. Bernis (Fonds de Suède, .37-116), et Crémille, le 13 mai 17.58.
(3) Journal de Luyies, t. XVI, p. 3"28.
(4) Mémoire sur ies hôpitaux, 19 lévrier 1758 (Correspondance eénérale, 35000-260).
(5) Mémoire sur la situation du service de santé à l'armée du Roi, 12 février 17.58 (Fonds de Suède, 3.5-,52) ; Mémoire de Gayol ;i Clermont. 16 février 1758 ^Correspondance générale, 3500-228).
(6) Clermont à Pauhny, Hanovre, 16 février 1758 (Fonds de Suède, 35-75).
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Xavaiie qui a pris la direction de plusieurs hôpitaux « où ses soins, son humanité, son attention, sa vigilance, sa probité ont sauvé des milliers d'hommes » (i), mais que pouvaient ces dévouements isolés en présence de compagnies adjudicataires dont on pouvait dire à bon droit qu'elles fondaient « une fortune immense sur la misère, l'anéantissement et la mort des sujets du Roi ! » (2).
Belle-Isle prit conseil de Sénac, premier médecin de la Cour et de Boyer, \lo\en de la Faculté de médecine de Paris. Après cette conférence, il fut décidé que le sieur Richard, médecin à l'hôpital de Sarrelouis prendrait la direction du service médical de l'armée du Rhin et que la compagnie des hôpitaux aurait son marché résilié d'office (3). Le Ministère ne voulut écouter aucune espèce de justification et chargea Crémille et Duverney de préparer une adjudication nouvelle (A). Il était grand temps de réagir. Le 29 avril, Clermont, visitant l'hôpital de Wesel, dans l'après-midi, ne trouva pas un seul médecin. Les chirurgiens de garde étaient absents. Des malades prétendaient n'avoir pas changé de linge depuis un mois : « J'allai à la cuisine goûter le bouillon, écrivait Clermont, ce n'était que de l'eau, du sel avec de la graisse. Je grondai le contrôleur qui se trouve là et je l'envoyai en prison » (5). L'hôpital ambulant était mieux tenu (6), grâce au zèle de son contrôleur, mais il était indispensable d'imposer à tous les formation'j sanitaires unp direction plus éclairée, une surveillance plus étroite.
L'Ordonnance royale du 3o avril 1758 apporta des améliorations notables. Le contrôleur, l'aumônier, le médecin, les chirurgiens-majors et aides-majors furent désormais nommés et payés par le Roi. L'entrepreneur- assurait la nourriture, les médicaments, le blanchissage, l'entretien des salles de bain et de la chapelle. Comme personnel, il n'avait plus à
(1) Clermont à Bcll-^-LsIo; Hnmcln, 11 mars 1758 (Fonds d.^ Suède, .W-r.l).
(2) Clermont a Bellc-IsIe, Wesel, 30 mars 1758 (Correspondance jîéncralp, 3i73-235).
(3) Belle-Isle à Clermont, 1 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-176).
(4) Belle-Isle à ClermonI, li avril 1758 (Correspondance générale, 3501-251).
(5) Clermont à Belle-I.cle, Wc-el, 3Û avril 17."j8 ([•oihI.-; de .Suède, 37-80).
(6) Clermont à B<lle-I.sli-, Wesel, i m.ii 1758 (Correspondance générale, 3502-88).
recruter que les infirmiers, les (f garçons chirurgiens et apothicaires )), le portier ; la nourriture fut augmentée. Mais le grand fait à retenir est l'introduction du personnel médical régulier, qui jusqu'alors ne figurait que dans les régiments (i).
La visite que le comte de Clermont avait faite à l'hôpital de Wesel déchaîna tout un orage. L'intendant de l'armée. Gayot, avoua qu'il n'était pas au courant* de la question. Le Général en chef n'attendit pas un jour pour se plaindre à Versailles : « M. Gayot est je crois le plus honnête homme du monde, il a de l'esprit, mais un flegme et un froid sur tou.s les événements qui me fait houillir le sang » (2). L'intendant ne fut pas plus heureux lorsque le comte de Clermont lui demanda les états de situation des magasins ; il répondit qu'il ne savait pas s'ils existaient (3). D'ailleurs, à la suite du premier accès de colère de son général il avait demandé sa mise à la retraite (4), et Clermont l'en a^ait approuvé (5). C'est alors que la marquise de Pompadour, connaissant la prédilection marquée de Paris-Duverney pour Gayot conseilla vivement à Clermont de se débarrasser des soucis administratifs en demandant à Duverney de venir diriger l'intendance à l'armée du Rhin. Elle donua la vraie raison de ce conseil à la fm de sa lettre : « Certainement, Montmartel ne laisserait pas manquer d'argent à son frère et par conséquent nous serions en sécurité » (6). Clermont accepte l'idée, bien qu'à son avis, les qualités du grand munitionnaire soient moins grandes qu'il y a vingt ans : a Je suis sûr que sa santé est
(1) Cahier des clurgos accepté par le S' Viany [Ordonnance du 30 avril 17.5S (Ordonnances Saiilficon, vol. iS).
La ralion des malades fut d'une livre de viande, dont 2/3 de bœuf et 1/3 de mouton ou v(;au ; 20 once? de pain blanc ou 24 onces « entre bis et blanc », au choix du médecin. Le vin é(;iil seul admis comme boisson.
Les fournitures de couchage se composaient de 1 paillasse, 1 sac à paille, 2 draps, 1 couverture de laine blanche. Les draps doivent être changés tous les quinze jours et plus souvent c s'il le faut ». Chaque malade doit avoir 1 bonnet, -i coiffes de bonm-l. i chemises et « une robe de chambre pour dix ».
(2) Clermont à Belie-Isle, 14 avril 1758. loc. cl.
(3) Clermont à Belle-Islc, VVescl, 2 mai 1758 (Correspondance générale, 3502-68).
(4) Gayot à Belle-Isle. Wesel, 28 avril 17.58 (Correspondance générale, 3501-347).
(5) (;iermont à M" de Pomi)adour, Wesel, 1" mai 1758 (Fonds de Suède. 37-62).
(6) M°" de Pompadour à Clermont, 1" mai 1758 (Fonds de Suède. 37-86).
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détestable, qu'il est mangé de vapeurs et qu'il voit bien en noir )) i). Il écrit à Duverne\ qu'un cbangement d'air ne pourra que lui être favorable : a Je vous choierai bien, je serai votre gouverneur et ne souffrirai pas que votre rôle vous engagera vous surcharger de travail (2). Belle-Isle écrit qu'il ne voit pas d'autre solution. On ne peut songer à sacrifier Gavot aux rancunes du général en chef sans s'aliéner les deux frères Paris ; or « le besoin que l'on en a et que l'on .i laissé pousser trop loin met, pour ainsi dire, le Roi et par conséquent son ministère, dans rimpossii)ilité de pouvoir en user autrement. C'est un grand mal, mais il existe... » Si Duverney consent à partir pour Wesel « son frère mettra jusqu'au dernier écu pour que rien ne vous manque et c'est, vous le savez, Monseigneur, cet article de l'argent qui me fait toujours trembler ». Le remplacement de Gayot par Bernage pourrait, au yeux de Paris- Duverney, passer pour un coup monté par Mortaigne et il faut « que Mortaigne n'entre pour rien, ni de près ni de loin dans tout ce qui va avoir rapport à l'affaire de Monsieur Gayot » (3). Clermont comprend la chose et cela d'autant mieux qu'il ne cesse de recommander à Duverney le sieur Pelletier pour une charge de fermier général. Son ressentiment pour Gayot tombe et se rejette sur Mortaigne. Que Duverney vienne à l'armée et tout ira mieux. C'est un brave homme qui se laissera probablement cf embabouiner » par Mortaigne. mais « s'il n'a de confiance qu'en moi et s'il ne s'ouvre qu'à moi, nous ferons ensemble d'excellente besogne >>. Mortaigne est furieux de l'arrivée prochaine de Duverney ; il n'en faut pas davantage pour que Clermont, soit content <'^\ Mais à la réflexion, il n'est pas plus tranquille du côté de la plume, comme dit Duverney, que du côté militaire : « L'un est despotique 'T)), l'autre est dangereux par son ambition (6). Je ne puis m 'expliquer davantage, mais vous avez plus de pénétration qu'il ne vous en faut pour entendre ce chiffie » (7).
(1) Clermont à Beile-Isle, Wesel. 6 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-97).
(2) Clormonl h Dir/ornov, Wesel, 7 mai 1758 (Fonds de Suède. .37-115'). (.3) Rolle-Isle tt Clcmiorit, 7 mni 17.'.8 (Fonds de Suède. 37-81).
(4) Clermont ;i l'clhlier, We.?cl. 10 nuii 1758 (Fonds de Si:èd«<. .i7-117).
(5) Duverney.
(61 Mortaierie. , „ ,„,^
(7) Clermont à BerniS, Wesel, 21 mai 17.58 (Fonds de Suède, 3<-Iol).
Au milieu de tout cet embarras, Duverney triomphait. Mais tandis que ses préparatifs laissaient croire à son prochain voyage (i), il déclaiait brusquement que son grand âge l'empêchait de rejoindre l'armée. Tout en défendant Gayol sur un Ion qui n'admettait pas de réplique, il conseillait à Clermont de séparer nettement la « plume » de « l'épée », et de se reposer uniquement sur son intendant de tous les détails de l'administration militaire (2). Dès lors, il ne fut plus question de remplacer Gayot.
Pendant que l 'état-major dépensait toute son activité en vaines intrigues, l'ennemi se préparait à reprendre la lutte. Les Cours de liOndres et de Berlin avaient signé, le 11 avril une convention qui confirmait le traité de 1766 et donnait au roi de Prusse un secours de quatre millions d'écus d'Allemagne (3). Par des articles secrets, l'Angleterre s'engageait à payer annuellement à la Cour de Berlin im million de livres sterling jusqu'à la fin de la guerre ; elle prenait à sa solde les deux armées hessoise et hanovrienne pour un effectif total de 70.000 hommes. Tandis que la flotte anglaise bloquerait les ports de France, le Roi de Prusse laisserait 20.000 hommes de ses troupes à l'armée du Rhin (^i). Déjà tous les rapports mentionnaient une effervescence des populations qu'on pouvait interprêter comme un signe avant-coureur d'une offensive prochaine. Les paysans de Hesse à qui, de bonne foi, l'on a confié 2.000 sacs de farine, les jettent près de Giessen et s'enfuient avec leurs attelages (5). Les « Calvinistes » du pays de Berg et de Solingen sont travaillés par les émissaires du roi de Prusse ((]). Dans les environs de îlanau, les paysans pillent les chariots de l'armée dès iju'ils s'égarent (7^ Tout
(1) « Quoi qu'il iic pyrle pus précisément do son départ ù V. A. S., il va p<.iirtant tour prépnior dans son domestiquo pour faire partir ce qui lui est iiocessaire. » illello-Fsle ■" Clermont, 1(3 mai 1758 CFonds de Suède, 37-144 1er)].
(2) Celle lellre aurnit élé lue à Relle-Isle, T.ernis et Crémille [Duverney a Clermont, 10 mai 17r.8 (Fonds de Suède, .37-116)].
(.3) \~j à 10 millions de livres.
(4) Prieur, Taîileau de la Ciuerrc (Manuscrits des Affaires élrancèrcs, vol. 568, p^ge 121).
(.5) Rapport de Fiscliei-. Francfort, 31 mars 17.58 (Fonds de Suède, 40-145).
(6) Rapport de Boausobre. Keiserswerlh, 30 avril 1758 (Correspondance générale, 3474-223).
(71 Broîflie à Clermont, Dusseldorf, 4 avril 1758 (Correspondance générale, 3i8i-29).