CHAPITRE VI
Le Commandement du Comte de Clermont == Krefeld
Passage du Rhin par l?s Confédérés. — Affaire de Rheinberg. — La mésintel* ligence des généraux français. — Décisions du Gouvernement et du Ministre de la Guerre. — La Journée de Krefeld. — La Charge des Carabiniers et \a Mort du Comte de Gisors. — Capitulation de Ducseldorf. — Intervention de Belle-isle. — Le Triumvirat. — Disgrâce de Clermont. — La Situation des Armées en Allemagne.
Fidèle à sa ni'étliode qui. sur les bords du Weser avait amené des résultats aussi rapides, Ferdinand de Brunswick fit multiplier les démonstrations contre tous les rassemblements de l'armée française. Dans la nuit du 29 au 3o mai, 000 chasseurs et hussards passèrent la Ruhr vis-à-vis de Hombourg et, bousculant io5 hommes du rés'inient de Cambrésis, s'emparèrent de quatre pièces de canon avant que le chevalier du MuY fut en mesure de repousser cette ai^ression inattendue (i). Le 3o mai, le général Wangenheim paraissait devant Kaiserswerth et poussait une pointe jusque sous les murs de Diisseldorf (a). Beaiisobre évacua KaisersAverth et se retira sur la rive gauche du Rhin (3). Mais bientôt une nouvelle d'une importance beaucoup plus considérable arrivait au Quartier Général : le gros de l'armée hanovrienne passait le Rhin près d'Emmerich.
(1) De Muy i^ riprmnnt. 30 mai 17.58 rrorroppondanci^ Srncrnlo, 3475-29.1) ; Clermont ;i Hollc-Isle. \\ escl. 31 mai (Fond;; ilr Suède. .17-188').
(2) Borspick n Bcllo-Islf. Diii.soldorf. 31 mai (Corioitpondancc gcii«;ralc, 347r)-.3r2).
(3) HcaiLsobio .i Hdh.I.ali-. I.nii?. 31 m.ii 17.">8 (CoiTc?)>ondaiiCP générale, 3475-390) ; 1" juin ilhid.. 317G-19). — I,.llio diiii officior lianovrion, infcrcppléc par Torcv. I" juin (Ihid .3i7G-2.3).
Les avertih^sements n'avaient pas manqué (i), mais ni Randan, ni Villemiir à .Moiland et à Clève n'avaient ajouté foi aux rapports des officiers et des espions. Villemur se contenta d'aller se promener au bord du fleuve sans inquiéter les ennemis. «. Je ne sais quelle a été leur occupation cette nuit, écrit Randan, mais elle a été fort bruyante et ressemblante à celle de gens qui remuent de la terre et frappent sur des planches » (2). Clermont reste à ^^esel ; le 3 juin. 10.000 Hanovriens sont sur la rive gauche et ANillemur se retire sur Alpen, sans attaquer (3). Le général en chef se décide alors à transporter le quartier général de Wesel à Rheinberg où il donne rendez-vous à toutes ses forces (^).
Afin de masquer son mouvement — précaution bien superflue — Ferdinand de Brunswick avait franchi le Rhin en aval d'Emmerich. en territoire hollandais. Il s'excusa plus tard de la violation de la frontière auprès de la régente des Pay-Bas en prétextant une erreur de ses guides, et la princesse accepta l'explication avec d'autant plus d'empressement qu'elle était fille de Georges II, roi d'Angleterre (5). Le 3i mai le pont était prêt, et le passage terminé trois jours plus tard ; le 3 juin, Ferdinand de Brunswick entrait à Clève, sans avoir eu l'occasion de tirer un coup de fusil. La répartition des divisions françaises dans des secteurs nettement séparés les uns des autres, le commandement de l'aile gauche lemis aux mains des deux généraux les plus incapables (6),
(1) Voir notamment les rapports du capitaine des Mazis. du régiment d'Eu (l-onds de Suède. 40-260). d'un espion envoyé en oHUande. 31 mai (ll^id., 40-$6'i). et du Chevalier de Montaigu, Clève, 31 mai (Ihid., 40-267).
(2) Randan à Clermont, Moiland, 1" juin IITjH (Fonds de Suède. 41-3 et 4).
(3) Villemur à Clermont. Kalcar. 3 juin 17.'")8 (Fonds de Suède, 41-24, 25, 26. 27 et 32).
(4) Clermont à Belle-lsle. Ulieinbers, G juin 17r(8 (Correspondance générale, 3476-75).
(5) Ferdinand de Brunswick à la Princesse .\nna, veuve du Prince d'Orange, Yden, 8 juin 1758 (Fonds de Suède, 38-22). Pour les opérations de l'armée hanovrienne. Cf Der Siebeniûlirige Kvierj, ouvrage du Grand Etat-Major allemand, I. VII, p. 1.55 sqq. — Geschiehle dèr Felnzûqe des Ilerzogs Ferdinand, d'après le manuscrit de F. 0. c)<^ W'estphalen, t. I. p. .5.57 sqq. — Schafer, Vie du Duc Ferdinand de Brunsuick, t. I, p. 107.
(G) Clermont portait sui- ses deux subordonnés les appréciations suivantes : « Je ne puis dire du mal de M. de Villemur ni convenir qu'il se soit comporté f'voc timidité et irrésolution... Je ne vois pas non plus dans les troupes un manque de confiance ;n lui ; peut-être les circonstances pourront-elles obliser que je le laisse dans les derrières... » Quant à Randan. « c'est un homme plein de
et la conduite personnelle de Clermont avaient grandement facilité l'cMitreprise audacieuse de l'ennemi.
L'indignation fut grande à Paris comme à Versailles et la tàclie embarrassante de Choiseul, notre amliassadeur à ^ienne, devenait de plus en plus difficile. Paris-Duverne\ . du fond de sa retraite ne ménagea pas ses sarcasmes (i) et Mme de Pompadour donna libre cours à sa colère : a Quelle humiliation, Monseigneur ! laisser débarquer O.ooo hommes et établir un pont sur le Rhin, je ne peux vous peindre l'excès de ma douleur, elle est proportionnée à .l'avilissement où nous sommes ; je ne me refuserai pas la triste consolation de vous rappeler ce que vous pensiez de M. de Villemur avant votre départ. Eh ! mon Dieu ! pourquoi ne l'avez-vous pas renvoyé sur les derrières, comme c'était \otre projet ; je suis désespérée... )) (2).
Belle-fslc ne cacha pas sa stupeur. Il n'admettait pas que les Hanovriens aient pu violer la neutralité hollandaise, jeter un pont sur le Rhin, entrer dans Clève sans que l'armée française eût cherché la bataille. Randan et Villemur étaient certes bien coupables ('^'). mais le Roi n'avait pas compris l'attitude passive de Clermont : a 11 faut nécessairement en conclure ou que la disposition des quartiers était bien mal faite ou que celui qui commandait dans cette partie est inexcusable ». Aux yeux du Maréchal, le passage du Rhin n'était qu'une pointe hardie poussée par l'armée hanovrienne. L'essentiel était de ne pas tomber dans le piège et de rester le long du Rhin sans se laisser attirer vers la Meuse. Comment pouvait-on avoir l'idée d'abandoimer (Pologne et Diisseldorf.^ ne faudrait-il pas fractionner l'armée, laisser au moins 20.000
bonnes intentions, mais je suis forcé de convenir qu'il e;?t exlrêmemcnt borné et que cependant il a «les prétentions qui gênent et inipalienlent. » [Clermont à Belle-lsle, \N esel, 17 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-144)]. — Le Duc de Randan était le fils aîné du Duc de Lorges, mort en 17r)8, et le frèie du Comte de Lorges, lieutenant-général au Corps de Soubise.
(1) Paris-Duvcinev à de \auU, Vrv\<. o juin (Correspondance cénérale. 347G-35).
(2) M"' de Pompadojr à Clermont, 5 juin (l'onds de Suède, 37-187).
(3) Clermont se contenta de relever le Marquis de Villenujr de son commandement ; quant au Duc de Randan, il n'osa lui retirer sa division [Clermont à Belle-lsle. Mors. 13 juin (Fonds de Suède, 3835)1. Villemur fut rappelé en Franco et Randan revint à Besançon pour prendre le gouvernement de la Franche-Comté.
lioinmc^ pour contenir la Hesse et garder la voie ilmiale du Rhin par laquelle arrivaient la plupart des convois ! Craignait-on un débarquement de troupes anglaises sur les côtes des Pays-Bas ? La Cour de Londres était incapable d 'un pareil effort puisque sa flotte principale se concentrait, à l'heure actuelle, devant le port de Saint-Malo. Il n'y avait qu'un parti à prendre et tout l'indiquait, aussi bien la position aventurée de Ferdinand de Bruns\vick que le manque de fourrages et l'humiliation d'un premier échec : c'était de rassembler l'armée et de livrer la bataille : « J'ajoute encore, écrivait I3elle-Jsle à Mortaigne, attaché comme je le suis à M, le comte de Clermont. qu'il est nécessaire pour sa gloire et sa réputation d'avoir quelque action d'éclat ». Poui' mettie le général en état de reprendre l'offensive, il dirigeait sm- l'armée par le Rhin et la Moselle loo.ooo sacs d'avoine, loo milliers de poudre, too milliers de plomb et tout un })arc d'artillerie (i). Deux membres de la famille royale, le prince de Condé et le comte de la Marche étaient en route (2).
Ayant atteint son premier objectif, la rive gauche du Rhin, le duc Ferdinand décida de porter son armée de Clève sur la Niers aux environs de Goch et de pousser de forts détachements tout le long de la Meuse, de Gennep à Ruremonde afin d'amorcer la manœuvre qu'il avait conçue. Elle était simple et rationnelle ; tout en fixant l'ennemi de front, le gros de ses forces devait chercher constamment à tourrer l'aile gauche française de manière à séparer l'adversaire des frontières du royaume en le rejetant sur le Rhin. Ce plan ne variera pas; on le retrouvera dans les marches d'approche et sur le terrain même de la bataille. Clermont se laissera prendre au piège ; il croira toujours que l'armée lianovrienne
(1) Bellc-Isle ;i Llorniont, 7 juin 1758 (Correspondîtiice eénéralc. 3476-100). — 10 ^uin (Ibid., 3-170-147). lielle-Islc à Morlaignc, 7 juin (Ibid., 3476-99). — 10 juin ilbid., 3476-144). — Billet non signé on date du 9 juin (Fonds de Suède. 41-76). — Morlaignc à Bcllc-Isle. Hlu inlierg, 11 juin (Correspondance générale, 3476-158).
(2) Durand d Aubigny à Bellc-Isle, Licce. 4 juin (Correspondance fféncralc, 3470-48J.
cherche à passer la Meuse pour porter la guerre dans les Pays-Bas.
Son entourage partageait d'ailleurs cette opinion (i) et, le 7 juin, l'armée reçut l'ordre de partir le lendemain pour se rapprocher de la Meuse, mais les troupes étaient à peine' en marche qu'on leur prescrivait de rebrousser chemin. Pendant quatre jours les troupes restèrent sur le qui- vive et les avant-postes des deux partis livrèrent une série d'escarmouches sans importance (2). A Rheinberg, l'armée française occupait une position très forte. Campée su- trois lignes, sa droite s'appuyait à des marais à peu près impraticables ; la gauche était protégée par une batterie de seize pièces ; une batterie de même composition, placée sur une dune, au centre de la première ligne pouvait en balayer tous les abords (3). Mais cette attitude purement défensive ne pouvait amener une solution heureuse et garantir les places de Wesel. de Diisseldorf et de IViiremonde auxquelles Belle-Isle, à juste titre, attachait tant d'importance (A); une offensive décidée contre une armée aventurée sur la rive gauche, sans ligne de communication bien sûre, armée qui s'affaiblissait tous les jours par la désertion (5) eût été singulièrement plus efficace.
Hanté ,par la perspective d'une invasion des Flandres, Glermont avait adressé, le 6 juin, au Ministère, un appel désespéré : « Je crois qu'il ne faut pas hésiter d'envoyer tout ce qui nous reste de troupes avec la maison du Roi, dans ce pays » (6). Mais lorsque ses grenadiers enlèvent le village d'Alpen, il redevient optimiste. Il ne restera sur la défensive à Rheinberg que pour mieux tromper l'ennemi, son projet
(1) Mortaigne el Plair.cliainps a Belle-Islc, Rlicinbcrg, (1 juin (,( onospondanco générale, 3476-76 et 78).
•(2) Journal de lAr-néc, du 5 au 17 juin (Correspondance générale, 3477-17). Cf. Aussi dans la coircsiiondancc do Clcrmont, de Monleynard, de Cornillon, de Uandan et de Plaincliani))»; les pièces suivantes : Correspondance générale, vol. 3476, p. 46, 56. 58, 74, 94, 124. Vol. 3503-50, Fonds de Suède, vol. 41, p. 52, 03. 64, 70, 71, 73.
(3) Plainchamps à Belle-Isle, Rheinberg, 10 juin (Correspondance générale, 3476-142J.
(4) Belle-Isle à Clermont. 11 juin (Fonds de Suède, 38-37).
(5) Rapports de déserteurs. 9. 10, 11 juin (Fonds de Suède, 41, passim). (0) Clcrmont à Belle-Islc, Rheinberg, 6 juin (Fonds de Suède, 38-14).
"232 l.E MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
étant « de faire une opération à laquelle M. le prince Ferdinand ne s'attend pas et qui le surprendra beaucoup : c'est d'aller passer le Rhin à ^^ esel ti). Cette lettre inattendue causa la plus grande joie à la Cour. Belle-Isle n'avait jamais vu chez le général une audace aussi grande, mais, le lendemain même, Clermont renonçait à ce plan en prétextant qu il ne pourrait abandonner Cologne (2). C'est qu'il avait, sur les opérations des idées assez simplistes. Il pensait faire passer l'armée entière sur la rive droite ; Belle-ïsle comprenait qu'il s'agissait, en l'espèce, dune diversion opérée par un corps dé 12 à 1 5.000 hommes tandis que le gros des troupes resterait sur la rive gauche pour fixer l'ennemi (3^. Dans ces conditions seules, l'opération eût été réalisable, mais le transport de toute l'armée sur la rive droite du Rliin aurait livré à l'armée hanovrienne l'accès de la Flandre et de la Lorraine avec toutes les lignes de communication de nos troupes.
Le 12 juin, l'attaque de Ferdinand de Brunswick échoua, fort heureusement ; tout son plan reposait sur une marche d'approche exécutée de nuit par des fractions séparées, sur un terrain couvert et mal reconnu. La colonne d'extrême droite s'égara dans ce mouvement à grande envergure et le duc remit l'affaire au lendemain (^). Clermont ne l'attendit pas et se replia sur Mors ; il ne crut pas l'armée en sûreté ; le i5, il la fit rétrograder sur Neuss. Cette retraite, poursuivie jusque sous les murs de Diisseldorf et qualifiée par \oyer de « mouvement infâme » fB), abandonnait à leurs propres forces les places de Wesel, de Gueldres et Riiremonde. Si Wesel avec sa nombreuse artillerie se trouAait à l'abri d'ime attaque brusquée, par contre les magasins de Riiremonde et la communication avec la Meuse allaient tomber aux mains de l'ennemi.
Cet excès de timidité finissait par abattre le moral des
(1) Clermont à Belle-Islc, Rhcinberg, 9 juin (Fonds de Suède, 38-40). (2; Clermont à Bcl'.(-Isle, Rhcinberg, 10 juin fCorrespondance générale, 3476-139).
(3) Belle-Isie à Clermont, 13 juin (Fonds de Suède, .38-41).
(4) Der Siebenialirige Krieo, l- VII, p. 161. — Westphalcn. Geschichte «ies Herzogs Ferdinand, t. I, p. ^>7.^.
(5) Journal de Voy.^r, 15 juin 1758 (Fond^; de Suède, vol. 42).
troupes et l'animosité du corps d'officiers à l'égard de Clerinont et de Mortaigne augmentait de jour en jour. Belle-Isle ne cessait de les stimuler tous deux par des conseils et par des ordres. A Clermont il représentait les obstacles que faisait surgir sa temporisation maladi^e : a V. A. S. connaît les Français ; ils oublient tous leurs maux quand ils voient qu'on les mène pour combattre l'ennemi, mais ils retombent de même » (i). A Mortaigne il confiait ses appréhensions. On avait négligé de profiter du petit succès d'Alpen alors qu'il eut été possible de reprendre l'offensive en utilisant « la bonne volonté des troupes que toutes les lettres de l'armée mandent être très grande ». Maintenant, il fallait combattre à tout prix pour relever la confiance du soldat et le prestige de la France (2). Une fois de plus, les rivalités de personnes transformaient le quartier général en camp d'Agramant. Dans le courant du mois de juin, Alortaigne à force de souplesse et de patience était enfin rentré dans les bonnes grâces de Clermont ; malheureusement son grand souci n'était plus que de ruiner le crédit de Monteynard, si l'on en croit une lettre du comte de Gisors : « M. de Mortaigne, avec la vivacité que vous lui connaissez, conseille le prince et lui dénonce les fautes de l'état-major. M. de Monteynard ordinairement se borne à répondre que Son Altesse est la maîtresse, qu'il est fait pour exécuter, représente les difficultés, M. 4^ Mortaigne soutient son avis avec chaleur, l'autre ne dit plus mot et rien ne se décide. Le Prince, peiné de ces contradictions, a depuis quelques jours recours à M. de C'ontades pour être le conciliateur ; celui-ci qui persiste à éviter le rôle de conseiller, vient quand il est mandé, donne l'avis qu'on lui demande et le motive, exécute ce dont on le charge, puis retourne chez lui. Les autres officiers généraux éloignés du Conseil, ne s'occupent que de critiquer tout ce qui se fait et comme il y a matière, ils n'ont pas eu de peine à inspirer à toute l'armée autant de mépris pour le général (|ue de haine contre M. de Mortaigne ». Au milieu de ces intrigues, « M. le
(1) Bellc-Islfi à Clcrmonl, 13 juin 1758 (Corresponclniice générale, 3i7f)-182).
(2) Belle-isle à CJormont, 13 juin 1758 (Correspondance générale, 3470-185).
comte de Clermont, dépourvu de toute connaissance du pays, incapable de former aucun projet par lui-même ne veut être constamment irouverné par personne et cependant se rend toujours à l'avis du dernier » ; toute l'armée imputait dès lors à Mortaigne les grosses fautes commises, le dispositif en cordon le long du Rhin pendant le mois de mai, la faiblesse de l'aile gauche, la plus menacée, le mouvement rétrograde poursuivi de Rheinberg sur Mors et de Mors sur Neuss (i).
Clermont sentait bien qu'il était en train de se couvrir de ridicule : « Vous m'appelez dans votre dernière lettre votre héros, écrivait-il à Mme de Pompadour. Je juge que sur celle que j'ai écrite depuis à M. le maréchal de Belle-Isle, vous trouverez que votre héros est lent dans ses opérations. Une armée ne se mène pas comme on promène son doigt sur une carte » (2). Et, sous le coup peut-être de cette épître galante, il donna l'ordre à toute l'armée de se reporter en avant dans la direction de Krefeld, où Saint-Germain était aux prises avec les têtes de colonne hanovriennes (3). Le 18 juin, l'armée campait autour d'Osterath f4\ Le 19, elle s'appuyait au Landwehr, dernier vestige d'une fortification ancienne qui présentait un double fossé sans eau et un double rempart dont \n crête plantée d'arbres formait un excellent couvert à l'abri des vues et dos coups C-i). Le Landwehr séparait le corps i\c Saint-Germain du reste de l'armée (6).
Cependant la Cour de Versailles vivait dans l'inquiétude et Belle-Tsle en parle dans toutes ses lettres à Clermont : « Le
(11 Gisors à Bcllc-Isle, Horwerth, 18 juin ITôS irorrespondancc génoralo. 3477-37).
(2) Clermont ii M" de Pompadour. Neuss. IG juin 1758 (Fonds do Suède, 38-63'>.
(3) Rapports de Sainl-Gcrmain à Clermont, Crevell. 15 et 16 juin 1158 (Fonds de Suède, 41-103 à 106) : Clermont à Saint-Germain, Neuss, 16 juin 1758 (Fonds de Suède, 41-107).
Cl) Rapport du 18 juin 17.58. Osterath (Correspondance générale, 3477-3"?).
(ït) Le Landwolir .lUail du Hiiin à la Nierse mais n'offrait un gros obstacle que sur une longueur de 7 kilomètres.
(6) Monlevnard à Bellc-Isle, Fischeln, 19 juin 1758 (Correspondance générale. 3477-43)."
LE COMMANOrMI-NT DL COMIL DE CLEKMO.NT 235
Roi a été extrêmement peiné de voir que nous aviez encore rétrogradé en passant le canal ». Si le duc Ferdinand s'empare de Rlieinberg. l'armée se voit coupée de la forteresse de Wesel. La situation n'est pas désespérée. Le comté de Mors, les pa\s de Cologne et de Juliers offjent de fî-randes ressources, les approvisionnements peuvent encore utiliser le cours du Rhin. En établissant follement le gros de l'armée près du lleuve, en employant la cavalerie sur la gauche pour communicpier avec Riiremonde, Clermont peut envisager le combat décisif qu'on ne saurait différer davantage Le Ministre va même plus loin : « Je suis chargé de vous dire qu'il faut à quelque prix que ce soit tenir ferme et conserver à la hauteur où vous êtes et le Rhin et la Meuse... Il vaudrait mieux que votre armée fut repoussée dans un combat avec désavantage que de reculer encore et ne point combattre (i j ». Chacun des courriers de Clermont était attendu par le Maréchal avec la plus grande anxiété. Le 19 juin au matin, Belle-Isle porta au Roi les lettres arrivées dans la nuit ; Louis XV était en carrosse dans la cour du palais et parlait à Saint-Hubert, Le Ministre fit arrêter le cortège : « Cela dura un demi-quart d 'heure et fit un spectacle, car il n'est pas ordinaire de voir un secrétaire d'Etat, ni qui que ce soit, faire arrêter les carrosses du Roi et c'est peut-être la première fois que cela est arrivé, au moins depuis longtemps (2) ». Le cardinal de Bernis va jusqu'à dire : « Il n'y a qu'une bataille perdue qui puisse nous débarrasser parce que, dès que la guerre s'approchera de nous, on ne peut plus défendre les autres quand on est dans le cas de se défendre soimême » (3).
Deux moyens s'offraient de remédier à la situation, sinon de la sauver : c'était d'employer le corps de Soubise, dont le départ pour la Bohême était retardé de jour en jour ; c'était aussi de remplacer le comte de Clermont dont l'incapacité ne faisait plus de doute. Mais ces deux décisions étaient fort délicates, car il fallait trancher dans le vif des questions de per-
(1) Bf»lle-Islt> ;• Clormont. 16 juin 1758 frorroppnnflanre cfTKT.'il»' 3477-.^'».
(2) Journal <le Liiiinef;, t. \VI. i). -470.
(3) Mémoires du Cardinal de Bernis, 22 juin, I. II. p. 2'i.'i.
sonnes, questions les plus redoutables avec le désintéressement de Louis X\ et l'anarchie qui régnait à la Cour.
Le corps de Soubise, composé en principe de 2^.000 hommes, devait être mis à la disposition de l'Impératiice, en vertu des deux traités de 1756 et 1767 ; il devait opérer en Bohême en tant qu'armée auxiliaire (i). Cet article n'avait été signé qu'à contre-cœur par le Gouvernement français et sur les instances personnelles de Marie-Thérèse ; le seul avantage que la Cour de Versailles lui reconnaissait était de pouvoir donner un commandement indépendant à SouJjise, favori du loi et de Mme de Pompadour. Le A juin 1708, l'exécution de cette clause était décidée (2), mais, trois jours après, Belle- Isle faisait rédiger une note pour démontrer que ce corps arriverait bien tard en Bohême et qu "il agirait beaucoup plus utilement en occupant la Hesse (3). Choiseul conduisit les négociations avec l'Impératrice en vue d'obtenir son consentement. Bernis chargeait l'Ambassadeur de montrer à l'Impératrice que la plupart de nos troupes restées dans le royaume étant immobilisées sur les côtes de l'Océan, l'envoi du corps de Soubise en Bohême découvrirait 1' \lsace : « Soyons des alliés
défensifs si l'on veut nos troupes, on n'aura pas notre
argent, parce que nous sommes dans l'impossibilité de faire cette double dépense... » Louis XV écrivit dans ce sens une lettre personnelle à l'Impératrice qui se rendit à tant de bonnes raisons (!\).
Ces négociations furent-elles gardées secrète?.^ Quoi qu'il en soit. Clermont regrettait que le corps de Soubise, au lieu de rester dans le comté de Hanau pendant plusieurs mois, n'eût pas opéré sur la rive droite du fleuve pour couper les communications de l'armée hanovrienne ^ôV Vu moment
(V) W addinston. Ln (Inerre de Sept Ans. I. 151 : M(^mnire.^ du Cardinal de Bernis, 1, 169.
(2) Mémoires du Cardinal de Demis, II, 237.
(3) Mémoire sur 1 c) portunilé d'envoyer le Corps de Soubise en Bohème, 7 juin 1758 (Fonds de Suède. 34-62).
(i) Prieur. Histoire diploniali(|uc de la Guerre de Sept Ans. Manuscrits des Affaires étranccres. vol. 527. i>. 222 sqq. L'Impératrice proposait de suspendre pendant trois semaines le départ du Corps de Soubise iChoiseul à Belle-Isle, Vienne, 23 juin 1758 (Coiicspondance générale. 3'i77-12211.
(5) Clermont à Soubise, N'euss, 16 juin 1758 (Fonds de Suède, 38-50).
même où cet avis était exprimé, un ordre était expédié de ^'ersailles, prescrivant à Soubise d'attendre jusqu'au 20 juin de nouvelles instructions avant de mettre ses corps en marclie pour la Bohême et Clermont était prévenu qu'à cette date les So.ooo hommes rassemblés à Hanau, suivis par 6.000 Wiirtembergeois se dirigeraient sur la Lahn pour descendre de là sur Dûsseldorf et Wesel. Clermont ne communiquerait cette nouvelle qu'à Mortaigne et se maintiendrait sur ses positions à tout prix en attendant la diversion qu'on projetait (i) ; c était aussi l'opinion de ^oyer et de Paris-Du^erney (2). Malheureusement, le général en chef allait s'appuyer sur les indications de Belle-Isle pour rester dans l'expectative sans chercher la bataille : « Suivant votre lettre, je ne dois rien hasarder et cela est juste, vu la marche de M. de Soubise » (3). Et comme, trois jours plus tôt Clermont annonçait qu'il allait enfin marcher à l'ennemi, le malentendu causé par ce chassécroisé de lettres contradictoires changea les dispositions de la Cour. Puisque la bataille était imminente, l'intervention de Soubise était désormais inutile et le contie-ordre fut envoyé (\).
La question du général en chef était plus difficile encore à résoudre, étant donnée la personnalité du comte de Clermont. Aucun général n'était qualifié par ses talents personnels pour effacer l'impression de stupeur qu'allait causer le remplacement d'un prince du sang à la tête de l'armée. « Les généraux sont divisés, écrit Bernis à Choiseul. C'est uiie pétaudière. Aous verrez qu'on se déterminera à faire revenir M. le comte de Clermont quand tout sera perdu » (5). Pour-
(1) Belle-Isle à Soubise, 16 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-1) ; Bclle-Isle à Clermont. J6 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-4).
(2) Journal de \ oyer. 16 juin 1758 (Fond? de Suède, A'2. V. aussi Fonds de Suède. 38-64).
(3) Clermont ;i Bell< -Islo, Fischeln. 19 juin 1758 (Correspondance eénéi-;de, 3477-42).
(4) Bellc-Islo à Soubise, 19 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-44) ; Belle-Isle à Paris-Duverney, 19 juin 1758 (Fonds de Suède. 38-67). D'après le (Cardinal de Bornis, ce fat le Roi lui-même qui prit cette décision : « L'.Armée do M. de Soubise est en panne. Cette maudite bataille que nous attendons depui.- trois semaines tous les jours ne laisse aucun parti à prendre. Le meilleur él;iil de la faire marcher sur-le-champ sur le Rhin ou dans la Hesse pour opérer une puissante diversion. Le scrupule a pris au Roi qui, après v avoir consenti, •s'y est op]>osé. » (Mémoires du Cardinal de Bernis, t. II, p. 242).
(5) 22 juin 1758. Mémoires du Cardinal de Demis, II, 242.
tant, le 2.3 juin, à riieiire où se livrait la bataille de Krefekl, un conseil intime réunissait clans le cabinet de travail deBelle- Isle, à Versailles, le cardinal de Bernis, Crémille et Paris- Duverney. On y discuta le choix d'un général pour remplacer Clermont. Bernis déclara « que la Cour, la ville, les provin- <:es et l'Europe entière semblaient désigner M. le maréchal d'Estrées ». Paris-Duverney répondit par quelques paroles courtoises et l'assemblée passa à l'ordre du jour. Somme toute, le choix du maréchal d'Estrées était décidé par Belle- Isle et par Bernis. On n'avait effleuré le sujet que pour tâter le parti de la finance (i ).
Cependant, l'ennemi continuait sa marche en avant. Le 19, ses premiers détachements se heurtaient près d'Huis et de Kempen aux avant-postes de la division Saint-Germain (2), qui reçut l'ordre, le lendemain, d'évacuer Krefekl et de rallier le gros de l'armée caché par Clermont derrière le Landwehr : « J'ai reçu l'ordre du Roi de ne point combattre, si ce n'est avec certitude de succès. Cela m'empêche de passer le Landwehr pour marcher à l'ennemi, la position que je garde me procurant quelque avantage, s'il vient m'y attaquer» (3). On n'a jamais retrouvé la trace de pareilles instructions. Clermont s'appuyait évidemment sur les termes de la lettre du Ministre, en date du 16 juin, qui lui prescrivait de tenir sur place en attendant l'arrivée du corps de Soubise, mais c'était interprêter la situation sans tenir compte des faits du moment.
Les ennemis arrivaient à la bataille et le corps de Soubise était toujours maintenu dans Hanau. jusqu'au 2 5 juin, tout au moins. Les prévisions étaient renversées et les indications de Versailles restaient lettre morte. Un seul fait subsistait : On se battrait demain. Pouvait-on compter sur la victoire en gardant les troupes derrière un rempart ?
(1) Notes personncllos de Paris-Duvcrncv. 22 cl 24 juin 1758 (Fonds de Suède, 38-89 et 90).
(2) Rcnseignemenis de Sainl-Gernioin, Krefeld. 19 juin 1758 (Fonds de Suède, 41-123 à 126).
(3) Clermont à Bclle-îsle, Fischeln, 20 juin ]7r>8 (Correspondance eén<^ralc, 3477-61).
Aux lieux où s'élèvent, de nos jours, les cheminées d'usines de la grande ville de Krefeld, s'étendait, au xvin^ siècle, une zone humide, boisée, coupée de fossés et de canaux, parsemée de fermes nombreuses. Le champ de bataille était séparé nettement en deux régions par le fossé du Landwehr qui, sur une longueur de sept kilomètres, entre Nieder-Bruch et la ferme d'Am-Stock, présentait un sérieux obstacle. Plus loin, dans la direction de Vorst, le Landwehr se continuait en fossé de décharge au tracé capricieiLx, franchissable seulement sur quelques points. Au Nord comme au Sud, le sol était tantôt spongieux, tantôt sablonneux et portait des prés humides ou de hautes bruyères. Des fermes entourées d'eau, des lignes de peupliers achevaient de donner à ce pays de transition l'aspect qu'on retrouve encore de nos jours aux abords de la Campine, ou dans les environs d'Arnhem.
Les chemins étaient rares et pourtant ils allaient jouer un gr^nd rôle dans la manœuvre. L'attaque de front sur le LandAvehr (i) était périlleuse ; elle ne pouvait comporter qu'une lutte assez longue, un combat d'usure, et la décision devait être cherchée sur les ailes. Or, tout le pays à l'Est de la ligne Krefeld, Niederburch, Fischeln était formé de marais impraticables et ne pouvait même laisser passer de faibles détachements. Le point fai])le de l'armée française était à lailt' gauche, malgré le grand détour que le terrain imposerait au mouvement débordant de l'adversaire. Or Clermont n'avait pss constitué d'avant-lignnie, car on ne peut attribuer ce rôle au corps de i.ooo hommes avec lequel le marquis de Voyer allait tenter de conserver Krefeld. /joo volontaires de la Légion Royale étaient détachés vers Anrath. Le reste de l'armée cam-
(1) « Le landwehr =e compose de trois fosses larges, profonds, parallèles, n'ayant entre eux que la levée des terres. Ils sont secs presque partout, l<'.s bords sont plantés d'arbres et il y a de proche en proche des cassincs uu maisons entourées de haies et de "fossés. » [Mopinot à M"" de X..., Fischeln, 23 juin 1758 (J. Lemoine, Sous Louis le Bien-Aimé, p. 182)]. — Pour les dimensions exactes du Landwehr. Cf. Der Siebenjahrige Krieq. t. \'II, caiton du plan 15. — Cinq brèches pei'mcttaienl au défenseur de franchir le landwehr pour se porter en avant ; des batteries défendaient les avenues ; on avait abattu les arbres de la crête pour dégager le champ de tir et découvrir le terrain de l'attaque. Enfin, on avait projeté la construction de plusieurs redoutes pré.» d'Anrath pour appuyer la gatic.le de l'armée ; In baljiille survint avant qu'on eût le temps de renuier la terre rpiainchamps à Belle-F.*le, Fischeln, 21 jum ; Relation ■de la bataille, jointe à la lettre du Comte de Lorges, 25 juin fCorrcspondancc générale. .3i77-8i et llOi].
240 LE MIMSIÈRL DE Bti.LE. IS'.!:
pait sur trois lignes, la première composée d'infanterie, la seconde de cavalerie et d'infanterie, la troisième tout entière de cavalerie. L'ensemble était rigide, plein de symétrie et ressemblait « à un ordre de bataille contre les Turcs » (i). Deux réserves protégeaient les ailes ; la réserve de droite, parfaitement inutile, groupait, avec les hussards, les grenadiers de France et les grenadiers royaux ; la réserve de gauche était formée par les carabiniers, les dragons et la brigade d'infanterie suisse de Lochmann.
Le général en chef n'a pas la moindre idée de ce qu'il fera: « Je n'ai été occupé depuis deux jours qu'à soutenir ma position. Sur les nouveaux ordres que j'ai reçus aujourd'hui, je vais étudier ce que je pourrai faire et j'y ferai assurément de mon mieux » (2). On ne trouve nulle trace d'inquiétude au travers de ses lettres, sinon sa réconciliation inattendue avec Mortaigne et Contades (3). Pourtant l'ennemi se rapproche et les renseignements abondent. Le 22 juin, au point du jour, une fusillade éclate à Krefeld (4). Un déserteur vient dire au quartier général qu'une forte partie de l'armée hanovrienne se porte à l'ouest et pourrait bien « avoir quelque dessein sur notre gauche » (5).
Pendant que se déroulent ces préliminaires, la Cour de Versailles est anxieuse (6). Belle-Isle pressent l'inaction de Clermont et l'issue désastreuse de la bataille. En recevant la lettre de Clermont datée du 20 juin, il ne peut retenir une explosion de colère. Le général déclare avoir reçu du Roi l'ordre de ne pas combattre, si ce n'est avec certitude de succès et, dans ces conditions, il n'a pas cru devoir passer le Landwehr pour marcher à l'ennemi (j). « Quoique j'ai la
(1) Colonel prussien Decker, Batailles de la Guerre de Sept Ans, p. 163.
(2) Clermont à Belle-Isle, Fischcln, 22 juin (Correspondance générale, 3477-99)
(3) Clermont à BeUe-IsIe, Fischeln, 22 juin (Fonds de Suède, 38-88).
(4) Rapiiort de Voyer, Krefeld, 22 juin (Fonds de Suède, 41-148).
(5) Bulletin du 22 juin (Fonds de Suède. 41-140).
(6) Belle-Isle à Clermont. 22 juin (Fonds do Suède, 38-74). — M" de Pompadour écrit : « L'agitation <•( le chagrin que m'a causé (sic) depuis trois semaines vos différentes positions, Monseigneur, m'ont donné la fièvre tierce, j'ai eu le second accès cette nuit... » [M"* de Pompadour à Clermont, 23 juin (Fonds do Suède, 38-82)].
(7) Clermont à Belle-lsli-. Fi^cheln. 20 juin 1758 (Correspondance générale. 3477-61).
mémoire encore très bonne, répond le Maréchal j'ai eu recours sur le champ aux minutes de mes trois dernières lettres des i3, 1 6 et 19 ». Or ces lettres, au contraire, prescrivent à Clermont une offensive très vii»-oureuse : a Si j avais écrit à \ . A. S. par son ordre (i) de ne point combattre, si ce n'est avec certitude de succès, il y aurait eu bien de l'imprudence à moi d'employer de pareils termes, car peut-il jamais y avoir ime certitude de réussir;* » (a). Il était trop tard ; à l'Iieuic où s'écrivaient ces lignes la bataille se livrait ; elle était perdue lorsque parviment à Cllermont les sages coaseils de Belle-Isto qui lui recommandait la manœuvre : <( Si M. le prince Ferdinand est inattaquable, il faut lui faire la guerre par des gros corps détachés qui le prendront par ses flancs et par ses derrières... Vous allez jouir de la satisfaction de n'être plus sur la défensive et de faire la s-uerre offensive » ('.S).
Aux 47.000 hommes de l'armée française, présents sur le champ de bataille (f\), le duc Ferdinand de Brunswick ne pouvait opposer que 3i.ooo hommes répartis en 87 bataillons et ôiï escadrons (0). Son armée campait lo m'> juin, entre Kempon et Huis. Le soir même, à la faveur du crépuscule, elle se rapprochait de Saint-Tonis et le duc y donnait aussitôt ses ordres d'attaque pour le lendemain. La seule manœuvre qui s'imposait consistait à fixer l'armée française, de front, sur le Landvvehr pour agir sur sa gauche en la tournant par Vorst et Anrath Etant donnés l'étendue des fronts de combat, la
; \) Par ordre du Roi.
(J) Belle-Isle à Clermonl, 23 juin 1758 ("Correspondance i^énérale, Mll-Gl). Cl-riiionl pri U-ndil avoir déccavort les prescriptions formelles de rester sur la dcl'<-nsive dans la lettre du Maréchal, en dale du 16 juin [Clermont à Belle-Isle, Coloi.'iic, "J juillet 17:j8 (Fonds de Suède, 38-140)]. Après coup, il se plaignit d'avoir été littéralement ligotté par les ordres de la Cour. Il écrivit à Soubise que son des-riii iv.iit toujours été de passer le Landwelir et de chasser l'ennemi de Kcmpcn et d j Huit, « mais la Cour me manda de ne rien hasarder et même de suspenrlre toute attaque jusqu'à ce que votre mouvement fût fait. Je restai donc, laissant le Landwehr entre l'ennemi et moi... FClermont /i .Soubise, Fischeln, 25 juin 17.58 (Fonds de Suède, 38-80j].
(o) BelIe-lsle à Clermont, 22 juin 1758 ("Correspondance générale. 3477-90).
(4) 74 bataillons et 111 escadrons.
(5) Der Siebeniahr'fje Krieij, t. VII, p. 170.
nature difficile du terrain et l'effectif relativement faible de^ troupes confédérées, le duc ne pouvait monter son attaque de fiont et son mou^ement débordant qu'en séparant ses colonnes et en les orientant de boime lieure sur leurs objectifs particuliers. Il les fit marcher de nuit, la colonne de gauche (Sporcken), sur Kiefe^ld et de Landwebr, la colonne du centre (Oberg), sur Saint- Tonis et la gauche française. L'effort décisif devant être fourni par la colonne de dj^oite composée de 'à\ bataillons (i), do Sa escadrons (2) et de 20 pièces de gros calibre. Sous les ordres directs du duc Ferdinand, elle se chargeait! de refouler définitivement l'armée française entre le Rhin et le Landwehr par Saint-Tonis, Vorst et Anrath.
Le 2,3 juin au matin, ces mouvements étaient en pleine exécution. Voyer fut refoulé facilement de Krefeld, et les bois d'Anrath fourmillaient d'ennemis sans que le comte de Glermont voulût se rendre à l'évidence. Le jeune comte de Gisors « qui était tous les matins à cheval de l)onne heure » fît expédier aussitôt au corps des carabiniers l 'ordre de seller et de prendre les armes (3). L'état-major s'inquiétait si peu, que la cavalerie française reçut l'ordre de fourrager à midi et demi et ne fut rappelée qu'à une heure pour se former en ligne. A une heure et quart seulement, l'armée prit sa formation de combat i\). Glerniont était encore à table. La violente canonnade entendue dans la matinée servait, croyait-il, à masquer un mouvement des troupes hano^ rienn,es (5).
L'attaque de la gauche française fut soudaine et se produisit au moment où « M.. l'Abbé, toujours confiant ainsi que son régent Mortaigne, allait se mettre à table et manger d'un excellent dînei- que son ami Mignot lui avait apprêté. Peu de temps après, une canonnade assez vive l'avertit qu'il fallait (|uitter les raffoùts pour prendre la cuirasse » (6). A ce moment, l'armée française était fixée et tournée. Ce fut une
(IX CofliiTiandés par le prince hcrilicr de Drunswick.
(2) Commandés par lo duc d'Ilolslcin.
(.3) Lettres du Baron de Cusielnuu, \cuss, 23 juin 1758. p. 56 sqq-
(4) Mopinot à M"" dp X.... 2:5 juin M. Lonioino, Sous Louis le Bien-Aimé, paire 188). — .Tournai do \oycr, 2^ juin (Fonds do .Suèdo, vol. 42).
(5) Relation de la b;ilciJlc. par Hantzau. capilaino de la Garde hanovriennc ("Weslphalen, Gesehiclite des Ucr:of]s Ferdinand, t. Il, p. 407).
(6) Lettre écrilo do l'armoe, sans signajure, VVeringcn, 27 juin (Fonds de Suède, 41-159).
véritable alerte : « (Quelques régiments n'eurent que le temps de prendre les armes sans avoir celui de détendre entièrement leur camp » (i). Chacun s'occupait de rassembler ses bagages et de les faire filer sur le quartier général de Fischeln : (( Les ti-oupes prirent ce parti sans ordre et elles firent bien, car dans le même temps qu'on chargeait encore les équipages, les boulets roulaient déjà dans plusieurs parties du camp ; un peu plus tard, tous les valets fuyaient, tous les chevaux de charge étaient abandonnés ; le camp restait embarrassé de toutes les tentes, ballots et voitures, ce qui avait rompu toutes les manœuvres et mis un désordre très dangereux, car on se battit dans le teiTain même du camp » (2).
Saint-Germain prit de lui-même la direction du combat sur cette partie du champ de bataille. Pendant trois heures toute l'attaque hanovrienne fut soutenue par les quinze bataillons des brigades de Lochmann, de la Marine, de Touraine, de Champagne et de La Tour du Pin ; 3). C est alors que Clermont, se rendant enfin à l'évidence écouta Mortaigne et donna l'ordre de porter à l'aile gauche la réserve de grenadiers qui restait à l'autre extrémité du champ de bataille, à quatre kilomètres de là. Cette réserve, commandée par le prince Xavier de Saxe, n'ariiva pas à temps. Clermont et Mortaigne prétendirent que l'ordre de s'engager lui fut donné vers trois heures (^). A six heures, elle n'avait pas pam à l'horizon ; Bourcet attribua ce contre-temps à la fatalité (5), le comte de Lorges à une « méprise de chemin » (<6). D'après un officier saxon attaché au quartier général français, Tordre n'aurait été porté qu'à cinq heures (7), mais ce renseignement est en contradic-
(1} .Journal de Voyer, Krefold, 2.3 juin (Fonds de Suède, vol. \2).
(2) \fopinot à M"' de X..., Krefeld, 23 juin, loc. cit.
(3) Cornillon à Belle-Isle, VVôringcn, 2.5 juin (Correspondance générale, .3477-161). — Mémoires de Roehambeau, t I., p. IM. — Ces régiments eurent une forte partie de leur effectif mise hors de combat : Lochmann, 21 officiers, 220 hommes ; lirancas, 18 officiers, 277 hommes ; Touraine, 30 officiers, 268 hommes ; la Marine, M officiers, 312 hommes ; la Couronne, 38 officiers, 380 hommes ; Champafine, 8 officiers, Vi?) hommes ; la Tour du Pin, 24 officiers, 223 hommes ; Chartres, 27 officiers, 229 hommes ; la Marche, 15 officiers, 85 hommes (Etat de pertes, Fonds de Suède, 38-95).
(4) Clermont à Bclle-fsle, Krefeld, 23 juin (Correspondance générale, .3477-107). — Mortaigne à Belle-Lsle, Andernach, 20 juillet, loc. cit.
(5) Bourcet, Mémoires ni.Htoriques. t. I, p. 73.
(6) Relation du Comte de Lorges, loc. cit.
(7) l)er Sicl>en/(ihriffr Kricq. (. \'U. p. 180. Le rapport de l'officier saxon est au.x Archives de Dresde.
tion avec toutes les lettres de rarmée. Un billet daté du 23 juillet, paraît devoir donner la clef de l'énigme : « Les grenadiers de France mirent trois heures à venir, grâce aux ordres, tantôt d'avancer, tantôt d'attendre » (i).
- Quoi qu'il en soit, la gauche était entièrement compromise €t les renforts n'arrivaient pas. C'est alors que, pour contenir l'attaque, Mortaigne fît appel au dévouement de la cavalerie. Dans des circonstances aussi pressantes, il est rare que le mouvement soit bien étudié, que la charge soit soutenue et que son itinéraire soit reconnu soigneusement. La brigade de Roval Roussillon s'ébranla, sabra huit escadrons du prince d'Holstein mais fut bientôt ramenée en désordre. L'ennemi profita de cet avantage pour mettre plusieurs pièces en batterie, à deiLx cents pas des carabiniers. Ces derniers allaient attaquer d'eux-mêmes pour échapper à ce nouveau danger lorsque le chevalier de Grollier leur apporta l'ordre attendu et se mit à leur tête, avec le comte de Gisors, leur colonel, pour diriger la charge (2).
Six escadrons de carabiniers f3) ,en colonne d'escadrons, suivis par les brigades d'Aquitaine, Royal-Roussillon et Mestre de camp s'ébranlèrent au grand trot pour prendre le galop de (iiarge à courte distance de trois bataillons hanovriens (4). Cette infanterie, placée sur six rangs derrière un fossé large de près de deux mètres, laissa tranquillement approcher la
(1) Rillel non signé adressé à M. de Ramsanll, directeur des fortifications de Lille (Correspondance générale. 3479-24).
(2) Journal de \oyer, 23 juin 1758, loc. cil ; lettre du Baron de Castelnau, olTicier de carabiniers, Neuss. 25 juin 1758 (Correspondance du Baron de Castelnau, L>. 56 sqq). Ces deux témoignages paraissent détruire l'assertion de Mortaigne, oui prétendit avoir donné par deux fois aux carabiniers l'ordre de charger sans être obéi [Billet confidentiel de Mortaigne à Belle-Isle, juin 1758 (Correspondance générale. 3477-141 bis): Mortaigne k Belle-Isle, Andernach, 20 juillet 1758, loc. cit.].
(3) Les carabiniers foi niaient 10 escadrons, mais 4 escadrons se trouvaient à ce moment aux prises avec l'infanterie du général-major von Gilsa (Der Siebeniàlirifje Kricg, t. \ II. p. 177j. Le Corps des" carabiniers avait comme uniforme : habit et manteau de drap bleu, doublure et parements rouges, boutons d'étain, bordé d'argent fin sur les manches et sur les épaulettes, buffietleric blanche, culotte de peau, chapeau bordé d'un large galon d'argent, cocarde noire. Le Corps avait vin."! étendards de soie bleue, avec soleil et devise du Roi, brodés en or et frangés d'or et d'areent (D Hautville, Essai sur la Cavalerie (1756), page 147).
(4) « Dès que les carabiniers aperçurent cette infanterie isolée, ils s'avancèrent fièrement (en français dans le texte), l'épée au poing et, après s'être approchés au trot, s enlevèrent en i»lein ealop. » (Westphalen. Geschichte des Herzofis Ferdinand, t. I, ]). 595).
charge et ne tira qu'à bout poitant. Le premier escadron fut renversé, mais l'élan était irrésistible et les carabiniers réussirent à pénétrer clans les bataillons ; malheureusement les autres brigades a\ aient pris de trop longues distances ; l 'escadron de tête des carabiniers fut presque entièrement détruit et les autres iirent demi-tour (i ). Un flottement subit venait de se produire. Le comte de Gisors, après avoir percé deux lignes d'infanterie, se jetait sur la, troisième lorsqu'il entendit dans le lointain des tambours qui battaient la retraite. Voyant qu'il n'était plus soutenu, le jeune colonel se préparait à renverser la deuxième ligne reconstituée pour se frayer un chemin loisqu'il fut atteint d'un coup de feu, au défaut de la cuirasse (2). Eu môme temps, les dragons des régiments de la Garde, d'Holstein et du prince Guillaume tombaient sur le flanc de nos escadrons désorganisés et les ramenaient. Mais des cavaliers avaient continué d'eux-mêmes la charge sur la troisième ligne. Un cornette de la brigade de Bovet, M. de Bullioud rallia quelques carabiniers autour de son étendard, sabra les canoiHiiers d'une batterie, fit prisonnier un colonel hanovrien et rejoignit l'armée, le lendemain, après avoir traversé toutes les lignes ennemies (3), Dans cette charge héroïque, les carabiniers avaient eu 55 officiers et SSg cavaliers hors de combat (4) ; c'était pour la cavalerie française un deuil glorieux, mais toute l'armée devait être inconsolable de la perte du comte de Gisors. Le fils du maréchal de Belle-Isle succomba trois jours plus tard après avoir écrit à son père ces mots touchants : « Je vous prie de ne pas être inquiet de ma blessure. Je ne l'ai reçue du moins qu'après avoir percé avec les Carabiniers, linfanterie hanovrienne » (5).
(1) Le Duc Ferdinand à Frédéric II, Krefeld, 24 juin 1758 (Lettre annexée à l'ouvrage de Westpholen, Geschiclue des Herzogs Ferdinand, t. II. p. 399").
(2) Journal de Liiynes, t. XVL p. 481).
(3) Journal de fAiynes, loc. cil. : Lettres du lluroii de Castelnau, loc. cit. Bullioud eut l'audace de s'enlernier dans Giadhach pour y jjasscr la nuit, en faisant garder les portes par les habitants. Il reçut pour son fait d'armes une commission de colonel, la croi.x de Saint-Louis et" une pension de 800 livres.
(i) Etat des pertes (Fonds de Suède. 58-95). Il est très difficile de distinguer le nombre des tués du nonibre des blessés. Les statistiques du temps ne comptent comme tués que les officiers ou soldats trouvés morts sur le champ de bataille ; les blessés « mortellement >> sont compris dans le total des blessés ordinaires. En tout cas, 14 officiers de carabmiers furent tués net pendant la charge.
(5) Camille Rousset, Le Comte de Gisors, p. 490 sqq.
Lorsque les grenadiers arrivèrent enfin, vers sept heures, Clermont avait déjà prescrit la retraite sur Neuss. L'ordre avec lequel cette opération s 'effectua montre assez qu 'il eût été possible, avec un peu de décision, de rétal)lir le combat. En face du Landwehr, Sporcken se contentait de canonner son adversaire sans oser en venir jusqu'à l'abordage et les troupes de l'aile droite hauiovrienne étaient désorganisées, épuisées par un combat de cinq heures, précédé par une marche de imit. Beaucoup de régiments français étaient intacts et n'avaient pas combattu ; l'ordre de se replier les frappa de stupeur : (( Il n'y a jamais eu un plus beau moment pour la gloire de la nation, si l'armée avait eu un général à sa tête »(i j. La retraite ne fut pas inquiétée jusqu'à Neuss où le gros arriva dans la nuit.
La défaite de Krefeld pouvait avoir les plus funestes conséquences. La retraite de l'armée française sous les murs de Cologne abandonnait à elle-même la place de Dusseldorf ; plus au nord, Riiremonde et Liège étaient bien compromises, car im parti de cavalerie pouvait sans grand danger enlever leurs ganisons. Dusseldorf était défendu par dix bataillons palatins, de fidélité douteuse et par quatre bataillons français (2). Riiremonde avait quelques centaines d'hommes (3). Liège, où se trouvaient des magasins considérables, offrait le spectacle d'un désordre inouï : à l 'extrémité de la ligne de ravitaillement de la Meuse, cette place était alors encombrée par 8.000 bomnies provenant de tous les régiments de l'armée, sans commandement et sans cadres et vivait au jour le jour avant de n^prendre le chemin de France (h).
Malsré l'innuen^o douleur que Belle-Isle avait ressentie en
(1) Lcllre ccrile de l'Aimce, \\'ôringen, 27 juin, loc. cil.
(2) 2 bataillons de Lamarck, 1 bataillon de Roiial-I.orraine, 1 bataillon de Hoyul-Uarrois (Bcrgeick à Bcllc-I?le, Dusseldorf, 12 juin 1758 (Correspondance générale :i/i7(j-180)].
(3) Un bataillon du ii'irinicnt iW' Luntarclie, le bataillon de milices de Redon ol celui de Sainl-Lô (Situation d'effectif, Correspondance générale, 3477-204).
(4) Durand d'Aubigny à 13elle-lsle, Liéee. Ifi juin 1758 (Correspondance générale, 3503-15G).
lisant dans les dépêches que son fils était grièvement blessé, l'honinie d'Ktat domina l)ientôt le pore de famille : « Après avoir rendu le triliut que la nature exige et arrache, je suis peiné au delà de toute expression de la fatale nouvelle que \. A. S. mappreud » u ). Ces lignes sont datées du 27 juin ; le lendemain, le Maréchal s'est complètement ressaisi pour faire de la journée de Krefeld la critique la plus juste et la plus vigoureuse. Pourquoi le Prince li'a-t-il pas mis à exécution ses projets d'offensive ? « Que vous faut-il donc. Monseigneur, pour avoir une position qui vous plaise, |)uisquc vous n'avez pas voulu tenir derrière la rivière d'Erft et conserver Neuss ? Toutes les positions sont bonnes aAec une armée comme la vôtre quand on est déterminé à coml)attre et à faire usage de toutes ses forces. » L'essentiel est de s'appuyer fortement à Cologne, de restei- sur le Rhin et de se reporter en avant au plus tôt. Mais que vont devenir les magasins de Neuss et la garnison de Dûsseldorf .^ Quels ordres a-t-on donné pour Liège et Rùremonde ? (2).
Le 20 juin, Clemiont avait quitté précipitamment Neuss pour aller camper le soir à Woringen, après s'être couvert par de gros détachements le long de l'Erf et du Rhin (3) ; Neuss et tous ses approvisionnements tombaient aux mains de l'ennemi. Le 28, l'armée se réfugiait sous les murs de Cologne ; désormais la reddition de Diisseldorf n'était qu'une simple question de jours,. grâce aux mauvaises dispositions de l'Electeur et des troupes palatines.
Depuis un mois la régence de Diisseldorf, craignant un siège, établissait des distinctions subtiles, niait qu'elle fût partie belligérante et nouait secrètement de* négociations avec le quartier général hanovrien. Le commandant des troupes françaises n'avait pas osé faire placer les canons sur le rempart (!\). \ la fin de mai, la consternatioct (>^t générale dans la ville ; si l'ennemi la bombarde, que vont devenir « le palais électoral, les magnifiques galeries de tableaux, les meubles
(1) Bollc-Islc à Clcrniont, 27 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-188).
(2) BoUe-Isle ;i Clonnont. 23 juin 17r)8 (Correspondance irénérale. 3477-218).
(3) Cornillon et Plain<:hamps ù lîellc-Isle. Weringen, 26 juin 1758 (Corrcspon- •dance générale. .3477-174 et 175).
(4) Bcrgeick à Clermont, Dusseldorf, 20 mai 1758 (Fond^ do Suède, 40-237).
de 1 l^lecteiir, les papicMs de la chancellerie P » ' i). Le 27 juin. Wangenlieim \iont sommer la place de se rendre {2).
Toute la population, la régence, le gouverneur d'Isselbach le baron de Baden, commandant des troupes de l'Electeur, ouvriraient les portes de la ville si le maréchal de camp Bergeick et ses quatre bataillons français n'étaient là pour y mettre bon ordre (3). L'angoisse règne : « Mme l'Electrice est inconsolable de l'idée de voir Diisseldorf, la capitale d'un pays qu'elle regarde comme son patrimoine réduite en <:endres. Personne non plus ne peut supporter ici l'idée de la perte de la magnifique galerie de tableaux » 1 V'- ïl faut dire que la perte de cette collection, unique au monde, eut été pour riùirope un désastre irréparable fol.
La conduite de l'Electeur palatin fut très digne. Il prescrivit au gouverneur d'Isselbach d'avoir à se conformer aux ordres de Clermont 1 (5 ) ; en même temps il demandait à ce prince de vouloir bien aider la garnison de Diisseldorf à se faire jour, l'épée à la main (7). (Jlermont répondit par une lettre évasive et se contenta de prescrire à Bergeick une défense vigoureuse, sans l'aider par le moindre déplacement de troupes (8).
\\ angenheim installa deux batteries sur la rive gauche du Rhin et, le 29 juin ouvrit le feu à boulets rouges sur la
(1) Le Comte de Scluiesbere à Clermont. Dusseldorf. 31 m.ii 1758 (Fonds do Suède. 40-273).
(2) Bergeick à Clermont. Dusseldorf, 27 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-185). — W angenheim n'avait que de la cavalerie légère, 4 escadrons de cavalerie lourde et 4 bataillons (Der Siebcnjahrige Kriefi. I. NUI. p. 353).
CS) Zuckmanlel à Belle-Isle. Dusseldorf. 29 juin 17.58 (Correspondance eénérale, 3477-22.5). — Clermont à Belle-Isle . Cologne, 30 juin 1758 (Fonds de Suède, 38-138).
(4) Ziickmantel à Belle-Isle. Alannheim. 30 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-246).
(5) « On y trouve Uu Raphaël, du Michel-.^nge. du Lesueur. du Titien, mais cest surtout par les tableaux de Rubens quelle est on ne peut pas plus précieuse ; une salle spacieuse n>st remplie que de ceux de ce crand homme ; il y en a 44. La face de la salle qui est vis-à-vis la porte est occupée par un seul tableau dune grandeur mimcnse. représentant le Jugement dernier... [Lettre du camp de Konigsdorf, 0 juillet 1758 (Journal de Luynes, t. XVII, p. 14)].
(6) Zuckmantel à Belle-Isle. Mannheim. 30 iuin 1758. loc. cil.
c -^^^ V™^^'*^"'" palatin à Clermont. Mannheim. 3 juillet 1758 (Fonds de Suéde. 41-176).
^^ 17^1 .C^^™^"' ^ l'Electeur palatin. Cologne. 3 juillet 1758 (Fonds de Suède,
slièd?, '4r-Ï83 etTgO) " ''' " '^^^'■-'^'^•^' ^''PPès. 30 juin 1758 (Fonds de
ville. A lo heures du matin, le GouYerneur signait un armistice de sept jours pour permettre à l'Electeur de prendre les ordres de la Cour de France (i), mais, devant les tergiversations et l'indifférence du général en cfief, le gouvernement palatin résolut de sauver la ville, L'Electeur offrit de capituler moyennant les conditions suivantes : les troupes françaises et palatines sortiraient avec les lionneurs de la guerre ; l'Electeur pourrait emporter ses meubles , et sa fameuse galerie de tableaux (2). \\ angenheiTii accepta. Le 8 juillet, il entrait dans la ville oi!i la garnison laissait 28 pièces de canon, /jô.ooo paires de souliers-, r.aoo tentes, un pont de bateaux cl des approvisionnements considérables (3). Clermont n'avait pas bougé ; il avait pris au pied de la lettre un ordre de Belle-Isle qui prescrivait de tenir l'année à Cologne, d'y jeter un pont et d'attendre la diversion cjue Soubise allait tenter en Hesse (^). Le moindre mouvement de Clermont eut obligé \^ augenbeim à battre en retraite puisque le gros des forces hanovriennes s'était affaibli d'un détachement important sur Riiremonde et ne se trouvait ])as en état de le soutenir. Le général d Isselbacli avait reçu de son Prince l'ordre d'obéir aux prescriptions de Clermont, et Clermont à toutes ses demandes répondait en le renvoyant aux instructions qu'il avait dû recevoir de son maître. Dans ces conditions, le général palatin, abandonné par tous n'avait eu qu'à suivre le. vœu de ses compatriotes (5).
La situation des places de la Meuse était aussi critique. Belle-Isle fît partir en toute hâte cinq escadrons qui rejoindraient à Tongres les quatre escadrons de dragons de la Fer-
(1) Renseignements du 29 juin 1758 (Fonds de Suède, 41-173).
(2) Ordres donnés par l'Electeur, le ?> juillet li .0 (Fonds de Suède. 41-207).
(3) Lettre écrite de Mijnichdorf, H juillet 1758 (Journal de Lutines, t. XVII, l)age 14). — D'Ervillc :\ Gayot. Dijsseldorl', G juillet 1758 (Correspondance géné-
(4) Bello-Lsle à Clern'ont. 1" juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-136).
(5) Toute la duplicité et la timidité de Clermont se font jour dans sa correspondance avec d'I.sselbach. Voir Clermont à d'Isselbach, Coloprne. 28 juin 17.58 (Correspondance générale, 3477-208), Municlisdorf, 0 juillet 1758 (Fonds de .'^uède, 41-210). Zuckniaulel à Rcllc-Islc. Maunheini, 28 juin 17.58 (Coi-resjiondance générale, 3477-205), et dTsselii.ich à Clermont, Di'isseldorf, 7 juillet 1758 (Fonds de Suède, 41-211). — I>'api'ès Bergeick, la place ne fut jaiu.iis investie et peut toujours correspondre avec Cologne (Rapport de Bergcick. G juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-142)].
IbO LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
ronnays. Cette force de ravalerio. -ous les ordres du marquis de Castries, était rliarn;ce de nieltie à ral)ri d'un coup de main, Liège et niiremonde (i). Mais il était trop tard pour songer à sauver cette dernièie place ; le 18 juin, à 9 heures du matin, le Prince héritier de Brunswick, après une marche forcée de Krefeld à Ruremonde, s'était présenté sous les murs de la forteresse, après avoir enlevé deux postes avancés défendus par des miliciens. Le commandant de la place, Roccard, obtint les honneurs de la guerre (2) après avoir peidu 17 hommes tués, 6 blessés, 20 prisonniers (3). L'ennemi, fort heureusement, ne poussa pas jusqu'à Liège (4), où le comte de Vienne avait pris le commandement et se préparait à faire évacuer tous les masasins de la Meuse sur Sedan et Givet (5).
Avant la journée de Krefeld, le rappel du comte de Clermont était envisagé dans les conseils du Gouvernement ; après la bataille, l'hésitation n'était plus permise. Mais deux grosses difficultés se préparaient ; le choix du successeur et la manière de provoquer la démission d'un prince du sang, car il ne pouvait être question de destituer un cousin du Roi.
L'opinion publique, indignée, rejetait la responsabilité de la défaite sur Clermont et sur Mme de Pompadour : « La Marquise est regardée comme l'unique cause de tous nos malheurs ; on murmure hautement et vivement, car nous ne sommes plus dans le temps où l'on ne parlait sur ces sortes de matières qu'avec précaution et à l'oreille. Aujourd'hui les cafés et autres lieux piil)lics retentissent des propos les jilus indécents » ('6). On caîicaturail Cleiinont en le représentant
(1) Belle-l^il." à CU'rmonI, 28 juin 1758 CFoiuls do Suède, 38-133). — Instruction pour lo Marqui? dp Cnsirics. 28 juin 1758 (PoiTospondance cénoralc. 3477-221).
(2) Bocmi-d ;i Clormont. Mn.scvk. 28 juin 1758 fFonds de Suède. .38-139).
(3) Situation d'effectif. 28 juin 17.58 (Correspondance générale, 3477-204).
(4) « 11 faudrait ét'alen.onf porter douze liataillons des troupes de Flandres sur la ville de Liège p((ur la couvrir où la frayeur est si erande que cinquante hus.'sards la feraient conl'ihuer. » [Chevcrt h Rclle-l.-^le, 30 juin 1758 (Correspondance pénérale. 3477-247)1.
(5) Crancc à Belle-lsle. Liétre. 27 iviin 1758 (Correspondance générale, 3503-244).
(6) M"* de X... à M( junol, Paris, 5 juillet 1758 (.1. 1 emoine. Sous Louis le nien-Aimé, p. 196).
LE COMMANDEMENT DL' COMTE DE CLEIîMONT 251
armé, cuirassé, monté sur une écrevisse (i). Monlazet, résumait l'impression de l'armée autrichienne dont il suivait les opérations en écrivant ces mots : « Nous voilà donc frappés du coup de pied de l'âne, c'est ainsi que j'explique une bataille perdue contre des llanovriens et des Brunswickois » (2).
Quels noms pouvaient retenir l'attention du Conseil poui remplacer le général incapable P (( Ce n'est point la faute du Roi si le siècle des Turenne, des Luxembourg, des Créqui est passé ». On avait eu jadis la monnaie de M. de Turenne ; on n'avait même plus la monnaie du maréchal de Saxe. Que reste-t-il ? Contades a quelque réputation, Mortaigne (c a donné des preuves de courage, mais non d'habileté ». Il y a bien trois généraux jeunes de tempérament, audacieux, prêts à toutes les initiatives ; ils sont populaires dans l'armée qui reconnaît leurs talents bien rares pour l'époque, ils se nomment Chevert, Broglie et Saint-Germain ; toutefois « on ne peut leur donner le commandement sans forcer toute la tête des officiers généraux à quitter le service » (3).
L'opinion publique réclame le maréchal d'Estrées (4), le vainqueur d'Hastenbeck disgracié le lendemain même de sa victoire, mais, dans l'engouement de la société, il reste une part de cabale. Le retour du maréchal d'Estrées sera un coup droit porté à la Marquise, à Soubise, à T/uverxiey. En tout cas son nom s'impose. Les gens de Coin- ne l'aiment pas : « C'est un honnête homme, un homme de valeur, qui a des parties de général ; mais ses vues ne sont pas si étendues que ses sentiments sont honnêtes » (5). Bésen\al en fait un général franc, loyal, ouvert, mais timide à l'excès dès qu'il est sur le terrain ; « Sa société quoique sûre était fâcheuse... Le maréclial d'Estrées avait on ne saurait moins d'esprit » (Ci). Mais
(1) M"' de X... à Mopinol, Paris, 26 juillet 1758, loc. cil.
(2j Monlazct à Choiseul, 4 juillet 1758 (.Correspondance générale, >i78-lUU).
(3) Prieur, Tableau de la Gueire (Manuscrits des Affaires étrangères, vol. 5G8, p. 125).
(4) « On souhaite le rappel du Comte de Clerniont el plus des trois quarts de Paris veulent que M d'Estrées soit parti pour le remplacer, l'aulre quart assure que se* infirmités sont un obstacle invincible, mais il n'y a qu'une voix pour annoncer qu'il est le seul qui puisse rétablir nos affaires. » (M" de -X... h Nfopinnt. Paris. 5 juillet 1758, loc. cil.).
(5) Mémoires du Cardinal de liernis. t. II. p. Ci).
(6) Mémoires de Besciical, l. I, p. 40.
nous avons conservé sa correspondance avec le chevalier de Marainville qui nous révèle un général aux idées hardie3 et neuves, l)ien fait poui- comprendre le tempérament français et les nouvelles nécessités de la guerre.
La nouvelle de la bataille de Krefeld était arrivée le 27 juin à Versailles (i;;. le lendemain, un courrier partait à francétrier, portant au comte d'Estrées une lettre de Louis XV, inspirée par Bernis, du moins ce dernier laffirme. pour engager le Maréchal (( par cette marque de confiance à oublier le passé et à reprendre le commandement de l'armée, au moins jusqu'à ce qu'il eût forcé le prince Ferdinand à repasser le Rhin... "(a).
Le 29 juin, Belle-Isle réunissait à nouveau dans son cabinet Bernis, Crémille et Duverney pour trancher le débat. C 'était le jour même 011 le Maréctial devait apprendre la mort de son fils. Cette fois, il fut ouvertement question du comte d'Estrées et Bernis, enhardi par la nouvelle de Krefeld, alla jusqu'à reprocher à Duverney d'être le seul qui s'opposât à cette désignation. Le vieux munitionnaire se défendit d'avoir une pareille attitude et se contenta de prévenir son auditoire qu'on n'eût pas à compter sur lui pour diriger les subsistances des armées d'Allemagne. Sur ces entrefaites, le maréchal d'Estrées refusa le commandement en prétextant la goutte qui se portait sur les reins et le mettait dans l'impossibilité de monter à cheval (3). Rien ne put le faire revenir sur cette décision, raconte Bernis, « ni les bontés du Roi, ni les prières du maréchal de Belle-Isle son ami. ni les instances de la Marquise, qui lui dit, en ma présence, que le Roi le ferait duc, s'il voulait commander son armée » (4).
Le choix du conseil se porta sur Contades, avec l'arrière pensée que cette nomination serait provisoire et permet-
(1) Journal de Liuines, l. XVI. p. 480.
(2) Mémoires du Cardinal de Bernis, t. II. p. 68.
(3) Nolp.e pcrsonnello.s do Paris-Duvornov. 1" jiiillel 1758 (Fonds àf Suède, 38-39).
(4) Mémoires du Cardinal ac Bernis, t. II, p. 68. — « Vous aurez appris avec plaisir que le Roi m'a appelé à son Conseil d'Etal, que même il aurait désiré me rendre le commandement de son armée, erâce que j'aurais reçue avec respect et empressement si ma santé qui est fort dérangée m'eût permis de partir sur-le-champ, mais j ai un rhumatisme dans les reins qui me désespère et me fait cruellement souffrir. » fLe \îaréchal d'Estrées au Chevalier do Marainville, Paris. 12 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-308)].
trait d'attendre le complet rétablissement du maréchal d'Estrées (i), resté membre du conseil d'Etat. Il fallait maintenant trouver le moyen de forcer Clermont à se démettre de lui-même. Ce fut encore Bernis qui trouva le piège à lui tendre en suggérant l'idée au Roi d'imposer un conseil au général en chef (2).
Clermont n'avait pu sentir à ses côtés des conseillers discrets, doublés de courtisans comme Contades et Mortaigne ; que ferait-il lorsqu'on le mettrait dans l'obligation de ne rien décider sans avoir l'approbation d'un Triumvirat? Afin de rendre encore sa situation plus inacceptable, le conseil désigna Contades, Mortaigne et Chevert pour remplir ce rôle tyrannique et tout à fait néfaste au point de vue militaire (3). Clermont haïssait ^Mortaigne, craignait Contades et méprisait Chevert. Mortaigne était à ses yeux l'espion du ministère, Contades était le seul général de l'armée qui pût briguer la succession, Chevert était roturier. Aussi le triumvirat ne fonctionna-t-il que pendant quelques jours ; il borna son rôle à rédiger à l'adresse de Bergeick et d'Isselbach, les défenseurs pusillanimes de Diisseldorf, une lettre d'encouragement (\) et à décerner un certificat de justification pour Clermont, au moment de son départ (o).
Le li juillet, Clermont préparait trois lettres à Louis XV, à Mme de Pompadour et à Bernis poiu' demander son rappel
(1) Prieur, Histoire diplomatique de la Guerre, loc. cil.
(2) Mémoires du Cardinal de Bernis, t. II, p. G4.
(3) (( C'est par l'ordre exprès de S. M. - uc je vous écris, à tous trois collectivement... son intention est que vous serviez tous trois de conseil à M. le Comte de Clermont et que pouf cet effet vous vous assembliez pour discuter à fond la matière sur l'état actuel de l'armée... Elle attend de voire attachement et de votre désir de répondre à son avis que vous vous réunissiez tous frois à un même avis, afin de moins eml)arrnsser M. le Comte de Clcrmonl... S. A. S. vous fera part des vues de S. M., qui a toujours désiré que l'on attaquât et combattît l'ennemi dès que l'on <'n trouverait l'occasion... Il ne faut point quitter le Rhin, nous sommes assurés de la neutralité de la Hollande... Vous sentez bien aussi, Messieurs, qu'il convient à tous écrards que cet ordre que je vous envoie de la part de S. M. reste entre vous trois et ne soit su que de S. A. S. à qui j'ai l'honneur d'en faire part. « [Belle-Isle à Contades, Mortaigne et Chevert, 28 juin 1758 ; à Clermont, même date (Correspondance générale, 3477-217 et 218)].
(■4) Munichsdorf, 6 juillet 17.58 ("Fonds de .Suède. ^38-156).
(5) « Depuis que S. A S. le Comte de Clermont est sorti de Wesel pour rassembler l'armée à Rheinberg, S. A. S. m'a fait l'honneur de me demander mon .(vis sur tous les projets essentiels qu'il v a eu à prendre, .l'ai toujours été de même que M. de Mortaigne. de l'avis de S. A. S. » Sisné : Contades, Chevort. Mortaigne [Cologne. 9 juillet 1758 ("Fonds de Suèdi-, 38-107)1.
en France, mais il ne se résigna pas à les faire partir (i). Le surlendemain, il se décida pourtant à envoyer à Belle-Isle une longue série de réciiminations sur un ton des plus hautains (2) et à Bernis un mémoire beaucoup plus diplomatique : <i Par le nouvel arrangement du conseil de guerre prescrit par le Roi, je deviens un général de paille, dans les talents duquel on n'a nulle confiance et qui n'est plus que le prête-nom d'un aréopage ; je ne pense pas convenir que je doive en aucune façon jouer ce rôle là... Vous voyez que je ne puis servir qu'en me rétaljlissant dans tovite l'étendue de l'autorité qui convient , à un général... » Clermont condescendait à laisser au conseil du Roi le iiioxen de le conserver à la tête de l'année.
Sa dernière illusion tomba. Dès le 3 juillet, la disgrâce du comte de Clei^mout était un fait accompli. La Cour n'attendait même plus le résultat de son artifice, elle allait au devant de la démission qu'on provoquait. Belle-Tsle résuma les griefs du Gouvernement : le général était impardonnable d'avoir laissé les confédérés traverser le Rhin, prendre l'offensive et s'emparer de Diisseldorf (3). Le 8 juillet, Clermont recevait un ordre de iapj)el et remettait son commandement à (lontades (^).
Le lendemain de Krefeld, Clermont prenait les devants pour se garantir des accusations et des reproches : « En me faisant voir par une de vos dernières lettres combien il serait fâcheux d'abandonner les pays de nos alliés, vous me dites cependant que le Roi ne m'ordonne point d'attaquer l'ennemi à moins que je n'aie une sûreté morale de le battre » (5). 11 écrivait sa propre condamnation et traçait un des traits les
(1) Trois brouillons do letlros on date- du i juillet 1758 (Fonds de Suède, :^8-145, 146 et UT).
C2) Clcrnionl il Bello-Islo, Municiisdorf, 6 juillet IT.'.S (Fonds de Suède, .18-155").
(3) Belle-Isle à Montaigne, 3 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-75).
(4) Clermont à Louis XV, \funichsdorf, 8 juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-163'». Dès le 3 juillet, Belle-Isle envoyait ses inslnictions à Contad'es [Belle-Isle à Conlades, 3 jtnllct 1758 (Correspondance générale, 3478-73)]. L'ordre du Roi nommant Conlades au commandement ûf l'armée est daté du 4 juillet (Correspondance générale, 3478-97).
(5) Clermont à Belle-Isle, Neuss, 24 juin 17:»» (Correspondance gêné-
plus marquants de son caractère, la défiance de soi-même, défaut capital dont on retrouve le passage dans toutes les défaites que la France a subies. Mais certains généraux hésitants gardent pour eux la responsabilité du résultat ; Clerniont accuse tout le monde : deux officiers dont il ne donne pas les noms et qui sur le champ de bataille auraient égaré la réserve des grenadiers {i), puis Mortaigne et Conlades, qull charge de tous les méfaits lorsqu'il est disgTacié, mais ([uil a proposés pour le bâlon de maréchal le 27 juin (a), sans doute pour se concilier leurs témoignages et pour ne pas se brouiller avec Belle-Isle : Mortaigne dénigre tout le monde et quant h Contades « l'armée lui refuse les talents et les vuespour commander » (3j.
L'incapacité de Glermont se montre naïvement et crûment dans toutes ses lettres comme dans toutes les décisions qu'il a prises. Ses défenseurs étaient bien obligés de le reconnaître avec le jeune Montharey : « La valeur du comte de Glermont n'était pas douteuse ; mais ses connaissances militaires surtout pour le commandement d'une grande armée, en supposant qu'il les eut acquises sous les ordres du maréchal de Saxe, avaient pu s'effacer pendant les neuf années qui ne lui avaient laissé aucun rapj^ort avec la profession des armes )> (4). Abbé galant, sans foi religieuse et sans instruction militaire, sans idées, honnête homme au demeurant, c'est-à-dire cousu de dettes mais intraitable sur le chapitre de la maraucle, Glermont remplaçant Richelieu n'eut pas de peine à se faire tout au moins une réputation de général consciencieux, capable de ramener la discipline dans une armée où le brigandage se pratiquait du haut en bas de la hiérarchie (5).
(1) Clprmont à BeUo-Isle, Wôringen. ?5 juin 1758 (Correspondance erénérale. 3^477-162). — M°" de Pomnadour à Clcrmont, 28 jnin 1758 (Fonds de Suède, 38-116).
(2) Clerraont à Bello-Isle. Wôringen. 27 juin 17.58 (Fonds de Suède, 38-128).
(3) Mémoire de Clcrnionl au Roi, 22 juillet, 1758 (Fond.<5 de Suède. 38-181). (A) Mémoires de Monlbaveii, t. !.. p. lo:;!.
(5) « On lui aura roidigalion. d'avoir réfabli la discipline à l'armée, pourquoi n'a-l-il pas également réussi à' eu Ijaunir l'esprit, de cabale qui est. entre les
cénéraux e' "■■■ —•"■■- '■-' ■*■• -■- ' — ■- -• -^' -^ ■ '- ^ * '^' — ■"'-'
a M°" de ; page 198)].
généraux et qui coûte tant de samg. de honte et d'argent à la France f [VIopinol à M"' de X... Cologne, 8 juillet 1/.j8 (J. Lemoinc, Sonts Louis le Bicn-Aimi\
Mais s'il parvint à ramener la cohésion dans les rangs, ii commit la faute la plus lourde pour un généial de notre pavs en ne sachant pas demander au soldat de France la bravoure et l'entrain dont il est si prodigue pour qui sait les mettre en œuvre. L'indécision le paralysait. Il attendait tout du renseignement et ne savait même pas le faire obtenir ; (( mal éclairé, mal instruit, étonné de tout, c'est une faute de plus que de vouloir manœuvrer quand on s'y entend aussi peu ». Clermont n'avait aucun plan d'ensemble, aucun objectif de champ de bataille ; tout pour lui dépendait des intentions de l'adversaire auquel bien souvent il prêtait ses propres sentiments (i). Sous ses ordres, l'armée attendait les coups et suivant la comparaison pittoresque de Voyer, jouait le rôle du bourgeois gentilhomme qui dit à ]Nicole : « Attends donc que je pare » (2). Et Saint-Germain n'avait pas tout à fait tort en prononçant im mot (( hardi, cynique même, mais trop vrai » ; Un officier lui demandant où se trouvait l'ennemi, Saint-Germain dirigea sa lunette vers le quartier général : « Regardez bien, c'est là qu'il est » (3).
Privé de son commandement, Clermont était inoffensif. ïl dépouillait une partie de sa morgue et semblait bon prince. Voyer ([ui lui fît sa cour au moment de son départ eut avec lui un entretien familier. Clermont ne cacha pas sa haine pour Mortaigne et Contades : « Ce sont ces deux hommes qui me font quitter l'armée sans regret et sans gloire. » Il apparut à son interlocuteur comme un homme plus malheureux que coupable et plus à plaindre qu'à blâmer. Cependant la duplicité de Clermont se manifestait dans ses attitudes comme dans ses lettres et sommie toute, Voyer n'était pas très fixé sur son compte puisqu'il résumait son impression de l'entrevue en le comparant « à une glace également capable de rendre l'image d'un imbécile et d'un habile homme » (^).
(1) Il faut compter que le Prince (Ferdinand) sera embarrassé dans ses opérations, quoique élevé par le Roi de Prusse et par conséqueni dans le système de combattre souvent ; il y a lieu de croire que les généraux hanovriens s'opiioseront à son ardeur et le forceront à se plier aux' véritables intérêts de leur maître, f|ui sont la ronversation de son pays et celle de son armée. » [Clermont au Roi, 31 mai 17.")8 (Correspondance générale, 347n-319)].
(2) Mémoires de Voyer (Fonds de Suède, vol. •42).
(3) Mouffie d'Angerville, Me privée de [nuis XV, t. III. \}. 126. i) Mémoires de Voyer, Ipc. cil.
Clermont ne partit pas tout seul (i). Son implacable enncMui. Mortaigne, le suivit dans la disgrâce. Aussi bien son maintien à l'armée était impossible. Les troupes n'avaient que trop de tendances à recueillir les bruits semés par l'entourage du prince : Mortaigne était l'auteur du plan de bataille de Krefeld, ses relations tendues avec Monteynard et Gayot (2) n'étaient ignorées de personne, et si le maixjuis de Guerchy avait fini par le réconcilier avec Contades, sa place n'était plus auprès d'un lieutenant-général qui saurait i^ien se conduire sans prendre l'avis dun vieillard aigri, prétentieux et susceptible à l'excès. 'Belle-Isle n'en revenait pas : « J'avoue ma surprise de tout ce que j 'entends dire si contraire à ce que j 'en ai vu et connu pendant vingt ans » (3). Sur sa propre demande et non pas sur les instances de Bernis. comme ce dernier voudrait le laisseï- croire. Mortaigne fut rappelé (/i).
La première partie de la campagne était perdue, mais on avait trois mois encore pour réparer les fautes commises. L'armée française était intacte ; stupéfaite d'avoir été battue, son moral ne semblait pas atteint et le départ du comte de Clermont et de Mortaigne allait dissiper bien des amertumes. Le nouveau commandant en chef, stimulé par la promesse de
(1) Voici le billet envoyé par Clermont à Bellc-Isle au reçu de ses lettres de rappel : « J'ai reçu ia volonté du Roi, M. le Maréchal, et certainement vous ne me plaignez que parce quelle me met hors d'état de rendre mes services à S. M. pour qui vous connaissez tout mon attachement. Mais je suis persuadé
3ue par l'amitié que vous avez pour moi, vous êtes bien aise que je me sois égagé d'une besogne si épineuse et qui me faisait frémir plus encore pour mon maître que pour moi. Vous connaissez. M. le Maréchal, ma sincère et inviolable amitié pour vous. » [Miinichsdorf, 8 juillet 1758 (Correspondance générale. 3504-72)].
(2) « M. de Monleyn;u-d n'est pas fâché du rappel de M. de Mortaigne. Il le contredisait sur tout. . » [Billot de Plainchamps. en date du 19 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-95j].
(3) Belie-I.ele à Guerchy. 17 juillel 17.">« (Archives supplémentaires, carton 27).
(4) « .I'obtin.>i. avec beaucoup de peim-. du Maréchal de Belle-Isle le sacrifice de M. de Mortaigne. » (Mémoires du Cardinal de liernis, t. Il, p. 05). — Cette allégation est totalement faus.se. Le 8 juillet. Mnriaiene supplie Belle-l.sle de lui envoyer par le premier courrier la permission de rentrer en France. Le 10 juil-
ll'i"„ ^ d'"?"!*"]''' î^r.'.'f. ^u'^"^''".^''^'^.' Rfille-Isle repond affirmativement le 14 [Morfai- «„« ^ „ „ „ Aï.. . u.j. ,■ « „ , __ c(^o,.regpop,(jance
(Correspondance
gne a Belle-Isle, Mûnichsdorf, 8 juillet : Cologne, 10 juillel 17.58 générale, 3,504 71 et 85). — Belle-Isle à Vlorlnicne 14 juillet 17.58 générale, 3501-113), V, aux annexes.
recevoir le bâton de maréchal dès le premier succès (i), ne manquerait pas de reprendre l'offensive et les troupes le seconderaient de tout leur C(jeur, bien qu'elles eussent préféré beaucoup voir à leur tête le maréchal d'Estrées (2). Enfin, Chevert était revenu (3). Peu de généraiLx étaient aussi populaires. \Sn officier écrivait au lendemain de la bataille : « L'armée entière fait des vœux pour le voir arri\er, on compte que ce sera aujourd'hui. On assure qu'en prenant congé du Roi. S. M. lui a dit : CJievcrt, je voudrais vous donner des ailes pour vous porter à notre armée (/i).
D'autre part, le corps de Soubise était prêt à marcher. Sa réorganisation n'avait pas été inquiétée et les Prussiens s'étaient contentés d'entrer dans Bayreuth et Bamberg, de menacer .Nuremberg et de brûler des magasins (5). Soubise. arrivé le 1 1 juin à Hanau (6), avait vu toutes les difficultés d'organisation aplanies par du Mesnil et par le munitionnaire Foulon (7). Si la personne de Soubise n'inspirait pas une grande confiance, un de ses lieutenants devait jouer dans ce corps le rôle de Chevert et de Saint-Germain à l'armée de Contades : c'était le duc de Broglie.
En résumé, la situation, bien que très grave, n'était pas désespérée. Le choix du comte de Clermont avait été désastreux mais Belle-Isle n'en était pas l'auteur. Il avait tout mis en oeuvre pour neutraliser l'action néfaste d'un général sans connaissances militaires et sans talents. Mais comment, de si loin, corriger les fautes, alors que le Ministre est sans pouvoir sur la direction des opérations et se trouve désarmé par la
(1) Xoles personnelles de Paris-Duvcrney. loc. cil. — « Le Roi a bien envie de réparer Ihonneur de ses armes et pour peu que Vf. de Contades fasse, il recevra tout de suite le bâton de Maréchal de France. » [Belle-Isle à Guerchj', 17 juillet 17.Ï8 (loc. cit.)].
(2) Mopinot h M°* de X..., Cologne, 8 juillet 1758, loc. cit.
(3) « Chevert est ai rive ce malin. » fPlainchamps à Fumeron, Cologne, 29 juin 1758 (Correspondance générale, .3477-2.33)].
(4) Soulicné dans le texte iLellre écrite de l'Armée, Wôringen, 25 juin 1758 (Fonds de Suède, 41-1.59)1.
(5) Dumesnil à Belle-Isle, Hanau, 2 juin 1758 (Correspondance générale, .3476-25). — M. de Mackau à Belle-Isle. Ratisbonne. 4 juin I7o8 (Correspondance générale 3476-47).
(6) Dumesnil à Belle-Isle. Hanau, 12 juin 1758 (Correspondance générale, 3503-118).
(7> .Soubise à Belle-Isfe, Hanau, 16 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-2). — De Vault à ndlf-lsle, Hanau, 22 juin 1758 (Correspondance générale, 3503-216).
LE COMMANDEMENT DU COMTE DE CI.nRMONT 259
présence à la tête des troupes d'un prince de sang royal ! On a vu l'expédient trouvé par le Maréclud. Tl ne valut rien et la désignation de Mortaigne pour jouer le rôle délicat de conseiller technique fut une des grosses fautes de Belle-Tsle (i).
Aussi l'échec de sa icomhinaison joint à la mort de son fils (2) a-t-il complètement ahattu le iMaréchal, sans toutefois le décourager puisque son activité survit dans la douleui" : « J'ai tout perdu, je ne me soucie plus que de concourir au hien du royaume et marquer au Roi mon dévouement et ma reconnaissance. Je ne sais pas comment mon corps peut soutenir ces assauts qu'il essuie. Je m'en distrais pour travailler quinze heures par jour à ma besogne si gâtée que cela seul me mettrait au désespoir. Je ne dors point et je passe les nuits les plus cruelles, car plus je laisse aller mes réflexions et plus je sens toute l'étendue de mon malheur... » (3).
De nombreux témoignages de sympathie, venus de tous les points de l'Europe (^), ne pouvaient apaiser l'amertume de ce deuil et consoler Belle-lsle de la ruine complète de sa maison : « Parvenu à l'âge de 7/1 ans, écrivait le duc de Luynes, au comble des honneurs et des marques de confiance d'un maître qu'il aime et dont il est aimé, il perd pour ainsi dire le fruit de ses travaux, il ne lui reste que des parents éloignés et tous les objets qui pouvaient soutenir son zèle sont évanouis » ^5). Pouvait-on dire qu'il lui restait l'affection <.h\ Roi .^ Louis XV fit au Maréchal l'honneur d'un© visite et l'aumône de quelques paroles bienveillantes, mais si l'on croit Mme du Hausset — et pourquoi douter de son récit que tant de détails viaisernblables accompagnent ! — le Roi ne s'y détermina pas de lui-même. Il fallut toute l'insistance de Vîme de Pompadour pour qu'il se dérangeât (6). alors que
(1) Voir Mémoires de Monlbarey, t. I, ]>. IGJ.
(2) On trouvera tous les détails concernant la nioit cl les funérailles du ■Comte de Gisors dans l'ouvraiïe si coni])let de Camille Roussel. Le Comte de Gisors, p. 498 sqq.
(3) Bellc-Isio. à Guerchy, 17 juillet 1758, loc. cit.
(■i) V'oir Correspondance générale, vol. O^Oi. passiiu.
(5) Journal de Luynes., t. \VI, p. 488.
(6) « Lorsque le fils du Maréchal de Bellc-Islc fui lue ,i reniicini, \f'* engagea
rinipératrice Marie -Thérèse, oublieuse de tous les anciens griefs, écrivait de sa main à son ennemi d'autrefois une lettre où se retrouvent l'énergie d'un homme d'Etat, le tact d'une femme et la grâce dune Reine (i).
lu Roi à aller voir le Maréchal. Il eut quelque peine à s'y délernuner et .M°* lui dit avec une espèce de colère, mêlée de douceur ef comme de plaisanterie :
Barbare dont l'orgueil
Croit le <iang dun suiet trop payé d'un coup d œil !
Le Roi se mit à rire et dit : D où sont ces beaux vers ? — De Voltaire, dit Madame. — Je suis un barbare, dit le Roi, qui lui ai donné une charge de gentilhomme ordinaire et une pension! » Le Roi se rendit chez le Maréchal, suivi jiar toute sa Cour, et il ne parut que trop vrai que cette visite consolât le Maréchal de la perle de son fils, du seul héritier de son nom. » (Mémoires de M" du llaussel, p. 184j.
(1) (' Ne pouvant vous marquer que par des attentions combien vous m'êtes clier et combien je vous eslime, je saisis avec empressement la malheureuse cil-constance de la perte que vous avez faite personnellement à la fâcheuse juuinée du 23 du liasse pour vous informer de ma main que j'ai partagé bien sincèrement voire juste douleur, je désire fort qu'elle ne puisse influer sur votre santé ; votre conservation m'est précieuse, parce qu elle importe au service du Roi dont je rcyarde la gloire et les intérêts comme inséparables des miens ; soyez-en persuade et donnez-moi la satisfaction d'éprouver des effets de vos sentiments nour moi qui me seront toujours fort agréables, comme venant de quelqu'un dont je fais 1res grand cas, sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait en sa samte a digne garde [.Marie-Thérèse à Belle-Isle, 18 juillet 175& (Correspondance générale, 3301-143)].