CHAPITRE MU
Sandershausen et Lutterberg
La nomination de Contades. — Idées de Belle-lsie sur l'offensive et sur les relations du Gouvernement avec les chefs d'armées. — Etat des régiments d'Allemagne. — Difficultés du Pouvoir central. — La Question d'un premier ministre. — Contades reprend l'offensive. — Retraite des Hanovriens vers la Meuse. — Le Prince de Soubise. — Son offensive en Hesse. — Combat de Sandershausen. — Ferdinand de Brunsv/ick repasse sur la rive droite du Rhin. — Le Corps auxiliaire saxon. — Indiscipline de l'armée française. — Inaction de Soubise et de Contades. — Découragement de Bernis.
Exhortations de Belle-lsie à Contades et à Soubise. — Bataille de Lutterberg.
Le départ du comte de Glermoiit soulagea l'armée tout entière, mais la nomination de Contades fut accueillie sans enthousiasme. Entre les deux généraux, cependant, le contraste était complet. Clermont n'avait été qu'un amateur ; Contades, parmi les professionnels, pouvait revendiquer les états de service les plus sérieux, sinon les plus brillants. Enseigne à seize ans. il n'était colonel qu'à trente, après avoir passé cinq ans dans chacun des grades de lieutenant et de capitaine. Blessé à la bataille de Parme, au cours de la campagne de 173^, il avait depuis, pacifié la Corse, assisté à la bataille de Dettingen commandé la réserve à Raucoux et la première ligne de l'infanterie à Hastenbeck (1). En 1768, il avait cinquante-quatre ans et beaucoup d'expérience, mais si ses talents militaires pouvaient être discutés, son impopularité ne laissait aucun doute.
(1) Chronologie militaire de Pinard.
Ses amis semblaient s'excuser en prenant sa défense : « M. de Contades, écrit Chevert, est un liomme fort sage, qui se connaît la tête bonne, et n'admet dans sa confiance que M. de Guerchy » (i). Il est donc curieux de connaître l'opinion qu'en a Guercby, elle est bien réservée : « A l'égard de M. de Contades, je pourrais être suspect sur son compte, éf int fort de ses amis, mais cependant, je ne m'aveugle pas ordinairement sur ce qui les regarde, aussi me garderai-je bien de le juger dans le poste qu'il va remplir : tel brille au deuxième rang, qui s'éclipse au premier (2). Aussi on ne peut pas encore prononcer sur ce qu'il sera comme général. Il a le sens fort droit, une bonne tête et très froide, la probité la plus exacte et les sentiments du meilleur citoyen avec l'usage de ce métier-ci qu'il a beaucoup pratiqué. Tout cela me donne beaucoup d'espérance... » (3). Si Voyer exagère très probablement lorsqu'il nous montre Contades installé dans Recklingbausen et ne pouvant trouver le camp de son armée, tous les autres témoignages confirment ce jugement qu'il porte sur la manière de vivre du nouveau général : ce Egalement taciturne et sédentaire, il se montrait si peu, que les officiers particuliers le connaissaient à peine et les soldats point du tout : il en résultait qu'il n'était ni aimé, ni estimé des troupes dont il n'eut jamiais la confiance » (A). Un officier (les corps de troupe se fait le porte-voix des mécontents : « C'est M. de Contades qui commande en attendant mieux ; les troupes paraissent fort mortifiées d'être sous ce général » (5).
Ces caractères si froids et si distants réussissent bien rarement dans l'armée française. Il faut qu'ils puissent montrer de réels talents militaires pour se faire pardonner leur rigorisme. Or. Contades ne pouvait prétendre à la réputation d'un grand général, et la présence à ses côtés de Cbevert et de Saint-Germain faisait naître dans tous les esprits, une compa-
(1) Chevert ;'i Belle-Isle, Clesscn. \?> hnUd 1758 (Correspondance Générale, 3/178-321).
(2) .Souligné dans le lexte.
(3) (îurrchv à BelIo-I«lo. Konicsdorf. 8 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-2Û9).
(4) Mémoires de Voyer, aoùl 1758 (Fonds de .Suède, vol. 42).
(5) Mopinot à M"' de X.... Cologne, 8 juillet 1758 (J. Lemoine, Sous Louis le Bien-Aimé, p. 199).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 303
raison qui tournait forcément à son désavantage. Belle-Tsle en était gêné plus que tout autre, puisqu'il écrivait à Duverney cette phrase bien significative : «... 11 n'a pas été en notre pouvoir d'obtenir du Roi que le commandement général fût donné à celui que vous en croyiez le plus digne. Il faut espérer que celui à qui il est dévolu par ancienneté, faisant déjà tout le cas du mérite, cette personne prendra ses conseils et agira de concert... » (i). Par ancienneté ! ces deux mots résumaient toutes les discussions du conseil. Le choix d'un général était impossible avec les intrigues et les cabales, avec la susceptibilité des vieux généraux et l'appui qu'ils trouvaient à la Cour.
Un point, du moins était hors de doute : (boutades avait une longue pratique du métier des armes et son grade de lieutenant-général le subordonnait forcément au Maréchal, ministre de la Guerre. La tâche de Belle-Isle était grandement facilitée par le départ du comte de Clermont ; il l'accomplit avec sa fougue habituelle et se reprit à vi^re. Jamais sa correspondance ne fut aussi lumineuse malgré ses infirmités et ses insomnies continuelles : c Je connais votre zèle pour le Roi et la chose publique et votre cœur de citoyen, écrivait-il à Duverney, le mien, quoique pénétré de douleur et d'amertume, ne m'empêche point de me livrer quatorze ou quinze lieures par jour au travail, quoique je n'aie encore pu rattrapper le sommeil » (2). Et, sans perdre un moment, il trace à Contades les grandes lignes du nouveau plan de guerre.
« Je compte que M. le comte de CHermont, avant de partir, vous remettra les dépêches que je lui ai écrites qui concernent les intentions que le Roi a toujours eues de combattre l'en-
(1) Belle-Isle à Paris-Duverney, 6 juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-158). -— Sainl-Germain élait le candidat de Pnris-Diiverney lorsqu'il fut <[uestion de remplacer le comte de Clermont. Crémille aurait" été favoiablc à ce cIioIa au Conseil rasseml)ié chcv, Belle-lsle. « M. du \ eriiev mil toute la force du patriotisme pour faire agréer celui que toute l'armée (demandait. M"" de Pompadour arriva et on fit retirer M. du X'erney dans un cabinet où elle vint le joindre au bout d'un quart d'iieuie : Unniour, du Verneii, lui dit-elle, comment i-ou.'< pnrte:-rous? Aier une médecine dans le ventre, répondit-il; mais ce n'e.>;t pas là qu'est mon plus (ircuid mal, c'est ici, en montrant sa tête. La marquise craignant sans doute qu'il n'insistût de nouveau, répliqua : Je n'ai pas le temps de m' arrêter, le Roi m'attends, et /e m'en vais » (Correspondance 4c Saint-Germain et de Paris-Duverneij, t. Il, p. 29).
(?) P.ellc-Islc à Paris-Duverney, 9 juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-160).
nemi, toutes les fois que cela sera possible, de chercher tous les moyens de l'attaquer... » L'objectif de Contades est nettement défini : c'est l'armée du prince Ferdinand ; Bellè-Isle évalue sa force à /ii.ooo hommes et 6.000 chevaux, mais, d'après les états envoyés par Cornillon au lendemain de Krefeld, l'armée de Contades s'élève encore à 39.017 combattants et 12.000 chevaux. La partie reste égale et le ministère mettra tout en œuvre pour donner à Contades les moy.ens de reprendre l'offensive (i).
Est-ce à dire qu'il faudra se contenter de simples démonstrations comme autrefois, de feintes et de menaces P Belle - Isle n'envisage l'offensive que sous sa forme la plus concrète, la bataille, et voici qui le montre bien : « J'aime beaucoup mieux, si le prince Ferdinand se met dans les plaines, que vous alliez au devant de lui, que d'être attaqué, car outre la supériorité de votre cavalerie qui vous donnerait le moyen de l'envelopper, l'agresseur est le maître des dispositions et quand M. le prince Ferdinand le sera, élevé par le Roi de Prusse, il vous fera des montres fausses pour faire tout son effort avec les deux tieis de son armée contre une de vos ailes, ou sur votre centre » (2). Mais, pour se donner toutes les chances de succès, le corps de Soubise, fort de So.ooo hommes auquels viendront s'ajouter 6.000 Viirtembergeois et i.5oo chasseurs de Fischer, marchera par la Hesse et ravagera le pays de Hanovre et de Bruns^vick (3).
Quelles seront les relations du Général en chef et du Ministre ? Belle-Isle a soin de les préciser en donnant à la question du haut commandement une solution qui parait devoir rester toujours applicable : « C'est à vous, Monsieur, qui êtes sur les
(1) « J jvais eiivoyo do Mclz 100 milliers de pondre et 100 milliers de plomb, ce qui, je crois, a élé arrêté à Coblentz, ainsi qu'une très grande quantité d'avoine. Nous ne vous laisserons pas manquer ae farine ni de riz et, s'il y avait assez de bateaux, je vous enverrais aussi du foin des Evêchés et de la Lorraine, mais ce qui jn-csse le plus est que vous ayiez un pont sur le Rhin. J'ai fait descendre celui que nous avions à Oppenheim à Mavcnce dans cette intention » [Bclle-Isle à Contades. 3 juillet 17.58 (Corresponâance générale, 3478-73)]. — 3.000 cavaliers et soldats vont partir de Sedan pour rejoindre l'armée. Des munitions partent de Metz [Belle-Isle à Contades, 17 juillet 1758 (Correspondance générale, 3'i79-27)].
(2) Belle-Isle à Contades. 10 juillet 1758 (Correspondance générale, .3478-254).
(3) Belle-Isle à Contades. 3 juillet 17.j8, loc. cil. : le même à Pâris-Duverney, 9 juillet 1758, loc. cit.
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG • 305
lieux, à former votre plan et à prendre votre parti relativement, suivant les circonstances et les nouvelles momentanées en vous tenant dans? une correspondance journalièie et bien suivie avec M. \e prince de Soubise, De ma part, je pourvoie avec grande attention à tous vos besoins et à toutes les demandes que vous me ferez. Il est certain qu'il faut que le Général soit le maître de ses mouvements. Je pense, plus que qui que ce soit, que l'on ne commande point ime armée de Versailles. Tout ce que peut et doit faire le Ministre est de faire connaître au Général quel est l'olijct politique et militaire et la façon de penser du Roi » (i).
Le Général avait donc les mains libres, et son initiative pouvait se donner libre carrière. On ne lui demandait qu'une chose : reprendre la marche en avant, rejeter l'ennemi sur la rive droite du Rhin, et laver l'affront de Krefeld. Quels moyens avait-il à sa disposition .f^ L'infanterie, péniblement remise en état avant le passage du Rhin par l'armée hanovrienne, avait, à la suite d'un mois d'opérations, vu tomber son effectif de près de lo.ooo hommes, si l'on tient compte des soldats tués le aS juin. Sur le papier elle comptait 53.224 hommes desquels il fallait défalquer 1.989 absents, prisonniers ou déserteurs, 5.887 hospitalisés, ^()6 convalescents, soit im déchet total de 8.822 hommes. Les bataillons les plus favorisés conservaient 5 à 600 soldats dans le rang ; les plus éprouvés étaient réduits à 800, parfois à moins (2). La situation de la cavalerie était plus grave encore. Ses 3S régiments (non compris les dragons) n'avaient que 10.618 cavaliers en état de combattre avec 10.122 chevaux et 100 sabres à peine par escadron (8). Pour la première fois, on appliqua le règlement sur les divisions. Chacune de ses deux lignes comprenait
(1) Belle-Isle à Contadcs, '23 juillol 1758 (Correspondance générale, .3'i79-ir)7).
(2) L'i Marine a 482 Iioinnies à l'hôpital ; la Couronne 276 ; Tourainc 228 ; ■Champtnine ooniple encore 2.US présents; le Roy 2.400 ; Navarre 2.23G \Picardie 2.015. Par contre, le bataillon de I-tot/al-Roussillon n'a plus que ...H lioniines ; Cumbrésis 289 ; Cosne-Arlillerie 184" [Situation d'effectif au ?>l juillet 1758 (Correspondance générale, 3179-336)].
(3) Le réiriment le plus fort, Colonel-Général (3 escadrons), a 410 cavaliers en état de combattre. Parmi les autres régiments, tous à 2 escadrons, Snml-Jal a 191 cavaliers. Aquitaine 181. Les Carabiniers, après les charges de Lrcveld, ne disposaient plus que de 854 hommes, soit 80 par escadron [Situation d ellec tif au 31 jiiillol 1758 (Correspondance générale, 3480-16)].
306 LE MIMSlÈnE DE BEI.LE-ISLE
une division (riiifanterie et deux divisions de cavalerie. Litdivision d'infanterie avec trente ou quarante bataillons était beaucoup trop lourde, la division de cavalerie, de dix-huit escadrons était au contraire plus maniable. La réserve était formée par les dragons (20 escadrons), les Carabiniers (10 escadrons), les grenadiers (12 bataillons), l'artillerie (3 bataillons), les troupes légères (12 escadrons de hussards, la Légion Royale et les Volontaires des Flandres). Au total, l'armée comptait 9.3 balaillons et 17 escadrons (i).
Mais les cadres de l'état major général et de l'état major de l'armée dépassaient de beaucoup les besoins du commandement. Contades avait sous ses ordres 23 lieutenants généraux et 39 maréchaux de camp ; le maréchal général des logis, Monteynard, était entouré de 19 aides-maréchaux, le maréchal général des logis de la cavalerie, Fumel, avait de même 11 aides-maréchaux et le major général de l'infanterie, Cornillon, i5 aides -majors (2).
Les intentions du Gouvernement étaient bien fixées ; le Ministère les compléta par des instructions plus détaillées à la suite d'un échange de vues entre Belle-Isle, le maréchal d'Estrées et riiH'vital)le Duverney. L'Armée du Rhin devait s'appuyer sur Cologne et, de là, se porter en avant sur l'Erft, premier objectif de la marche. Le corps de Soubise appuierait ce mouvement en partant le 10 juillet de Hanau pour Marburg et Casse! . Dans le cas où le prince Ferdinand se porterait vers les Pays-Bas, l'Armée du Rhin l'attaquerait en flanc, tandis cpie le duc de Castrics, a>oc 9 escadrons et 3 balaillons rassemblés sur la Demer, le contiendrait de front ; les troupes du camp de Dunkerque, sous le commandement de Graville, se tiendraient prêtes, soit à repousser un débarquement de la flotte anglaise, soit à renforcer le duc de Castries en cas de besoin (3). Contades possédait ainsi les éléments de sa mission : reprendre l'offensive en gardant en
(1) Situation d cftoctif au '20 août 1758 (Archives supplémentaires, ■carton 27).
(2) SituaUon nominnlivo, aofit 1758 (Archives supplémentaires, carton 27).
(3) Points discutés dans la Conférence du G juillet (Correspondance ïrénéralc, M7S-]A'i). — Belle-Isle .'i Contades, 7 jiiillcl 17.">8 (Corresiiondance ffcncrale, 3478-185 et 186).
SANDERSHAL'SEN ET LLTTERBERCi 307
main toute son armée ; la Hesse deviendrait un théâtre d'opérations secondaire ; quant aux Pays-Bas, on les protégerait avec un minimum de forces. L'essentiel était d'attaquer Ferdinand de Bruns\Aick et de reconquérir la rive gauche du Rhin (ï).
La défaite de Krefeld avait jeté le Gouvernement dans le plus cruel embarras. L'opinion publique n'attaquait pas seulement le comte de Glermont ; Mme de Pompadour était mise en cause et rendue responsable de tous les échecs (2) ; le choix de Contades n'était ratifié ni par le public, ni par l'armée (3), et la reddition de Dûsseldorf avait excité l'indignation générale autant, sinon plus que la journée de Krefeld où, somme toute, le soldat s'était montré courageux et plein d'entrain. On pul)liait partout que Belle-Isle, après avoir perdu son fils, ne songeait qu'à prendre sa retraite (/i).
De gros soucis d'ordre financier, menaçaient le Gouvernement qui recourait aux expédients en usage pour combler son déficit : le don gratuit, l'emprunt, l'impôt nouveau (5). Louis XV envisage lui-même une réforme de sa maison, une réduction des écuries et des équipages de chasse et, chose plus grave à ses yeux, l'arrêt des constructions entreprises, 11
(1) Sous 1 inl'luoncc de la Cour do Vienne, préoccupée surtout de la conservation dos Pays-Bas, Choisoul conseillait de remplacer sur le Mcin le corps dd Soubise par les troupes saxonnes, wijrtembergoises et palatines, « le Ministère de l'Empire pensant que iiour intimider nos ennemis et soutenir nus alliés... il est nécessaire d'avoir un corps respectable à Hanau, qui est le contre de rAllomagne ». Clioisoul demandait que l'armée du Rhin détachât 2.500 hommes dans les Pays-Bas. Le ministère, fort heureusement, n'écouta pas cet avis [Choisoul à Belle-Isle, Vienne, 3 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-55;].
(2) M°" de X... à Mopinot, Paris. 5 juillet 1758 (J. Lemoino, Sous Louis h Bien-Aimé, p. 197).
(3) « VI°' la Maréchale d'EsIrées fit hier ses remerciements comme femme di- ministre. Plût à Dieu qu'elle les eût faits comme femme de général ; c'est un sentiment unanime dans toutes les troupes que de voir notre armée du Bas- Rhin commandée pru- le maréchal d'Estrées »j (Journal de Luifnes, 10 juillet 1758, t. XVII, p. 10)].
(4) M"" de X... à Mopinot, Paris, 5 juillet 1758, loc. cit.
(5) En juin, les huissiers priscurs avancent 1.200.000 livres. En août, les (iènois prêtent 50 millions à 5 "/., gagés sur une augmentation d'impôt de dix sous par livre de tabac. En septembre, le Roi emprunte 20 millions à tous les titulaires des charges. Paris est taxé à 1.200.000 livres d'octroi, etc.
renonce à ses voyages de Compiègne et de Fontainebleau qui se soldent chacun par une dépense d'un million, mais bientôt ses bonnes résolutions fléchissent devant les supplications des bénéficiaires, et tout se résume à l'économie ridicule du café, du chocolat et des sirops qu'on offrait jadis à toute heure du jour dans le palais de Versailles (i). Au mois de septembre, la panique se déclare. On emprisonne sept individus qui font courir le bruit d'une résurrection du système de Law (2). Le Gouvernement est débordé. Le Conseil d'Etat arrive à prévoir des solutions extrêmes.
La France connaît alors un des moments les plus critiques de son histoire. Le pouvoir législatif n'existe pas, le pouvoir exécutif se dérobe sous la personnalité fuyante, insaisissable de Louis XV. Le Conseil d'Etat donne seulement des avis ; les sanctions sont prises par le Roi sous l'influence de Mme de Pompadour ou d'un ministre lequel agit souvent sans en informer ses collègues. Nulle coordination dans les efforts, pas d 'unité dans la direction des affaires et , ce qui devient plus grave, absence de responsabilité, voilà tout le bilan du Gouvernement des coteries pendant le xvin" siècle.
Quel que soit le régime, du moment que le chef de l'Etat n'exerce pas en personne le pouvoir absolu, la présence d'un premier ministre est une nécessité nationale. Marie-Thérèse avait Kaunitz : en France « la Marquise, sans en avoir le titre, était effectivement le premier ministre du Roi et elle ne pensait pas que S. M. dut suivre l'exemple de l'Impératrice » (3). Choiseul aurait éciit à Louis XV pour le supplier de déléguer à Bernis de pleins pouvoirs. Ce dernier, par modestie ou par habileté, donna le nom du Maréchal : « Je proposai le maréchal de Belle-Isle, à cause de son expérience ou tel autre que S. M. voudrait choisir, et je me donnai l'exclusion ; j'ajoutai qu'à la paix, le Roi rétablirait la forme ordinaire de son gou-
(1) Journal de Luijnes, t. XVII. p. 3?: — Bernis avait proposé d'établir des commissions chari^ées de réduire les dépenses. Après quatre mois de travail, on établit la possibilité d économiser six millions sur la maison du Roi : « Tous les valets, toutes les charges crièrent et cette réforme qui en amenait encore d'autres se réduisit à une centaine de mille écus que le Roi voulut bien retranclier » (Mémoires de Bernis, t. II, p. 81).
(2) M"' de X... à Mopinot, Paris, 3 septembre 1758, loc. cit., p. 222.
(3) Mémoires de Bernis, t. II, p. 46.
SANDKRSHAUSEN ET LUTTERBERG 309
vernement. J 'écJÙ^ is en même temps à Mme de Pompadour. . , » La Marquise ne transmit pas la lettre au Roi « parce qu'elle était sine qu'elle lui déplairait » ; très mortifié de l'échec de sa tenta live, Bernis reprit son papier et le brûla (i). Le ton de ses mémoires laisse deviner un désappointement qui n'aurait pas été bien amer, si le choix de sa personne pour la première charge de 1 Etat n'avait été mis en question (2). Quoiqu'il en soit, les événements suivirent leur cours habituel et le jeu des influences continua, comme autrefois, à dominer les intérêts essentiels du pays.
Le dernier ordre signé par Glermont avait fait rétrograder l'armée sur jMiiniclisdorf, près de Cologne (3), où les troupes arrivaient par une pluie battante qui, depuis deux jours, empêcliait les soldats de faire la soupe en plein air (/i). De l'armée adverse on ne savait rien de certain, sinon qu'elle devait camper entre Wassemberg et Gladbach et que le corps du prince de Hoistein fai escadrons, 3 bataillons) la couvrait au sud (5). Au moment où Glermont remettait son commandement, l'armée française était acculée à la ville de Cologne où le corps de la place et la tête de pont récemment ébauchée à Deutz, manquaient d'artillerie (6). Dùsseldorf venait de capituler et la garnison palatine, après sa courte résistance, apportait à nos troupes un élément de faiblesse beaucoup
(1) Mémoires de Bernis, t. II, p. 46, GG, 81.
(2) D'après M"' du Hausset, femme de chambre de M°° de Pompadour. le mémoire serai! bien parvenu jusqu'au Roi. Bernis représentait « que dans les temps difficiles, il fallait qu'il y enl. poui' le bien des affaires, un point central (c'est son mot) où tout aLoiiiissc. Madame ne voulait pas se charger du mémoire : il insista malgré qu'elle lui eût dit : Vous vous perdez. Le Roi jeta les yeux dessus, ré'">éta : Point central, c'est-à-dire qu'il veut être premier minisire. Madame l'excusa et lui dit que cela pouvait regarder le maréchal de Delle-I.sle : .\e vn-t-il pas cire cardinal? dit le Roi. el voilà une belle [inesse : il sait bien que, par sa diqnilc, il forcera les ministres à s'assembler chez lui et M. l Abbé sera le point central » (Mémoires de .\l°" du Hausset. page 122).
(3) Glermont à Belle-Isle. Nippé,~, ;"> juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-122).
(4) Cornillon à Belle-Islo. Miinichsdorf, G iuillel 1758 (Correspondance générale, 3478-150). Le village de .Miinichsdorf est devenu le faubourg de Mungerdorf, à l'ouest de Cologne.
(5) Renseignements du G juillet 1758 (Fonds de Suède, 41-209).
(6) Glermont à Belle-Isle, Miinichsdorf. 7 juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-157). — Lamy du Châtel à Belle-lsle, Miinichsdorf. 7 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-177j.
plus qu'un renfort de quelque valeur 'i). Toute la rive gauche du Rhin ohéissait aux coureurs ennemis ; de simples détachements sommaient Wesel d'ouvrir ses portes ; dans les villages, on enlevait tous les hommes pour les incorporer de force dans l'armée hauovrienne '2).
Le premier acte de Contades fut de prescrire la marche en avant. Le i3 juillet, l'armée, après avoir laissé dans Coloirue une garnison importante (^), se dirigea sur l'Erft en sept colonnes parallèles, couvertes à droite par la division de dragons, à 2'auche par les troupes légères f4).
L'armée s'éclairait mal. Contades ayant pris comme objectif les hauteurs de Bedburg sans se préoccuper de l'ennemi, reçut bientôt l'avis que des forces hano\Tiennes importantes se trouvaient sur son flanc droit. Chevert qui marchait à la tête de l'aile droite se hâta d'occuper le Welckemberg avec les brigades de Picardie, Navarre, Auvergne. Belzunce, de la cavalerie et du canon. Le reste de l'armée qui s'était déjà déployé dans la direction du Nord, dut faire face à droite et ne termina son mouvement qu'à cinq heures CoV Contades n'osa pa^ entamer l'action : la nuit était proche, la pluie et la boue des chemins avaient rendu la marche très pénible. Le prince Ferdinand, se voyant devancé par la cavalerie de Chevert sur les hauteurs du Welckemberg (6), essaya, mais en vain^^ de rassembler son infanterie disséminée ; certains détachements avaient formé les faisceaux et se reposaient ; les hautes récoltes empêchaient la liaison, la grosse artillerie était encore assez loin on arrière (71.
(1) On diil faire camper les huit bataillons palatins en dehors du gros de larinrp, pour leur éviter les insultes des troupes françaises [Cornillon à Belle- Isle- Miinichsdorf. 10 juillet 17.58 (Correspondance générale. 3478-247)].
(2) Ca Stella a Belle-lsle, Wesel, 10 juillet 1758 (Correspondance géné-
(3) Cologne : Conly (2 bataillons), Cambrésis (1 bataillon), Rotial-Houssillon (1 bataillon), 3 bataillons de milice ; Denlz : la Marck (2 bataillons), Royal-Lorraine (2 bataillons). Ihancns (2 bataillons), \ aslan (2 bataillons), Périqord (1 bataillon), } oix ,1 bataillon), 1 régiment de draeons [Torcv à Belle-lsle, Cologne, 13 juili.-l 17.58 (Correspondance générale, 3478-.S2.3)].
(4) Contades à Belle-lsle, MQnichsdorf, 12 juillet 1758 (Correspondance générale. 3478-302).
i'i) Rapports du 14 juillet 1758 (Fonds de Suède. 41-220 et 221).
(G) « La cavalerie ne se déplova pas suffisamment à temps pour s'emparer des hauteurs » [Ferdinand de Brunswick à Frédéric II, 23 juillet 1758 (Weslphalen, Gescinrhie des Ilerzotjs Ferdinand, t. II, p. 432)[.
(7) Der Sicbcniàhrige Krie<j, t. \'1I, p. 361.
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERC. 311
En un mot, la surprise de l'armée liano\rienne était complcle et le prince Ferdinand était loin de s'attendre au retour offensif d'un adversaire qui jusqu'alors n'avait cessé de reculer. L'occasion eût été belle de transformer une simple escarmouche en victoire définitive (i). Le général hanovrien, trop heureux de s'en tirer à si bon compte, profita de la miit pour dérober sa retraite vers Dûsseldorf, en laissant à la division du marquis d'Armentières une centaine de prisonniers, plU' sieurs fourgons de vivres et une pièce de canon. Malgré les conseils de Chevert, Contades n'avait pas voulu s'engager. Le lendemain, Ghabo reçut l'ordre de garder lo contact avec les troupes légères, mais les ennemis étaient loin et la journée du t5 n'amena pas de résultat. Le i6, toute l'armée s'arrêta pour la distribution des vivres (2).
L'engagement du i\ juillet n'en constituait pas moins un événement de haute portée. Rnfin, le charme était rompu, l'armée sortait de son inaction, l'ennemi battait en retraite. Les soldats reprenaient courage. A coup sûr le général en chef ne s'était pas montré des plus entreprenants, mais on louait son calme et son sang froid ; la précision de ses ordres laissait préjuger un chef plein d'expérience ; on lui faisait crédit, et Guerchy demandait aussitôt qu'on lui donnnt le bâton de Maroc] lal « pour lui conférer plus d'autorité sur un corps d'officiers qui e-;t porté à la critique et au blâme » (3).
Ce léger succès aurait dû pousser Contades à profiter (hi premier élan. Belle-Isle ne cessait de l'engager à livrer bataille avant que l'armée adverse pût recevoir un renfort de troupes anglaises, dont le débarquement à Emden était prévu d'un jour à l'autre (!\). La prise récente de Dûsseldorf ouvrait malheureusement le champ à toutes les hypothèses pour un esprit trop enclin à vouloir les envisager. Ferdinand de Brunswick ne profiterait-il pas de cette place pour repasser sur la rive
(1) De Pcvie à Bourgade, rrauvveiler, 15 juillet 1758 (l-'onds fift Suède, 41-218). ■
(2) Rapport du 14 Juillet 1758 ("Correspondance générale, ^478-328). -- Chcvcrl à Belle-Isie, Frauweiler, 15 juillet (Correspondance générale, 3478-.i.>l).
(3) Guerchy à Bc]le-I?le. Frauweiler, 15 jiullet 1758 (Correspondance gén(Srale, 3478-352).
(4) Belle-Islc à Contades, l'J juillet 1758 (Correspondance ^'cnerale, 3479-90),
droite P Se porterait -il au contraire du côté de ^^ esel ? Contades restait dans l'expectative et Monteynard, son chef d'étatmajor, n'osait pas l'aiguiller vers les solutions hardies (i). En vain, le Maréchal lui représente-t-il qu'il exagère la force de l'armée lianovrienne (2), et cpje le corps anglais de débarquement ne peut dépasser 5. 000 hommes alors que les Saxons, au nombre de 10.000, sont sur le point d'arriver à Cologne (3) ; Contades reste sur la ligne de l'Erft, face à l'armée ennemie, il prépare un coup de main de Chevert sur les communications du prince Ferdinand et tente vainement de détruire le pont de Dùsseldorf, mais il ne veut pas s'engager, tant que le corps de Soubise, en marchant sur la Hesse, n'achèveia de lui donner toutes les chances de réussite (^). De part et d'autre, les armées se réorganisaient, mais bien des indices pouvaient donner à Contades la confiance nécessaire pour engager, sans plus tarder, une action sérieuse. Le prince Ferdinand renvoyait à Mors ses équipages, enlevait de Diisseldorf le matériel transportable et, finalement, évacuait presque toute la garnison de cette ville, après avoir jeté dans le Rhin la grosse artillerie (0). Seulement, pour attaquer l'ennemi campé sur la rive gauche de l'Erft. il fallait exécuter un passage de rivière, opération décrite et discutée dans tous les traités de tactique à cette époque, mais jugée bien périlleuse lorsqu'on passait du domaine de la spéculation à la réalisation prati([ue. Engager un combat dans de pareilles conditions n'était prudent ni pour l'armée française, ni pour les Hanovriens. Chevert lui-même l'affirmait et, cependant, il était parmi nos généraux le plus audacieux et le moins esclave de la. routine (C)).
(1) Monloyiiard à belle-Islc, Frauwcilcr, 15 jiiillel 1758 (Correspondance générale, 3478-353). — Contades à Belle-Isle, Frauweiler, IG et 18 juillet 1758 (Correspondance çrénérale. 3i79-9 et 66).
(2) Contades iévaliie à 39.8.50 fantassins et 6.240 cavaliers [16 juillet 175S (correspondance générale, 3479-10)].
(3) l3ellc-Isle à Contades, 20 juillet 1758 (Correspondance générale. 3479-125).
(4) Contades à Belle-Islc. Frauweiler, 19, 23 et 24 juillet 1758 (Correspondance générale. 3479-83, 178 et 192). — Guerchy à Belle-Islc, Franweilcr, 23 juillet 1758 (.Archives supplémentaires, carton 27).
(5) Rapports de Lamy du Chàtel, Frauweiler, 21 juillet 1758 (Fonds de Suède 41-225). — de Plaincliamps. Frauweiler, même date (Correspondance générale, 3179-140).
(6) Ctieverl à Clerniont, Frauweiler. 21 juillet 17.58 (Fonds de Suède, 41- 223).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBEfiCi 313
Malgré tout, on ne pouvait plus guère différer la reprise de la marche. Le corps de Soubise envahissait la Hessc, l'armée suédoise, après de longs mois d'attente, esquissait un mouvement offensif et le vieux C-hampeaux, ministre du Roi à Sch^verin, ne parlait de rien -moins que de sa jonction avec les troupes françaises (i j. Contades résolut de s'ébranler à son tour, mais avec une idée de manœuvre et non pas une idée d'attaque. Chevert. passant à Cologne sur la rive droite du fleuve essayerait d'entrer par surprise à Diisseldorf et de là se porterait sur Rees pour détruire les seuls ponts qui permettaient à l'armée hanovrienne de communiquer avec l'arrière pays. L'ennemi, devant cette menace, ne manquerait pas de battre en retraite.
Ce plan était logique et sa réussite pouvait être considérée comme certaine, mais encore fallait-il observer les règles élémentaires d'exécution. L'armée principale devait prononcer une offensive décidée pour donner le change à l'adversaire ou tout au moins pour retenir la majeure partie de ses forces. Chevert, pour mener à bien son entreprise, aurait besoin d'un effectif assez fort et surtout de bataillons aguerris, légers, bien entraînés. Enfin, il fallait garder le secret le plus absolu sur les opérations projetées pour ne pas laisser au prince Ferdinand la possibilité de manœuvrer sur les lignes intérieures. Aucune de ces conditions ne fut réalisée.
Le 2.5 juillet, l'armée hanovrienne se repliait sur Wickrath. Contades la suit de loin, ne laissant au contact que les troupes légères. Sur les intentions du prince Ferdinand, il ne sait rien. Ti 'ennemi cherchera-t-il à repasser le Rhin.^ ne tentera-t-il pas au contraire de franchir la Meuse et de porter la guerre dans les Pavs-Bas.'^ Dans l'incertitude, Contades se résout à le précéder vers Emmerich et Rees. Si Chevert réussit à s'emparer de Diisseldorf, l'armée hanovrienne sera bloquée sur la rive gauche (2). Mais la marche est lente et le 28, Contades change d'idée, il se dirige sur Erkelenz pour marcher dans les traces
(1) Chnnipeaux à Dclle-Islo. Scli\v(>rin. 23 juillol 1758 (Correspondance générale, 3479-159 bis).
(2) Contades à Belle-Isle. Garzw eilcr, 26 jiiillel 1758 (Correspondance générale, 3i79 2.53).
314 LE MIMSTtBC DE BELLE-ISLE
de l'ennemi (j). 11 apprend là fpie Ferdinand de Rrllns^^ick s'est porté sur Rùrenionde, où Saint-Germain le talonne avec trente compagnies de grenadiers, cinq cents cheyaux et les troupe? légères. Mais Contades ne pense pas que l'armée hanovrienne songe à traverser .la Meuse (2). Belle-lsle partage cette opinion qu'il appuie sur des raisons convaincantes : Le prince Ferdinand n'a pas d'équipage de siège et ses app^o^isionnements sont à Xanten, sur le Rhin. Serait-il assez maladroit pour se laisser couper la route de l'Allemagne, alors qu'un renfort anglais va débarquer à Emden ? (3).
La ruse du prince Ferdinand est éventée (A). Il semble donc que Contades profitera de cette fausse manœuvre pour devancer l'armée adverse. On vient de perdre deux jours à Erkelenz ; pourtant en marchant bien, l'armée peut arriver à temps entre Emmerich et Wesel. Mais au lieu de recevoir l'ordre de se remettre en route, elle apprend qu'elle fera séjour le 3i. à Dalen, pour toucher les distributions (5).
Le 1" août. Contades arrive à Gladbarh, et les troupes traversent le champ de bataille de Krefeld. On suit toujours l'ennemi pas à pas, sans se compromettre. Le 2 et le 3, l'armée hanovrienne paraît devoir s'arrêter, le prince de Holstein- Cottor[) refoule même le détachement léger de Saint-Germain (6). Va-t-on se battre.^ Contades n'hésite pas à reculer : « Averti de cette manoeuvre, ne voulant pas me battre en marche et dans im terrain qui aurait pu ne pas convenir et que je ne connaissais pas. je fis rentrer dans l'ancien camp les colonnes qui commençaient à en sortir. » Toute la mentalité militaire de l'époque est renfermée dans cette phrase (7).
(1) Cornillon ^ Rclle-Islc. îlolzwoilor. 27 jiiillpt ]lr>S ('Cnrrcepondance générale, 3479 -276;. — Contades a Hellc-Isle, Erkelenz, 28 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-287).
(2) Contades à Bellc-lslo. Erkelenz, 30 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-333).
(3) Holle-lsle à Conlade?. 30 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479 315i.
(4) En France, l'opinion publique fui persuadée que la marche de Ferdinand de Bninsw ick sur la Meuse avait pour objet de forcer la Hollande a prendre parti dans la guerre [Prieur, Histoire di|ilomatique de la Guerre (Manuscrits des Affaires étrangères, vol. .568. p. 124)].
(5) Contades à Belic-Isle. Erkelenz, 30 juillet 17.58, loc. cil.
(G) Contades à Belle-lsle, Dalen, 3 août 17.58 (Correspondance générale, 3480-18).
(7) Contades à Belle-lsle, Dalen. 1" août 1758 (Correspondance générale, 3480-44). — Rapport de Plaincbamps. Dalen, 2 août 1758 (Corresponnance générale, 3480-41).
SANDERSHALSEN ET LVTTERBERG 315
L'arrière-garde ennemie a obtenu le résultat cherché, l'armée du prince Ferdinand se liâte d'atteindre Wachtendonk, où le pont de la Meuse est défendu par 700 \olontaires français détachés par la garnison de Gueldre. Aux approches de la nuit, les Hanovrieiis forcent le passage (i), repartent le ^, de grand matin, font une étape de neuf lieues, arrivent à Rheinberg et couchent le soir à Xanten (2). Le lendemain, 5 août, Chevert se fait battre à Mehr. Le prince Ferdinand conserve sa liberté de manœuvre ; des marches lentes, de fréquents arrêts, de continuelles tergiversations ont empêché l'armée française d'intervenir en temps utile.
Tenu prêt à marcher depuis deux mois, le corps de Soubise groupait autour de ?Janau des forces importantes. L'infanterie se composait de 89 bataillons, dont 8 bataillons français et 3i bataillons étrangers, tous réunis par 4, 5 ou 6 pour former 8 brigades. L'artillerie comprenait i bataillon, la cavalerie 16 escadrons répartis en f\ brigades, les dragons /j escadrons. Si le commandant en chef n'avait pas la réputation d'être un grand général, en revanche son état-major était rem:arquable. Trois noms se détachent au premier plan et masquent la personne très effacée de Soubise. Ce sont le duc de Broglie, de Vault et Bourcet.
Le nom de Soubise n'arrivera jamais à se séparer du souvenir de Rosbach. C'est ime tache à peu près impossible à faire disparaître, car pendant plus d'un siècle, la satire et la caricature se sont acharnées à ridiculiser un général malheureux et une armée qui n'était pas tout à fait responsable de la défaite. Voltaire a peut-être donné son meilleur portrait en estimant qu'il était « un général d'un courage tranquille et ferme, d'un esprit sage, d'une conduite mesurée » (3) ; Mais il ne faut pas savoir à Voltaire beaucoup de gré de
(1) Renseignements parvenus le 7 août (Fonds de Suède, 'il-2'il).
(2) Journal de l'Armée (Fonds de Suède, 41-228). C-i) \'o1laire, Siècle de F.ouis XV, t. II, p. 113.
cette franchise quand on connaît la faveur dont le général jouissait auprès de Mme de Pompadour.
Parmi les hommes du xviif siècle, on ne connaît bien que les personnages de la Cour et les philosophes ; eux seuls intéressent les contemporains, car ils sont tous les jours sur la scène alors que les vrais dirigeants se tiennent dans la coulisse. La Cour et la Ville absorbent l'attention de toute la France et lorsque l'on veut bien penser aux questions militaires, on évoque les deux figures d'un Soubise ou d'un Clermont. Celui-ci chevauche une écrevisse pour marcher au devant du prince Ferdinand, celui-là tâtonne dans la nuit à la recherche de son armée, la lanterne à la main. Ce sont les généraux de Cour.
La naissance de Soubise le prédestinait à jouer ce rôle facile en apparence, et bien ingrat devant l'histoire. Mousquetaire à 17 ans. il se trouvait deux années plus tard capitaine et gouverneur de Champagne, mais il ne quittait pas la personne du Roi, dont il était le favori. C'était alors, paraît-il, « un très honnête garçon » (i). A 2 5 ans, il est bri gadier de cavalerie, à 98, maréchal de camp et, s'il parait dès lors à l'armée, c'est pour y montrer à côté d'une bravoure personnelle incontestable, un manque total d'expérience de la troupe qu'au demeurant il ne commande presque jamais. Une blessure au siège de Fribourg, un stage d'aide de camp auprès de Louis XV, pendant la campagne de Flandres, augmentent son crédit ; mais ses connaissances professionnelles restent vagues (2). Les camps d'Aimeries qu'il va commander en 1753, T754 et 1765 n'arrivent pas à le familiariser avec la conduite d'un corps d'armée ; le mauvais temps se met de la partie et Soubise. en 1706 s'obstine à « traiter nos troupes comme celles du Pape qui ne sortent pas quand il pleut » (3). Enfin, en 1766 on lui réserve un grand commandement et un an plus tard, il se laisse entraîner dans la déroute de l'armée des Cercles. La journée de Rosbach le ruine dans l'esprit du
(1) Mémoires du marquis d'Argenson, l. I. p. 292.
(2) Chronologie mililaire de Pinard.
(3) Mémoires du marquis d'Argenson, t. IX, p. 97.
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 317
public et des soldats. Cependant, il ne se décourage pas, "la faveur de .Mme de Ponipadour le soutient, la Cour ne demande qu'à l'excuser et le Roi qu'à lui donner l'occasion de prendre sa revanche.
L'entêtement de Soubise à vouloir assumer les responsabilités du commandement n'a d'égal que sa malechance. Au fond, ne cbercbait-il pas surtout à vaincre le mauvais sort ? Il a pour lui, dira-t-on, la naissance et la fortune. A 3^ ans, il est duc de Rohan-Rohan et ses revenus sont considérables, mais il se ruine au jeu (i). Ses malheurs conjugaux sont légendaires (2), et des épigrammes peu flatteuses ne lui sont pas ménagées (3). Mais l'accident est fréquent, à la Cour et ^ouhnse lui-même s'est affiché depuis deux ans avec la marquise de l'Hôpital de qui le mari, fort opportunément, commande les troupes du Dauphiné.
L'ambition qui l'empêche de goûter la douceur de vivre lui vient tout naturellement du rang social qu'il tient dans le pays. Chef de l'une des premières maisons du royaume, familier du Roi et de la favorite, sa place n'est pas dans les rangs subalternes. Tl n'a d'autre alternative que de commander ou de s'ab'îtenir. Il ne saurait être question pour lui de vocation militaire, ?inon il apporterait dans l'exercice de ses fonctions une volonté de s'imposer qui le sauverait de la faiblesse et de la complaisance. Mais sa conduite est « politique et molle », toue. ses rapports avec ses inférieurs sont dictés par cette « politesse des Rohan » proverbiale sous l'ancien Régime (/\). S'il est indécis, il faut en voir la raison dans « son excessive bonté, sa facilité à sacrifier son opinion à celle des gens qui l'entouraient et l'obsédaient sans
(1) ^^énloires du marquis d'Argenson, l. V, p. 488.
(2) M°" de X... à Mopinot, 9 jiiillot 17.58 (.1. Lemoinc. Sous Louis le lUen- Umé, p. 56).
(3) Parmi tant daulros, \oici la i'lu.s cuurlc ol la plus ironique :
Soubise, après ses grands exploits.
Peut bâtir un palais qui ne lui coûte guère ; Sa femme en fournirait le bois Et chacun lui jette la pierre.
(Mouffle d'AngervilIe, Vie privée de Louis AT, l. IH, p. 317).
(ij Mémoires de Bézenval, t. I, p. 54.
cesse » (i). TiOrsque le marécJiaî de Conlades « ne lrou\o pas à propos de se commettre à mie bataille qui, avantageuse, ne produirait aucun effet utile à la fin de la campagne ». Soubise partage cette opinion (2), comme il s'est conformé, sans y souscrire, aux prescriptions néfastes du prince de Saxe-Hildburgliausen à Rosbach. Il a tous les défauts des généraux inexpérimentés de son époque, la crainte du risque, le souci de préparer la victoire par une supéiiorité numérique exagérée, l'habitude, ancrée dans l'esprit, d'attendre, pour se décider, que l'adversaire dévoile ses intentions (3), l'inaptitude et même la répugnance à profiter d'un premier .^uccès pour frapper tle grands coups (-'1). Mais du moins, Soubise ne possède ni l'oigueil incommensurable de Clermont, ni l'entêtement de Contades. La « politesse des Rohan » a tellement émoussé les angles de son caractère qu'il laisse une grande initiative à ses subordonnés ; dans la campagne qui va s'ouvrir, il assume à lui seul, sans secrétaire, la tâche considérable de correspondre avec le Ministre. II enverra lettre sur lettre et quelles lettres î certaines ont douze pages ; il les écrira toutes de sa main. Comment lui resterait-il un moment pour agir ? Le duc de BrogUe se trouve là fort à propos pour donner l'ordre d'engagement et pour combattre ; Soubise recueillera le bénéfice de la victoire sans fausse honte et sans le moindre scrupule. Et, somme toute, il n'a rien fait pour que ses troupes ne soient pas victorieuses.
Soubise représente l'erreur d'un régime, de tous les régimes, lorsque des questions de personnalités interviennent, lorsque les emplois sont créés pour les hommes et non pas les hommes pour les fonctions essentielles de l'Etat. En relevant les fautes nombreuses du Gouvernement en 1857, Bernis a pu dire avec raison a qu'il était encore plus absurde de commettre le prince de Soubise, connu seulement comme honnête
(1) Mémoires de Monibareij, t. I, p. 181.
(2) Soiibiso .'i Bollo-I?le, Gotlinfiren, 19 pcptembre 1758 (Corrosnondanco générale, 3483-34 bis).
(3) Soubise à Bollc-Islo. Cusscl. G.", août 1758 (Correspondance générale, 3481-138).
(4) Soubise à Belle-lsie, Cassol, 13 août 1758 (Correspondance gêné raie, 3480-192).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 319
liomme, plein de générosito et de noblesse, jà se mesurer avec le roi de Prusse pour son apprentissage... » (i).
La mission donnée à Soubise par Belle-Isie se rtnluisail à quelques mots : il fallait aller à Marburg, puis à Cassel (2). L'invasion de la Hesse remplissait un triple but : le prince Ferdinand de^Tait se hâter de repasser le Rhin, pour garantir son duché de Brunswick et le Hanovre contre les incursions françaises ; le landgrave de Hesse-Cassel, un de nos plus irréductibles ennemis, cesserait ses armements ; enfin, la forteresse de Rheinfels qui barrait la navigation du Rhin tomberait en notre pouvoir dès que sa garnison serait coupée de Cassel (3).
Soubise prépara la marche de son corps en faisant occuper la place de Friedlierg, appelée à devenir un grand dépôt d'approvisionnements (li. L'armée devait s'y rassembler le 12. et. de là, prendre comme premier objectif la petite ville de Ziégenhain où l'arsenal du landgrave fournirait un équipage de siège (5). Une aAant-ffarde assez forte, comprenant lo bataillons, 4 escadrons de cavalerie, les 2 escadrons de Nassau-hussards et les 4 escadrons du régiment de dragons d'Apchon fut placée sous les ordres du duc de Broglie. On lui adjoignit les chasseurs de Fisch.er et lo pièces de parc d'artillerie (6). Cette avant-garde allait, dans l'esprit de Soubise. balayer les premières résistances, enlever Marburg, protéger l'armée contre les incursions de l'ennemi et les coups de main des populations.
Le temps était affreux. Du i2 au i5 juillet, la pluie tomba continuellement et les troupes cantonnèrent dans les ^illages, mais la discipline était parfaite (7). Devançant le £r)s d'une
(1) Mémoires du Cardinal de Bernis, t. I. 1». 393.
(2) Bclle-Islc à Soubiso, 6 juillet nfiS (Correspondance générale, 3478-164).
(3) Choiseul espérait aussi que ce mouvement amènerait la mésintelligence entre le? rois de Prusse et d'Angleterre ; peut-être le Danemark int<?rviendrait-it aussi en notre laveur [Choiseul à Soubise. Xienne, '21 juillet 17-08 (Correspon- <lance aénéralc, 3479-159^)].
(4) Soubise à Clermont, Hanau. 8 juillet 1758 (Fonds de Suède, 38-166).
(5) Soubise à Belle-Isle. Friedberff, 11 juillet 1758 (Correspondance générale. 3'j78-264).
(6) De Vault h Crémillc. Friedbeiir. 13 juill.'l 175S (Correspondance générale, .3478-316). — Journal de 1 Armecde Soubise (Fonds de Suède, 34-94).
(7) Soubise à Belle-lsle, Friedberc, 15 juillet 1758 (Correspondance généi-ale. 3478-365).
étape, le duc de Broglie atteignit Giessen et Lollar sans autre incident qu'une escarmouche légère des hussards de Nassau, le i^ juillet. Le 17, il arrivait à Marburg, abandonné par sa garnison et, trois jours après, l'armée se concentrait à Kirchain pour y prendre un peu de repos, tandis que les chasseurs de Fischer enlevaient Ziegenhain, où la garnison laissait entre leurs mains quatorze pièces de gros calibre et une centaine de prisonniers (i).
L'ennemi se dérobait à toutes les attaques ; il était loin de présenter la force numérique et la cohésion des troupes françaises. Lorsque le landgrave de Ilesse-Cassel, revenu dans sa capitale après la retraite de Clerniont sur le Weser, puis sur le Rhin, tenta de réorganiser sa petite armée, Ferdinand de Brunswick lui envoya le prince d'Isenburg avec deux bataillons, deux escadrons et un peu d'artillerie pour servir de noyau solide à ses nouvelles formations. A la fin du mois de mai. 7.000 hommes environ étaient enrôlés dans quatre bataillons de garnison, trois compagnies de chasseurs, deux compagnies d'invalides et cinq escadrons. Les officiers surtout faisaient défaut, on dut appeler des officiers retraités, vieux, sans ardeur et sans grande instruction militaire. Le général d'Isenburg jugea plus sage de se replier de Marburg sur Cassel ; grâce à des marches de nuit, il se déroba d'étape en étape et s'arrêta finalement le 22 juillet, sur les hauteurs de Sandershausen, à cinq kilomètres à l'est de Cassel (2).
Le duc de Broglie désespérant d'atteindre l'arrière garde ennemie, prescrivit à Wûrmser, qui commandait sa pointe, de ne laisser au contact de l'adversaire que de simples patrouilles. Une marche forcée conduirait ensuite l'armée française au camp des îlessois. Dans ce but, il forma sept bataillons de marche à 4 00 hommes, en prélevant 200 hommes parmi les meilleurs soldats de chacun de se? bataillons. Lorsque, le 29. juillet, les députés de Cassel vinrent le prévenir que le prince d'Isenl)urg, arrêté sur les hauteurs de Sandershausen, se préparait à reprendre le lendemain la marche sur Minden, le duc
(1) Soubisc à Bcllc-Islc, Ilolzdorf. 21 juillet 1758 fCorrcsnondancc Générale, 3579-13.3).
(2) Der Siebenidhrige Kiicu, l. VIII. j). 380-383.
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 321
n'hésita pas à porter son corps léger et sa cavalerie jusqu'à Niederzwehren, à trois kilomètres au S -O. de la ville, tandis que le reste de sa division, épuisé par dix jours de marche cantonnait plus en arrière (i). Souhise et l'armée étaient alors à Jesberg et ne soiiiieaient nullement à la bataille (2 ).
Le duc de Broglie ne croyait a^oir affaire qu'à 1 "arrièregarde hessoise. Précédant le gros de sa division, il entra dans Cassel et dirigea sans plus tarder, les volontaires, les dragons et la cavalerie sur le gué de Bettenhausen et les grenadiers de ses bataillons sur le village de Sandershausen. Deux bataillons de Royal-Deux-Ponts occupèrent Cassel, un troisième bataillon de ce régiment fut chargé de relier la ville aux premiers détachements d'avant-garde, pendant que le reste des troupes arrivait en toute hâte. Diminuée de 2.000 hommes, la division de Broglie n'avait plus guère que 7.000 combattants.
Avant de se réunir à Mûnden, pour franchir les portes de Westphalie et former le cours du Weser, la Werra et la Fulda sont séparées par un massif montagneux s 'abaissant vers la Werra par des escarpements recouverts d'épais taillis, tandis qu'à l'ouest, des bois étendus et fourrés s'opposent à la marche des colonnes. Le prince d'Isenburg avait rangé ses troupes dans une sorte de clairière, en appuyant sa gauche aux bois d'Ellenbach et sa droite aux escarpements de la ^^erra.
Le terrain qui descend en pente douce du nord au sud, assurait au feu de l'artillerie et de l'infanterie un commandement favorable, et la vulnérabilité des troupes du prince d'Isenburg s'en trouvait diminuée d'autant. Le général avait disposé toutes ses troupes en première ligne, sauf deux compagnies d'invalides ; il ne disposait d'aucune réserve. Mais aussi bien, il ne pouvait craindre un enveloppement et tout l'effort de l'ennemi devrait se porter sur le front. La grande route de Cassel à \rimden formait la ligne de retraite naturelle.
(1) Journal do marche du duc <!<> lîroulir. 21 el 22 juilld 1758 (.Archivos supplémentaires, carlon 27).
(2) Journal de l'.Vrmée de Souhise (Fonds de Suède, 34-94). — Bourcel, Mémoires historiques, t. I, p. 80.
322 LE MIMSIÈRE DE BELLE-làLli
Après quelques coups de canon, le duc de Broglie fit alors une reconnaissance minutieuse de la position adverse et résolut de prononcer une vigoureuse attaque de front en portant son effort sur la ferme d'Ellenbach, vers la gauche de l'ennemi, pour culbuter l'ennemi dans la rivière. L'entreprise était singulièrement hasardeuse, lorsqu'on pense aux faibles moyens dont le duc de Broglie disposait. Il ne pouvait compter que sur 7.000 hommes, cai^ Soubise était à deux journées de marche ; la cavalerie ne trouvait pas de terrain poiu" se déployer ; l'artillerie n'était pas supérieure à celle de l'ennemi (i ), et toutes les dispositions du terrain se tournaient à son désavantage. 11 n'y avait qu'une solution : ou bien s'abstenir de combattre, ou bien attaquer de front et sauter à la gorge de l'adversaire.
Le duc de Broglie n'hésita pas à choisir le deuxième procédé. L'infanterie débouchant de Sandershausen et de Bettenhausen en trois colonnes termina son déploiement vers une heure. Les grenadiers du régiment Royal-Deux-Ponts se jetèrent dans les bois d'Ellenbach et les volontaires de Nassau et de l^'ischer essayèrent vainement de débusquer les chasseurs hessois de l'escarpement de la Werra. L'artillerie de parc, réunie vers la droite en une seule batterie, ouvrit le feu sur toute la ligne adverse, puis, sur l'ordre du duc de Broglie, concentra son tir sur la ferme d'Ellenbach. Le duc prenant la tête des deux régiments suisses de Diesbach et de Waldner (a) dirigea lui-même l'attaque de son aile dioite sur ce point, et parvint à débusquer l'ennemi. C'est alors que le prince d'Isenburg résolut de prendre l'offensive pour se donner de l'air et dégager sa gauche.
Au centre, les j'éiiiments Roval-Baviiu-e et Roval-DeiLx-
(1) L'ouvrogc du ùrnnd «Hnt-major allemand, reprenant à son compte Terreiu- de Tenip<Mhof, allril)ua 28 pièces à la division de Broclie ; elle n'avait en réalité que 10 pièces de 4 en dehors de 8 canons de bataillon.
(2) Forces françaises enlacées : Hritradc de Rohan (Rohan et Bcauvaisis, 'i bataillons) ; brigade de Ravière (Bavière et Roval-Deux-Ponts, 4 bataillons) ; brigade de Waldner (Waldner et Diesbach. 4 bataillons); chaque bataillon à 400 hommes, 3 compagnies de grenadiers de Royal-Dcux-Ponts ("150 hommes), volontaires (700 hommes). Cavalerie : Royal-Allemand, Nassau. Wurtemberg. Raugravc (8 escadrons). Dragons d'Apchon (4 escadrons). Chaque escadron à 100 sabres [Situation d'effectifs. 23 juillet 1758 fCorrespondanee générale, 3479-171)].
SANDERSHAUSEN ET LL TTERBERG 323
Ponts ne gagnaient pas de terrain. A gauche, la brigade de Rohan (Rohan et Beaiivaisis) s'était engagée bravement, mais sans coliésion. La ligne ennemie continuait d'avancer. Le duc de Broglie résolut d'arrêter sa marche coûte que coûte en faisant charger la cavalerie ; mais le terrain, à droite et à gauche, s'opposait au moindre déploiement des escadrons. Le duc fit alors ménager de larges intervalles sur sa première ligne et ses huit escadrons s'élancèrent au galop, liousculèrent les premiers rangs de l'infanterie, sans pouvoir l'entamer. Bientôt toute cette cavalerie fit demi-tour sous le feu de la mousqueterie et sous le sabre des dragons hessois qui la prenaient de flanc après avoir jeté le désordre dans les rangs de la droite française.
La confusion était à son comble. Si la cavalerie hessoise ne tardait pas à être à son tour ramenée, par contre, la gauche française faiblissait de plus en plus, l ne intervention des dragons d'Apchon n'avait pas produit beaucoup d'effet et les meilleures troupes du prince d'Isenburg s'acharnaient maintenant contre la brigade de Rohan, incapable de se rallier et de contenir le flot des ennemis vainqueurs. Le duc de Broglie comprit alors qu'il ne pouvait plus être question de progresser par les bois d'Ellenbach et de manœuvrer sur la ligne de retraite de l'adversaire. Il fallait parer au plus urgent et se jeter dans la mêlée avec le dernier homme et le dernier cheval .
Il rassembla toute la cavalerie, les dragons et la brigade de Bavière, prit la tête de la colonne et l'engagea sans arrièrepensée contre les bois de la Fulda. L'infanterie n'avait plus de munitions ; dans les cas désespérés c^tte circonstance est parfois heureuse. Il ne restait aux bataillons que la ressource de charger à la baïonnette. L'élan fut irrésistible ; si les vieux bataillons du prince d'Isenburg firent bonne contenance, les miliciens hessois commencèrent à se débander, à se grouper en essaims irréguliers, prélude certain de la déroute. A sept heures, nîalgré plusieurs contre-attaques de sa gauche, le prince donna l'ordre de battre en retraite.
Les troupes françaises n'étaient pas- en état de poursuivre. Le baron de Traverse, avec 700 volontaires, continua cepen-
dant le mouvement tandis que la division de Bioglie campait sur le champ de bataille. Les miliciens hessois refluaient sur Mûnden en jetant leurs armes et leurs habits (i). Pendant deux jours les volontaires de Nassau gardèrent le contact. De Sandershausen à Gôttingen, l'ennemi dut abandonner quatorze pièces d'artillerie sur les seize qu'il possédait (2), 36 officiers et 2.176 hommes prisonniers. Le corps d'Isenburg avait en outre laissé i5 officiers et 2o3 hommes hors de combat (3).
Les pertes françaises étaient, en tués et blessés, beaucoup plus considérables ; elles atteignaient près de 3o % de l'eiîectif engagé. L'infanterie accusait i\ officiers tués et 98 blessés, 543 hommes tués et 1.087 hlessés. La brigade de Rohan, à elle seule, comptait 8 2 A officiers et soldats mis hors de combat, soit plus de 5o % de son effectif (fi). La cavalerie, moins éprouvée, perdait néanmoins 3 officiers tués et 38 blessés, 87 cavaliers tués et 192 blessés ; 336 chevaux étaient hors de combat (5).
La bravoure des troupes était au-dessus de tout éloge ; Royal-Bavière et Royal-Deux-Ponts avaient manceuvré comme à l'exercice » (6). Les autres corps ne montrèrent pas autant de discipline et la cavalerie surtout, à l'exception des dragons d'Apchon, chargea sans cohésion ; elle se plaignit une fois de plus de la mauvaise qualité des sabres. Mais somme toute, les soldats ne méritaient que des compliments. Le duc de Broglie les adressa principalement aux dragons d'Apchon et à l'infanterie « qui a fait des miracles » (7). Les officiers avaient donné l'exemple et payé largement de leurs personnes. Le marquis de Broglie, neveu du général, le prince de Nassau et Puységur. maréchal de camp, figuraient au nombre des blessés.
(1) De Vaull à Bello-Islc, 26 juillol IT.'.S (Correspondance générale, 3479-258).
(2) 10 pièces de parc cl G canons de bataillon.
(3) Der Sicbenlithrige Krierj, t. Mil, p. 388.
(4) Waddington, Ln Guerre de Sept Ans, t. II, p. 139.
(5) Etat des pertes, 23 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-174).
(6) Keralio à Belle-Isle. IG août 1758, loc eit.
(7) Journal de marche du duc de Broglie (.-\rchives supplémentaires, carton 27).
SANDERSHAUSF.N ET LUTTERBERG 325
Le combat de Sandershausen avait mis en présence de faibles effectifs^ mais son; retentissement fut considérable. A la première nouvelle d'un engagement, le bruit courut que les Français venaient d'être battus une fois encore. A Hambourg, les gazettes annonçaient gravement que S.ooo Hessois venaient d'infliger une complète défaite à a/i.ooo Français et que Soubise rétrogradait sur le Mein (i). Mais la terreur se répandit bientôt dans la Hesse et les pays avoisinant^. Les membres de la réeence de Hanovre se réfug"ièrent à Stade, on emballa tous les objets précieux et les archives ; le landgrave de Hesse Cassel s'enfuit à Rinteln et de là gagna la Hollande (2).
Il s'en fallut de peu que la tactique bien française du duc de Broglie ne fut taxée de folie par ses compatriotes. Il est difficile de savoir exactement le fond de leur pensée, car les questions de personnes viennent aveugler presque toujours les jugements des gens de Cour. Le marquis de Castries, intime ami de Belle-Isle et, par conséquent, fort mal disposé pour le duc de Broglie, ne ménagea pas ses critiques. Le duc se serait formé trop tard en bataille, les charges de sa cavalerie auraient été mal échelonnées et mal soutenues. Ce dernier reproche est fondé, mais la passion entraîne le marquis de Castries en dehors du bon sens, lorsqu'il affirme que le duc « n'avait rien à gagner en combattant les ennemis... il n'aurait donc pas dû entreprendre d'en attaquer un pareil nombre bien posté à onze lieues du corps de bataille (3), par la règle constante à la guerre de ne jamais risquer beaucoup pour gagner peu (^) ».
Bourcet fut moins injuste et loua, sans restrictions, les dispositions du duc de Broglie. Il rendit hommage à la promptitude de son attaque et à la justesse de son coup d'œil. mais il convint que la tache avait été grandement facilitée par
(1) Ch.impeaux à Bclle-Isle, Hambourff, 1" août 1758 (Correspondance générale, 3480-11).
f2) Champeaiix à Bello-Isle. Hambourg, 28 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-292).
(3) C'est-à-dire à onze he\ir''s du gros de l'armée, commandé par Soubise.
(4) Le marquis de Castries à Belle-Isle, 23 juillet 1758 (Corrcspondanco générale, 3479-188 bis).
l'extension du front de l'adversaire et qu'au surplus, le duc ne s'était montré à ce point entreprenant, que parce qu'il croyait le prince d'Isenburg en pleine retraite (i).
L'attitude résolue du duc de Broglie réjxjndait trop aux idées les plus chères de Belle-Isle,pour que le \ieux Maréchal n'applaudit pas à cett« victoire. Le malheur voulait qu'elle eût été gagnée par un Broglie î Soubise n'osa pas critiquer le chef de son avant-garde, mais il s'attribua naturellement une paît dans le succès. (( Le duc de Broglie me paraît s'être très bien conduit... je l'ai mis à portée de réussir. L'occasion lui a été favorable. Reste à savoir s'il en sera reconnaissant. Je veux le croire, mais il est sûr que c'est un homme de guerre et que je lui confierai pendant toute la campagne tontes les besognes qui demanderont du talent (2)». Vussitôt après le cornl)at, le duc avait envoyé M. d'Autichamps à Jesberg pour annoncer à Soubise l'heureuse issue de la rencontre. Soubise fît continuer l'officier jusqu'à Dampierre, où Belle-Isle séjournait chez le duc de Luynes et où d'Autichunip arriNu le 28 juillet. Le Maréchal le conduisit aussitôt au Roi qui chassait à Saint-IIul)ert et rendit compte de l'entrevue en ces termes : « Vous jugez bien, Monsieur, ([uo le Roi a été extrêmement satisfait du coiirage qu'a montré dans cette occasion son infanterie et des bonnes dispositions qu'a fait M. le duc de Broglie » (3). Quelques jours plus tard, Belle-Isle enfin laissait percer des éloges : « Cette affaire est glorieuse en général pour les armes du Roi. Elle nous donne un ton de supériorité dans le pays dont nous avons grand besoin » (/i). Il devait malheureusement nous laisser un témoignage de sa partialité qu'il faut bien mentionner ici : « L'avantage qu'a remporté M. de Broglie sur le prince d'Isenburg a été médiocre en soi et je crois que nous y avons plus perdu que l'ennemi. M. de Broglie qui a voulu faire parler de lui, s'est beaucoup commis ; mais la
(1) Bonrcot, Méinoirt's hislonqur.<<. t. I. p. 81-8G.
(2) Soubise à Belle-Isle, .lesberir. 24 juillet 1758 (Correspondance géné-
(3) Belle-Isle à Soubise, 29 juillet 1758 (Correspondance générale, 3497-200). — Journal de lAiynes, I. .WII, n. 28 et 29.
(4) Belle-Isle à Soubise, 1" août 1758 (Correspondance générale, 3480-13;.
SANDERSHAUSEN" ET LUTTERBERG 327
\olonté (les troupes a répondu à la sienne et nous y avons acquis la réputation des armes, qui est un grand point dans la circonstance, après tout ce qui s'est passé depuis \n\ an » (t).
Le duc de BrOjSlie avait demandé qu'en récompense de sa victoire, le Roi lui accordât quatre pièces de canon parmi celles que ses troupes avaient' enlevées sur le champ de bataille (2). Cette faveur lui fut accordée, ainsi que le cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit (3).
La tentative du prince d'Isenburg n'avait pas sauvé la Hesse de l'invasion. Les forces du Landgrave étaient dispersées ; tout le pays était à la merci des incursions françaises, Hameln restait sans défense avec 3oo invalides pour garder ses portes, les milices de Hanovre ne montraient plus le même enthousiasme (h). C'était le moment d'exploitei" la victoire et de porter l'épouvante au cœur de l'Allemagne : « Ce qu'il y a de plus essentiel, écrivait Belle-Isle, c'est la diligence. Laissez en arrière tout ce qui est malingre ou convalescent. Lsez-en de même pour la caTalerie » (5). L'occasion était belle de pousser jus(:]Ti'à Lippstadt, d'enlever Rheinfels et même de tendre la main à Cbevert cpii marchait sur Diisseldorf (6).
Malheureusement, Soubise avait rejoint à Cassel son avant-garde. En reprenant le commandement de toute l'armée son attention fut absorbée par le souci de se maintenir en communication avec Hano^re et de se relier avec Contades. il se contenta de diriger des reconnaissances sur PaderI)o?n, Cologne, Gottingen, Ivisenach (7), et de prescrire le désarmement des populations hessoises (8), mais dès (ju'il fut question de faire reprendre la marche à tout son corps, il objecta et le mauvais temps et la lenteur des mou-
Ci) Belle-Isle à Choiscul, 11 août 1758 (Correspondance générale, ■3480-173).
(2) Le duc de Broglic à Belle-Isle, Cassel, 26 juillet 1758 (Con-espondance générale, 3479-203).
(3) Belle-Isle à Soubise, 4 août 1758 (Correspondance générale, 3480-58).
(4) Iscnburg au duc Ferdinand, Einibeck. 31 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-355).
(5) Belle-Isle à Soubise, 7 août 1758 (Correspondance générale, 3480-101).
(6) Belle-Isle à Soubise, 1" août 1758 (Con-espondance générale, 3480-13).
(7) Soubise à Belle-Isle, Cassel, 30 juillet 1758 (Correspondance gcnélale, 3479-.329).
(8) Proclanialion de Soubise, Cassel, 27 juillet J758 (Cone&pondancc générale, 3479-270).
vements de Contades et Tinsuccès de Chevert (i). Le Maréchal l'adjurait de continuer son offensive. Paris-Duverney, le « général des farines », lui conseillait au contraire de rester à (Jassel : « Ajoutez l'art à tous les avantages que cette position tient de la nature du terrain, couvrez bien votre gauche, votre droite, retranchez-vous y... faites un camp des Romains » (2). Peut-être n 'avait-il pas une grande confiance dans les talents de Soubise ; ne valait-il pas mieux rester sur l'impression de la victoire ?
En présence du succès de Mehr et de l'invasion de la Hesse par le corps de Soubise, Ferdinand de Brunswick hésitait sur le parti qu'il devait prendre. La nouvelle du combat de Sandershausen, la crainte de voir ravager ses états par l'avantgarde du duc de Broglie et aussi les crues subites du Rhin après les derniers orages, le décidèrent à repasser sur la rive droite. Les ponts de Rees étaient intacts, mais les inondations du fleuve les rendaient fréquemment inutilisables, et le ravitaillement de l'armée hanovrienne devenait précaire de jour en jour ^3). Désespérant de pouvoir franchir le fleuve aux environs d'Emmerich, Ferdinand fit replier les ponts de Rees pour les rétablir à Griethausen où le passage s'effectua du 9 au 10 août sans être inquiété ' V).
A la même date, l'armée de Contades avait repris sa communication avec Wesel où le quartier généial s'installait pour préparer le passage du Rhin, tandis que les troupes campaient autour d'Alpen. Le duc de Chevreuse et Chabo avaient repris possession de Sonsbeck, Xanten et Clève (5). La rive gauche du Rhin était libre et Contades n'avait plus aucune raison pour y demeurer, mais franchir le Rhin en
(1) Soubise à Belle-Isle, Casscl, 13 août 1758 (Correspondance Générale, 3480-192).
(2) Paris Duverney à de Vaiilt, Plaisance. 10 juillet ol 7 août 1758 (Correspondance générale, 3479-88 et 3480-92).
(3) Feidinand de Brunswick an roi Goorgo». Xnnton. 7 août 1758 Wer Siebeniahrige Krieq, t. VIII, p. 377").
(4) (Contades à Belle-Isle, Aljien, 11 août (Correspondance générale, 3480-162). (5j Journal de l'Armée du Bas-Rhin (Fonds de Suède, 41-247).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 329
cette saison était une opération difficile. Le 12, cinq brigades d'infanterie et cinq brigades de cavalerie parvinrent à le traverser. Le pont de bateaux de Wesel s'était plusieurs fois rompu. La construction du deuxième pont était ajournée ; pendant la nuit du 12 au i3, il ne cessa de pleuvoir avec un vent « comme les gens du pays n'en ont jamais vu (i) ». Dans la ville, les troupes n'avaient trouvé que peu de paille et les soldats couchaient dans la boue (2). Les équipages surtout ne passaient qu'au prix de difficultés inouies ; sur les chemins défoncés, il fallait atteler à seize et vingt chevaux les chariots de vivres pour les amener jusqu au pont (3). Enfin, le ij) août, toute l'armée se trouvait sur la rive droite après avoir donné l'exemple du désordre le plus complet : « Il y aurait eu tant de monde à punir, écrivait Contades, que j'ai cru qu'il convenait de ne punir personne » (4).
Le débarquement de troupes anglaises à Emden permettait de supposer que l'armée hanovrienne se retirait dans la région de Munster pour leur tendre la main. Le centre des opérations allait descendre de plus en plus vers le Bas-Rhin, Dusseldorf et Cologne perdaient beaucoup de leur importance, Wesel et Rûremonde formaient la base nouvelle de l'armée. C'est pourquoi Belle-Isle prescrivit aussitôt de relever les fortifications de Gueldre et de Riiremonde, .appelées à jouer le rôle de magasins, de places du moment, comme plus tard Napoléon en créait pour faciliter la marche et le ravitaillement de ses troupes. Il fallait ensuite réunir sur la Lippe les deux armées du Rhin et du Mein ; Lippstadt semblait toute désignée pour remplir le rôle de place de jonction. Contades, prenant alors le commandement suprême, se porterait contre le prince Ferdinand pour le combattre et le rejeter sur le Weser, « au delà duquel, écrivait-il, il faut bien nous garder de le suivre, pour ne pas retomber dans tous les incon-
(1) Contades à Bcllc-Isle, Wcscl, 10 août 1758 (Correspondance générale, 3/18O-I86).
(2) Rapport de Cornillon, Uesel, 13 août 1758 (Correspondance générale, 3180-188).
(3) Conladcs à Bclle-Isle, Wesel, 17 août 1738 (Correspondance générale, 3481-21).
(4) Conladei à Belle-lslc, Wesel, 19 août 1758 (Correspondance générale, 3481-56).
330 I.E MINISTÈRE DE BELLii-ISLE
vénients de la campagne passée ». Dans tous les cas, les quartiers dliiver ne sauraient être pris que sur la rive droite du Rhin, sui- les territoires de l'adversaire, autant par raison d'économie que pour maintenir dans le devoir les principautés allemandes 'i ).
Relle-Isle, on le voit, recherchait l'objectif stratégique; Contades n'envisageait que l'objectif géographique. Dans l'esprit du général en chef, l'ennemi essaierait surtout de prolonger la campagne en évitant une bataille décisive : « C 'est donc à nous à décider ses opérations et à le forcer d'abandonner la Westphalie en allant directement à notre objet qui paraît pouvoir s'étendre à la conquête des places du Weser, c'est-à-dire Hameln, Miinden, et Nienburg ». Dès lors, Contades ne trouve pas que la jonction des deux armées serait opportune. S'il est essentiel de les rapprocher l'une de l'autre, c'est, à son avis, pour leur permettre de se prêter un mutuel appui. Le corps de Soubise, en dépassant Paderborn se trouverait aux prises avec le duc Ferdinand ; mieux vaut pour lui rester provisoirement à Cassel, pendant que l'armée du Bas-Rhin se chargera de tenir tête à l'armée hanovrienne, en l'obligeant « par ses manœuvres ou par un combat, d'abandonner la Westphalie et de se retirer sur le bas Weser; elle couvrirait les opérations de l'armée de Soubise qui s'occujjerait de la conquête des places du Weser ». Les projets de Contades font pressentir sa tactique de temporisation ; à rencontre du duc de Broglie, il ne songe pas. malgré sa situalion avantrigeuse. l\ marcher à l'ennemi pour lui dicter la loi. Ce sera l'adversaire qui déterminera les mouvements des i\o}]\ armées (9.), qu'il se porte sur Contades ou sur Soubise : celui des deux généraux qui subira l'attaque résistera pour
(1) Bcllc-Islc à Coiil;idos. JJ. 13, M, 17 août 1758 (Correspondance eénérale. 3480-1S1-?0,S et 218 ; 34S1-3.S). — Dans sa lotlrc du 12 aoûl. le maréchal précisait noltcment le Dut rationnel des opérations : « C'est poinr remplir ces différents objels (piil faut niellre (oui en œuvre piw tous les moyens possibles pour détruire l'armée du prince Ferdin.md et tâcher de la bien battre. »
(2) « Ce tpii peine le phis le Hoi. est de voir dans toutes vos lettres que vous êtes redevenu si décisivenient aux ordres du prince Ferdinai,d qui; vous répétez toujours dans toutes vos lettres que vous attendez d'être instruit de ses mouvements pour régler les vôtres « [Belle-lslc à Contades. 19 scptenibie 1758 (Correspondance générale. 3483-78)1.
SANDERSHALSES ET Ll TTERBERG 331
permettre à l'autre de manœuvrer. Les opérations supposent donc une première attitude défensive ; la destruction de l'armée hanovrienne est remise à bien plus tard, car les deux armées françaises sont encore trop éloignées l'vme de l'autre, pour qu'on puisse combiner leurs mou\ements en vue dune coopération tactique déterminée.
Contades appuyait sa décision sui' les difficultés de l'approvisionnement des troupes et sur les fatigues de l'armée. Les bataillons étaient réduits à Aoo hommes et les escadrons à no. On ])arlait déjà do prendre les quartiers d'hiver (i). Aucune de ces raisons ne peut faire oubliei le tempérament du chef qui s'en embarrasse. Le meilleur moyen de mettre un terme aux conditions défectueuses dont souffre une armée en campagne est encore de joindre l'ennemi le plus tôt possible et (le le vaincre. Le seul objectif des troupes françaises en Allemagne était l'armée hanovrienne ; sa destruction aurait suffi pour amener la reddition de toutes les places fortes ''2).
Contades était d'autant moins excusable, que les forces françaises avaient une supériorité numérique très suffisante pour marcher à l'ennemi sans risque dangereux. Elles allaient recevoir encore un sérieux appoint avec le corps Saxon.
\près In capitulation de Pirna f.T), l'armée saxonne avait été incorporée de force aux troupes du Roi de Prusse ; en
(1) Mi'innircs do Conlades. 13. 10 et 19 pnùt 17.">8 (Corn'.«pniidnnco eénorale. 3480-188 et 3481-2, 6, 56).
(2) Celle idée, qui n'est plus guère discutée de nos jours, commençait à se faire admettre on 17.". L'Europe avait vu. non sans élonnement. Frédéric II faire évacuer Wosol au début des opérations et nosriiiïor Lieanilz et ne pas s'attarder au siège d'OlmiJIz : » En 1757, lo Roi do Prusse, l'otournanl on .Silésie .iprès son e.xpédilion do Hosbacii. trouve Liegnilz forliiiée et occupée |)ar les Aulricliiens... Tout autre quo le roi do Prusse s'y serait peut-être airêté... Mais non, il la lai.ssa, marcha droit aux Autrichiens, les atteignit et les battit |)rès do I.euthen et Leignitz se rendit par capilulation. L'année suivante, le prince l'erdin/uid de Brunswick fit plus ; ce prince, a|)rès avoir passé lo Rhin, marcha entre \\ osel ci Giieldre et se porta entre .luliers et Ousseldorf. Colle dernière place se rendit après quelques coups de canon, et il n'est pas douteux que l(>s trois aulros ne se fussent rendues, si l'affaire de Crevell ••lit élé aussi décisive que celle do Leulhen. Rien ne prouve mieux, .'i mon avis. que le sort d'uno forlorosse dopoud du succès d'une ai'mée fii canq)agne. quo ces deux oAompies. Par couscquenl. on doit toujours préférer une bonne armée sur pied, h la quantité des forteresses qui, la olupart du temps, ne servent qu'à alfaiblir une armée » (Gonriav de Kcralio, lié flexions niililnires, publiées on 1762. écrites en 17.59, p. 80)."
(3) Signée le 15 octobre 1756. Cf. Waddinglon, Hisloirc de la Guerre de Sept Ans, t. I, p. 29 sqq.
réalité, quelque temps plus tard, des bataillons entiers désertèrent et rejoignirent en Pologne les nombreux soldats qui s'étaient échappés individuellement. Il ne fut pas difficile de réorganiser les formations antérieures et de constituer un contingent sérieux que la France prit à sa solde. Sous le commandement du prince Xavier de Saxe, frère de la Dauphine et plus connu sous le titre de comte de Lusace, l'effectif du corps saxon atteignait, au i5 août 1758, 9.000 hommes en chiffres ronds répartis en douze bataillons i). Ces troupes, attendues à Andernach du 12 au i/i août, rejoignirent l'armée de Contades (2). Elles étaient excellentes et ne tardèrent pas à le prouver. Les sept bataillons wlirtembergeois affectés au corps de Soubise, qu'ils avaient rejoint le 8 août, étaient loin de présenter la même valeur. La désertion avait réduit leur effectif total à 3.5oo hommes, et Soubise avouait qu'il serait prudent « de les employer avec discrétion un jour d'affaire » (3).
Aussitôt après avoir franchi le Rhin à Wesel, l'armée dut effectuer un deuxième passage de rivière pour traverser la Lippe à Dorsten sur les deux ponts de bateaux et un pont de chevalets, opération qui n'alla pas non plus sans peine, la rivière s 'étant « extra vasée sur ses rives, à plus d'un quart de lieue » (/\). La première intention de Contades avait été de remonter le cours de la Lippe sur la rive droite ; il y renonça bientôt, autant pour conserver sa communication sur
(1) Exactement 8.955 hommes, y compris 1.559 malades ou absents. Les batoillons portaient les noms suivants : Garde.*, Infanterie. Princesse Royale, Comte Briihi. Princes Mnximilien. Joseph. Xavier, Clément, Lubomirski, Munchwitz. Gotha [Situation d'effectif, 15 août 17.58 (Correspondance centrale. .3480-23.3)]. — Le prince \avier-.\umiste, prince de Saxe, fils du roi Auguste de Pologne et frère de la Dauphine, avait alors 28 ans. 11 fut régent du gouvernement de Saxe de 1763 à 17G8 et plus tard habita lontrtcmps h Paris un hôtel du faubourg Saintllonoré, proclie de l'Elvséo. Il avait acheté le château de Pont-sur-Seine. 11 mourut en 1806 [Cf. Journal de Barbier, t. VII, p. 57 (Note de la Villégilel].
(2) Beilc-Isle à Soubise, 21 juillet 1758 (Correspondance générale, 3470-144). — Situation des troupes au 16 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-8).
(3) Soubise à Bellc-Isle, Cassel. 30 août 1758 (Correspondance géné-
(4) Contades à Bellc-Isle. \\ esel, 16 .'(oùt 1758 (Correspondance géné-
SANDEHSHAL'SEN ET LUTTERBERG 3;J3
^Vesel et faciliter sa jonction éventuelle avec Soubise, que pour se garantir d'une attaque brusquée de l'armée hanovrienne (i). L'armée atteignit successivement Scbernbeck, le 21 août. Dorsten, le 28, Recklinghausen, le 25, où le quartier général s'installa pour le reste de la campagne (2).
Les efforts que les troupes avaient fournis étaient d'autant plus pénibles que l'organisation des différents services laissaient grandement à désirer et que le commandement ne donnait pas toujours des ordres fermes. En outre, le temps avait toujours été mauvais et la discipline s'en était ressentie. Le séjour de l'armée à Wesel, avait été néfastt; ; a La maraude a été des plus violentes », écrivait Plainchamps ; les fourrages étant devenus rares, on avait dû faire pâturer les che- ^aux de l'infanterie « qui crie fort » (3). Contades fit pendre devant les troupes en armes, trois soldats des régiments la Marche et Vaubecourt. trouvés « chargés de vivres et de nippes de paysans » ; l'un d'eux était gentilhomme. Un officier de Behunce et un autre d'OrJéans-injanterie avaient déserté (Ji) : « Le soldat est tout nu, s'écriait Chabo, jamais je ne l'ai vu dans un si mauvais état. L'officier demande du repos... Je ne reconnais plus l'armée depuis le passage ciu Rhin. L'officier et le soldat sont désolés de voir qu'on les mène loin et craignent, avec raison, une campagne d'hiver... Je vois le commencement du mauvais ton et du dégoût. En vérité, il est temps que les malheureux respirent ; depuis dix-huit mois, ils sont dans la peine... Je tremble pour la suite de cette campagne et pour cette pauvre armée » (5).
A ce concert de lamentations, Relle-Isle opposait toujours la même réponse : (( Je ne suis pas en peine du soldat dont on fera toujours ce que l'on voudra. Ce sont les officiers particuliers qui ont contracté de longue main l'esprit d'indisci-
(1) Conlades h Bclle-Isle. Dorsten, 23 aoùl 1758 (Correspondance rrénérale, 3481-107).
(2) Journal de l'Armée du Ba.'^-Rhin fFonds de Suède, 41-256-258-261).
(3) Plainrhamps à Bellc-Isle. Dorsien. 23 août 1758 (Corre.spondancc générale, 3481-109).
(4) Contades à Belle-Isl<\ Scliernbeck. 21 août 1758 (Correspondance générale, 3481-75).
(5) Chabo a Bclle-Isle. I^ecklindiausen, 29 aoùl 1758 (Correspondance générale, 3481-190).
334 LE MINISTÈRE DL EELLE-lSLi;
pline et d'insubordination... C'est à MM. les Colonels qu'il faut s'en prendre personnellement » (i). Mais il était bien forcé d'avouer à Choiseul que les troupes étaient en mauvais état : (c Notre armée n'est point réparée, nos bataillons ne sont pas à /j5o, l'un portant l'autre, nos escadrons à loo ou iio, tout au plus, nos officiers ruinés et de très mauvaise humeur. Vous connaissez l'esprit de la nation. Il est ^Tai qu'il y a dix-huit mois que ces troupes sont en mouvement, sans aucun repos (2) ». En vain, Contades venait de recevoir le bâton de maréchal de France (3) ; cette distinction pouvait le stimuler, elle ne pouvait rendre de nouvelles forces à des soldats épuisés qui venaient, en rejetant l'ennemi sur la rive droite du Rhin, de donner une* suprême effort. La fameuse a inaction de Contades » est confondue parfois avec son impui«5sance. L'armée portait toujours le poids de la campagne d'hiver.
La tâche du Ministère allait se trouver fort compliquée par la mentalité de ses deux commandants d'armée, autant que par l'état de délabrement de leurs troupes. Belle-Isle, qui toujours dans ses ordres cherchait des idées simples, avait envisagé la réunion des deux groupements pour livrer bataille à l'armée hanovrienne. Il écrivait à Contades : « L'armée de- Soubise sera toujours dépendante de la vôtre » f/|). Mais ni Soubise, ni Contades ne se souciaient de marcher ensemble. Le bruit courait qu'ils étaient ennemis. Contades le démentait (5\ car il savait bien qu'en luttant contre Soubise, il n'aurait jamais l'avantage et il était beaucoup trop préoccupé de se hausser dans les bonnes grâces de la favorite pour se heurter de front à son ami le plus cher (6^
(1) Bollc-Isl<^ à Contades, 22 noùl IT.'îS fCorrospondanco eénérnlp. 3481-92).
(2) BcIle-Islc à Choiseul, 25 aoùl 1758 (Corrcsi)nndnncc géntMalc, 3481-133).
(3) « Ses itatonles, on dalc du 24 août, porlent que c'est i)our avoir forré le prince Ferdinand à repasser le Khin » [Mémoires de Vovor, août 17.ô8 (Fonds de Suède, vol. 42)].
(4) Belle-Islc à Contades. 22 août 1758, loc. cit.
(5) Contades à la comtesse de la N[arck, Recklinghausen. 10 septembre 175S (Correspondance générale. 3482-1C5).
même des choses honnêtes, elle dit que vous avez raison et qu'elle est persuadée qu'elle m'aimera quand elle me connaiira davantasre... » [Contades à Cas- Iries, Recklinghauscn, 23 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-133)].
(6) « M" de Pompadour continue à me marquer des bontés» elle me dit
SANDERSHAUSEN ET LL ITERBERG iiSS
En réalité, les deux généraux ne veulent pas entrer en compétition. Contades vient d'être fait maréchal de France et Soubise attend encore cette dignité qu'il comptait avoir à quarante ans, si l'on en croit le marquis d'Argenson (i). Ce n'était guère lé moyen d'y parvenir que de commander en sous-ordre. Mieux valait pour l'un, comme pour l'autre, vivre assez loin, tout en restant en correspondance journalière et en s'accablant de politesses et de prévenances. Mais quels seront les résultats de ces deux actions séparées.^ On le de^i^e sans peine. Chacun des deux généraux attend que son voisin prenne l'initiative des opérations. Contad^jj voudrait bien que Souluse allât pousser une pointe en Hanovre pour obliger le prince Ferdinand à reculer dans l'intérieur (9.), mais Soubise ne voudrait même pas rester à Cassel. où la position dit-il, ne vaut rien. Il préférait revenir sur Jesberg (3) ; il a d'ailleurs fait évacuer sur Hanau les blessés, les gros bagages et l'artillerie prise à l'ennemi (/i), quoique Belle-lsle ne cesse de lui représenter que la ville de Cassel doit être (( le boulevard de tous nos quartiers d'hiver » (5), et que la jonction des deux armées doit être réalisée sur la haute Lippe, Contades marchant sur Hanau et Soubise sur Lippstadt (6).
Au milieu de ces tergiversations, l'armée ne comprend pas ; elle accuse la Cour, une fois de plus, de lier les mains de ses généraux et de leur envoyer des ordres contradictoires. Ces racontarb excitaient l'indignation du Ministre 1 « Vous sentez, M. le Maréchal, tout l'effet que cela cause ici et la nécessité oij chaque membre du l'onseil se trouve de dire le contraire et moi surtout qui dans cette partie en suis l'organe et qui n'ai certainement iamais rien ordomié de semblable » (7). Et de fait. Belle-Tsle répondait catégoriquement
CD Mi-moires du marquis d'Arnenson, t. IX, p. 329.
(2) Contades à Belle-lsle, Recklinshausen, 31 août 175S (Correspondance eénérale, 3481-226).
(3) Soubise à Belle-lsle, Cassel. 17 août 17n8 (Correspondance jgenérale. 3481-26).
(4) De Vault à Belle-lsle. Cassel. 26 juillet 1758 (Correspondance générale, 3479-250). — Belle-lsle à Soubise. 24 août 1758 (Correspondance îrcne raie, 3481-117).
(5) Belle-lsle à Soubise. 21 août 1758 (Correspondance générale, •«81-82).
(6) Belle-lsle à Soubise. 18 août 1758 (Correspondance générale, 3481-46).
(7) Rclle-Isle à Contades, 19 septembre 1758. loc cil. — A Guerchy, m^me date (.\rchivcs supplémentaires^ carton 27). — Cette asscrtjon csl confirmée par
à Soubise qui réclamait des ordres de la Cour : « C'est à vous et à M. de Contades à vous conduire suivant les circonstances momentanées » (i).
En résumé, Contades et Soubise ne sont vraiment d'accord que sur un point : il faut songer dès maintenant à prendre les quartiers d'hiver. La Cour de Vienne aurait voulu qu'on occupât fortement la Hesse et le cours du Mein, pour relier l'armée française avec les quartiers autrichiens établis en Saxe et en Bohême (2). C'était aussi l'opinion de Belle- Isle f3), mais Soubise, en présence de l'hostilité persistante des populations hessoises, proposait de reculer jusqu'au Rhin après la fin des hostilités (A). Contades voyait dans cette solution l'avantage de pouvoir réorganiser les unités à l'abri du fleuve. A bord du ^^ese^ les cantonnements devraient être resserrés au détriment de la santé des troupes. Sur la rive gauche du Rhin, au contraire, on n'avait plus à craindre tous les désastres d'une campagne d'hiver et d'une retraite précipitée. Le souvenir des premiers mois de l'année hantait visiblement les esprits (5).
Aussi les derniers mois de l'année vont s'écouler dans l'inaction. De temps à autre, quelques escarmouches d'avantposte réveillent la troupe et lui donnent l'illusion d'être encore en guerre. Soubise ne songe qu'à tirer des contributions pour équilibrer les dépenses de son armée. Il faudra que le prince d'Isenbourg, toujours actif et remuant, réorganise des forces et continue la résistance pour que Soubise et Contades se résignent à réunir quelques uns des nombreux moyens dont ils disposent et consentent à gagner une nouvelle bataille.
le passage d un iiiénioire écrit par de Vault : « En raisonnant toujours sur le principe que la Cour a fait connaître, lequel est de combattre partout M. le prince Ferdinand avec les deux armées réunies ou combinées » [22 août 1758 (Fonds de Suède, 34-77)].
(1) Belle-Isle à Soubise. 28 août 1758 (Correspondance générale, 3481-185).
(2) Choiseul à Belle-Isle. \ienne, 26 août 1758 (Correspondance générale, 3481-153).
(3) BoUe-Islc h Choiseul. 25 août 1758. loe. cit.
(A) Soubise à Belle-Isle, Cassel, 23 août 1758 (Correspondance sénér:i\\ 3481-105).
(5) Contades au marquis do Castries. Recklinshauson. 25 août 1758 ; à Belle-Isle, 29 août 1758 (Correspondance générale, 3481-142, 183 et 184).
SANDERSHAUSEN ET LL'TTERBERG 337
L'armée hanovriemie, par bonheur, présentait les mêmes symptômes de découragement. Le 21 août, le duc Ferdinand avait pourtant effectué ?a jonction à Kbesfeld avec un corps de 9.000 hommes choisis parmi les meilleures troupes anglaises et commandés par le duc de Malborough [\). ce qui portait l'armée hanovrienne à Ao.ooo hommes, répartis en ([uarante-six bataillons et soixante-treize escadrons. Mais l'offensi\e de Contades et la dispersion des forces hessoises après le combat de Sandershausen avaient singulièrement ralenti l'ardeur du prince Ferdinand. Devant son atlitude hésitante, Frédéric II, enhardi par sa récente victoire de Zorndorf, lui réclama les quinze escadrons prussiens qui, depuis les premiers mois de campagne, combattaient dans les rangs de l'armée hanovrienne. Il alla jusqu'à le mettre en demeure de se comporter u en général prussien et non en général anglais » (2). Mais le duc de BrunsAvick se contenta de garantir Munster, sa tête d'étapes, en portant le gros de son armée, le 29 août, au sud de Dulmen. Le prince héritier, avec sept bataillons et quatorze escadrons le couvrit sur la Lippe entre Dorsten et Haltern et le duc d'IIolstein, avec sept bataillons et dix escadrons, s'installa près de Rork pour sm'veiller le cours du fleuve entre Olten et Lunen.
L'armée française bordait le cours de la Basse-Lippe. Son avant-garde, à Lunen, comprenait, >ous le commandement de Chabo les douze escadrons de hussards et les troupes légè-
(1) Infanlorie : 6 régiments fn" 12, 20. 23. 2.ô, 37, ôl). h 1 bataillon do 9 conipairnics ; chanue régiment comprenait 36 officiers et 998 hommes. Cavalerie : 3 régiments de Gardes à 3 escadrons de 3 compagnies, chaque régiment -> 29 oiliciers et .360 hommes ; 1 régiment des dragons de la garde (3 escad.-ons d'i 3 compagnies"): 30 officiers. 540 hommes : 3"régiments de dragons n°' 2. G cl 10) à 2 escadrons de 3 compagnies, .\rlillerie : une compagnie et deînic (171 hoiiimesl avec un chiffre de canons qui varia plusieurs fois. Un éq'.ii.iage • le 42 pontons arriva en octobre. Au total : 6 bataillons (6.200 hommes) et 15 escadrons (2.480 hommes) (Der Sicbcnjahrige Krieg, t. VIII, Annexes, p. 38).
(2) Der Siebeniùhrige Xrieq, t. VII, p. 423. — La victoire de Frédéric II sur 1 armée russe à Zorndorff est du 25 août. — Cf. Frédéric H à Ferdinand de Bnmswick. Schonfeld, 15 septembre et 18 septembre (Wesphalen, Geschirlilc des llerzn.is Ferdinand, t. II. j). 'i75 et 477). S'il faut en croire Champeaux, ministri' de France à Hambourc. la mé«inteliisence n'aurait pas lardé h s'établir entre Ferdinand et le duc de .Marlboroush, le duc de Brunswick prétendant exercer le commandement suprême sans prendre les avis du général anglais (Champeaux à Belle-Lslc, Hambourg, 22 et 29 septembre 1758 (Correspondance générale, 3i83-130 et 226)].
338 LF. MINISTÈRE DE EELLE-ISLF.
res. Les divisions de Saint-Pern (grenadiers et carabiniers, lo l)ataillons, lo escadrons), du chevalier de Nicolay (22 bataillons, 12 escadrons), du duc de Chevreuse (8 bataillons, 16 escadrons) s'échelonnaient autour de Hornburg, Hampké, Dorsten et reliaient l'armée à la place de Wesel. En arrière de ces forts détachements, le gros et le quartier général étaient installés au camp de Recklinghausen (A8 bataillons, 3 bataillons d'artillerie, 63 escadrons (i).
L'infanterie, au i" septembre, atteignait le total de 53. 088 hommes, mais, sur ce nombre, 1.237 étaient absents et 5.1:^2 aux hôpitaux ; le régiment de Tournaisis n'avait que 628 présents (2); la cavalerie comptait bien 12.202 hommes sur le papier, mais 10.611 seulement pouvaient prendre les armes ; les clievaux disponibles étaient au nombie de 10.726 (3). L'état d'esprit des soldats était inquiétant, la maraude continuait. Le 2 septembre, on pendit un dragon du régiment de Mestre de canijj, le 3. deux autres soldats (^l. Les Hanovriens n'étaient guère plus favorisés ; on estimait à 1.760 le nombre de leurs déserteurs passés en Hollande (5). Mais, aux avantpostes, les troupes françaises, tenues en haleine par le voisinage de l'ennemi, retrouvaient toutes leurs qualités d'audace et de bravoure. Le i" septembre. Augustin, sergent au régiment de Champagne, franchit la Lippe avec quarante volontaires,surprend une grand 'garde de quatre-vingt-dix dragons, l'attaque, lui tue sept hommes et ramène deux prisonniers et un cheval (6). (juinze jours plus tard, un lieutenant de grenadiers en\oyé en reconnaissance vers l'abbaye de Kappeniierg ne ])eut résister à la tentation de chercher avec ses vingt hommes à enlever ce poste ; il est tué net au moment oij il saute à la gorge de la première sentinelle ennemie. La Tulipe
(1) Conladcs ;i Dolle-Islo. Rcrklinirlianson. 2,t aoiil 1758. — Situation rloffoctifs, 29 août (Gorrospondancp gônérale, 3481-1.36 et 192).
(2) Situation dV'ffcclif, 1" foptombre (Correspondance générale, .3505-218).
(3) Situ.'ition d'effectif, 1" peplcmbre (Correspondance iïénérale, 3482-28). (i) ( onladcs à Belle-Isle, RerUiingliausen, 2 septembre 1758 CCorrespondance
£:en(^rale, 3482-21).
(5) Belle-Isle à Conlades, 2 septembre 1758 (Correspondance géncr;de, 3482-18).
(6) Contados à Belle-Isle, 2 septembre, loc. cit.
SANDERSHAUSEN ET I.UTTERBEnr. 33'J
— un nom bien français — sergent au régiment de Vaubccoiirt, chargé de faire une patrouille dans le plus grand silence, attaque à la baïonnette un parti de hussards, en tue plusieurs, et ramène un prisonnier {i).
Les officiers généraux ne profitaient pas de ces exemples. A l'annonce d'un convoi de /|00 chariots venant des Provinces Unies pour ravitailler l'armée hanovrienne, Contades avait envoyé Guerchy pour essayer d'en culbuter l'escorte et de l'enlever. Guerchy disposait de vingt-cinq compagnies de grenadiers ; le duc de Chevreuse devait le foire appuyer par I.200 dragons et par le régiment d'infanterie de Lamarck ; pourtant le commandant de la petite expédition n'osa pas se compromettre et rentra bientôt au quartier général, les mains vides (2).
La sérénité de Contades était journellement troublée par les exhortations de Belle-ïsle. Le vieux Maréchal s'obstinait à faire rejoindre les deux armées, en pressant Contades de marcher sur Ham et Soubise sur Lippstadt (^). L'Armée du Rhin exécuta ce mouvement avec la plus extrême lenteur. En apprenant que l'ennemi s'étendait sur sa gauche dans la direction de Bochum, Contades envoya le corps saxon, renforcé par douze escadrons, sur Unna f^V Le t5 septembre, l'avant-garde, sous les ordres de Chabo, se porta sur Hanau et fut remplacée à Lunen par la division de Saint-Pern (10 bataillons, 10 escadrons, 8 pièces d'artillerieV Les autres divisions de l'armée gardèrent leurs emplacements et le quartier général demeura provisoirement à Recklinghausen (5) : « Quelque désir que j'aie de remplir les intentions du Roi, écrivait Contades à Belle-Isle, je crois impossible d'attaquer M. le prince Ferdinand de front ; je ne négligerai rien de tout ce qu'il sera nécessaire de faire pour attaquer vm de ses corps
(1) Contades ;« Bcllc-Isle, 10 scplpnihrc 1758 (Correspondance générale, 3183-2).
(2) Giiercliy à Belle-fsle. Recklinehausen, 18 se)jtembre 1758 ; Vfonteynard l'i Bcllc-Isle, même date (Correspondance !?cnérale, 3483-36 el 40).
(3) Belle-Isle à Contades, 2 septembre 17.58, loc. cit.
(4) Renseignements du 4 septembre 1758 (Correspondance générale, :!'i82-63 et 64).
(5) Situation d'effectifs, 16 septembre 17.58 (Correspondance générale, 3483-8).
séparés, mais, dans ce moment-ci, ils sont bien en force et bien à portée les uns des autres » (i).
Ce fut sans doute pour marquer ces nouvelles intentions que le marquis de Saint-Pern reçut l'ordre de franchir la Lippe et d'attaquer le corps du prince d'Holstein-Gottorp, campé sur la rive droite, à Bork et fort de six bataillons, un régiment de dragons prussiens et un régiment de hussards. Saint-Pern disposait de dix bataillons de grenadiers, des dix escadrons de carabiniers ; on lui donna, de plus, dix compagnies de grenadiers tirées des régiments de ligne et les deux brigades de cavalerie du Roi et le Royal-Etranger. Son avant-garde, sous les ordres du Comte de Broglie, traversa la rivière dans la nuit du 28 au 29 septembre et bouscula facilement les avant-postes de l'adversaire ; le prince de Holstein rassembla son corps à Olfen et dut rétrograder sur Dulmen, où campait le gros de l'armée confédérée (2). Saint- Pern avait conduit l 'opération avec vigueur et ne méritait pas le reproche de mollesse que plusieurs officiers insinuèrent dans leur correspondance (3). Se trouvant en présence de toute une armée avec sa seule division, ayant à dos une rivière et ne pouvant être secouru, sa situatioTi ne lui permettait pas de livrer une bataille. Il ne s'agissait que d'un coup de main ; il avait réussi. Le camp du prince de Holstein avait été brûlé, l'adversaire avait eu fioo hommes hors de combat et S^ prisonniers ; la division de Saint-Pern avait perdu 5o grenadiers seulement (t\).
Alors que Belle-Isle s'évertuait à créer de nouvelles ressources et ne laissait passer aucun jour sans stimuler l'ardeur de ses deux généraux, Bernis, ministre des Affaires
(1) Conindo? n Rollo-Isle. Rocklinghauscn, 24 septembre 1758 (Correspondance générale, S-iSS-HG).
(2) Relation du combat do Borck. 29 septembre 1758 (Fonds de Suède, 41-279'). — Conlades à Belle-Isle. 30 septembre TCorrespondancc générale, 3483-245).
(3) \'oir notamment Plainchamps à Belle-Tsle. Rccklinghausen, 29 septembre ]7liS rCorrfcpondanco crénéralo, 3483-??7).
(4) Situation d'effectifs, 30 septembre 1758 (Correspondance générale, 3484-3).
SANDERSHALSEN ET LUTTERBERG 341
Etrangères, donnait l'exemple de l'abattement le plus complet. Certes, il n'avait jamais été partisan de la guerre, mais il s'était laissé prendre dans l'engrenage des négociations diplomatiques. Le deuxième traité de \ersailles lui avait permis, en 1757, d'affirmer ses idées personnelles. Que la France dût prendre parti, dans les affaires d'Allemagne, son bon sens l'admettait bien, mais Bernis se fût contenté d'une influence toute morale, appuyée sur l'envoi discret à la Reine de Hongrie de contingents étrangers, opérant à titre purement auxiliaire. Les événements avaient dépassé les prévisions. La grande faute de Bernis, celle que l'histoire ne lui pardonnera jamais, est de n'avoir pas élevé sa remarquable faculté d'adaptation à la hauteur des circonstances. Il crut qu'un homme d'Etat pouvait susciter les événements et devait se retirer quand il s'apercevait qu'on avait fait fausse route. Le devoir n'est-il pas au contraire de résister à la tempête et de lutter.^ Au lendemain de Rosbach. il entre dans une crise de désespoir qui, désormais, ne l'abandonnera plus : « Il faut un Gouvernement et il n'y en a pas plus que par le passé. Actuellement, on craint que je devienne premier ministre... Sensible (et, si j'ose le dire, sensé comme je suis), je meurs sur la roue, et mon martyre est inutile à l'Etat » (i). Le ton de ses lettres ne va plus changer. Sensible et citoyen, les deux qualités qu'il revendique, suivant la mode du temps, sont exclusives l'une de l'autre, quand un Etat court à sa perte.
(( Votre Majesté n 'ignore pas que depuis le 5 décembre dernier, tous mes vœux et tous mes soins tendent à la paix. » Tel est le préambule d'im long mémoire qu'il adresse au Roi le /i juin 1708. Il juge déjà la situation irrémédiable à ses yeux; le Gouvernement n'a plus d'argent, « le fonds du cœur de vos sujets est à vous, mais les têtes sont égarées... on hait en France les Anglais et on admire le Roi de Prusse ». Le remède qu'il propose est assez vague, il supplie le Roi d'instruire le peuple des causes réelles de la guerre, en écri-
(1) Bernis à Clioisonl. 22 novembre 17."j7 {Mémoires el I.ellres du Cardinal de Bernis, t. II, p. 141).
vant des lettres aux principaux corps du Royaume « dans le st\le de celles de Henri IV » (i).
ÎSous avons vu ses projets de réorganisation du pouvoii' central au cours de l'été de 1708. En septembre, il recherche la paix par tous les moyens. Ses dépêches à Choiseul ne sont qu'une perpétuelle énumération des malheurs qui désolent la France ; elles sentent le radotage. Il conjure l'ambassadeur d'employer tous les expédients pour déterminer l'Impératrice à faire les premiers pas ; il offre de renoncer à tous les avantages stipulés par les conventions ; Marie- l'hérèse ne veut rien entendre. Alors il cherche à sonder les intentions de Frédéric II, par l'intennédiaire du marorave de Bayreuth, beau-frère du Roi de Prusse et n'obtient que cette réponse insolente : « J'applaudis fort à vos bonnes intentions, mais je dois vous dire que je suis muet comme une carpe. Si les Français, Autrichiens ou Russes ont à me dire quelque chose, ils n'ont qu'à parler, mais pour moi, je me borne à les battre et à me taire » (2).
Bernis devient irritable à l'excès. \\ec Belle-Tsle, il n'entretient que des relation? assez tendues. Il va jusqu'à marquer une certaine vivacité peu respectueuse pour ler vieux Maréchal et cela en présence du Roi (3). Deux préoccupations l'absorbent et se trahissent d'un bout à l'autre de ses lettres : le désir maladif du chapeau de cardinal que Rome doit envoyer d'un jour à l'autre et la hâte de se démettre pour confier à d'autres le souci d'un pouvoir qu'il n'est plus capable d'assumer.
Le i'^'" août, il a découvert à Choiseul le fonds de sa pensée : <( Je crois que vous seriez plus propre que moi aux Affaires étrangères, en les considérant sous le point de vue de l'alliance » (li), Choiseul, depuis son ambassade à Vienne,
(1) Bernis à Louis XV, Versailles, 4 juin 1758 [Manuscrits du Ministère des Affaires étrangères (Autriche, vol. 264, p. 230)].
(2) Prieur, Journal de la Guerre [Manuscrits du Ministère des Affaires étrangères (France, vol. 527, p. 32G et 245)].
(3) Lettre de Rouillé, 19 septembre 1758 (Westphalen. Geschichte dea Herzogs Ferdinand, t. II, p. 486).
(4) Bernis à Choiseul, 1" août 1758 {Mémoires de Bernis, t. H, p. 252).
SANDEUSHAUSEN ET LLTTERBERG 343
«st mieux que tout autre à même de connaître à fond les intentions et les ressources de l'Autriche. Les liens qui l'unissent à Mme de Pompadour sont les sûrs garants d 'une entente étroite avec Louis XV, et la direction des affaires ne peut qu'en recevoir une impulsion ferme et suivie. Des trois grands amis de Mme de Pompadour, Machault s'était rendu coupable d'infidélité, lors de l'attentat de Damiens, et l'avait payé de sa disgrâce, l'abbé de Bernis, tiré de l'obscurité, sinon de la misère par la marquise méritait moins de ménagements encore : <( Elle s'en dégoûta l)ien vite lorsque l'abbé parut avoir perdu la tête » ; quant à Clioiseul, Mme de Pompadour bientôt (( ne vit plus que par ses yeux » (i). C'était mieux qu'un fin diplomate et qu'un habile courtisan, c'était un charmeur qui déployait son talent de séduction pour captiver toutes les femmes et qui réussissait, puisque la femme de cliambre de la Marquise, Mme du Hausset (( froide, discrète, sans intrigue. dé\ote » {2) n'en parle jamais ellemême sans un peu d'attendrissement.
Tl fallait sortir de l'impasse : « La ATarquise est brouillée avec l'abbé de Bernis et M. de Belle-Isle. On crie fort contre cette désunion... » (3). Bernis expose alors à la favorite le projet qui le hante : Choiseul prendra les Affaires étrangères. il a gagné Kaunitz. et « le gouvernera. De plus, il mettra ici une activité dans la guerre qui n'y est pas, il en mettra dans la marine et dans la finance, et certainement, nous serons toujours d'accord. Vous me ferez vivre trente ans de plus. Je mènerai, avec mon successeur, le clergé, la Sorbonne et le Parlement ; je travaillerai de concert avec lui sur les affaires publiques ; je ne sécherai plus sur pied... «(^i). SiBernis a perdu la tête, et le fait n'est pas douteux, ce n'est pas au point d'oublier complètement ses intérêts personnels. Pour accélérer la solution de la crise, il expose l'état précaire de sa santé : coliques d'estomac, obstructions au foie, étourdissements conti-
(1) Mémoires de M"' du Haussel, p. 60 sqq.
(2) Moviffle d'Angerville, Vie privée de I.ouis X\\ t. IV. p. 22.
(3j .\I°* de X... à Mopinol, 21 août 1758 (J. Lcmoino. Sous Louis le Bien- Aimé, p. 217).
(4) Berni? u M"* de Pompadour, 1;' scj.lriMbn' 17r.8 (Mémoires de Bernis, t. II, p. 2G9j.
nuels. Son visage poupin, tel que l'a fixé le pinceau de Callet, a perdu toutes ses couleurs « parce que la bile s'est portée à la peau (i) ». Il ne fait grâce à la marquise d'aucun détail intime et la tient exactement au courant de la douleur qu'il ressent au creux de l'estomac. Un long mémoire au Roi, suivi de lettres journalières où les arguments ne changent pas, mais s'expriment sous une forme toujours plus humiliée, amène enfin la réponse de Louis XY.
Elle est énergique et digne, telle qu'on pouvait l'attendre d'un souverain : « Certainement, personne ne désire plus la paix que moi. mais je veux une paix solide et point déshonorante, j'y sacrifie de bon cœur tous mes intérêts, mais non ceux de mes alliés )>. Combien cette phrase est française l Louis XV était intraitable sur le point d'honneur et sur la fidélité proverbiale du pays à tenir ses engagements. Mais le Ministre « sensible » ne dut méditer que la fin de la lettre : le Roi consentait à donner le portefeuille des Affaires étrangères au duc de Choiseul (2).
Bernis, dès lors, ne connut plus sa joie. La réponse de Louis XV était à peine sous ses yeux (3) que le courrier de Rome apportait la i^arrette. Pourvu par surcroît, de rAbl)aye de Trois-Fontaines, le nouveau cardinal rentrait dans l'ombre avec délices. Le spectacle de sa famille ruinée avait soulevé trop de convoitises dans son cœur d'enfant pour qu'il ne se tînt pas sastifait du résultat acquis par trente années d'intrigue et de patience. Comme tant d'autres hommes échappés miraculeusement de la misère, il ne s'était servi du pouvoir que pour fixer la fortune, il ne voyait pas au delà du bien-être définitif. Par malheur, l'Etat subissait une crise douloureuse et les querelles de Bernis, de Belle-Isle et de Mme de Pompadour n'étaient pas sans influer sur la mollesse des généraux et la timidité de leurs opérations. Un événement imprévu les
(1) Archives du Ministère des Affaires étrangères. Correspondance de Bernis et de Choiseul : Ch. Auberlin, la France après Rosbach (Revue des Deux- Mondes, 15 septembre 1872, p. 351).
(2) Louis XV à Bernis, 9 octobre 1758 (Mémoires de Bernis, t. II. p .2991.
(3) Il la reçut le 10 octobre, à 3 heures du matin.
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 345
tira de leur inaction et leup donna le moyen de terminer l'année par une victoire.
i\près le combat de Sandershausen, Soubise avait songé pendant quelque temps à poursuivre les débris des troupes hessoises. Le prince d'Isenburg en se retirant sur Hameln, découvrirait le Hanovre. Pendant que le gros des troupes françaises achèverait de biiser les dernières résistances, de forts détachements pourraient lever des contributions, semer la terreur et forcer le duc Ferdinand à revenir en toute hâte (i). Mais, il était nécessaire pour l'exécution de ce plan, de remettre aussitôt l'armée en marche. Sans doute, ses trente-trois bataillons et ses vingt-six escadrons avaient des effectifs assez réduits, les bataillons à 4oo hommes et les escadrons à iio, mais l'infanterie, seule comptait 17.166 hommes et l'artillerie (.comprenait trente pièces de parc. C'était bien plus de troupes qu'il n'en fallait pour maîtriser le pays et disperser les dernières milices de la Hesse (2).
Mais bientôt, Soubise changea totalement d'avis. Au lieu de faire occuper Lippstadt. comme le maréchal de Belle-Isle ne cessait de lui conseiller, opération d'ailleurs facile, car la place était à peu près inoccupée (3), il tergiversa. Sur ces entrefaites, le général Hardenberg évacua Dûsseldorf et vint occuper Lippstadt. Soubise n'osa plus rien entreprendre et se contenta d'échelonner ses forces autour de Cassel (Soubise, 19 bataillons, 19 escadrons), de Warburg (Du Mesnil, /i bataillons, 8 escadrons) et de Gottingen (^Duc de Broglie. i5 bataillons. 12 escadrons). Cette formation articulée (^) pouvait être judicieuse à condition d'amorcer un mouvement, soit sur Lippstadt, par Warburg, soit sur Hanovre. Mais les
(1) Soubise à BelIe-Isle, Cassel. 3 août 1758 (Correspondance générale, 3480-41).
(2) Situation d'effectif. 7 août 1758 fCorrcspondance arént^rale, 3480-87).
(3) Belle-Isle à Soubise. 13 août 17.58 (Correspondance générale, 3480-209).
(4) De Vault à Belle-Isle, Cassel. 3 août 1758 (Correspondance générale, 3480-35). — Soubise à du Mesnil. Cassel, 5 août 1758 (Correspondance générale, 3480-63).
346 LE iMLMSTÈRE DE BELLE-ISLE
• projets de Soubise varient du jour au Icndeiuain. Tantôt il îsonge à faire exécuter un coup de main sur Lippstadt (i), tantôt il se prépare à rejoindre Contades : « Il ne faut pas balancer à abandonner la Hesse )> (2). liuit jours plus tard, nouvelle Aolte-face. Le général songe si peu à quitter Cassel, qu'il ordonne d'v créer de nouveau magasins et de fortifier la viUe (3).
(( Voilà un temps bien précieux que votre armée passe dans l'inaction » répond le Maréclial ; ce n'est qu'en agissant en avant et par votre droite qu'on parviendra à déposter le prince Ferdinand ». Belle-Isle calcule que cette lettre sera remise le .'i, à Soubise. Contades sera prêt à marcher le 7 ou le 8. Voici le moment venu de se réimir à son armée ou de faciliter ses opérations en occupant Lippstadt et en traversant le Hanovre \!\). Puis, s 'apercevant que Soubise ne répond à ses avis que par des marches et des contre-marches, il lui donne un objectif plus simple : c'est le corps du prince d'Isenburg (0).
Après sa défaite du 28 juillet, le prince avait rallié ses troupes à Einbeck, à deux étapes de Miinden. Une poursuite un peu vive aurait désorganisé complètement ses jeunes recrues ; l'inaction de Soubise lui laissa tout le loisir voulu pour recevoir de nouveaux renforts. Il ne fut pas inquiété, bien mieux, dans le camp français on redoutait qu'il n'attaquât Miinden ''6). C'est alors que Ferdinand de Brunswick résolut de renforcer le général Hardenberg, à Lippstadt, par sept bataillons et huit escadrons, sous le commandement du lieutenant-général d'Oberg. Ce nouveau corps quitta Dulmen le .3o août et parvint à Lippstadt le 4 septembre. 11 avait pour mission de se mettre en communication avec le prince d'Isen-
(]) \olcs de de VauU, 11 août 1758 (Correspondance sénérale, 3480-166. 167 et 168).
Ci) Soubise à Hello-Isle, Cassel. 22 août 1758 (Correspondance générale, .3481-93).
(3) Soubise à Belle-lsle, Cassel. 27 août 1758 (Correspondance générale 3481-162 et 166). s •
(4) ÎJelIe-Isle à Soubise, 30 août 1758 (Correspondance générale, 3481-209 ot 210).
(5) Belle-lsle à Soubise. 6 septembre 1758 (Correspondance générale, 3482-97).
(6) Soubise et de VauU à Belle-lsle, Cassel. 20 aoîM 1758 (Correspondance générale, 3481-66 et 69).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBEHG 347
burg et d'appuyer ses mouveinents contre l'armée française (i). L'ensemble des forces confédérées atteindrait en liesse, dix-sept bataillons et quatorze escadrons '[). u Je viens d'envoyer un nouveau renfort, au général Oberg, écrivait Ferdinand de Brunswick, avec ordre de marcher d'abord à Paderborn. ce cpii laissera l'einiemi en suspens, s'il se porte à Hameln ou à Cassel. Dès que le prince de Soubise se portera avec son armée dans le pays de Hanovre, le général Oberg marchera à Cassel, par quoi, il forcera le dit prince de retourner sur ses pas et l'évacuation de la Hesse même s'en suivra... La difficulté de cette manœuvre consiste en cela, que le comte de Lusace qui s'était trouvé avec son corps à Unna, ne manquera point de suivre le général Oberg dans ses marches » (2). Ces craintes étaient bien superflues. Contades, informé jour pour jour des mouvements du corps d 'Oberg, le fit observer de loin par les troupes légères de Chabo, renforça la garnison de Hamm et ne manqua pas de conseiller à Soubise un mouvement général de son armée contre les forces du prince d'Isenburg. Avec un peu de hardiesse et de vitesse, un corps léger eût été à même d'empêcher les renforts d 'Oberg de lui parvenir (3).
Mais Soubise continuait la série de ses combinaisons stratégiques et n'aboutissait en somme qu'à surmener les trou- ])e<. Le 3 septembre, il fit partir les équipages du quartier général à Warburg, pour laisser croire au prince d'Isenburg que son armée prenait la route de Lippstadt. La petite armée hessoise rétrograda vers Gottingen, mais le 7, Soubise revenait à (Cassel avec le gros de ses forces (!\) et reprenait le surlendemain la marche sur Gottingen. Son avant-garde, commandée par le maréchal de camp de Lannion, eut une escar-
(1) Der Siebeniàhrige Krieg, t. VIII, p. 392.
(2) Ferdinand de Brunswick à Frédéric II. Diilmen, S et 11 seplembre (Wesli^halen, Geschichie des Herzogs Ferdinand, t. II. p. 46G el 408). — Ces lettres sont écrites en français.
(3) Cornilion à Belle-Isle. Il et 24 septembre ; Contades à Bclle-Isle. 22 septembre ; Contades à Soubise, 5 et 6 seplembre 1758 (Correspondance çcnérale, 3482-87, 98, 191 ; 3483-123 et 147). — Toutes ces lettres sont datées de Recklinghauscn.
(4) Journal de l'Armée de Soubise (Fonds de Suède, 34;101). — Journal des Opérations de l'Année de Soubise, par un officier de l'armée, p. 56 et 57.
mouche légère à Dransfeld où les chasseurs de Fischer enlevèrent quelques prisonniers. Gottingen fut pris sans coup férir fi). Le ii. on marcha sur Northeim et Einbeck (2). Mais au lieu d'empêcher la jonction d'Oberg et du prince d'Isenburg. l'armée s'arrêta. Fischer avec ses chasseurs arriva jusqu'aux portes de Hanovre. Une autre expédition dirigée sur Klaustal, au centre du Harz, pour détruire les mines, enleva des otages et le numéraire trouvé dans les caisses publiques (3), sans parvenir à détruire les ouvrages d'art.
Pour dégager le Hanovre et ses propres Etats, Ferdinand de Brunswick prescrivit alors à Oberg de quitter Lippstadt. pour occuper Paderborn et menacer Cassel. La manoeuvre devait réussir. Soubise écoutant l'avis de Bourcet (4) rétrograda le 19 septembre de Northeim sur Gottingen (5), et de là, sur Cassel où il arriva le 27 (6). Chemin faisant, Soubi^^e avait appris que le corps d'Oberg avait quitté Paterborn le 28, se dirigeant sur la Hesse, tandis que le prince d'Isenburg se portait d'Hameln vers Einbeck (7). Le 26 septembre, Oberg arrivait à Gottingen (S). La jonction des deux contingents, hanovriens et hessois était assurée.
(1^ La garnison, composée de 600 fantassins et de 150 chasseurs à cheval, réussit à s'échapper [Rapport de Bourcet, Gottingen, 10 septembre 1758 (Correspondance générale, 3482-158)].
(2) Le 11, la situation du corps de Soubise est la suivante : 28 bataillons, 20 escadrons à Northeim. Edesheim et environs ; 9 bataillons et 12 escadrons à Warburg; 16 bataillons à Cassel, Miinden et Marburg [Situation d'effectifs (Correspondance générale, .3482-198)]. Du Mesnil. avec le détachement de Warburg. n'était qu'à quatre étapes de Gottingen.
(3) « L'on vniulrail ici que vous fissiez gâter et détruire les mines qui sont dans le Harlz ; on assure que c'est le plus grand mal que l'on puisse faire à 1 Electeur de Hanovre, ce qui ferait en même'lomps un grand bien aux Suédois, nos chers alliés, qui fourniraient tous les pays qui tirent leur fer et le cuivre
de ces mines. Le Roi d'Angleterre a fait détruire tout ce qu'il a pu à Cherbourg... » iBelle-Isle à Soubise, 21 septembre 17.58 (Correspondance générale, 3483-120)]. — Cf. Soubise à Belle-Isle, Northeim, 15 et 17 septembre 1758 (Correspondance générale, 3482-257, 3483-22 et 106 bis).
(4) Les raisons données par Bourcet sont contenues dans un mémoire qu'il remit à Soubise à Northeim le 18 septembre (Mémoire!^ hisloriqiies de Bourcet, t. I, p. 106).
\o) De Vaull à Belle-lsle, Gottingen. 20 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-90). — Soubise à Castries, Gottingen. 24 septembre 1758 (Correspondance générale. 3483-151).
(6) Soubise à Belle-Isle. Cassel. 27 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-199).
(7) Journal des Opérations de lArmée de Soubise, p. 77.
(8) Bourcet à Belle-Isle. Cassel, 27 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-200).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 349
La retraite de Soubise sur Cassel avait fortement indisposé Belle-Isle, qui ne perdait pas un moment de vue le Hanovre : (( Nous ne pouvons plus guère nous flatter de tenir tête aux Anglais sur mer ni en x^mérique, écrivait-il à Contades, ce n'est donc qu'en nous rendant maîtres, encore une fois, de tout ce que possède le Roi d'Angleterre en Allemagne, que nous pouvons forcer ce prince de faire la paix » (i). Et Soubise reculait devant des corps insignifiants, Oberg ne pouvait pas avoir 5.ooo hommes : (( J'entre dans ce détail parce qu'il faut tâcher à la guerre de ses faire des idées les plus justes que l'on peut de son ennemi » (2). Bien mieux : il s'en fallut de peu que le corps d Oberg n'arrivât dans Cassel avant Soubise : « Le moment fut pressant ; notre armée n'était point encore arrivée : mais, cependant, quelque supposition qu'eût fait M. Oberg. nous eûmes le plaisir de le voir échouer. Des bataillons et des escadrons qu'on lui fit voir par stratagème sans nombre et dans un terrain fort avantageux, des redoutes gardées qui couvraient Cassel, tout cela lui en imposa et il prit le parti de camper en notre présence » (3).
Ce jour même, le prince d'Isenburg n'avait pas encore rejoint le général d 'Oberg. Il n'avait donc que sept bataillons et dix escadrons. Soubise, en comptant la garnison de Cassel, avait trente-huit bataillons et vingt-deux escadrons, soit les trois quarts do son armée, dont le total en forces disponibles atteignait 18.7A6 fantassins et 2.()85 cavaliers (^). Avec une supériorité numérique incontestable, il ne crut pas devoir livrer bataille, il osa demander à Contades quelques renforts (5).
BelIe-lsle avait prévu l'événement. Un mois plus tôt, il
(1) Belle-Islc à Contades, 19 septembre 1758, loc. cit.
(2) Bollc-Islc à Soubise, 17 et 26 septembre 1578 (Correspondance sréné- I aie. 3483-33 et 173).
(3) Journal des Opérations de l'Armée de Soubise, p. 80. - I/oiivrage du srand état-major allemand critique vivement la marche d'Oberg. En faisant des étapes pius longues, le sénérnl hanovrien serait arrive le 26 seplernbrc devant Cassel et se "serait, sans peine, rendu maître de la place (Der Stebeniiihriqe Kriefj, \. VIII p. 406).
(4) Situations d'effectifs. 27 septembre et 1" octobre (Correspondance génér.ile, 3483-200 cl 241 : 3484-15).
(TA Soubise à Contades, 28 septembre 1758 (Correspondance générale. 3483).
écrivait à Coiitades que le moyen le plus sûr de « déposter » le prince Ferdinand était de faire marcher l'armée de Soubise contre le corps d'Isenburg et de là, sur les derrières de l'armée hanovrienne. Dans le cas où le prince Ferdinand enverrait des renforts à d'Isenburg, il serait nécessaire que de son côté, le maréchal de Contades envoyât un secours à Soubise (i). Couvert par ces instructions, Contades n'hésita pas à doimer l'ordre h Chevert de marcher sur Casse! en toute hâte.
Le 2\ septembre, Chevert avait pris le commandement à Hanau d'un corps formé par trois brigades d'infanterie, la brigade de cuirassiers et les deux régiments de hussards Ta). Contades le renforça de la division Fitz- James, alors stationnée à Lnna. L'ensemble du corps de secours présentait un effectif de 20.000 hommes répartis entre seize bataillons français : Belsnncc. la Marine, Bochefort, la CouTonne, Turenne. Chartres, douze bal aillons saxons (3), quatre bataillons palatins et trente-quatre escadrons de cavalerie (/O.
Chevert partit de Hamm le 29, et couvert par ses troupes légères commandées par le comte de Lusace, il exécuta ie 3o septembre et le i" octobre, une marche de flanc devant la place de Lippstadt. puis échelonnée sur deux colonnes, la petite armée atteignit Buren le 2 et Stadtberg le 3, où elle séjourna. Le reste de la marche s'effectua sans incidents, et le 8. les divisions de Chevert et de Filz-.Tames rejoignirent le corps de Soubise sous les murs de Cassel (5).
Les deux armées adverses restaient en présence. Le 3 octobre, le corps d'Oberg avait battu la générale, mais sans oser attaquer. Le 5, les Confédérés quittèrent les hauteurs de
fl) Bolle-Isle à Contades, ?0 aofif 17.")8 (Corrospondance ffénéralc. .'^'iSl-?ft?).
(2) Chevert avait sous ses ordres le duc d'IIavré. lieutenant-général, et les maréchaux de camp de Vover, de Groslier et d'IIorstein [Chevert à Clermont, Ham, 27 septembre 17."8 (Fonds de Suède, W-TH^i. — \ole de Lamy du Châtel, 1?4 septembre (Correspondance générale, 3183-144).
(3) Effectif du corps saxon au 1" octobre : Présents. 8.895 ; aptes à combattre. 7.218 ; canons de bataillons, 24 ; chevaux, 278 [Situation d'effectif (Cor respondance générale, 3484-137)].
(4) Les bataillons français sont comptés à 400 hommes, les bataillons saxons et palatins à 600, les escadrons à 100 hommes (Geschichle des Herzoqi^ Ferdinand, t. II. p. 502).
(5) Mémoires de N'oyer. septembre 1758 (Fonds de Suède, vol. 42).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBEBG 351
Hohenkiichen et traversèrent la Fulda pour occuper à Sandershauseii. la positiou classique de la porte de Westphalie (i ). Tout désormais semblait faire prévoir la bataille, et Contades, lui-même, se décidait enfin à sortir de son inaction. Les grands dépôts de farine constitués à Lunen et Hamm allaient lui permettre d'abandonner la communication de Wesel, pour reprendre une nouvelle ligne d'étapes sur la Ruhr et Dùsseldorf. Le 5 octobre, le quartier général quitta Recklingbausen pour occuper Lunen avec le gros des troupes ; le lendemain on s'établit à Hamm (2).
Il était grand temps de se reprendre et de réparer le tort considérable que les opérations de l'armée avaient fait aux armées françaises. Belle-Isle attribuait mie grande partie de nos malheurs au mauvais état des finances : Les Suédois n'auraient pas marché sur Berlin parce que les subsides convenus ne leur avaient pas été payés ; « c'est ce même défaut d'argent qui est cause que notre armée n'a point été rétablie et qu'elle est actuellement dans un tel état qu'elle n'existerait plus du tout si elle n'entre pas, de bonne heure, dans des quartiers où elle puisse être quatre ou cinq mois absolument en repos )) (3). L'abstention complète de Paris-Duverney, sa retraite à Plaisance étaient un symptôme de la détresse financière dans laquelle se débattait le Gouvernement, puisque les grands argentiers affectaient de s'en désintéresser : « Mes fruits, écrivait Duverney, mes arbres et mes allées partageront désormais mon attention tout aussi longtemps que la saison ne me contraindra pas de quitter ma campagne et d'aller garder ma chambre de Paris auprès de mon feu » (/î).
Mais les revers des armées d'Allemagne provenaient aussi de l'insuffisance notoire de leurs généraux : « Je vous parle le plus tard que je puis, M. le Duc, de nos armées, écrivait
(1) Soiibisc à Belle-Isle, Cassel, 3 et 5 octobre (Correspondance générale, 3'i84-69 et 85).
(2) Contades à Belle-Isle, 3, 4, 5 et 6 octobre (Correspondance générale 348i-51, 81, 86 et 101).
(3) Belle-Isle à Choiseul, 4 septembre 1758 (Correspondance générale, .3482-84).
(4) Paris-Diivernev à de Vault, Plaisance, 20 et 29 septembre 1758 (Correspondance générale, .3483-96 et 232).
encore Belle-Isle à Choiseul, et je vous avoue tout franc, de vous à moi, que je suis honteux et humilié de leur inaction. Je puis vous assurer que je n'ai rien à me reprocher là-dessus » (i). A quoi l'ambassadeur répondait : « Depuis plusieurs jours, la Cour de Vienne ne me parle plus de nos armées, je crois que l'on sent l'embarras que j'ai de répondre « (2). Et Choiseul ne cessait de harceler Soubise et Contades, en faisant ressortir le rôle ridicule qu'on lui faisait jouer auprès de la reine de Hongrie : « Avec des compliments et des phrases, l'on gagne du temps, l'on manque même de parole pendant quelques mois, mais à présent, je suis à bout de voix et ne sais plus que lui dire... » ^^3). Marie-Thérèse pouvait répéter, une fois de plus, cette phrase amère qu'elle avait prononcée devant Choiseul au mois de mars : (( Il n'y a donc que lorsque la France a été contre moi qu'elle a, pu marquer de la vigueur » ^/|).
Il fallait à tout prix un événement heureux pour terminer la campagne et Choiseul, devançant les résolutions prises, indiquait la manière de le provoquer : « Si AI. le maréchal de Contades ne peut rien entreprendre sur M. le prince Ferdinand, ne serait-il pas possible de détacher les Saxons et les régiments français les plus en état de servir avec de la cavalerie proportionnellement pour renforcer l'armée de M. le prince de Soubise de y 0.000 hommes ? Elle se trouverait être de Bo.ooo hommes et alors ne pourrait-elle pas marcher en force jusqu'à Hanovre... » ''0). Le prestige de la France était entre les mains de Soubise. Mais, il eût été bien compromis si la bravoure de Chevert n'avait sauvé la situation.
(1") Bollo-Islr h Choiseul. 16 septembre 1758 (Torrespondancc sc^nô raie, 3483-12).
(2) Choiseul à Bellc-lslo. Vitrine. 6 octobre 1758 (Correspondance sénéraie, 3484-94).
(3) Choiseul à Soubise et à Contades, Vienne, 30 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-243 et 243 bis).
(4) Prieur. Histoire diplomatique de la Guerre (Manuscrits des Affaires étrangères, France, 527, p. 183).
(5) Choiseul à Belle-Isle, \1enne, 2 octobre 1758 (Correspondance générale, 3484-31).
SANDERSHAISEN ET LITTERBERG 353
Le croirait-on P Lorsque Soiibise eut 4o.ooo hommes sous ses ordres, il réunit un conseil de guerre pour savoir si, oui ou non. il livrerait bataille. Les autres généraux se montraient aussi perplexes : « M. le duc Fitz-.Tames, rapporte \oyer, arriva de sa personne le 8 au camp de Cassel, avec M. de Saint-Germain, et on examina le même soir, si l'on combattrait les ennemis, ou si l'on s'en abstiendrait. Voici les motifs de l'un et de l'autre parti : donner une bataille à la fin d'une campagne, dans un pays qu'on avait dessein d'abandonner un mois après, c'était s exposer à être poursuivi jusqu'au Mein, si l'on était battu ; et si l'on avait l'avantage, que gagnait-on ? puisque par l'arrangement pris de ramener l'armée sur la Lahn et le Mein, on n'était pas décidé à profiter des suites de la victoire, comme de poursuivre l'ennemi pour le disperser ou le détruire, d'envahir le pays, d'étendre les contributions jusqu'à Hanovre, se rapprocher de la Saxe pour favoriser les opérations des armées de l 'Impératrice-Reine. Fallait-il exposer du monde de part et d'autre à périr, sans une apparence de profit P D'un autre côté, l'armée française ayant le double des hommes que les ennemis, sa gloire apparente voulait qu'elle battît une armée aussi inférieure... cela nous donnait un air d'offensive, et, en cas de succès, une apparence de supériorité que nos ministres de politique ne manqueraient pas de faiï'e valoir (i) ».
Voyer était cependant un des généraux français les plus courageux et les plus intelligents. Saint-Germain qui ne lui cédait en rien, sous le rapport de la bravoure et de l'audace aurait, au conseil convoqué par Soubise, déconseillé l'attaque : « Je pense qu'on ne doit pas donner de bataille pour le simple plaisir de tuer des hommes, mais qu'il faut pouvoir s'en promettre de grands avantages ; nous n'y pouvions pas gagner un pouce de terrain, ni un écu, il n'en résultera qu'ime grande dépense pour chanter des Te Deiun et l'armée périra successivement (2) ».
La situation qui se présentait le 9 octobre au matin,
(1) Mémoires de Voyer. octobre 1758 (Fonds de Suède, vol. 42).
(2) Sainl-Gcrmain à Clerniont. Unna, 25 octobre 1758 (Fonds de Suède, 34-110).
était analogue à celle du 28 juillet, jour du combat de Sandershausen, mais les conditions des deux armées avaient changé complètement. Alors que le duc de Broglie s'était au en présence d'un ennemi solidement retranché, numériquement aussi fort que ses troupes, l'armée de Soubise était trois fois plus nombreuse que les corps hessois et hanovriens ; elli; comptait /i'2.ooo hommes contre i^.ooo, si l'on prend les chiffres du grand état-major allemand. Les renforts amenés par Chevert et le duc de Fitz-James allaient permettre à Soubise un mouvement à grande envergure, préconisé par le duc de Broglie (i).
Il n'v avait rien à gagner en manœuvrant contre la droite de l'adversaire. Le cours sinueux de la Fulda, les pentes abruptes et touffues du massif montagneux s'opposaient a la marche des grosses unités dans la direction de l'ouest. Vers la gauche ennemie, les chemins d'accès ne manquaient pas. Les ruisseaux qui descendent de I^ûtterlierg, Benterode, Nienhagen, Dahleim ouvraient des couloirs assez difficiles, car le fond de leurs vallées était tapissé de prairies marécageuses, mais bien défdés contre les vues de l'adversaire par les hauteurs boisées qui les encaissent. La faiblesse de l'ennemi ne lui permettrait pas de s'étendre suffisamment pour parer les attaques excentriques.
Au lieu de fixer fortement les Confédérés par une attaque de front, en vue de permettre à l'aile marchante de gagner le terrain voulu pour déborder son adversaire, Soubise résokit d'engager au préalable le corps de Chevert, chargé de cette nussion, et de ne donner le signal de la bataille qu'au moment précis où toutes les fractions de l'armée seraient en place. Une manceuvre pareille n'eût guère été réalisable ailleurs qu'en terrain coupé et qu'en présence d'un ennemi très infé-
(1) Der Siebeniùhriçje Krieq, t. Mil, annexes, p. 35. — Principales sources consulléos : Relation de la bataille de Lûtlerber?, par Soubise et Saint-Germain (Fonds de Suède, M-Wi et 110), par de Vaull et par un officier de l'armée (Correspondance générale, 3484-150 et 157), par Mopinol, lieutenant-colonel .de nauphin-Cavaleric (J. Lcnioine, Sous Louis le JUen-Aimé). par Bourcel (Mémoires historiques, t. I), par Voyer (Fonds de Suède, vol. 42). — Journal des Opéralions de l'Armée de Soubise, par un officier de l'armée. — Journal du Tliéâlrr de la Guerre, t. III. — Correspondance de Sainl-Germain et de Paris-Duverney , f. II. — Travail du Roi, carton du 5 octobre 1758. — Der Siebeniahrirje Krieg, I. VIII. — Correspondance de Ferdinand de Brunswick et de Frédéric II (Geschiclile des Ilerzogs Ferdinand, t. II), etc., etc..
SANDERSHAUSEN ET LUTTEBBERG 355
rieur en noml^re. C'était une réminiscence du sixième ordre de bataille, préconisé par Puységur (i).
Le plan de l'engagement fut arrêté de la manière suivante par Soubise et son conseil de guerre : Le gros de l'armée, sous le commandement du général en chef, s'avancerait de front, vers les hauteurs de Sandershausen, précédé par l 'avant-garde, sous les ordres du duc de i^roglie. Chevert, à qui l'on devait le succès de l'attaque débordante qui décida la victoire d'Hastenbeck devait rééditer cette manieuvre en se portant contre la gauche ennemie par Heiligenrode Dalheim, Neuenhagen et Siegelstein. Le duc de Filz-James avec sa division relierait les deux attaques de front et de flanc.
Le 9 octobre, au point du jour, le marquis de \'oyer, chargé de commander l'avant-garde du corps de Chevort, enleva le village d 'Heiligenrode. En même temps, le comte de Lannion devançait, à gauche, le gros de l'armée de Soubise qui passa la Fulda pour border le ruisseau de Bettenhausen, de Nieder-Kauffungen à Cassel (2).
Dans le camp des confédérés, on ne s'attendait guère à la bataille. Les renseignements qu'on avait sur l'armée française étaient contradictoires. Oberg croyait que les renforts amenés par Chevert ne dépassaient pas 10.000 hommes et cfue le détachement de \oyer n'avait pour mission que de prononcer une fausse attaque. Les troupes hanovriennes et hessoises reçurent l'ordre de rentrer au camp de Landwehrhagen, mais un contre-ordre les ramena sur le champ de bataille de Sandersliausea par vme pluie battante. Enfin, à 3 heures du matin, les régiments durent se remettre en marche. Oberg et le prince d'Isenburg avaient décidé de se replier sur Landwehrhagen et Lûtterberg, pour être à même de
(1) <( Quand deux armées marchent l'une contre 1 autre, joisrnez votre ailo droite/ à ràile gauche de votre ennemi, et commencez par l'y attaquer, tenant le reste de la ligne fort éloignée, l'étendant en foi'uie de hiroche. Si par ce moyen on peut tomber sur le flanc de l'ennemi et le prendre par derrière, il faut nécessairement qu'il soil mis en Inile, il ne peut secourir les siens ni de sa droite ni de son centre ; il craint la partie de la ligne qui est étendue en forme de la l'-llre I » f Puységur, Art de la Guerre. 1749, t. I. p. 344).
(?) Relation de la bataille, par de Vault (Correspondance générale. 3484-157). — Bourcot. Mémoires liislori(iu€S, l. 1, p. 136.
rejoindre à Mûnden les gros bagages ou pour chercher un autre champ de bataille qui les garantirait d'un enveloppement de leur gauche (i). Après avoir beaucoup tergiversé, Oberg décida de ne pas poursuivre la retraite sur Mûnden et d'accepter le combat (2).
Le 10 octobre, au point du jour, les premiers boulets français tombaient sur Landwehrhagen. Oberg déploya ses troupes à huit heures du matin, entre Spelle et les bois de Siegelstein. Une partie des chasseurs hanovriens patrouilla sur le flanc droit, bien protégé d'ailleurs par le cours de la Fulda. L'infanterie fut rangée sur deux lignes dans la grande clairière de Lutterberg, face au sud-ouest, la cavalerie, plus en arrière. Les deux meilleurs bataillons hessois, Canitz et Isenburg, deux escadrons des dragons de Bock,, et le reste des chasseurs hanovriens flanquèrent la gauche, en occupant les bois au sud du Gross-Stauffenberg. Les trente-deux pièces d'artillerie de parc furent réparties sur le front par batteries de A, 6, 8 et 10 pièces (3).
L'avant-garde de l'extrême-droite (marquis de Voyer), qui s'était avancée le 9 de Heiligenrode sur Dahlheim fut renforcée pendant la nuit, par quatre bataillons palatins, trois saxons, dix compagnies de grenadiers, la brigade de Dauphin - Cavalerie et huit pièces d'artillerie. (( Je vous enverrai de même s'il le faut, jusqu'au dernier homme de ma division, écrivait Chevert à Yoyer. Ne craignez pas que j'arrive )).(^'- Cette marche du corps de Chevert s'effectua dans le plus grand ordre, malgré le mauvais temps : « Ces 18.000 hommes marchèrent toute la nuit par une pluie, un vent, un froid et des chemins t<îrribles jusqu'à deux heures du matin ; ils se reposèrent jusqu'à la pointe du jour et remarclièrent encore, sans pluie, mais par des chemins où les chevaux hésitaient
(1) Lettre d'un officier du réciment de Zastrow (Geschichle des Herzogi Ferdinand, t. II, p. 498).
(2) Der Siebenjâhrirje Krieg, t. \II. p. 407 sqq.
(3) Colonel Decker. Ikilaille el Conibals de la Guerre de Sept Ans, p. 204.
(4) « Toute la conduite de M. de Chevert avec ceux qui faisaient la guerre sous ses ordres était remplie de ces traits de bonté, de loyauté, de franchise qui, indépendamment de ses talents, aur'-.ieul suffi pour liii concilier l'estime générale « [Mémoires de \ oyer, octobre 1758 (Fonds de Suède, vol. 42)].
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 357
à passer. A 9 heures du matin, les troupes légères arrivèrent à travers des bois, sur la gauche de l'armée ennemie ; elles fusillèrent, furent repoussées, mais elles donnèrent le temps au reste du corps de M. de Chevert d'arriver avec son artillerie et de disposer » (i). Le corps d'extrême gauche avait alors atteint Nienhagen et Siechelstein.
Le duc de Broglie, avec l'avant-garde du corps principal, marcha en toute hâte sur Landwehrhagen qu'il trouva complètement évacué. Accompagné par de Vault et bientôt rejoint par Soubise, il fit une reconnaissance rapide de la position ennemie. On décida d'attendre la fin du mouvement de Chevert pour attaquer, et de se borner pour le moment à canonner les lignes adverses. Les troupes d'avant-garde rentrèrent dans les colonnes, et l'armée fut mise en bataille par le marquis du Mesnil, lieutenant-général de jour et par le marquis de Lugeac, major-général » (•?.').
Dans le cours de la matinée, Oberg voyant son ennemi gagner continuellement sur sa gauche dut se rendre à l'évidence et songer à garantir son flanc contre un enveloppement définitif. Mais ses ressources étaient fort limitées. Il se résolut, A'ers midi à retirer sa deuxième ligne d'infanterie pour la porter, sous le commandement des généraux Post et Bock, sur le Gross-Stauffenberg.
Les troupes hanovriennes et hessoises s'étendaient ainsi en cordon mince et en équerre. Le point faible d'une position semblable, le sommet de l'angle droit était, heureusement pour les confédérés, constitué par ini massif de bois touffus, mais l'ensemble du dispositif ne permettait pas d'empêcher les troupes d'extrême droite française de gagner toujours du terrain et d'arriver sur Miinden. Le pont de Miinden enlevé par l'ennemi, c'était pour les Confédérés l'écrasement, l'investissement sans issue, la capitulation inévitable C]).
(1) Mopinof à M°* de X..., Lulterbcrg, 10 octobre 1758 CI. Lrmoine, Sous Louis le Bien-Aimé, p. 238).
(2) Relation de Soubise et do Vault (Fonds de Su«''de. Ui-lOi. — Correspondance générale, 3i84-l.j7).
(3) Der Siebeiuûliritje Krieg, t. Vlll, p. 401.
A midi, Oberg pouvait, sans déshonneur, battre en retraite. Il ne le fit pas, car il comptait user d'une manœuvre assez en cours dans l'armée lianovrienne : amuser son adversaire pendant le jour et se dérober pendant la nuit. Mais, à deux heures, la canonnade reprit de plus belle, les troupes de Chevert se rapprochèrent et refoulèrent les avantpostes. Il n'était plus temps de clioisir. La bataille commençait.
A 2 h. 3/4, Chevert annonça par quatre coups de canon qu'il était en ligne (i). Ses trois colonnes, en débouchant des bois, furent accueillies par un feu très vif des bataillons de Zast^o^v, postés sur le Gross-Stauffenberg. Chevert, en tête de la colonne du centre, envoya l'ordre de mettre en batterie ses quarante-deux canons pour répondre à cette défense imprévue.
Mais les mouvemejits de la gauche ennemie n'étaient pas encore terminés lorsque les têtes des colonnes de Chevert avaient fait leur apparition. Le général Zastrow comprenant qu'une vigoureuse offensive pouvait seule sauver la situation, prit la tête des bataillons Cantz et Isenburg et conduisit six bataillons à la charge. Chevert fit alors appeler sa cavalerie en avant de la colonne du centre et lui donna l'ordre de balayer le terrain.
Sous le commandement de Voyer et du marquis de Bellefonds, les brigades de cuirassiers et de Dauphin se formèrent en première ligne soutenues en arrière par la brigade de Piémont. Ces dix-huit escadrons s'avancèrent au pas, comme à la manœuvre et prirent le trot après avoir essuyé la première décharge de l'ennemi ; puis aux cris répétés de Vive le Roi ! cette cavalerie « partit au galop, se précipita sur l'infanterie ennemie victorieuse qu'elle renversa. Sans s'arrêter, elle courut dans la plaine sni- la cavalerie ennemie qu'elle mit en fuite ; elle trouva des dragons qu'elle combattit et qu'elle chassa ; elle resta sans cesse dans la plaine, manœuvrant au galop,
(.1) Voyer indique 3 licurcs 1/4. — Soubise, dans sa Relation officielle, liourcet, dans ses Mémoires hialoriqucs, et l'ouvroge du grand état-major allemand donnent 2 heures 3/4.
SANDERSHACSEN ET LUTTERBERG 359
cuibulant tout ce qui se rassemblait et massacrant tout ce qui était dispersé. Elle fit jusqu'à seize charges... » (i).
Bien conduits par le marquis de Voyer et par ses trois brigadiers, le marquis de Saint- Jal, les comtes de Périgord et de Bourbon-Busset, ces charges vigoureuses et bien appuyées par le feu de l'infanterie obtinrent la décision. Vers la gauche, les Saxons, commandés par le comte de Lusace, frère de la Dauphine, enlevèrent le Gross-Stauffenberg en formant deux colonnes d'assaut et s'emparèrent de la batterie qui jusqu'alors avait fait le plus de mal à nos troupes. Le mouvement avait parfaitement réussi. Refoulant dès lors sans peine la gauche ennemie, tout le corps de Chevert s'était reformé, la cavalerie au centre, encadrée par l'infanterie française et par les Saxons, l'artillerie à gauche. La nuit survint lorsque ce corps de bataille arriva près du chemin conduisant de Lùtterberg à Miinden.
Le ("orps de Soubise ne prit pas une grande part à l'action, en raison de son éloignement. Le duc de Fitz-.Tames, aux premiers coups de canon tirés par Chevert, s'était porté en avant. La gauche et le centre de l'armée n'attendaient que ce signal ])Our attaquer l'ennemi. Par malheur, la reconnaissance du terrain avait été mal faite. Des chemins pratical)les n'avaient pas été préparés pour franchir les prairies défoncées et les ruisseaux. Néanmoins, les brigades de Piémont, de Castella, d'Alsace escaladèrent les pentes du plateau de Sandershausen a\ec leurs canons tirés à bras (a). Mais, lorsqu'ils par\iiireiil au sommet, les troupes confédérées fuyaient de toutes parts. Le succès de Chevert avait déterminé sur les lignes ennemies le flottement, suivi du désarroi qui s'emparent de.= troupes menacées de perdre leur ligne de retraite.
Soubise dut avouer que les pertes de l'armée principale ne dépassaient pas trente hommes i3). Va\ réalité, la (1i\isioii Mtz-
(1) Boiircel, Mémoires historiques, t. I, p. 153.
(2) Mopinot à M" de X..., loc. cil.
(3) Soiibiso a D('llo-I?le, Landwaluaçeii, 12 oclobrc (Correspondauco g<Micrale. 3184-195).
James, en enveloppant le corps de Zastro%v, eut seule l'occasion de combattre. Le reste de l'armée, retardé par les marécages situés immédiatement au sud de Lûtterberg n'arriva pas à temps pour accrocher l'adversaire.
Vers trois heures i A, Oberg désespérant de la situation donna l'ordre à son centre et à sa droite de se replier. Mais l'artillerie française, changeant de position, se mit à bonne portée pour écraser les dernières résistances et lorsqu'elle allongea son tir, ses boulets tombant sur les colonnes en retraite semèrent le désordre et changèrent la défaite en déroute.
Les hussards de Bercheny placés à la gauche française poursuivirent l'ennemi pendant quelque temps et leur enlevèrent treize pièces de canon, des fourgons à bagages et de nombreux prisonniers (i). Malheureusement, l'état d'épuisement des hommes et des chevaux ne permettait pas de marcher dans les traces des Confédérés. L'armée campa sur le champ de bataille.
Les ennemis accusèrent une perte de ii officiers et i55 hommes tués. 22 officiers et ^o^ hommes blessés, 10 officiers et 568 hommes disparus ou faits prisonniers (2). Le général Zastrow avait été pris après avoir reçu des blessures nombreuses qui l'avaient littéralement défiguré. Les Hanovriens et les Hessois perdirent, en outre, 2 officiers et i étendard.
L'état des pertes de l'infanterie, du côté français, ne signale que 2 officiers tués, 28 officiers blessés et 32 5 hommes mis hors de combat. Les Saxons, à eux seuls, perdaient 126 hommes (S). La cavalerie de Chevert fut moins épargnée, elle perdit, suivant les corps, de 3o à 00 % de ses effectifs en hommes et en chevaux.
En résumé, la bataille de Lûtterberg attendue, de part et d'autre, pendant une semaine, avait été ]iréparée pendant un jour et n'avait duré qu'une heure. C'était le triomphe de la manœuvre, mais, sans la décision de Chevert et la bravoure de ses troupes, la manœuvre eût été manquée. Soubise dut
(1) Relation de Soubise, loc. cit.
(2) Der Sisbenjâhrige Krieg, t. VIII, p. 406.
(3) Etat des pertes (Correspondance générale, 3484-193).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 361
bien s'en rendre compte : (( Le corps de M. de Chevert a, pour ainsi dire, seul combattu » (i). Pourtant il n'en parla pas dans une autre de ses lettres et il se contenta de dire : <( J'ai passé la Fulda le 9, j'ai attaqué les ennemis le 10 entre Landwehrhagen et Liitterberg où je les ai arrêtés dans la retraite qu'ils faisaient sur MiJnden. » Le nom de Chevert ne fut plus même pi'ononcé (2). Mais le reste de l'armée rendit justice au vieux soldat : « Quoique les mouvements de toute l'armée aient contribué au succès de l'affaire, elle a été cependant décidée, ainsi qu'il avait été prévu, par l'attaque dont M. de Chevert a été chargé » (3).
La victoire était incontestable, mais le moral de l'armée n'en fut .pas relevé beaucoup lorsqu 'arriva la liste des récompenses. Les troupes s'attendaient à voir Chevert obtenir enfin le bâton de Maréchal. Elles apprirent avec stupeur que cette dignité revenait à Soubise. Du coup, la bataille devint plus impopulaire en France qu'à la Cour de Vieime (4). Mme de Pompadour recevait satisfaction, mais l'opinion crut devoir se venger en manifestant l'indifférence la plus complète ou en composant d'innombrables chansons. « Madame était enchantée du succès de son ami, écrit Mme du Hausset dans ses mémoires. Mais, soit qu'il ne fût pas important, soit ressentiment de la part du public, personne n'en parlait si ce n'est les amis de Madame. On lui cacha cette défaAcur » (5). Alors qu'un Te Deum fut chanté le i" octobre à Notre-Dame, en glande pompe, pour commémorer les deux ^ictoi^es de Montcalni, à Carillon et du duc d'Aiguillon, à Saint-Cast (6), la victoire de Lûtterberg ne souleva pas le moindre enthousiasme et Barbier, dans sa chronique, lui consacre trois lignes :
(1) Soubise à Bellc-Isie, Liitlerberg, 10 octobre 1758 (Con'cspondnnco générale, 3484-154).
(2) Soubise à M. de Pugel, gouverneur de Lille, l.iillerberg, 10 octobre 1758 (Correspondance générale, 3484-155).
(3) De Vault a Crémillc, LandwehrhaGcn, 11 octobre 1758 (Correspondance générale, 3484-177).
(4) Voir la lettre de Choiseul à Bellc-lsle, \ ienne, 'J3 octobre 1758 (Correspondance générale).
(5) Mémoires de M" du Hausset, p. 161.
(6) Le combat de Carillon fut livré le 8 juillet 1758 ; l'affaire de Sainl-Cast eut lieu le 10 octobre.
« A l'égard de l'affaire de M. le prince de Soubise, qui a donné lieu à un Te Deiun et à un feu, on dit toujours ici que c'est très peu de chose » (t).
Les épigrammes redoublèrent, toutes injurieuses pour Soubise et flatteuses pour Chevert.
Pourquoi le bâlon à Soubise,
Lorsque Chevert est le vainqueur?
De la fortune, esl-ce méprise
Ou bien abus de la faveur?
— Je ne vois là rien qui m'étonne.
Répond à iinslant un railleur,
C est à iaveuqle qu'on le donne
Et non pas à son conducteur (2j-
Le marquis de ^oyer fut nommé lieutenant-général (3). C'était un excellent choix. Le chevalier de Grollier, qui se distingua sous les ordres de Chevert, reçut une pension de 2.000 livres (4), et le comte de Chabo, commandant de la Légion Royale, une pension de i.ôoo livres sur le Trésor (5).
La bataille de Lutterberg fut le dernier eng^agement sérieux de la campagne. Sans constituer un événement décisif, il terminait les opérations de l'année en sauvant l'honneur des armes françaises. Le théâtre de la vraie guerre n'était pas l'Allemagne du nord, et les troupes de Contades et de Soubise ne jouèrent dans la campagne qu'un rôle accessoire, mais la part restreinte qui semblait dévolue à la France, en raison des armées peu nombreuses qu'elle engagea, comme en raison des effectifs qui leur furent opposés, il ne tenait qu'à elle de l'agrandir. Si les généraux avaient suivi les conseils de Belle-
(1) Journal de Barbier, t. \ II. p. lOo.
(2) Fonds de Suède, vol. 34-10».
(3) Elal des récompenses (Correspondance générale, 3478-173). — Mousquetaire en 1738. corneltc des chevau-légers d'Aquitaine en 1742. Mestrc de camp
de Berri-C;iv;ili'ii(' on 1743. brigadier en 1745, niarécli.il de camp en 1748, Voyer, fils du marquis d'Argenson, était inspecteur général de cavalerie (Travail du Roi, G octobre 1758).
(4) Cornette de Malle, Grollier débuta comme enseigne dans Royal-Vaisseaux en 1724. Colonel du régiment de Foix en 1745, brigadier en 1747, " maréchal de camp le 1" mai 1758 (Traviiil du Roi, ibid.').
(5) Cornette de cavalerie en 1733, capitaine dans meslre de camp généraldragons en 1735, meslre de cump en 1743, Chabo, depuis 1745, servait à la tête des Volontaires royaux, devenus Légion-Royale. \ommé maréchal de camp le ■J9 mars 1758 pour sa belle défense d'Hoya. Chabo louchait déjà une pension de 1.500 livres sur l'ordre de Suint-Louis" (Travail du Roi, ibid.).
SANDERSHAUSEN ET LUTTERBERG 363
Isle, la campagne se serait terminée sur les rives de l'Elbe et la face des choses eût été changée.
Mais la force des armées limitait leur rayon d'action ; en s 'écartant toujours davantage du territoiie national, elles traversaient des régions où la population était hostile. Il eût fallu pour rendre leur marche victorieuse, un élan général des officiers et de la troupe, un commandement assuré de son but, il eût fallu par dessus tout une meilleure organisation des services, et d'autres mœurs. Les armées de Contades et de Soubise au lieu de s'accrocher à l'ennemi, so cramponnaient à leurs magasins. Lorsqu'une troupe a marché pendant quatre jours, elle s'arrête le cinquième pour les distributions de vivres, quelle que soit la situation militaire du moment. Au -win'' siècle, l'armée française ne peut avoir Une stratégie offensive parce qu'elle n'a pas sa liberté de manœuvre et si noua la voyons évoluer dans des zones restreintes, il faut rechercher les causes de cette timidité d'allure dans le mode de subsistance et dans l'horreur des responsabilités qui supprime toute audace chez les généraux. Parfois on trouve un commandant en chef qui fait passer les nécessités tactiques aAant les règles d'administration ; tels sont Belle-Isle en 17/ii. Maurice de Saxe en 1745 et Richelieu en lyBy, Mais encore, faut-il que le général prenne l'initiative de pareille audace ; en principe, les récries fondamentales de l'ortranisation et les habitudes anciennes s'y opposent.
Belle -Tsle ne réussit pas à faire passer cette conviction dans l'esprit des généraux d'armée. L'un manquait d'expérience et n'osait « se compromettre », l'autre avait conquis ses grades à la force du poignet et recherchait surtout de nouvelles faveurs, lu seul, parmi les chefs possibles, était jeune, ardent, instruit et de caractère indépendant, c'était le duc de Broglie. Tant qu'il n'aura pas pris le commandement suprême des forces d'Allemagne, les opérations continueront de languir. Mais pouvait-on demander n Belle-Tsle de faire taire les anciennes rancunes et de placer un Broglie à la tête de l'armée ?