CHAPITRE VII
Les Réformes de 1758
La Vénalité des Charges militaires. — Multiplication des grades et des emplois. — La Vie des officiers. — Les Promotions du 8 mai 1758. — Règlement sur les tables aux Armées. — Organisation permanente des divisions et des brigades en temps de guerre. — Réduction des Etats-Majors. — Augmentation des soldes dt des rations. — Abolition du « Concordat ». — Circulaire sur le temps de commandement à exercer pour arriver rux grades supérieurs. — Séparation de l'Artillerie et du Génie.
Lorsqu'on \eut expliquer la plupart des événements du wuf siècle, il faut toujours remonter aux premières années de la Régence. On est frappé de voir la part prépondérante qu'a prise l'affaire Law dans le domaine politique, financier, économique et social ; la répercussion s 'en est fait sentir aussi bien dans la société philosophique et les arts que dans l'état militaire. Le Gouvernement a fait banqueroute, l'aventurier écossais a pris la fuite ; les ruines particulières sont nombreuses, mais tout un ordre nouveau surgit. 11 ne faut retenir qu'un fait : l'argent n'a pas disparu, mais la fortune s'est déplacée. Les détenteurs habituels des grandes charges du royaume voient se dresser en face d'eux une puissance inconnue jusqu'alors, et l'argent, mieux que les jacqueries des siècles passés, a raison de la vieille citadelle.
L'édifice reste immobile, mais l'argent circule toujours ; il s'accroît de l'apport incessant que les mines du Nouveau-
Monde jettent sur le marché, et la vie devient chère (i). La soif de spéculation s'empare de tous les individus. Les uns réussissent, d'autres échouent, d'autres enfin n'essaient même pas de lutter, et c'est à côté de la fortune colossale des financiers et de l'épanouissement du commerce extérieur, la ruine de la noblesse campagnarde. L'administration publique est elle-même une maison de banque ouverte à l'agiotage : rien n'est régi directement, tout est affermé : la justice et perception des impôts sont des charges que l'on achète. L'armée n'échappera pas à ce courant. Mais, alors que toute la société change sa manière de vivre, l'organisation militaire ne reçoit aucune modification ; les avertissements sont pourtant nombreux : le recrutement devient de plus en plus difficile en présence de la hausse constante des salaires, les officiers sont réduits à l'indigence, le mécontentement existe aussi bien chez les soldats oubliés que parmi les officiers généraux désœuvrés; les cadres sont trop nombreux, et l'organisation intérieure des régiments ne répond plus aux nécessités de la guerre.
Et pourtant l'opinion pu!)lique restait sans inquiétude. Les succès de la guerre de Succession d'Autriche étaient là pour attester le bel exemple donné par le Roi, l'habileté des chefs, la bravoure merveilleuse de la troupe. On oubliait trop vite que Louis XV était d'humeur versatile et que le maréchal de Saxe n'avait pas fait école '*>). Les régiments existaient bien toujours avec les drapeaux et les étendards de Fontenoy, mais les vieux soldats entraînés par la guerre, surexcités par les victoires, ne se comptaient plus dans les rangs qu'en nombre infime ; les levées nouvelles, anémiées par une paix trop longue, n'avaient pas la cohésion l'instruction . la confiance
(1) Le prix moyen du setier de blé de 240 livres, poids de in.irc. passe de 17 liv. 8.3 pour la période de ITIG :i 172r>, ;i 18 liv. 7 pour In période de 1726 à 1774 (A. Bailly, Histoire linancière de la France, t. II, p. .302). Sur la cherté de la vie. voir les lettres de M"e de X... à Mopinot. 1757 et 1758 (3. Lcmoine, Soii.'i Louis le ihen-Aimé, p. 40 et 201), cl les études du vicomte d'Avenel. notamiiHMit les frais de la nourriture au.x temps modernes (Revue des Deux-Mondex, 15 juillet 1898).
(2) « La mort du maréchal de Lowcndal priva la nation de cet autre défen- .■îeur, de ce seul élève du m.'uérli,i] de Saxe, en état de le remplacer )> (Mouffle dAngcrville, Me privée de Louis \\ , (. II, p. 286). — « Il aurait été p?penliel (le chercher après la mort de.s deux maréchaux de Saxe et de Lowendal. detix ^(^néraux capables de commander nos armées » (Mémoires du cardinal de lierais, t. I, p. 134). Le maréchal de Saxe était mort en 1750, le maréchal d«^ Lowcndal en 1755.
dans les chefs que donnaient seuls, à cette époque, les camps et les combats. Pour mieux dire, l'opinion publique se désintéressait de l'armée qui toujours a voulu participer à la vie de la nation et, du coup, il était facile de constater un relâchement sensible de l'esprit militaire, se manifestant par la mollesse du commandement et par le dégoût du métier chez l'homme de troupe. Après le désastre de Rosbach, la désaffection du pays pour son armée ira chez certains, jusqu'à la liaine : « Aujourd'bui les gens de guerre ne sont considérés ni à la cour ni à la ville ; il semble qu'on les voie plutôt comme des mercenaires à charge au royaume que comme un corps de citoyens toujours prêts à sacrifier ce qu'il y a de plus précieux pour le service de la patrie. Cela est au point que l'officier rougit de porter son imiforme... L'état de l'officier étant ainsi avili, celui du soldat est regardé comme le dernier de tous. Ce sont des malheureux que le plus vil artisan méprise » (i). Tout le débat est circonscrit par Langeroii dans cet aphorisme lapidaire : (( L'esprit nûlitaire ne peut se perpétuer dans une nation que par l'estime attachée à sa profession » (2).
Or, cette estime n'existe plus avec la vénalité des charges. Sans doute, on a toujours acheté sa compagnie, son régiment, mais, sous le précédent règne, ce trafic ne s'est exercé qu'entre la noblesse et l'Etat. Après les agiotages de la rue (Juincampoix . le prix des charges mihtaires n'a pas diminué, mais il devient accessible à de nouvelles catégories de citoyens. L'armée n'a cessé de s'accroître et la petite noblesse de s'appauvrir. Pour les charges de capitaines, les acquéreurs habituels font défaut ; on accepte alors les fils de bourgeois et de négociants ; les classes moyennes et populaires commencent à voir de près cette caste jusqu'alors si jalousement fermée ; elles constatent que le fossé restera profond entre les hauts grades possédés par la grande aristocratie du
(1) Mémoire niamiscril (at[ril)uc à Bombclles) sur l'elal niililair«> en l'rancc, 17Ô9 (Mémoires teciiniques, carton VIII^. — Voir aussi : Constantin des Marans, Fssai sur le service actuel de l'infanterie, 1754 (Mémoires techniques, carlon VI) ; le mémoire du 10 mars 175.5, sans nom d'auteur (Mémoires techniques, carton \ II) et Jacquet de Malzet, Le militaire citot/en (1760), p. 1G8.
(2) Comte de Loneeron, Mémoire sur linfanteric, janvier 1758 (Mémoires techniques, carton \ III).
l'oyaiimc et les cadres inférieurs ; elles s'aperçoivent que les « officiers particuliers » se débattent souvent contre la misère et n'ont même pas la garantie de leurs emplois. Le public ne cherche pas plus avant : l'idole est creuse. Après les échecs de la guerre de Sept \ns, on crible Clermont et Soubise de sobriquets et d'épigrammes ; Voltaire, qui décidément ne respecte rien, a déjà raillé les « colonels à la bavette » dans sa comédie de l'Indiscret (i).
Les grades, en 1708, n'étaient pas seulement avilis par des questions de finances. Le nombre des charges était beaucoup trop considérable. Au mois de janvier (2) on ne comptait pas moins de 16 maréchaux. 172 lieutenants généraux. 176 maréchaux de camp, soit 364 officiers généraux pour une armée qui n'atteignait pas 3oo.ooo hommes. Les brigadiers qui, nous le verrons, formaient un éclielon intermédiaire entre les colonels et les généraux par la commission dont certains colonels ou lieutenant-colonels étaient revêtus, allaient au chiffre extravagant de 889, ce qui met à peu près 2 brigadiers par régiment. Dans les cadres inférieurs, même pléthore. Un bataillon d'infanterie pour 680 hommes possède 35 officiers ; un escadron de 160 cavaliers ou dragons a fi capitaines, /| lieutenants et devrait avoir 4 coinettes si les instructions étaient appliquées ^3).
En réalité le Gouvernement royal, inconsciemment, a fait de la hiérarchie militaire une transposition de l'ordre social. La noblesse n'est plus faite pour les grades, mais les grades sont faits pour la noblesse. Or, après la guerre de Succession d'Autriche, réquilil)re est troublé parce que la noblesse n'est plus à même d'acquérir les charges qui sont mises à sa dis-
(1) L'Incliscrel fui reprcsonté en 1725.
(2) Alnianacli roijnl de 17Ô8 : Dielionnaire mililaire de Gissey (1758), I. 111, p. 599.
(3) Ln nocpssilé tlo rtWIiiiro le noinbro ûci officiers .niiit été mise en évidence i>ar le comte de Redmond [Avril 1758 (Mémoires lecimiques, carton 61)], par le marquis de Caraman ri^éfie.xions sur l'état présent du militaire en France, janvier 1758 (Mémoires lecimiques, carton VIII)] d par le comte de Saint- Germain [Mémoire du 8 janvier 1758 (Correspondance générale, 3510-5)].
position. Le jeune comte de Gisors propose à son père de doubler le nonilîre des compagnies pour remédier à cet état de choses ' I ), mais Belle-lsle est bien éloigné de cet avis. D'autres officiers, en 1767, voudraient faire rétablir le grade de sous-lieutenant. Les partisans de la noblesse prévoient et objectent aussitôt que ces nouveaux emplois seront encombrés par les roturiers : « L'infanterie a déjà un tiers de ses officiers provenant de la bourgeoisie » (2).
La question n'est pas nouvelle. Déjà sous le règne du feu Roi. Vauban réclamait pour les simples soldats le droit d'arriver au grade d'officier : a 11 faut, pour faire d'excellentes troupes, tendre non seulement les mains au mérite, mais aller audevant ; en quelque sujet qu'il se rencontre, il est toujours excellent. Dieu, le père et le créateur de tous les hommes, se moque de nos distinctions et loge le bon esprit oi^i il lui plaît. Tous les hommes sont les mêmes devant lui » (3). Mais ce que Aauban demande au nom de la justice, les événements se chargent de l'imposer. \près l'affaire de Law, toute une partie de la noblesse demande à refaire son patrimoine en se livrant au commerce (A). Le frontispice de la }>obJesse commerçante, gravé par Eisen, montre un gentilhomme abandonnant sur le rivage son écusson et ses titres de famille pour s'embarquer sur un vaisseau chargé de marchandises (5). La thèse est développée dans de nombreux écrits fC)), elle prend souvent la forme d'un plaidoyer pour sauver d'incommensurables détresses (7). Par contre, les places devenues vacantes
(1) Gisors à Belle-lsle, Osnabruck, 19 janvier 1758 (Correspondance gcnéralc. 350U-01J.
(2) Mémoire anonyme de 1757 (Mémoires techniques, carton VIII).
(3) Manuscrit n° 1.520 de la Bibliothèque de Lyon (Papiers de \'auban, édition de Bochas, t. I, p. 325).
(4) u On entend dire sans cesse qu'on devrait permettre à la noblesse de Iraliqucr, comme en Angleterre ; pour moi, je pense différemment sur cet article » CRéflcxions sur le commerce, écrites en 1736 par le marquis de Lassay cl publiées dans le Meiciire de France, décembre 1754).
(5) .\bbe Coyer, La \oblesse comnierr aille, Paris, 1750.
(6) \ oir notamment : La ?<oblesse militaire on le Patriote français, par le clievalier d'Arcq (17.56) ; Le Commerce ennol)li (Bruxelles. 1756) ; La Moblesse oisive (1756) ; Lettre à M. A. F. sur La (dcilite de commercer en (jros sans déroger (sans date).
(7) « \'oycz ces mét^iiries sans bestiaux, ces champs mal cultivés ou qui restent incultes, ces moissons languissantes qu'un créancier attend la sentence à la main, ce château qui menace ses maîtres, une fnniillc sans éducation
V6f) LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
dans l'armée sont briguées de plus en ^lus par les jeunes gens provenant des classes enrichies. La réduction de l'armée, après la paix d'Aix-la-Chapelle, aurait peut-être découragé les \ocations (i), si ledit royal de 1700, instituant la noblesse militaire, n'avait donné précisément aux roturiers le moyen de parvenir au but véritable qu'ils ge proposaient en achetant des charges (2). Pourtant les nouveaux venus étaient loin de trouver un accueil bienveillant dans l'armée. Le principe de la réforme n'est plus guère discuté vers 1768, mais son application cause un certain malaise ; i' S'il est des roturiers que la passion des armes domine, la milice et le service sur les vaisseaux armateurs dans le moment présent et sur ceux de la Compagnie des Indes font une carrière oij ils peuvent déployer leur valeur et leurs talents — Je conA'iens qu'un roturier peut servir le Roi dans son armée avec autant d'honneur que le gentilhomme de la plus haute antiquité, mais il n'est point à sa place... » (3). Les esprits les plus ouverts manifestent la même répugnance que le prince de Ligne, un peu plus tard, loisqu'il nous montre le meilleur type de l'officier dans « le baron allemand sur son rocher, le nobilis Hunyariœ qui laboure avec des éperons à ses bottes » (4).
Les officiers roturiers sont tenus à l'écart. Mais leurs camarades venus de la noblesse pauvre n'ont aucun lien de
comme sans habits, un père et une mère qui ne sont unis que pour pleurer. A quoi servent ces marques dhonneur que l'indigence dégrade, ces armoiries rongées par le temps, ce banc distingué de la paroisse, où l'on devrait attacher un tionc au profit du seigneur, ces prières nominales que le curé, s'il osail. converlirail en recommandations à la charité des fidèles, celte chasse qui ne donne du plaisir qu a ceu,\ qui ont de l'aisance et qui devient un métier pour ceux qui n'en ont pas ?... » (Abbé Coyer, La \oblesse commerçanle, 1750).
(1) n Cela doit apprendre aux jeunes gens des familles bourgeoises qui sont ;i portée de choisir différentes professions pour gagner leur vie, de ne pas se livrer imprudemment au métier militaire qui les flatte d'abord par le brillant cl la fainéantise... » (Journal de Barbier, mars 1749. t. IV, p. 353).
(2) Ledit accordait la noblesse héréditaire à tous les officiers généraux, ainsi qu à tous les officiers décorés de la croix de .Saint-Louis, dont le père et premier aïeul aur;iienl, par leurs services militaires, mérité l'exemption do la taille. Les ca]iilaines décorés de la croix de Saint-Louis et retirés du service pour blessures de guerre acquéraient la noblesse de plein droit (Recueil des Ordonnances roijules de Saulgeon. vol. 4.5). Sur les résultats produits par ledit de 1750. voir .\.... l>is>icrlalion sur la subordination (1754), p, 27.
(3) Mémoire anonyme de 17.57 (.Mémoires techniques, carton VIII). — Voir aussi le .Mémoire du comte de Langeron, loc. cil.
(4) Prince de Licne, Mémoires et mélanges liistoriciues, édition Dupont, t. II, p. 378.
LES R INFORMES DE 175b 267
camaraderie qui les rattache aux titulaires des hauts commandements. La plupart des places de généraux et de colonels sont réservées aux grandes maisons de France. Les officiers généraux vivent à Paris, à Versailles. Entre deux guerres, tout les éloigne de l'armée où leur autorité ne s'exerce plus ; les régiments ont regagné leurs garnisons, les groupements sont disloqués ; en dehors de quelques missions d'inspection sur les côtes ou dans des camps d'instruction réunis d'une manière intermittente, le plus clair de leur temps se passe à la Cour où chacun rivalise de luxe, s'endette et veut <( paraître ». L'oisiveté ruine l'armée plus qu'une grande défaite, car elle détruit les caractères, et l'exemple vient de haut : (( Les colonels et les généraux n'admettent jamais les simples officiers à leurs tables, les méprisant et ne faisant cas que de^ soupers de cabinet du Roi, craignant de s'ennuyer avec leurs officiers. De là le gasconisme français souffre et chacun veut se retirer (i) ». Comment s'étonner dès lors que les armées soient, en campagne, alourdies par une foule d'équipages.-^ Chaque officier général veut avoir tal)le ouverte et ne se soucie plus alors de rester auprès du Roi, car tous les avancements se donnent à la guerre. Entre 17/18 et 1707, il n'est fait aucim maréchal de France ; par contre, la promotion de la dernière année en compte sept (2). Sur les 172 lieutenants généraux, 102 ont obtenu ce grade en 17^18 et (i/j dans les années antérieures ; de ijfif) à 1767 on n'en a nommé que 6. Même proportion pour les maréchaux de camp : 119 pour la seule année 17^8 et /|2 de 1719 à J']^^.
Ce nombre incroyable d'officiers sur le théâtre des opérarations ralentissait les mouvements de l'armée ; le quartier général qui les réunissait à peu près tous immobilisait les ressources d'une grande ville, car il. ne fallait rien moins qu'une ville importante pour loger et nourrir un tel congrès de chefs dont plusieurs étaient de hauts personnages ; il fallait compter non seulement avec eux, mais avec leurs états-majors, leurs équipages et leurs valets. Le service n'en retenait qu'une
(1) Mémoires du marquis dWrgenson, 1755. t. IX. p. 83.
(2) Scniiprlcrn'. la roiir-Maiiboiirg, Loiifrcc. Biroii, Luxfiiibourg, d'Estrées, Thoniond (.\filnrd ClareV
petite quantité. Lieutenants généraux et maréchaux de camp étaient « de jour » pour commander la tranchée, les gardes du camp, les détachements, les fourrages. Le commandement des lignes, des ailes et des réserves passait de l'un à l'autre, du jour au lendemain. Il n'en résultait pas seulement une lourde gêne pour le commandant en chef, un décousu certain dans les méthodes, un affaiblissement de l'autorité (i) : les intérêts financiers de l'Etat n'y trouvaient pas non plus leur compte. Les traitements « de campagne » d'un pareil personnel atteignaient un chiffre éle^é et les (( places de fourrage » absorbaient la plus grande partie des magasins. Un lieutenant général avait droit à 3o rations, un maréchal de camp à 20, un brigadier à 16, un aide de camp à ^ (i). Lorsque le quartier général s'était servi, l'avoine et le foin ne suffisaient pas toujours aux besoins des montures de la cavalerie et des dragons ; dans tous les cas, les chevaux d'infanterie et d'équipages étaient condamnés à la « pâture ». Aussi le nombre des officiers généraux devant servir en Allemagne pendant la campagne de 1708 avait-il été considérablement réduit. Avant la reprise des hostilités, le Roi prévenait Clermont qu'il venait de donner des ordres fermes pour que le iioiuImp arrêté ne fnt. sous aucun prétexte, dépassé (3). Ce nombie était d'ailleurs suffisant : 25 lieutenants généraux et M) marécliaux de camp (fi). Mais la réforme était insolite et Paulmy <'en aperçut bientôt : « Les officiers généraux supprimés et leurs familles crient déjà comme des aigles ; je suis dans l'horreur de ces criailleries et je l'offre à Dieu, au Roi et à V. A. S. en expiation de mes péchés (5).
Que l'officier provienne de la noblesse riche, de la noblesse pauvre ou de la bourgeoisie, sa valeur professionnelle est à
(1) '( Je ne vous caclieiai pas que ce qui a fait le plus de mal, c'est la quantité d'officiers généraux inutiles et par conséquent désœuvrés ; ils ont été d'un fort iTiauvais exemple, ont tenu des propos déplacés que le subalterne a adoptés » fCornillon à Paulniv, Hanovre, 3 janvier 1758 (Correspondance générale, 3500-10)].
(2) Etat de solde. 20 janvier 1758 (Fonds de Suède, 35-36).
(3) Louis XV au comte de Clermont, Marlv, 5 février 1758 (Fonds de Suède, 35-24).
(1) Situation nominative, jointe à une lettre de Paulmy à Clcrmonl, Paris, 6 février 1758 (Fonds de Suède, 35-29).
(5) Paulmy à Clermont. \ersailles. 12 février 1758 (Fonds de Suède, 35-42).
LES liÉFORMES DE 1758 269
peu près nulle. Les jeunes gens des grandes maisons du royaume débutent généralement dans les compagnies de mousquetaires pour être colonels à vingt ans : <( ils ont plus de politesse et d'éducation, mais ils n'ont aucune des sciences militaires, point de détails, beaucoup de valeur pour se battre, mais peu capables de commander. » Les représentants de la noblesse pauvre ont passé leur enfance à polissonner dans les villages et « ne diffèrent au vrai des paysans que parce qu'ils portent une épée et se disent gentilshommes (i) ».
L'Ecole militaire, fondée en 1751 (2), n'a pas encore formé de promotion. Le lieutenant qui débute est bien dégrossi par le major du régiment et par ses aides, mais comment pourrait-il s'intéresser à sa tâche ? La compagnie reste avant tout l'unité administrative. Le capitaine est un agent recruteur, il n'est pas instructeur. Les seules unités tactiques sont le bataillon dressé par l 'aide-major, et les piquets de cinquante hommes, formés en prélevant quelques soldats par compagnie. Les premières grandes manœuvres n'avaient été qu'ébauchées dans les camps d'instruction où les troupes s'étaient rassemblées pendant un mois, de 1783 à 1766 (3).
Une autre difficulté diminuait singulièrement le zèle des nombreux officiers sans fortune : les appointements étaient loin d'être en rapport avec les nécessités de l'existence. La grosse majorité d^-s lieutenants-colonels et des majors avait grand 'peine à subsister. En dehors des colonels et de quelques officiers fortunés appartenant presque tous à la cavalerie, capitaines et lieutenants étaient réduits à la portion congrue. Leur solde ne leur permettait pas de vivre. (( Les auberges qui autrefois étaient à Ao ou 5o livres sont présentement à 80 et même à 100. Ce prix est si fort au-dessus des facultés de? officiers que la plupart se trouvent réduits à ne pouvoir
(1) Journal de Barbier, 1751, l. V, ]>. 1-4.
(2) Ordonnance royale du 21 janvier 1751 (Recueil de Saulgcon, vol. 46).
(3) Préparcs par le Mémoire du comie d'Argcnson, en date du 25 juillet 1751, ces caniiis furent établi? à .\ymeries-.';ur-Sanibre, Villers près Mézières, Sarrelouis, Erstein, Gray. Beaucai're (U'Ï.U. Aymerics, Sarrelouis, Gray, Plobsheim (1754), Aymeries, Kichemont-en Loriaine, Valence (1755). En 1756, les camps l'uî'enl transportés sur le littoral, par suite de la guerre déclarée à l'Angleterre (neviie d'Histoire, 1902, t. II et IV ; 1903, t. I).
faire qu'un repas par jour.:, (i) » ; même en quartiers d'hiver dans les provinces, le lieutenant de cavalerie paye son auberge à raison de 35 livres par mois. Voici, d'après Cliabo (2), le budget d 'un lieutenant : il donne 6 livres par mois au cavalier qui lui sert d'ordonnance, car il n'a pas les moyens d'entretenir un valet. Il faut compter 10 livres pour le chauffage, l'éclairage, le blanchissage, le f rater. Soit en tout 5t livres. Il doit payer encore les ^ deniers par livre (3), le chirurgienmajor, les frais de réception, les gratifications aux cavaliers qui lui prêtent leurs chevaux (4), soit encore G livres. Il reste au lieutenant 18 livres par mois ou 126 livres par an pour le linge, les vêtements, la chaussure, les armes, le harnachement, etc., etc.
Il était admis que l'officier ne pouvait vivre avec sa solde ; les fonds engagés en 1700 pour l'établissement de l'Ecole militaire prévoyaient la constitution d'ime rente annuelle de 200 livres qui serait payée aux officiers dès leur sortie de l'école (5). Quant aux officiers possesseurs de quelques revenus ou d'un peu de crédit, on devine l'existence qu'ils menaient dans leurs garnisons : « Pourvu qu'un jeune homme ait de quoi fournir aux différents accommodements d'un régiment et y faire honneur, c'est-à-dire manger à l'auberge la plus chère et faire la partie des dames de la garnison, on ne s'informe pas s'il a de la naissance, des mœurs, une tournure de génie militaire... L'intervalle qui se trouve entre le moment où il entre au ser^dce et celui où il le quitte se passe à ne rester au corps que le moins qu'il peut, à s'y occuper de toute autre chose que de son métier, à tirer de sa compagnie le meilleur ])nrti. lo plus souvent au détriment de la disriplino, à déclamer
(1) Mémoire sur l'inf-inlcrii». sans nom d'aiileiir, 1753 (Mémoires techniques, carlori V).
(2) Mémoire de Chabo sur la cavalerie. IT.Vi (Mémoires techniques, carton 30).
(3) Ce prflèvemenl sur la solde alimentait le fond des pensions et des invalides.
(4) Les lionlenanls de cavalerie n'étaient pas remontés aux frais de l'Etat. Après la bataille de Krefeld. le baron de Casteln.iu. officier de carabinier.*, écrit à son frère : « Aime-moi un peu, quoique ruiné par la mort de mon cheval ; je suis gêné pour plus de trois ans » [Neuss. 25 juin 1758 (Lettres du baron de Caslelnaii, p. 56)1
(5) Ordonnance royale du 21 janvier 1751 (Recueil de Saulgeon, vol. 46).
indécemment contre elle et contre les exercices, enfin à prendre la plus grande aversion contre son métier à mesure qu'il vieillit et qu'il perd l'espoir d'avancer... » (i ). Monter la garde est à peu près le seul service que l'on fournit en garnison : (( Ln officier qui a monté sa garde est quitte de tout ; s'il lui survient quelque commission extraordinaire, ou même qu'il se trouve obligé d'assister à des exercices plus fréquents, il regarde le métier comme très fatigant et le supporte avec peine )> (2). La plus grande partie du temps de l'officier se passe au billard, au café, en visites (3). Parfois l'amusement se prolonge fort tard dans la nuit. A Dunkerque. le gouverneur, M. du Barail. met aux arrêts M. de Bulkelev. colonel d'un régiment irlandais qui vient, avec ses officiers, <( de faire un carillon», comme on disait alors, en cassant à coups de pierres toutes les vitres de la chambre de son lieutenant-colonel (\). Sans doute, sur un champ de bataille, cette jeunesse oisive et turbulente fait tout son devoir, mais les mille détails de la vie en campagne lui sont à charge. Le 20 août 1707, un violent orage éclate près de Verden ; les tentes sont brisées, l'inondation entraîne des hommes et des chevaux, la troupe reste une nuit sur pied dans la rafale, mais tous les officiers vont chercher un refuge dans les maisons voisines du camp (5 ). En attendant la bataille, on ne cherche qu'à jouer et à faire bonne chère. Les officiers subalternes opposent la force d'inertie dès qu'il s'agit d'opérations d'habillement et de service intérieur (6).
On pourrait multiplier ces tristes exemples qui sont causés, non seulement par la conduite des généraux, mais aussi par l'état précaire où se trouve l'officier. Son avancement n'est pas garanti. Si nous prenons par exemple, le dossier du régiment des dragons d'Orléans, au début de 1708. nous verrons
il) Mémoii'e sur l'état militaire on Franco, sans nom d'auteur, 17r>7 (Mémoiri's techniques, carton VIII).
(21 Constantin des Marans, Essai sur l'état actuel de l'infanterie, 1754 (Alémoires techniques, carton M).
(3) Mémoire sur l'état militaire de France, loc cit.
(A) Rapport du 28 mai 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
(5) Mopinot à M"' de X.... Rethem. 26 août 1757 (J. Lcmoine, Sous Louis le Bien-Aimé. p. 95).
(6) fornillon à M. do Fumeron. Wesel, 13 mai 1758 (.\rchivcs supplémei>laiic.>. carton 27).
le lieutenant de Lampas, admis à la retraite après trente-neuf ans de services et dix-sept ans de grade de lieutenant ; Pierre, simple dragon en 1718, maréchal des logis en 1733, est lieutenant depuis 1744 ; Ardiet, volontaire en 1726, lieutenant en 17/1/1, a pareillenjetit quatorze ans de grade i). Le régiment de cavalerie d'Escars possède un cas bien plus curieux : Monard, lieutenant, fils et petit -fils d'officiers de cavalerie, se voit refuser le commandement d'une compagnie en raison de son âge : il a dépassé la soixantaine (2).
L'état d'officier n'est pas même assuré. Le Roi donne le brevet, mais reste maître de licencier des régiments après la guerre et de renvoyer leurs cadres. Après le traité d'Aix-la- Chapelle, de nombreux officiers sont priés de rentrer chez eux avec un mois d'appointements. Un lieutenant, à bout de ressources, vend du fromage pour gagner l'argent de sa chaise de poste. L'incident fait scandale, car l'officier, faute d'habits, a conservé son uniforme. Il répond qu'il ne fait là rien contre l'honneur. Un autre lieutenant s'enrôle sous un faux nom dans les gardes françaises. Le Roi voyant un garde en faction avec la croix de Saint-Louis se renseigne et lui donne une pension de 600 livres. Un autre officier réformé vit dans une mansarde, et son domestique va mendier tous ]es jours pour assurer sa subsistance et celle de son maître ; le Roi, touché, donne à l'officier une pension réversible sur la tête du domestique (3). Mais ce sont là des exceptions. Le Roi ne se trouve pas toujours sur le passage de ces infortimes, et la plupart des officiers réformés, quand ils ne peuvent se retirer dans leurs terres, demeurent au régiment. On leur donne une chambre à la caserne, les camarades payent leur pension : en échange, ils aident à l'instruction, prennent la garde avec les officiers de leur grade, et de la sorte arrivent à vivoter en attendant les places vacantes (A). Les officiers sans fortune — et ils devien-
(1) Tiav;iil du Roi, 1" mars 1758.
(2) Cnvalior en 1710, maréchal des logis en 1732, lieutenant en 1743 (Travail du Roi, 7 mai 1758).
(3) Journal de Barbier, t. IV. p. 354 et 403.
(4) Mémoire de Thabo sur la cavalerie, 1754 TMémoires techniques, carton 30). — .Maccalîeri, lieutenant réforme au régiriient Roval-ltalien, ne touche que 25 livres par mois cl ne peut vivre qu'avec l'assistance de M. de Monti, qui l'emploie aux détail.* de riinbillement du régiment [Mémoire de Maccafieri, 20 mars 1753 (Mémoires techniques, carton V)].
lient de plus en plus la généralité — restent lieutenants ou capitaines en second tant qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter une compagnie. Les capitaines et les majors peuvent espérer qu une action d éclat ou quelque puissante protection leur fera donner une commission de lieutenant-colonel, puis de l)rigadier. Mais la plupart se retirent avec la croix de Saint- Louis .
Si l'état d'esprit des officiers était inquiétant, celui de la troupe ne valait pas mieux (i), et le cri d'angoisse du marquis de Caraman ne paraissait pas exagéré : « Jamais l'oflicier ni le soldat n'ont marqué plus de négligence dans le service, plus d'indiscipline et moins de délicatesse sur l'honneur... II faut bien se garder de penser que la France ait changé quant à ses qualités nationales, c'est-à-dire l'honneur et la valeur, mais il faut attribuer à quelques inconvénients, qui exigent des changements nécessaires dans la règle, et à la légèreté française ce que certains esprits chagrins remarquent comme le signal de la destruction prochaine de notre monarchie » (2). Ces changements nécessaires n'exigeaient rien moins qu'une refonte complète de l'organisation militaire, travail de longue haleine qui demandait, pour être mené à bien, plusieurs années de paix en Europe. Ce qu'il eût fallu, par dessus tout, c'étai^ une réforme du recrutement en harmonie avec le sentimenj national ; elle eût été possible au moment de la détente qui suivit le traité d'Aix-la-Chapelle. Mais toute l'activité du comte d' Aîgenson qui fut pourtant un grand ministre, s'était orien-
(1) « L indiscii)line y règne ; les malheurs qui sont arrivés, les mouvemenis i^u'on a In ils pendant l'hiver ont ôlc tout moyen a une grande quantité d'itllirii'TS ; leur bonne volonté est beaucoup diminuée. En un mot, il est nécessajre d(î remettre toutes les têtes et le bon ordre » [Mémoii-e anonyme, 13 mars 17. > (Correspondance générale, 3473-84 bis)]. — Béausobre en parle en ces termes : « Une grande armée dans laquelle la subordination, la discipline, l'e^xactitudo dans le service, tout zèle et tout goût de cuerre sont éteints... » [Béausobre a Paulmy, Paderborn, 22 mars 17ij8 (Correspondance générale, 3473-l(J2)]. En février 1750, le régiment de la Fcre, en garnison .i Rocroi, se mutine à la suite d'une exécution militaire. Cinq ofllciers sont tués. Dix compagnies franchissent la VIeuse et se réfugient à Namur (Mémoires du marquis d'Argenson, t. TV, page 154).
(2) Reflexions sur l'état présent du militaire en France par le marquis do Caianian. 1758 (Mémoires techniques, carton VFII).
tée vers l'instriirlioii des troupes (ij, et lorsque, après avoir guidé pendant un an le marquis de Paulmy, le maréchal de Belle-Isle fut chargé du portefeuille, le 5 mars lyoS, la France était en pleine guerre. Il ne fallait plus songer à trancher dans le vif, mais on pouvait, tout en gardant l'organisme, essayer de changer les mœurs (2;.
Belle-Isle connaissait merveilleusement le caractère français, il savait que lorsque les officiers sont sujets aux défaillances, la faute en est toujours aux titulaires du haut commandement. Les supérieurs perdent-ils de \ue les obligations de leur charge, se tiennent-ils à l'écart de leurs subordonnés. la mésintelligence et la désaffection ne sont pas loin, et ces tendances fâcheuses a ont. en se répercutant de grade en grade, compromettie la cohésion de l'armée faite avant tout chez nous de collaboration intime et de confiance réciproque. Bcll-Isle résolut de réduire le nombre des généraux, de refréner leurs habitudes de luxe, et de leur faire reprendre le contact de la troupe en les affectant en permanence aux mêmes unités. En même temps la tactique trouverait son compte à la réalisation de cette réforme. La création des divisions et des brigades ne permettrait pas seulement de nouvelles combinaisons dans la conduite de la guerre, elle donnerait au pouvoir central la possibilité de suivre les opérations et d'établir les responsabilités du général en chef et de ses lieutenants. Du côté des cadres subalternes, la tâche était immense, mais le premier but que Belle-Isle voulait atteindre était de rendre à
(1) Minialrc pendanl quatorze années successives (7 jan\ior 1743-1" février 1757), le comte d Argenson dut assurer les besoins des armées en campagne jusqu'en 1748 ; les années 1748 et 1740 furent absorbées par la réduction aes forces et par le licenciement de nombreux corps créés en vue de la guerre : dès l'année 175.J, il fallu! remollre de nouveau l'armée en état de combattre. En dehors des camps d'insiruciion. de l'institution de la noblesse militaire et de l'Ecole militaire, on doit au comte d Argenson de nombreuses ordonnances réglant l'habillemenl. l'armement, l'équipement et les instructions sur l'exercice de l'infanterie et de la cavalerie du 14 mai 1754. du 6 mai et du 22 juin 1755 fN'oir le recueil des Ordonnnnrex, de Saulgeon. vol. 43, 44, 45. 46).
(2) « \ l'égard do ce qui tend à changer la constitution des troupes, vous savez bien que ce .'^ont des opérations auxquelles il ne serait pas praticable de vaquer pendanl la guerre. .le vous prie donc de vous renfermer à m'indiqucr les moyens que vous croirez les plus expédients pour, en laissant subsister les établissements qui sont faits, remédier aux anus qui s'y sont introduits, rendre meilleur l'étal de l'officier et du soldat et rétablir parmi les troupes la disciiiline et la subordination >> ^Belle-Isb à .*Naint-Germain, 24 janvier 17ÔS (Correspondance générale. ■.'"•Kt-l V>;.
LES BÉFOHMES DE 1758 275
la fonction de capitaine tout le prestige qu'elle avait perdu. Pour les officiers riches, ce grade n'était qu'un marchepied ; aux officiers pauvres il apportait la misère ; dans l'un et l'autre cas les titulaires changeaient souvent soit pour prendie une situation meilleure, soit pour quitter l'armée.
Les moyens que le Maréchal mit en œuvre devaient être singulièrement efficaces. Désormais, un stage obligatoire de cinq années permettrait aux jeunes gens d'avenir d'acquérir dans le commandement d'une compagnie les connaissances militaires indispensables ; la réduction des états-majors rendrait au service de la troupe un grand nombre d'officiers inutiles ; la suppression de la vénalité des charges dans l'intérieur des régiments empêcherait les mutations incessantes. Enfin, l'augmentation du traitement de tous les cadres et l'établissement d'une solde progressive pour les capitaines fixeraient chaque officier dans son grade en lui donnant les moyens de vivre. Le Ministre serait alors en état de restaurer la discipline {i ).
Si l'on ajoute à ces décisions profondément étudiées, promulguées dans un délai très court, appliquées immédiatement, les mesures prises pour l'augmentation de la ration du soldat et la séparation des deux grands corps de l'artillerie et du génie, on aura l'ensemble de la première œuvre poursuivie par Belle-Isle, mais on n'aura qu'une faible idée de l'activité prodigieuse que déploya le Maréchal depuis son entrée au ministère jusqu'à la fin de la campagne de nyBS. 11 faudrait ajouter à ce travail la réorganisation de l'armée du Rhin, les mille préoccupations causées par les opérations d'Allemagne, la défense des côtes, l'augmentation des milices qui feront l'objet d'études spéciales. En 17/10, le marquis d'Argenson, qui pourtant ne l'aimait guère, écrivait dans une de ses rares crises d'impartialité ■ f( Il a des matériaux de tous côtés pour les systèmes et l'esprit fort ardent ; il mange peu, dort peu
et pense beaucoup, qualités rares en France (i) ». Près de vingt ans plus tard, il semble que Belle-Tsle n'ait pas vieilli. « Je sais que vous avez le temps de tout, écrit Lally-Toilendal. et que vous seul ave/ trouvé du temps pour tout (2) ». Jamais pourtant sa santé n'avait été aussi précaire (3). Et que doit-on penser d'un pareil travail poursuivi sans défaillance, alors que tout vient assombrir l 'borizon du vieux lutteur ! Il assiste impuissant, aux opérations désastreuses du comte de Clermont, il se beurte à tout moment aux résistances de la Cour. La bataille de Krefeld se livre, et c'est pour lui plus qu'une défaite : elle apporte la déroute de toute sa vie par la mort de son fils unique, la ruine de son rêve et de ses espérances.
« La procliaine promotion ne sera pas nombreuse », annonçait le Ministre huit jours a^ant de la faire signer par le Roi f/i). Elle ne comprit que deux maréchaux : Bercheny, lieutenant général dont les services avaient été fort appréciés en 1757, comme au cours de la guerre de Succession d'Autriche ('5) et M. de Conflans, amiral. Cette dernière nomination fut d'ailleurs faite pour continuer vme tradition qui donnait de temps à autre un bâton de maréchal au département de la marine f6). 00 maréchaux de camp furent nommés lieutenants
(1) Mémoires du marquis d'Argenson, t. III, p. 246.
(2) Lally Tollcndal à Belle-Isie, Pondichéry, 18 octobre 1758 (Archives siipplcmcntaircs, rnrion 26).
(3) « Il y a quatre jours que ina poitrine a été si vivement attaquée que j'ai été obligé cle garder mon lit... » [Belle-Isle à Clermonl. 21 avril 1758 (Correspondance gén«jralo, 3501-299)]. — « M. le maréchal de Belle-Isle continue à être toujours mcommodé et dans un grand abattement ; il ne sort point de chez lui o[ iravaill<> autant que ses forces peuvent le lui permettre. Malheureusement, le travail est pressé et considérable. Il reçut, il y a deux ou trois jours, par un rnême courrier, quatorze lettres de M. le comte de Clermonl, sans lesquelles il y en avait cinq ou six qu'il ne pouvait pas répondre sans avoir pris lui-même l'ordre du Roi » (Journal de Luîmes, 28 avril 1758, t. XVI. p. 427).
(4) Belle-Isle à Clermonl, 1" mai 1758 (Fonds de Suède, 37-90).
(5) Le marquis de Bercheny (1689-1778), né à Epéries (Hongrie), parent du célèbre Ragotsky, fit ses premières armes dans sa patrie d'origine. Ayant pris du service en France, il prit part au combat de Dettingen et à la retraite de Prague. LieulonanI général en 1744, il accompagna Louis XV en Flandre de 1746 à 1748. Kn 1757, il commanda la première "ligne de l'armée d'Allemagne (Chronologie mililnirc do Pinard, t. III. p. 345).
(6) Le dernier maréchal de la marine avait été l'amiral d'Estrées. Les nominations de Bercheny et de Conflans sont en date du 15 mars 1758.
généraux, parmi lesquel Torcy, Je comte de Vauban et le marquis de Povanne, et 27 brigadiers passèrent au grade supérieur. C'était peu, si l'on songe que depuis 1766 on n'avait fait aucune nomination (i) et que les actions de guerre de l'année 1707. notamment celles qui s'étaient produites à la victoire d'Hastenbeck, n'avaient pas été récompensées. Belle- Isle profita de cette première promotion pour faire l'avancement des officiers supérieurs et subalternes sur l'ensemble de l'armée et non plus par régiment, et pour décider que, pendant toute la durée de la guerre, les nominations n'auraient lieu qu'au choix sans suivre l'ordre de l'ancienneté (2). Le Ministre n'avait pu se soustraire à l'obligation de créer des lieutenants généraux (3). Par contre il ne fit pas de nouveaux brigadiers.
L'état d'officier au xvnf siècle serait difficile à comprendre si l'on n'avait présente à la mémoire la distinction très nette qu'il faut établir entre la charge et la commission. Elle résulte de la différence qui s'établit entre la carrière de l'officier « de naissance » et la carrière de l'officier « de fortune ». L'officier de naissance débute soit comme volontaire dans la maison du Roi, soit comme lieutenant ou capitaine dans un corps de troupe. Titulaire d'une compagnie, il peut être nommé colonel d'un régiment sans avoir été lieutenant-colonel auparavant. A partir du grade de colonel, il peut recevoir la commission de brigadier et de là prétendre aux grades de maréchal de camp et de lieutenant général. L'officier de fortune, au contraire, peut bien devenir officier général, mais il ne sera jamais colonel. Il entre au régiment soit comme soldat, soit comme lieutenant. S'il veut sortir de l'ornière, deux voies se présentent à lui : les grenadiers ou la majorité.
(1) Sauf le marquis (le Pérouse, nonuné lieutenant général le 15 janvier 1758, en récompense de la prise de Minden, 1757 CChevrier, Histoire ae la Campanne de 1757, p. 104), et le comte de Chabo la Serre, nommé le 29 mars maréchal de camp,' à la suite de sa belle défense de Hova [Chrnnoloqic militaire de Pinard, t. VI, p. XXIV).
(2) « Chaque corps doit être pris séparément dans une promotion générale, sans quoi il pourrait arriver que tout tomberait sur un même corps et qu'il n'y en aurait point du tout dans d'autres, ce qui serait fort injuste » [Belle-lsle à Clermonl, 22 mai 1758 (Correspondance générale, 3502-273)].
(3) Le nombre des lieutenants eenéraux est trop considérable » [BcUe-Islo à Clcrmont, 12 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-144)].
Comme les compagnies de grenadiers se recrutent sur l'ensemble du corps, elles ne donnent lieu à aucun trafic et sont accordées directement par le Roi d) ; de même un lieutenant peut être nommé aide-major, puis major ; le major a toujours une commission » de capitaine. Capitaines de grenadiers et majors peuvent recevoir ensuite le grade de lieutenant-colonel tout comme les autres capitaines. Et, comme récompense finale, on donne aux plus méritants des lieutenant-colonels ainsi recrutés la commission de brigadier. Très exceptionnellement ils parviennent au grade de lieutenant général (2). Cette manière de procéder n'avait rien que de très équitable, étant données les institutions de l'époque, mais de nombreux abus s'étaient commis.
L'accession au grade de lieutenant-colonel était relativement facile, mais, pour avoir le commandement d'un régiment, il fallait disposer d'une grosse foitune. Un grand progrès avait bien été réalisé par la diminution du prix d'achat dans les charges de colonel. Si les régiments dits u royaux » se payaient de 100.000 à 120.000 livres, si le prix des régiments de dragons valait entre 80.000 et 120.000 livres, par contre de nombreux régiments avaient été fixés à 22,000 livips ; il y avait j6 régiments de caAalerio dans ce cas (3). Mais, pour- ol)tenir un régiment, il fallait non seulement que le propriétaire passât au grade de maréchal de camp ou démissionnât, mais que le postulant fournît 92.000 livres et se fît agréer par la Cour. On calmait donc les impatiences en donnant directement la commission de brigadier aux lieutenantscolonels. Cette commission ne donnait pas toujours un commandement, par contre elle procurait à tous les titulaires une solde mensuelle de 000 livres et donnait droit à 16 rations de
(1) Il n'y a que deux charges qui sachètenl dans l'arniéc : celle de capitaine cl celle de colonel. On achète une compagnie ou un régiment.
(2) Chevcrl. officier de fnrlimc, sert comme soldai au régiment de Carné, de 170G à J710. Sous-lieulcnanl on 1710, aide-major en 1719, il est nommé major en 1721 et lieuton.uU-colonel on 1739. A la suite de l'escalade de Praauc. on en fait un brigadier. .Maréchal do cam|) en 17i'i. il arrive au grade do lieutenant général on 1748. Cheverl n'a donc commando ni uno compagnie ni un régiment (Chronologie mililaîre. de Piuard, t. \', p. 468).
(3) Chevalier d'IIaulville, /:'5,sai sur la cticalerie (1750), p. 135 sqq. Le prix des régiments d infaiilerio n'était pas moins élevé: Champagne, 75.000 livres; Xice, 'lO.OOO livres ; Foix. 30.000 livres (Travail du Roi, 7 mai 1758).
fourrage en plus de celles que touchait l'officier en qualité de lieutenant-colonel ou de colonel. C'était, en campagne, une lourde charge pour le Trésor (i).
Belle-lsle y coupa court en ne donnant de lettres de service qu'aux brigadiers exerçant effectivement le commandement d'une brigade (2). Dans la promotion du 8 mai, tous les lieutenants-colonels furent écartés des propositions pour la commission de brigadier. « Il y en a actuellement plus de 5oo de cette espèce... il n'est plus possible d'en faire, hors le cas d'actions distinguées à la guerre» (3). Les réclamations furent nombreuses, lé Maréchal ne se laissa pas convaincre. Il avait commencé par limiter l'encombrement des hauts grades, tout en introduisant dans les nominations un peu plus de logique et de justice (^).l\ fallait maintenant relever l'autorité du haut commandement, en restreignant les dépenses somptuaires, en forçant les généraux à porter l'uniforme et à camper avec leurs troupes.
Le luxe de la table aux armées était une conséquence de la hiérarchie sociale. Presque tous les officiers généraux appartenaient aux grandes maisons du royamne et continuaient au milieu des troupes les traditions de faste et d'hospitalité qu'ils pratiquaient dans leurs hôtels et leurs châteaux. Non seulement ils étaient entourés par leur état-major, mais, à chaque repas, des commensaux, qui, souvent, s'invitaient eux-mêmes, venaient renforcer le cercle des familiers. Chaque officier général avait sa clientèle. On « appartenait » à M. de Bellelsle ou à M. de Soubise. et, qu'on appartînt à l'un ou à l'autre, on était toujours bien traité. La politesse française a toujours considéré comme un grand honneur de recevoir ; Chabo, dans
(1) « Cette multitude de brigadiers est ruineuse à tous égards, tant pour 1 ari^cnt qu(! pour les augmentations des fourrages, augmentations des équipages, et àvilil ce grade en le multipliant « [Belle-lsle à Clermont. 12 mai 1758 ("Fonds de Suède, 37-414)].
(■7:) Bclle-Islc à Gucrchy, juillet 1758 (Archives supplémentaires, carton 27).
(3) Delle-Isle à Mortaigne, 23 juillet 1758 (Fonds de Suède. .37-101).
(4) « Enfin, ce qui vous plaira le plus sera le choix des mesires de camp. <jui a été décidé par le mérite, en faveur d anciens officiers de grande naissance .1 la vérité, mais qui n'ont aucune habitude de la Cour » [Gisors à \[ortaigne, Paris, 7 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-110)].
son mémoire sur la cavalerie, fait ressortir que le mestre de camp et les officiers généraux doivent tenir table ouverte, d'après leurs moyens. Les colonels qui ne sont pas riches vivent généralement à l'auberge avec leurs capitaines, mais ils doivent prendre à leur compte les frais généraux de la table. Déjà, hauban s'était plaint « du luxe qui s'empare des gens de guerre comme des gens de Cour(i))). Le 8 avril 1735, le Roi n'avait permis la vaisselle d'argent qu'aux seuls officiers généraux, et, pour tous les grades, les porcelaines et cristaux étaient interdits. Mais on allait plus loin. L'ordonnance du i5 avril 1707 avait proscrit les pâtisseries et restreint le dessert aux confitures, au fruit, au fromage. Celle de i-j3~> réglemente le repas lui-même en n'autorisant que « les potages, rôts, entrées et entremets de grosse viande ». Elle dut être bien peu suivie, car l'ordonnance du 90 juillet 17^1 en renouvelle toutes les prescriptions ; elle reste aussi lettre morte malgré tous les efforts de Belle-Isle ; mais, dès qu'il arrive au ministère, il reprend la question. Il s'en ouvre Ji Mortaigne, qui l'approuve d'autant plus que lui-même est pauvre et hors d'état de suivre un grand train de vie. Mortaigne est d'avis qu'on fixe le nombre des couverts : « Cela empêcherait les officiers particuliers à courir, comme la plupart font, après les bonnes tables (2) ».
En mai, tous les officiers ont été préparés à la nouvelle ordonnance qui va paraître le 3 juin. Partout on confectionne des plats et des assiettes en étain (3), les officiers conservant la faculté d'avoir des couverts et des gobelets d'argent. La circulaire officielle limite à dix-lmit couverts la table des lieutenants généraux, à quatorze celle des maréchaux de camp, à dix celle des colonels, mais un maréchal de camp a droit à
(1) Mnniipcrit n" 15?0. Dililiolhèquc d.> Lvon ("Ed. de Rochos, loc. cit., I. I, p. 3:w.
(2.) Morlii^nc à Bellc-Islo, 12 mars 17r>8 (Suède, 36-46). Une ordonnance du 9 ninrs 17.)/ prescrivnil de ne servir sur loiiles les t.-tbles que « des potage?, (lu rôti et du bouilli en crropsc viande el volaille, sans aucun gibier que celui apporté par les gens du pays, le tout acconiniodé siiiiplemenl. Il n'v aura qu'un .service compose d'entrées, rôtis et entremets. Les entremets ne seront que des viandes salées, grosses pâtisseries, poissons, suivant les lieux, œufs et légumes ; le dessert : du fromage, des laitaees. des fruits cuits ou crus, des confitures ».
(3) .Mortaigne à Bello-Isle.W esel. G mai h58 (Fonds de Suède, 37-84).
treize plats et un colonel à dix. Par contre, dans les haltes, on ne pouvait servir que des viandes froides, du fromage et des fruits crus (i).
Ces réglementations nous paraissent un peu ridicules ; et, de fait, les infractions fm^ent incessantes. Le Roi ne cacha pas à Belle-Isle que le comte de (>lermont serait « un mauvais lailleur » de l'ordonnance h.). Le scepticisme de Louis XV était peut-être exagéré, mais quel que fut le zèle de Clermont, il n'empêchait pas les intéressés de tourner les difficultés en confectionnant des plats plus grands divisés eri compartiments contenant, par exemple, deux entrées et deux entremets. Au mois de juillet, plusieurs généraux avaient encore de la vaisselle d'argent, et Belle-lsle, écrivant à Contades, le priait de sévir : « Le Roi m'a dit qu'il savait bien que l'on regardait tous ces règlements comme des chansons, parce que. jusqu'à présent, on n'avait tenu la main à aucun et puni personne » (3).
Le contrôle était, d'ailleurs, difficile et délicat. Il était plus aisé de veiller à l'exécution des prescriptions concernant les équipages. L'ordonnance du 9 mai 1757 rééditait beaucoup de dispositions anciennes. Elle fixait pour les lieutenants généraux un maximum de trente chevaux et trois voitures ; poui' les maréchaux de camp, vingt chevaux et deux voitures ; pour les brigadiers, seize chevaux et une voiture. Chaque bataillon d'infanterie ou chaque régiment de cavalerie ne conserverait qu'un vivandier et une voiture ; chaque régiment aurait, de plus, un boulangei' et un chariot. Toutes ces voitures seraient à quatre roues et à quatre chevaux. Toutefois, les officiers généraux pouvaient emmener une berline à deux roues, et les chirurgiens-majors une chaise. L'ordonnance du 3 juin 1768 ne restreignit pas ces chiffres, qui nous paraissent exagérés. Prenons le cas du lieutenant général : sur trente chevaux, dix
(1) Ordonnance du 3 juin 1758 (Recueil de Saulgeon, vol. 48).
(2) Bellc-Islo il Clonnont, 9 juin 1758 (Archives supplénicnl.iires, carlon 27).
(3) Bclle-Fslo ;i Conlndep. 10 juillet 1758 (Archive!; coniplémenlaireg. cor- Ion •.*5). 11 est ;i signaler que Frédéric II ne tolérait au feld-niaréchal que seize couverts, au génér.d d inl'anl"rie douze, au lieulcnanl général liuit. au major général six. Le nombre des plats variait de cinq à dix {Tactique et discipline d'après les règlements prussiens (17.59). t. Il, p. 30).
i'81? LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
au moins étaient affectés aux voitures portant les bagages : les vingt autres comprenaient non seulement les chevaux d'armes du général, mais les chevaux de ses valets, palefre niers, gardes particuliers et les clievaux de bât destinés à porter un matériel léger de tal)le et de campement lorsque les bagages sur roues étaient rejetés à l'arrière.
Belle-Isle voulait tenir la main à ce que ces effectifs ne fussent jamais dépassés. Or, il était d'un usage courant de prendre sur le pays des voitures de réquisition (i). Le duc de Richelieu, le 6 octobre 1707, avait été forcé de réglementer cette mesure en exigeant un ordre écrit de l'intendant, ce qui réservait les voitures de corvée au seul transport des munilions et des vivres (2). Le Maréchal prescrivit de n'employer les voitures de réquisition que sur un ordre signé du général en chef et visé par l'Intendant. Les parties prenantes devaient payer vingt-cinq sous par jour par cheval de trait et vingt sous par cheval de selle (3). C'était supprimer tous les abus qui s'étaient propagés d'une manière scandaleuse au cours de la letraite de Hanovre sur le Rhin. Les équipages tolérés étaient déjà suffisants pour alourdir l'armée (4). Que dire des équipages du général en chef et des princes du sang, qu'un ministre ne pouvait léglementer. Le premier avait droit à un nombre illimité de chevaux et de voitures. Le duc de Wurtemberg arrive au camp de Soubise le 3 août 1768. Il commande à un corps de 6.000 hommes. Sa suite seule comprend i6() peisonnes et 220 chevaux '5.
Les officiers généraux en étaient arrivés à vivre à l'armée comme à la Cour. Ils portaient même rarement l'uniforme.
(1) I)ii 22 yii 26 fcATicr 1758, la rcgcnco.dc Brunswick fournit à l'armée française 1.29() Vi>itiiri\« et 3.190 chevaux (Artillerie : 207 voilures et 828 chevaux ; magasin du Roi : 58 voitures el 232 chevaux ; magasin au blé : 50 voitures. 200 chevaux ; transport des malades : 151 voitures. 604 chevaux ; transport des farines : 90 voitures. 300 chevaux, etc.. etc.). — [Siluation numérique, 8 mars 1738 (Fonds de Suède. 30.13-i).
(2) Ordoim.Tnce du duc do Riclielieu. Halbergtadt . 6 octobre 1757 (Fonds de Suède, 30-133).
(3) Projet de règlement sur les équipages el les tables, mai 1758 (Archives supplémentaires, carlon 2,5).
CO Dans cet ordre d'idées, les guerres de Flandres avaient encouragé beaucoup d'abus : le pays était riche, les grandes villes nombreuses, les route? excellentes ; enfin, Paris n'était pas loin. Cf. Mémoires de Montbarey, l. I, p. 29.
(5) Conlades à Belle-Isle. Krefeld. 7 août 17.58 (Correspondance cén<'rale, 3180-35).
La tenue des généraux n'avait été fixée que le i" février l'/àli (i). Elle comportait un habit bleu foncé, avec le col et les parements de même couleur. Seul, « un brodé d'or en broderie » agrémentait cet uniforme, élcgaut et simple, qui se rapprochait beaucoup de la tenue générale de la maison du Roi. Les lieutenants généraux avaient comme signe distinctif un galon d'or en broderie aux poches et à la manche. Le 6 mai 1758, Belle-Isle décida que tous les généraux porteraient l'uniforme d'un bout à l'autre de la campagne. La tenue de campagne ou (( petit uniforme » serait la même que la grande tenue, mais l'habit serait de moitié plus étioit pour le rendre à la fois moins coûteux et plus pratique. Le deuil de Cour, si fréquent avec les parentés du Roi. tant à l'intérieur qu'à l'extélieur de la France, était supprimé pour l'armée (2).
Enfin, Belle-Isle aurait voulu pouvoir tenir la main à l'exécution d'une mesure qu'il jugeait indispensable, c'était de forcer les généraux à camper avec la troupe. Clermont fut le premier à protester contre une décision qu 'il jugeait inutile et vexatoire. Belle-Isle répondit que l'armée française suivrait désormais l'exemple donné par l'état-major autrichien, oij les princes du sang eux-mêmes .se faisaient un point d'honneur de partager sous la tente les fatigues de leurs soldats (3).
Mais la réforme capitale du haut commandement allait être l'organisation permanente de la division et de la brigade pendant la durée de la guerre. L'embrigadement et l'endivisionnement permanents des troupes n'existaient qu'en temps de guerre et encore d'une manière très variable. L'armée était divisée en deux lignes et ime réserve. Chaque ligne se subdivisait en droite, centre et gauche et chacune de ces subdivisions comprenait un certain nombie de brigades. Les titulaires de ces commandements cliangeaient fréquemment au cours de la campagne. Tout détachement important formé pour une opération quelconque était placé sous les ordres d'un officier général nommé d'après le tour de ser^^ce que tenait le
(1) Ordonnances roi/ales, Recueil de Saulgeon, vol. 44 ; Journal de fjiijncs, t. \ , p. 309. L'uniforme nvait été donné à la troupe en 1057.
(2) Clermont à Bello-lsle, VVcsel, 17.58 (Corresi)ondance générale, 3.501-295).
(3) Belle Islc à Clermont, 29 mai 1758 (.Archives supplémentaires, carton 27).
\cH . LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
maréclial des logis de l'armée. Lorsque deux ou trois régiments étaient réunis, le colonel qui possédait la plus ancienne commission de brigadier en avait le commandement. On appelait, par exemple, brigade de la Ferronays la réunion de trois régiments dont le régiment de la Ferronays prenait la tête parce que son colonel avait la commission de brigadier. En temps de paix, il ne restait aucune trace de cette organisation embryonnaire ; les régiments étaient simplement passés en revue par des inspecteurs désignés tous les ans. L'inconvénient d'un pareil état de choses n'échappait à personne et Belle-Isle avait été l'un des premiers à le signaler.
En 1732. il proposait une organisation des frontières qui permît, tout en renforçant la défense du territoire, de placer des généraux à la tête de véritables commandements, dont les sièges seraient Strasbourg, Metz, Sedan, Maubeuge, Saint- Omer et Lille : « Il sera nécessaire de choisir ces officiers généraux dans le nombre de ceux dont on présume se pouvoir servir dans une guerre prochaine, afin de les accoutumer au commandement sur leurs troupes, et ces mêmes troupes, à leur obéir (i) ». Bombelles, auteur présumé du remarquable mémoire sur l'Etat militaire de la France, déplorait que l'armée n'eût pas des chefs particuliers attachés à toutes les subdivisions : u Lne fois devenu officier général, le colonel quitte son régiment et, s'il n'a pas une inspection ou s'il n'est employé à la frontière, il n'est plus rien parmi les troupes » (-2). Tolis les projets de réorganisation publiés à cette époque mettent la question du haut commandement parmi les plus importantes • « Je forme des brigades, écrit le comte de Sparre, et j'y attache, en temps de paix comme en temps de guerre, des officiers généraux » (3). Surlaville est plus explicite encore : les divisions devraient comprendre un nombre fixe de brigades et chaque brigade serait formée de six
(1) Archives du Ministère des Affaires étrangères (Manuscrits, France, vol. 1275-326).
(2) Mémoire sur l'Elat militaire de la France fMémoires techniques, carton VIII).
(3) Conile de Sparc, Inslrnclions mililaires ("introduction). 1753. Voir aussi le rapport de Le Gall du 29 avril 1758. Le Gall propose de former toutes les brigades d'infanterie à six bataillons, en groupant les régiments par deux ou par trois (Correspondance générale, 3510-101 bis).
bataillons ou de huit escadrons. L'auteur \&. même plus loin en esquissant la formation des corps d'armée : il \errait de gros avantages à ce que l'on donnât un grade supérieur aux lieutenants généraux appelés au commandement des ailes et de la réserve (i).
La correspondance de Belle-lsle et de Mortaigne renferme de nombreux passages où cette question est approfondie (2j ; (( 11 est indispensable, écrit Mortaigne avant de partir à l'armée, il est indispensable de donner une autre forme au service des officiers généraux. Il faut les attacher à des divisions à demeure par aile et par centre, mettre un lieutenant général à tant de brigades et tant de maréchaux de camp ; ils connaîtront les troupes, en seront connus et répondront de leur discipline ; on sait alors à qui s'en prendre. Ils seront forcés de vivre avec les officiers, et militairement, au lieu qu'ils ne vivent qu'entre eux, et somptueusement. II faut aussi attacher à chacune de ces divisions les commissaires des guerres nécessaires, et que ce soient toujours les mêmes » (3). Dès son arrivée à l'armée du Rhin, Mortaigne arrive à persuader Glermont de la nécessité de cette mesure, et Belle-lsle l'en félicite (4). Le comte de Glermont n'y parvint pas d'ailleurs du premier coup ; il dut surmonter bien des résistances et se plier à bien des accommodements : « Il n'y a pas dé jour que je n'aie été obligé de changer l'ordre de bataille... M, d'Armentières a trouvé qu'il lui était désagréable d'être à l'infanterie en second sous M. de Contadea et a désiré êtie à la cavalerie. M. de Poyanne a souhaité rester aux ('arabiniers, oela a fait rennier tous les officiers des ailes droites et des ailes gauches et m'a gêné dans l'arrangement que j'avais fait • le placer les officiers d'infanterie à l'infanterie et les officiers
(1) Le mémoire de Suiiavillc, écrit en mars 1758 (.\rchives supplémentaires, carton 27), est très intéressant, car les marges contiennent les réjtonses faites par le ministère aux différents articles. C'est ainsi que le ministère ne voit pas d'inconvénient à la dernière proposition qu'on vient d'énoncer, à condition que le grade supérieur ne soit conféré que pour la durée de la campagne.
(2) Correspondance de Mortaigne avec Belle-lsle (Correspondance générale, vol. 3490J.
(3) Mortaigne à 13ellc-Isle, Metz, 5 mars 1758 (Fonds de Suède, 36-18).
(4) Belle-lsle à Mortaigne. 14 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-17).
de cavalerie à la caNalerie... » fi)AAec l'instruction militaire de la plupart des généraux de l'époque, bien peu pouvaient prétendre au commandement des troupes qui n'appartenaient pas à leur arme d'origine. Belle-Isle rappelait à bon droit qu'une des premières causes de la défaite d'IIochstett avait été la complaisance du marécbal de Talard pour un de ses subordonnés, M. de Zurlauben qui, provenant des gardes suisses, avait obtenu de commander l'aile droite de la cavalerie. Or, il n'avait jamais pu la mettre en bataille (2). La cavalerie fut, à la suite de cet écbange de vue, répartie immédiatement en brigades. La plupart des brigades comprenaient trois régiments, soit six escadrons. Les régiments de dragons tous à quatre escadrons, étaient groupés deux à deux. Les Carabiniers et les bussards ne furent pas embrigadés. Les premiers constituaient un corps de dix escadrons ; les hussards faisaient le service des troupes légères, par petits détacbements (3).
L'infanterie fut de même répartie en brigades de quatre, cinq ou six bataillons (4) ; quant aux bataillons du corps royal d'artillerie, ils restèrent un organe d'armée.
L'origine de la division est tout entière contenue dans le projet de règlement provisionnel qui fut édicté le 16 mai 1768 par le ministère. L'exposé préliminaire faisait ressortir l'amélioration qu'on en pourrait tirer en donnant enfin aux généraux le moyen de s'instruire et de connaître leurs troupes. Les deux premiers articles du règlement sont à retenir :
(( Artici-f. P". — Les armées seront à l'avenir partagées en' divisions, qui seront commandées par des lieutenants généraux et, sous eux, par des maréchaux de camp.
« Art. 11. — Chaque division pour un maréchal de camp sera formée de deux brigades d'infanterie ou de cavalerie... et
(1) Clermont à Belle-Isle, Mors, 13 juin 1758 (Fonds de Suède, 38-36).
(2) Belle-Isle à Clormont. IG juin 1758 (Fonds de Suède, .38-56).
(3) Elat des brigades de cavalerie, 28 mai 17.58 (Fonds de Suède, 37-175).
(4) Elat des brigades du coips de Soubise, 1" mai 1758 (Correspondance :énérale, 3475-32).
LES RÉFORMES DE l~Ôt? 287
deux de ces divisions formeront celle dnn lieutenant général. »
Mais, comme on ne pouvait évoluer qu'avec prudence, l'article III conférait au général en chef le droit de confier les^ commandements à son cboLx, sans tenir compte de l'ancienneté (i).
C'était, malgré tout, un progrès considérable et le point de départ d'une tactique nouvelle. Auparavant, l'armée formait un bloc rigide où chaque unité conservait sa place variable entre deux Imités voisines, toujours les mêmes. L'ordre linéaire était le seul dispositif qu'on pouvait employer avec les errements anciens. La formation des divisions fractionne enfin l'ensemble et va permettre d'envisager des combinaisons neuves. La réforme de Belle-Isle utilisait la conception générale de Folard en la dégageant de toute la gangue d'hérésies dont son auteur l'avait entourée. L'embrigadement et l'endivisionnement des troupes étaient les conditions nécessaires de l'ordre profond et du système de l'économie des forces.
Pour relever la dignité du capitaine, Belle-Isle réduisit les états-majors, augmenta les soldes, supprima la vénalité des charges dans l 'intérieur des régiments et fixa le stage que tous les officiers devaient accomplir dans ce grade avant de songer à franchir l'échelon supérieur.
Les quartiers généraux n'étaient pas seulement encombrés de bagages, ils regorgeaient de personnel. A côté du général en chef se trouvait le maréchal général des logis de l'armée fonction correspondant à celle de chef d'état-major. Le maréchal général avait des aides et des surnuméraires, il ne corres- ])ondait avec les troupes que par l'intermédiaire du maréchal ffénéral des logis de la cavalerie, du maréchal général des
(1) Projet de rèelemenl provisionnel sur la formalion des divisions, Versailles, 16 mai 1758 CFonds de .Snèdo, 37-1-55 bis). — En réalité, ce modo do répartition ne fut pas appliqué en 1758. Les divisions de larnicc de Clermontfurent des divisions mixtes. Celles de Contados se composèrent d un nombre très variable de brigades, mais le piincipe de la division était ado[i|o.
logis des dragons et du major général de linfanterie, trois rouages distincts comjDrenant chacun son état-major particulier. Enfin, chaque officier général avait toute une suite. Nombreux étaient les officiers qui préféraient au dur service de la troupe, au camp ou aux détachements, la vie facile du quartier général : « Les états-majors sont en nombre, écrivait Mortaigne à Belle-Isle. Cela ne fait que des fainéants et embarrasse au quartier général. S'y fourre qui peut pour ne rien faire et pour avoir des grades (i) ». Mortaigne était sûr de plaire au Maréchal en lui signalant cet abus. A côté d'officiers de valeur qui rendront pendant toute la campagne de 1708 des services précieux, tels Bourcet, Lamy du Châtel, de Plainchamps, trop de personnages inutiles s'étaient glissés dans l'entourage immédiat des chefs et Belle-Isle y mit bon ordre. Il fît décider par le Roi que tout officier de troupe devait démissionner pour entrer dans un état-major et par là même ne pourrait prétendre à l'obtention d'une commission de colonel. (( Cette multiplication des colonels a tout perdu. Elle apporte le dégoût dans tout l'ordre des capitaines de cavalerie et de dragons... A l'égard des officiers d'état-major qui ont des compagnies, c'est une troupe abandonnée et de l'autre, rien n'est d'un si mauvais exemple et si contraire n toute règle que les camarades de ceux qui sont ainsi dans l 'état-major ou aides de camp fassent ce service pour eux. Il y avait des régiments, dans la dernière guerre, oij il y avait jusqu'à quatre capitaines dehors qui étaient bien logés et fort à leur aise, faisant fort peu de chose, pendant que les autres étaient perpétuellement de picjuet, de garde ordinaire ou en détachement » (2). Le nombre des aides de camj) fut ramené à trois pour le lieutenant général commandant en chef, deux pour le lieutenant général et un pour le maréchal de camp.
Aussi, lorsque Soubise lui demandera d'augmenter le nombre des aides-majors généraux et des aides-maréchaux de cavalerie, Belle-Isle répondra-t-il par une lettre assez rude oîj sont résumés tous les inconvénients dune pareille mesure. Les
(1) Mortaigne à BcUc-Islc, \\ C5ch 6 mai 1758 (Fonds de Suède. 37-84).
(2) BcUc-Isle à Clcrniont, 10 avril 1758 (Correspondance générale, 347i-89).
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états-majors finissent par écrémer les régiments et par indisposer toute l'armée. <)uels ont été les résultats obtenus en suivant de pareils errements ? Celui d'habituer les officiers généraux à ne plus rien faire par eux-mêmes et celui de multiplier, avec le nombre des bureaux, les écritures et les formalités pour expédier les ordres et les recevoir (i). Le Ministre alla jusqu'à mettre en demeure le Ministre de France à Stuttgart, M. de Montciel, d'adresser immédiatement sa démission de lieutenant-colonel du régiment de la ^ ieuville pour recevoir un€4 commission de lieutenant-colonel réformé qui, seule, pouvait lui permettre de rester hors des cadres sans renoncer à tout espoir d'avancement (2).
A l'égard des officiers « particuliers », comme on appelait alors tous ceux qui n'appartenaient pas au cadre des officiers généraux, Belle-Isle résolut de leur faire donner une marque immédiate d'intérêt en relevant leur solde. Pour montrer au soldat qu'il ne serait pas oul^lié, la ration de pain fut augmentée de 120 grammes. Jusqu'alors, le soldat et le dragon touchaient 24 onces de pain par jour, le cavalier et le hussard, 36 onces, le cavalier de la maison du Roi, ^S> onces (3). L'augmentation de quatre onces par jour devait créer une lourde charge pour les finances. Elle fut très vivement combattue par le financier Paris-Duverney (^), mais Belle-Isle en fit décréter le principe et chargea Clermont de l'annoncer à ses troupes. En fait, l'augmentation fut appliquée au mois de juillet seulement. Le but qu'on se proposait n'était pas seulement de donner aux soldats une alimentation meilleure (5). Le ministère pourrait enfin exiger du comman-
(1) Bolle-lsic ;i Soubi?o, novombro 1758 (Arcliivos. supplémentaires, cor- Ion 27):
(2) Belle-Isle 9 Moniciel, 1" juin 1758 (Correspondance générale, 3503-G).
(3) Chacun des cavaliers de la Maison du Roi se faisait suivre ordinairement d un valet qu'il devait nourrir.
(4) Bclle-lslc à Clermont, 26 mars 1758 (Fonds de Suède, 36-70).
(5) L'ancienne ration de pain était insuffisante. « Il n'est point de chambrée qui, les jours de prêt, n .iclièle un sujiplément de pain » [Mémoire de M. de Barbançois, 1731 (Mémoires lecluiiques, carton \')].
dément une répression immédiate des actes d'indiscipline et de maraude. L'augmentation du traitement des officiers fit l'objet de minutieuses conférences au domicile de Belle-Isle, entre le Maréchal, le comte de Clermont, le marquis de Paulmy, Paris-Duverney (i). L'ordonnance définitive parut le 2 0 février 1708 (2), peu de jours avant l'entrée au ministère de son véritable auteur.
Ses caractères essentiels sont un relèvement de la solde pour tous les officiers et la progressivité pour le traitement des capitaines. Ce dernier grade avait été de tous le plus avili. Les lieutenants pouvaient encore vivre, avec une économie sévère ; mais les capitaines, responsables de l'entretien de leurs compagnies, se ruinaient ou commettaient de véritables malversations. On avait fini par admettre que les revenus du capitaine provenaient d'un produit fixe et d'un produit variable (( compliqué, incertain, dépendant des hasards, fondé sur l'industrie et, le plus souvent, sur la destruction des forces militaires » (3).
Dans les compagnies de grenadiers qui n'avaient pas le souci de recruter les soldats comme les compagnies de fusiliers fA). le traitement des capitnines fut unique et porté de A livres 6 deniers à 6 livres par jour. Le capitaine touchait donc 180 livres par mois au lieu de 120 livres environ. Afin d'intéresser le chef de la compagnie au recrutement de ses hommes, l'ordonnance lui donna cinq payes de gratification 5) par jour lorsque l'effectif était complet à /jo grenadiers, trois payes de gratification pour un effectif de ^^ hommes et une paye pour .^|3. Le lieutenant recevait une augmentation journalière de 7 sols 10 deniers et touchait ainsi mensuellement 60 livres.
Les capitaines de fusiliers, qui ne recevaient uniformément que 3 livres 6 sous 8 deniers par jour, furent divisés en trois classes. Les quatre capitaines les plus anciens du batail-
(1) Bclle-Islo à Ch^rmonl, 26 mars 1758 (Fonds de Suède. .36-70).
(2) Recueil des Ordonnances de .Saulgeon, vol. 48).
(3) Ro.atain. Tiailé des lacions (1755) (Mémoires techniques, carton \'II1).
(4) Le capitaine de grenadiers payait seulement 25 livres au capitaine do fusiliers qui lui fournissait un soldai.
(5) De G sous G deniers chacune.
Ion (i) virent leur solde monter à 5 livres 6 sous 8 deniers, les quatre capitaines suivants avaient /j livres i3 sols k deniers, les huit plus jeunes, !\ livres. Tous les capitaines avaient en plus cinq payes de gratification (2) lorsque leur effectif atteignait ko hommes, trois payes pour Sç) fusiliers, une paye pour 38. Les lieutenants de fusiliers qui jusqu'alors n'avaient touché que 22 sous 10 deniers eurent 33 sous A deniers.
Les majors furent payés comme les capitaines les plus anciens et les aides-majors, du rang de lieutenant, touchaient la solde ancienne des capitaines (3 livres 6 sous 8 deniers). On comprend dès lôrs que tous les officiers sans fortune personnelle avaient tout avantage à servir soit dans les grenadiers, soit dans le cadre des officiers-majors.
L'infanterie étrangère se payait à forfait. Le capitaine recevait i3 livres par mois et par homme à charge pour lui de payer journellement aux sergents 12 sous, au fourrier 9 sous, au caporal 7 sous, au grenadier 6 sous et au fusilier 5 sous 6 deniers. On devine sans peine que l)ien des capitaines administraient leur compagnie en sauvegardant leurs intérêts personnels au risque de ne pas ohserver le règlement. Pour leur enlever toute excuse en cas d'infraction, Belle-Isle porta leur solde individuelle à i3o, 1/40 et 100 livres. Les capitaines en second eurent 120 livres, les lieutenants 60 et 70 livres.
Les milices ne furent pas ouhliées. Les capitaines de grenadiers royaux (3) eurent !\ livres et les capitaines de fusiliers 3 livres ; les lieutenants de grenadiers 20 sous et 32 sous, les lieutenants de fusiliers 20 sous.
Cette réforme fui, comme on le pense, accueillie avec enthousiasme par toute l'armée, et Bomhelles pouvait écrire, un an plus tard, que l'augmentation de solde permettait enfin de recruter des officiers peu fortunés, bien qu'un minimum de 00 livres par mois fût indispensable à tout officier voulant
(1) Chaque bataillon coraprenoil une compagnie de irrenadiers et seize compagnies de fusiliers.
(2) De 5 sous G deniers chacune.
(3) Les Grenadiers des milices formucnl : V les bataillon.^ des grenadiers de France, payes comme le resle de l'armée ; T les compagnies de grenadiers royaux, qui furent souvent réunies en bataillons.
« vivre de son emploi (i) )>. Le Ministre était alors armé po\ir faire cesser les abus du Concordat (2).
Il existait dans tous les régiments une sorte de caisse d'assurance qui favorisait un arrangement clandestin. Tout capitaine prenant le commandement d'une compagnie versait une somme fixée, véritable droit d'entrée dans la combinaison ; les capitaines et les lieutenants prélevaient sur leurs appointements un mois de solde ; tout cet argent garantissait le payement d'une prime que l'on versait au capitaine se démettant de ses fonctions (3). Beaucoup d'officiers de valeuj" avaient recours à cet expédient lorsqu'ils voulaient quitter l'armée sans attendre une pension du Roi. Les uns se retiraient par dépit ou par dégoût, les autres pour payer leur,dettes. L'institution paraît avoir eu, dans ses commencements, une intention pbilantbropique, analogue en tous ])oiiits à celle que se proposent nos sociétés de secours mutuels; mais, en fait, la vénalité de la charge, déjà si préjudiciable à l'esprit militaire, se trouvait compliquée d'un autre inconvénient : il fallait peu de chose pour décider un personnage aigri par l'ambition déçue à rentrer dans ses terres, et les compagnies passaient de main en main sans pour cela produire une accélération d'avancement dans les bas grades. Les lieutenants anciens n'en profitaient pas toujours, et la petite noblesse, de par sa pauvreté, se trouvait exclue des emplois vacants. Toutes les places étaient prises par la plus grosse enchère, et seuls des officiers provenant de la bourgeoisie aisée se trouvaient à même de provoquer le départ des vieux serviteurs : « Les emplois, dans le régiment de Piémont, écrivait Torcy, se vendent comme la viande à la bouche-
(1) Mémoire .sur 1 Etat militaire de la France, 1759 (Mémoires techniques, carton VIII).
(?) Les soldes étaient bien plus élevées dans l'armée prussienne. Le colonel recevait, chaque mois. 1.472 livres ; le lieutenant-colonel. 308 livres ; le major. 208 ; le capitaine de grenadiers. 205 ; le capitaine de fusiliers. 191 : le lieutenant, 57 ; le lieutenant en second et l'enseicne. 46 {Tactique et discipline d après les règlements prussiens, 17.Ô0. t. Il, p. 194).
(3) Cette prime s'alimentait encore par la somme que versait directement le capitaine promu au camarade qu'il remplaçait. Ne versaient un mois d<' solde que les lieutenants et les capitaines moins anciens que le capitaine démissionnaire. « Ceu.x qui sont avant celui qui fait sa retraite ne payent rien, parce qu'ils n'ont point de rang a attendre de cet événement. » (Chevrier, Vie du maréchal de Belle-Islc, 17G2, p. 243).
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rie (i) )' Belle-Tsle, dans le préambule de sa lettre-circulaire envoyée à tous les colonels d'infanterie (a), exposa magistralement toutes ces gourdes fautes. 11 mit le doigt sur la plaie et l'ouvrit largement : « Les colonels ne devant rien ignorer de ce qui se passe pour ou contre le bien du service dans les régiments qu'ils commandent, ce ne peut être qu'avec leur agrément^ ou du moins leur consentement tacite, que la vente des emplois s'introduit ou se maintient. » Les colonels étaient, en effet, les grands coupables, et Belle-Isle eut raison de leur attribuer la responsabilité de ce déplorable état de choses. Ils furent prévenus' d'une manière très ferme que toute infraction à l'ordonnance commise dans leur corps serait punie par la cassation du colonel. Les officiers fatigués ne pouvaient prétendre qu'à l'hôtel des Invalides ; le « Travail du Roi » nous montre qu'on leur donnait aussi des pensions de retraite allant généralement de 3oo à 600 livres, suivant les états de service et le grade, mais ce n'était pas un droit. Belle-Isle. en supprimant le Concordat, se déclara prêt à faire augmenter le nombre de ces pensions, mais à la condition expresse que « toute espèce de marché pécuniaire )) serait bannie des régiments (3).
Le corps des officiers obéit à la lettre-circulaire avec beaucoup de répugnance ; mais le Ministre poursuivit les moindres infractions. C'est ainsi que du Blaisel, chargé d'achever le recrutement des volontaires de Clermont, fut l'objet 'd'une enquête et d'une punition pour avoir exigé de ses capitaines un versement au profit des frais généraux du
(1) Torcy à Belle-Isle, Cologne, 19 mars 1758 (Correspondance générale, 3510-43). — Dans celte lettre. Torcy montre l'envahissement des cadres par les officiers rotunei's, cpj il accuse violemment de s être mal comportés a Rosbach. Il met en cause le colonel, qui taxe à son profit tous les officiers qui viennent d'acquérir leur charge. Le lieutenant Laurencey de Leiord a payé sa lieutenance 1.000 écus ; il demande la compagnie de son oncle, tué à Rosbach. Le colonel exige 5.000 livres. Au sujet des abus commis avec le concordat, Cf. Torcy à Belle-Isle, Coloene, 17 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-113), et le duc de Broglie à Paulmv, Brème, 3 février 1758 "(Correspondance générale, 3500-177).
(2) 23 mai 1758. \'. aux annexes.
(3) Le trafic des charges dans l'intérieur des régiments avait toujours elé proscrit. L ordonnance du 15 septembre 1731, renouvelée en 1749 par le comte d'Argenson. interdisait formellement le concordat (Recueil û' ordonnances de Saulgeon, vol. 45).
corps (i). En lyoç). les commissaires des guerres furent chargés de faire prêter serment à tous les officiers : cliacun devait affirmer sur '<on honneur qu'il n'avait pas signé de concordat au moment de sa nomination (2).
Les coups de théâtre se succédaient : l'un des plus inattendus fut causé par la publication du règlement qui forçait les nouveaux colonels à justifier de 28 ans d'âge et de sept années de services, dont cinq au moins passées en qualité de capitaine^ pour prétendie au commandement d'un régiment CS).
Jusqu'alors, colonels et mestres de camp provenaient soit des capitaines, soit des jeunes gens de la haute noblesse ayant fait un an ou deux tout au plus dans les corps d'élite de l'armée. Beaucoup de régiments de cavalerie étaient donnés aux mousquetaires de la maison du Roi. Les colonels d'infanterie se reciutaienl de même soit dans le régiment du Roi, soit dans les grenadiers de France. Un stage aussi court dans des corps de troupe qui, pendant la paix, faisaient surtout un service de parade, ne préparait guère les futurs colonels à leur mission de temps de guerre : « Aucune de ces écoles, écrit Chabo, ne les met en état de commander à quatre cavaliers » (4). Si Mortaigne et Contades avaient été lieutenants et capitaines, par contre, le maréchal d'Estrées, cadet à 21 ans, capitaine à 22, était colonel à 23, et Soubise, mousquetaire à 17 ans, était à 20 ans brigadier de cavalerie, sans a^oir même été mestre de camp fo). L'opinion publique fut enchantée, mais les corps privilégiés furent au désespoir. Le marquis de Guerchv, colonel du régiment (hi Roi, la grande pépinière des colonels d'infanterie, dépeignit au Maréchal la consternation de ses officiers. Belie-Isle ne promit que de chercher un moyen permettant à la noblesse jeune d'arriver de bonne heure au commandement des régiments, mais toujours dans les con-
(1) Bcllo-IsU' ;• niTinoiil. 11 août IT.'ÏS (Corrcspoiickincc céncralo. 3510-184).
(2) Lctlro-circtiiiiin.' de Cjcinilio aux Coniniissairos des guerres. 21 avril 175î> (Recueil des ordonnances de .Saulgcon. vol. 49).
(3) Travail du I!oi. 27 mars 17."i8. Héglomenl du 29 avril 17,"j8 et ordonnance du 22 mai 1759 (Hecueil des onlomiances de .Saulgcon, vol. 49).
(i) Mémoire de Ghabo sur la cavalerie, 1754 (Mémoires techniques, carton 30).
(5) BcUc-Islc, mousquetaire a 17 ans, avait été mesire de camp d'un régiment de dragons à 21 ans.
ditions indiquées, en réservant une compagnie par régiment ou par bataillon aux officiers de cette catégorie (i).
11 était assez dangereux de réorganiser l'armée alors que la France était en pleine guerre. Belle-Tsle ne voulut pourtant pas différer davantage la séparation du corps royal d'avec le corps des ingénieurs. L'artillerie et le génie avaient été bien malencontreusement réunis sous le mini^tère du comte d'Argenson (2). Cette décision avait été prise au Conseil du Roi sous l'influence de l'esprit de centralisation qui, depuis Richelieu, tendait à supprimer toutes les grandes charges de l'armée. Le comte d'Eu, dernier grand-maître de l'artillerie avait, sur l'invitation du Roi, donné sa démission. D'autre ])art,le directeur général des fortifications, d'Asfeld, était mort en 1748 (3). Ce département particulier, confié par Louis XH . à Le Pelletier de Souzy, ne semblait pas, au milieu du xvnT siècle, mériter une importance aussi grande. La fortification n'était plus en honneur et la guerre de sièges était remplacée, depuis l'entrée en ligne des armées prussiennes, parles batailles en rase campagne. L'exposé des motifs de l'ordonnance de 1755, en fondant le Corps royal de l'artillerie et du génie, leconliaissait les services qu'avaient rendus séparément artilleurs et ingénieurs. Le Roi ne doutait pas que ces deux catégories d'officiers n'en rendissent de nieilleurs par la suite « lorsque ceux qui les composent emploieront conjointement leurs talents et leur capacité sous son autorité immédiate ». C'était une question d'économie et surtout une (juestion de centralisation destinée à renforcer l'autorité rovale.
(1) Bcllc-I.sle à Giicrcliy, 2 juin 1758 (Archives supplémrnlain'*, carton 27). — r»elle-Isle permit d'interpréter le règlemenl d'une manière assez large, en comptant comme années de lieutenant le temps passé dans les rompagnies de chevau-légers et de mousquetaires, mais il exigea, dans ce cas, le commandement réel dune compagnie pendant cinq ans [Belle-Isle à MM. de Lubersac, de .lumiihac et de la Rivière. 25 mai 1758 (Correspondance générale, oJlO-151 sqq)].
(2) Ordonnance rovale du S décembre 1755 (Ordonnances de Saulgeon, vol. 47).
(3) Cf. Paul \ iollet. Le iloi et ses Minisires, Paris, 1912, p. 355, sqq.
Tous les officiers des deux corps devaient concourir indistinctement aux mêmes fonctions et porter le même uniforme.
L'idée, séduisante en principe, n'avait pas supporté l'épreuve de la guerre. Les artilleurs se sentaient aussi bien déplacés dans les forteresses que les ingénieurs à la tête des brigades d'artillerie. Les traditions étaient rompues et les officiers improvisés ignoraient les principes essentiels qui régleront toujours l'emploi des pièces et de leurs attelages. On avait abandonné de l'artillerie sans nécessité, à Lippstadt (i ) et à Hameln (2). n II faut constater l'artillerie de campagne, écrit Mortaigne, y attacher les officiers qui doivent y servir afin que chacun prenne connaissance de sa besogne, mais il serait bien à désirer que la séparation des métaux fût faite promptement. Chacun est déplacé dans le Corps royal, est dégoûté. Un ingénieur n'est pas un artilleur et ce dernier n'est pas un ingénieur » ^3). Aussi BeJle-Tsle répond que la séparation est décidée pour être exécutée avant la reprise des opérations (^) : (( Le hochepot que l'on a fait des corps avec celui du génie et de Royal- Artillerie a tout gâté et si ce mélange tel qu'il est subsistait encore longtemps, le Roi n'aurait bientôt plus d'ingénieurs et notre artillerie si distinguée dans les dernières euerres s'affaiblirait aussi considérablement » (5). L'ordonnance fut rendue le o mai. L'artillerie conservait les l)ataillons du Corps royal (6) et. provisoirement, les six compagnies de mineurs et les six compagnies d'ouvriers. Lek ingénieurs recevaient un nouvel uniforme dont un détail sub-
(1) « \ ous ne vous consolerez sûrement pas des dix pièces abandonnées ;i Lippstadt. lesquelles m affliîïenl d'aiitanl plus que ce sont celles de la batterie que nous avons prise à Hastembeck. Tout le monde ne devait-il pas offrir les chevaux, en pareil cas? Si javais été à la tête d'un régiment de cavalerie,
j'aurais offert mes ciievaux pour les tirer, mes cavaliers pour les escorter
Gisors à Belle-lsle. Schcreiibeck. 20 mars 1758 ("Correspondance générale. 3473-219)].
(2) « J'ai appris im fait encore bien plus criminel et qui m'a clé bien circonstancié, qui est qu'en parlant de Hameln. les officiers de l'équipage de l'artillerie ont employé 400 chevaux pour amener leurs équipages particuliers, d'où il a résulté 1 impossibilité de ramener les ponlons [Belle-Islci à Clermonl, G avril 1758 fFonds de Suède, 3f>-152)].
(3) Mortaigne à Belle-lsle. Wesel, 27 avril 1758 (Fonds de Suède, 37-64).
(4) Belle-lsle à Mortaigne, 7 mai 17.58 (Fond.; de Suède, 37-110).
(5) Belle-lsle i^i Cîermont, avril 1758 fCorrespnndance génér.ile. .3510-80). [Ci) Six bataillons à seize compagnies.
LES RÉFOHMES DE 1758 297
siste encore de nos jours comme marque distinctive du corps du génie, le parement de velours noir (i).
Le service de l'artillerie ne fut réglé dénitivement qu'au mois de novembre. Tous les officiers du Corps royal pouvaient être affectés soit aux bataillons (transformés en brigades), soit aux compagnies de mineurs et d'ouvriers, soit aux directions. La hiérarchie comprenait i directeur, 6 inspecteurs, 6 chefs de brigade, 28 colonels,, 33 lieutenants-colonels, m capitaines en premier, 109 capitaines en second, 120 lieutenants en premier, 126 lieutenants en second, 96 sous-lieutenants. Les six bataillons à seize compagnies furent transformés en six brigades à huit compagnies de 100 hommes dont une compagnie d'ouvriers, cinq compagnies de canonniers, deux compagnies de bombardiers. Il y eut six compagnies de sapeurs et six compagnies de mineurs, toutes à 60 hommes. Le premier capitaine de chaque brigade et le premier des six capitaines de sapeurs et de mineurs avaient rang de lieutenantcolonel (2). Les 33 anciens départements provinciaux étaient remplacés par 22 directions d'artillerie comprenant chacune I colonel directeur, i lieutenant-colonel sous-directeur, 2 capitaines en premier et 2 capitaines en second. Un lieutenantcolonel était détaché dans chaque manufacture d'armes (3). Enfin, l'ordonnance fixait le recrutement des lieutenants au moyen de la nouvelle école de La Fère et des anciennes écoles de Metz, Grenoble, Strasbourg et Perpignan (fi).
Les détails du service du génie ne devaient être arrêtés que le 10 mars 1759. A partir de cette date, les compagnies de sapeurs et de mineurs furent désormais rattachées au corps
(1) Habil bleu de roi, douuuire, vcsle et culotte rouges, boutons de cuivre doré (Ordonnances de Saulgeon, vol. '18). — L'ordonnance l'ut accueillie favorablement entre autres par Bourccl, connnandant l'artillerie du corps de Soubise [Bourcet à Belle-Isle, Cassel, 7 août 1758 (Correspondance générale, J^v.j-86)].
(2) Cette mesure avait été prise en 1755.
(3) Saint-Etienne, Charleville et Maubeuge.
(4) Ordonnance du 5 novembre 1758 (Ordonnances Saulgeon, vol. 48). — La discussion sur la fusion ou la séparation de l'artillerie et du génie fut reprise le 9 septembre 1790 devant l'Assemblée nationale. Les ingénieurs réclamaient une troupe sous leurs ordres pour exécuter les travaux qu'ils prescrivaient. On proposa la réunion des deux corps sans confusion de leurs services. Les mineurs étaient réclamés à la fois par le génie et par l'artillerie. Le rapport du général Bouthilier conclut au maintien du stalu quo. L'Assemblée se rangea à cet avis (Colonel Coutanceau. La Campagne de 1794 à Varmce du \ord, l" partie, t. II, p. 554, sqq).
des ingénieurs, lequel comprit 20 directeurs des fortifications, 90 ingénieurs en chef et 190 ingénieurs ordinaires. Les officiers se recrutaient par l'Ecole de Mézières où tenaient garnison les compagnies de sapeurs, les compagnies de mineurs étant casernées à Verdun. Le service du génie comprit l'attaque et la défense des places, les plans directeurs, la manœuvre des écluses. Le service des bouches à feu de siège et de place revenait à l'artillerie (i).
Conçues pendant les angoisses de nos premiers revers, après l'humiliation de Rosbach, ces réformes devaient être durables et fécondes. Belle-Isle mit un véritable acharnement à les faire exécuter pendant les trois dernières années de sa vie. Le recul de l'histoire nous les font trouver bien tardives ; il n'est pas moins vrai que, pour l'époque, elles étaient singulièrement audacieuses. Si l'on excepte le relèvement des soldes, qui d'ailleurs est ime mesure dont la nécessité revient à tous les âges d'une manière périodique, la plupart des innovations allaient à l 'encontre des intérêts particuliers.
Il fallait au Maréchal une certitude bien vive de la force qu'il représentait et un amour passionné du bien public, pour faire édicter contre les grandes maisons du royaume des règlements aussi révolutionnaires. Son élévation avait été le résultat d'efforts sans nombre, dictés par une volonté patiente, souple et tenace. C'était, nous dit le président ITénault, « un caractère entier, ne doutant de rien..., hardi dans ses projets d'esprit de suite, opiniâtre dans ses entreprises... ; il était extrêmemeFit profond » (m). Le nom de Foucquet avait été le seul legs de sa famille ; l'héritage était périlleux, et l'espé- .rance de reconstruire tout un édifice, après une ruine aussi
(1) Ordonnance du 10 mars 17r»9 (Recueil de Saulgeon, vol. 49). L'ordonnance donne les condilions d .idmi.'ision à 1 Rcole de Mézièrcs. L'examen d'entrée porle sur rarilluiiétique, la géomélrie, la mécanique. La durée des cours esl de deux ans. Les élèves (30 au maximum) ont rang de lieutenant en second et touchent annuellement 7?0 livres. Le commandant de l'Ecole est en môme temps directeur des places de la .Meuse.
(2) Mémoires du Président Ilénault, édit. de \igan, p. 260 sqq.
complète que l'avait été celle de son aïeul, était une gageure, presque un défi au bon sens (i). Ce n'est que grâce à des prodiges d'intelligence et de souplesse que Belle-lsle était parvenu aux dignités successives de mestre de camp général des dragons, de maréchal, de duc, de prince du Saint-Empire. Ses contemporains croyaient, dès lors, qu'il saurait se faire pardonnez une fortune aussi brillante en maintenant dans tous leurs privilèges les représentants de la classe élevée, dont il avait su forcer les portes. C'était bien mal connaître les mobiles de son activité, qui l'emportait au point qu'on lui souhaitait un « caveçon » poui- refréner son ardeur (2).
De tous les vastes projets que Belle-lsle pouvait concevoir, le plus téméraire, à coup sûr, était une refonte complète de l'armée française. L'organisme ne répondait plus à la nouvelle situation politique du royaume et lorsque, dans le milieu militaire, certains esprits comprenaient la nécessité d'une évolution des idées en matière de recrutement et de tactique, leur initiative s'arrêtait en face d'une organisation désuète mais rigide et, en apparence, impossible à changer non seulement parce qu'elle était basée sur la routine, mais parce qu'elle avait créé trop de privilèges et favorisé trop d'intérêts personnels.
La France de Louis XIV avait porté les coups les plus rudes à la maison d'Autriche mais, sur les ruines de l'Empire, un nouvel état s'élevait dont la puissance ne reposait plus sur la possession d 'immenses territoires et sur la force de la diplomatie. La Prusse occupait des domaines morcelés, et les plus étendus étaient constitués par des terres pauvres et lointaines. On ne pouvait l'atteindre en faisant des sièges de places fortes, et on n'aurait pu dicter la paix en entrant dans sa capitale. La résidence du Gouvernement n'était pas à Sans-Souci ;
(1) A 1.1 smle de l.i nomination de Bclle-Isle à la dignité de duc cl pair, I».irbicr s'éciio : « Ainsi voilà lo ]>rlit-lils du grand Foiuinol, à qui M. Colbcrl voulait faire couper la lêie. bien jtlus illustre pour l'avenir que les descendants de ce niênie W. Colbert ! » (Journal de liarhier, mai 17i9, t. IV. n. :{08). Lorsque Belle-lsle reçoit le bâton de maréchal, le marquis d'Argenson fait des réflexions identiques : « Si ce pauvre .M. Fouquet, son aïeul malernel, pouvait savoir cela dans l'autre monde, quelle joi<-, quelle surprise, lui qui fut si and)ilieu\ el si malfieureiix ! »> (Mémoiref^ du marquis d'Arfienson, IT'il. t. 111. p. '-'70).
(2) Mémoires du marquis d Argenson, t. \'I. p. 09.
Frédéric II campait au milieu de ses troupes aussitôt que la situation menaçait d'être grave. L'ennemi n'était plus un Etat, c'était une armée qui n'attendait pas la lutte, mais qui la portait sans crainte chez ses adversaires.
Les conditions de la guerre avaient changé, ses méthodes n'étaient plus les mêmes, elle exigeait de nombreux effectifs, une instruction très forte, une mobilité plus grande et surtout, elle durait longtemps. C'est povn^quoi Belle-Isle voulait que l'armée fût allégée de tous ses convois inutiles, en refrénant le luxe de ses généraux et en la faisant vivre sur le pays ; la continuité de l'effort ne pouvait être assurée qu'en laissant à la tête des divisions des chefs éprouvés et désormais responsables. L'instruction de la troupe n'était possible qu'avec des cadres pleins d'entrain, à l'abri de la gêne et de la misère. Enfin, il fallait trouver de nouvelles ressources en hommes, et pour cela changer de recrutement. Cette partie de la tâche était difficile à réaliser en pleine guerre ; Belle-Isle en amorça l'exécution lorsqu'il reconstitua les armées d'Allemagne en 1708, mais il en poursuivit constamment l'étude, et le dernier ouvrage de sa vie sera le recrutement des contingents par l'autorité royale, sans intermédiaires, réforme la plus importante et premier embryon d'une organisation adaptée aux transformations politiques et sociales qui préparent l'avènement des temps nouveaux.