‹ Le ministère de Belle-IsleChapitre 6 sur 35 · I.L; l'ASSÉ UU MARÉCHAL 9S · texte numérisé non relu

I.L; l'ASSÉ UU MARÉCHAL 9S

d'entrer dans les détails de la guerre (j). Leurs ennemis ripostaient en accusant Polastron, aide de camp de Belle-Isle, d'avoir désobéi ouvertement au maréchal de Broglie. Lu Roi de Prusse attisait le feu de cette querelle en affichant une admiration sans réserve pour Belle-Isle, en grande partie pour se venger du mauvais accueil que Broglie lui avait réservé à Strasbourg fa). A la Cour, on prenait parti pour l'un ou pour l'autre, mais Belle-Isle était absent et les intérêts de son adversaire étaient supérieurement défendus par le comte de Broglie, remarquable par son esprit, sa petite taille et (( son air crête » (3) et surtout par l'ablié de Broglie aidé du Maréchal de Nangis, tc>us les deux familiers de la Reine. Ce clan se renforçait do Mme de Mazarin, de Mme de Chatillon, de la plupart des ministres et de tous les Noailles, à l'exception de la comtesse de Toulouse (4). Seule Mme de Mailly, favorite du Roi, contre])alançait les efforts de cette cabale ; après sa disgrâce, la victoire des Broglie parut complète. Depuis ce moment, on ne désarma pas, mais le temps devait se charger d'établir un protocole tacite entre les deux familles. Sans doute, Belle-Isle se montrera toujours sévère pour le duc de Broglie, fils aîné du Maréchal (5), mais après l'affaire de Sandershausen, la duchesse de Broglie pourra faire demander à Belle-Isle deux commissions de capitaine pour M]\L de Béville et de la Rozière, aides de camp de son fils ; le Maréchal s'empressera d'expédier les brevets (6).

Parmi d'autres ennemis, de jour en jour plus nombreux dès qu'un vent contraire semble souffler à la Cour, la première place peut être revendiquée par le maréchal de Richelieu (7). Ce personnage, connu pni- ses amours innombrables

(1) Journal de Liiynei, t. IV, p. 271.

ii) Mémoires du Marquis d'Ardctison, 1. IV, p. 324.

CA) Mémoires de fiésenval, (. I, p. 50.

(i) Journal de Luyne^, t. I\ , p. 18? cl -JSr», l. \ , p. 4.

f5) «M. \p Duc do Bi-oi.4io m'a (■>cril, uiio lottro pour me demander son congé ; je ne lui ferai réponse qu'après que j'aurai parlé au Roi, mais j'avoue que .«^i j'étais le mailre, je voudrais que ceux qui nie .'ifrvent suivissent mes volontés et n(î me fissent pas la loi. » [Belle-Isle ..- Souhiso, 9 novembre 1758 (Correspondance erénérale, 3486-137.)]

f6) La Duchesse de I^roslie ,-i M. de l'umercin, Paris, 5 et 15 aoùl 1758 (Travail du Roi, carton du 16 août").

H) M. de Richelieu s'est déclaré ouvertement contre .M. le Maréchal de- Belle-Isle. » {Journal de Luijnes, 7 mars 1758, t. XVI, p. 387, et t. XVII, p. 96.)

9b LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE

et ses démêlés avec le financier la Popelinière, comme par sa malheureuse campagne d'Allemagne, était, tout le contraire d'un diplomate et d'un courtisan puisqu'il avait refusé brutalement de marier son fils, le duc de Fronsac, à la fille de la favorite, comme il s'était opposé, nous l'avons vu précédemment, à donner la main de sa fille au jeune comte de Gisors. Une entrevue des deux maréchaux eut lieu en mars 1708 ; le maréchal de Richelieu, voulant présenter im mémoire de justification et faire avoir à son fils une commission de brioadier était bien forcé de s'adresser au ministre de la Guerre, mais les deux adversaires ne purent se réconcilier. Le même désaccord existait entre Relle-Isle et le maréchal de Maillebois depuis que ce dernier avait été rappelé de l'armée de Provence en 17/17. Enfin, pour être moins tendus, les rapports de Belie- Isle avec Bernis et Choiseul manquèrent toujours de cordialité. 11 se méfiait du premier, il jalousait peut-être le second (1), et il n'est pas téméraire d'affirmer que la haine de Paris-Duverney. jointe à sa froideur pour Choiseul empêchèrent le Maréchal, malgré l'amitié de Soubise, de répondre aux avances de Mme de Pompadour, et, par suite, de prendre une part plus grande au gouvernement du Royaume.

La situation de Belle-Isle en présence des corps constitués de l'Etat de la société religieuse et des partis philosophiques nous le montre, comme toujours, adroit et souple, habile à se ménager partout des intelligences, désireux de ne point se compromettre. En matière politique, il était partisan du pouvoir absolu, mais déjà l'œuvre de Montesquieu pénétrait son esprit au point de ne lui faire voir dans la personne royale qu'une autorité seulement usufruitière du pouvoir. Pendant la maladie de Louis XV à Metz, Belle-Isle écrit ces lignes tout à fait significatives : « Il faut néanmoins, quelque accablé et pénétré de douleur que l'on soit, se souvenir que l'on est citoven et membre de l'Etat, auquel il est de notre devoir de songer... » (2). Patriote et citoyen, voilà deux titres qui repa-

(1) « Il cul... un dornior chagrin, celui de sentir ses veux affaiblis, offusqués de la gloire naissante de llionniie qu'il détestait le plus. Cet homme était le duc de Choiseul... » (Mouffle d'Angerville, Vie pritu-e de Louis XV, I. IV, p. 6.)

(2) Belle-Isle à Hérault de Séchellc Metz. 15 août 1744 (Archives du Ministère des Affaires étrangères. Allemagne, supplément n* 10, f. 57).

laissent clans cliacunc de ses lettres et qu'il revendiqué, depuis que l'idéal romain s'impose à tous les penseurs, sous la plume du philosophe de la Brède < i). Bernis, C'Jermont, d'Argenson, Soulîise justifient toutes leurs décisions en invoquant de même le patriotisme et le civisme, parce qu'au delà du Roi. dont ils sont pourtant les fidèles serviteurs, ils perçoivent l'entité plus forte du pays lui-même. j\Iais lorsque le Parlement engage la lutte contre le pouvoir royal, Belle-Isle ne cache pas son mécontentement en présence des présidents d'Ormesson et Mole et déclare hautement que l'autorité centrale devrait briser cette résistance (2).

Aussi pourrait- il être suspect dans le clan des encyclopédistes. Un homme qui semlilait bien leur être attaché, le marquis d'Argenson, ne cessera de le maltraiter dans ses Mémoires qu'au joui" où l'entrée de Belle-Isle au Ministère pourrait lui procurer un retour en grâce (3); mais le Maréchal est ami du Roi de Prusse et, pendant longtemps, l'implacable ennemi de la maison d'Autriche. « J'ai vu et beaucoup entretenu, dit-il, le maréchal de Belle-Isle qui sera dans tout pays ce que lou appelle un très erand homme. C'est un Xe\Aton pour le moins en fait de guerre autant aimable dans la société qu'intelligent et profond dans les affaires, et qui fait un honneur infini à la France, sa nation, et au choix de son maître » fV)- Son esprit de tolérance est bien connu (5) : le;> œuvres de Voltaire et de Rousseau figurent en bonne place dans les rayons de sa bibliothèque (6), et il est en relations

(1) Lu Grandeur cl lu Décadence des Romains parut en 1734.

(2) « Je sais, par un de ses amis, qu'il est vif pour l'obéissance et pour la plénitude de l'autorité » (Mémoires du Marquis d'Arricnson t. \IU. p. 215.)

(3) Ibid., décembre 17-47, t. V, p. 116.

(4j Frédéric II à Xollairc, Mollwilz. 13 mai 1711 (OIJirrcs de \'ollaire, I. XXXVI, p. M).

(5) « .l'ai lu l'exlrail de la lellre ;t M. rinleiidaul pai' rai)i>()rt au.\ asseniblée.* des Rclicionnaires et leurs leinple.s. M. le Mareciial di> .Sennelerre, à oui j'en ai parlé, m'a dit (\\ie ces in'étcndus temples n'étaient autre chose que des grançes où le.s Ueligionnaires d'un cei-lain canton s'assemblent quelquefois, et qu'avant de partir de Saintongc, il en avait fait mettre à bas deux chez lui. Je pense, au siwplus, (|iie l'on doit at'ir à cet égard avec beaucoup de modération et nu'il faut pré,d;dilemeiit eniiiloyer toutes les voies de douceui' et d <'\liortalions iMivers les princii)aux i-l notables pour qu'ils i)arlenl aux peu|>les. » (Belle-Isb- au Marquis de Surgéres, 1 janvier 1758 (Correspondance générale. 3492-4.)]

(6) Inventaire de la Bibliothèque du Maréchal, .\rchives Nationales (T. 44914).

avec le pliilosophe de Ferney Ci) ; il n'en faut pas davantage pour rassurer les esprits avancés. Dans la querelle entre le Jansénisme et le Molinisme, Belle-lsle est revendiqué par les deux camps. Il est pieux, d'une piété profonde et sincèi-e, mais sans qu'il affiri.e une dévotion exagéiée. Sans doute, par tradition, l'éducation des enfants est confiée aux Jésuites et le comte de Gisors n'échappera pas à cette règle des Foucquet. Cependant un oncle du Maréchal, le père Foucquet est « un des ornements de la congrégation de l'Oratoire » et l'ami de Nicole et du grand Arnauld (2), et voilà pourquoi les Jansénistes ne feront jamais d'opposition aux Belle-lsle. En résumé leur situ tion est indépendante : on ne les confond pas avec l'entourage immédiat du souverain, pas davantage avec les courlisans de la marquise, encore moins avec les adversaires de l'autorité royale.

Mais un homme n'est pleinement son maître qu'avec une fortune suffisante pour écarter les soucis matériels et se préserver des compromissions fâcheuses. Belle-lsle était-il riche P Dans tous les cas, ses ressources ne parvinrent jamais à halaricer le chiffre de ses dépenses. Il s'occupa toujours de ses intérêts, mais sans avoir recours aux expédients de l'époque, en un mot, sans remettre à la « finance » le soin de maintenir et d'augmenter le patrimoine de sa maison. En un mot. il géra lui-même sa fortune et il la géra mal.

Il était entré dans le métier militaire avec des dettes ; l'acquisition de la cliarge de Mestre de camp général des dragons ne fil que les accroître. \ vrai dire, la charge rapportait 10.000 livres, mais il ne semble pas que Belle-lsle se contenta de cette somme puisque, en janvier 171 2, il demande une pension de 1000 écus en prétextant qu'il ne touche « que 3oo livres par mois de pins qu'un simple colonel ». Sa

fl) Un calalogup d aiiloîrrnijhes v/^tHlus le 17 a\Til 1S80 mentionne une lettre «le Belle-lsle a Vollaire en dalo du V2 novembre 1758 dans laquelle il se charffe de remettre au Ministre de la Marine 1'^ Mémoire que Voltaire lui a recommandé. (Œuvres de Voltaire, t. XXXIX, p. 531.)

(2) .Mouffie d'.Angorville, loc. cil.

LE PASSÉ DU M.VnÉCHAL . 99

requête n'est pas prise en considération, puisqu'il la renouvelle un an plus tard : « Je suis très pressé de mes créanciers , écrit-il au Ministre de la Guerre (i) ». L'échange des droits de souveraineté de Belle-Isle contre les comtés de Gisors et de Vernon n'arrive pas à le soustraire à ces embarras. Depuis longtemps, les rois de France avaient songé, dit-on, à l'aïuiexion définitive de cette île de l'Océan au domaine de la (Couronne et le duc d'Orléans avait fait exercer, mais en vain, une pression sur le Parlement de Bretagne, afin que les Etats de cette province vinssent faciliter cette transaction en versant aux Foucquet 4oo.ooo livres d'indemnité pour les fortifications élesées dans l'île (2). Les négociations très longues ii'aboutirent que le 16 mars 1728, après avoir traîné pendant dix ans : On estimait les terres de Normandie à 80.000 livres de revenus, charges déduites, et la valeur de Belle-Isle à 76.000 livres (3). Il y eut là certainement un acte de favoritisme du pouvoir royal, car l'île ne rapportait à son possesseur guère plus de 27.000 livres, et le Conseil d'Etat n'estimait pas se*^ revenus au delà de 34. 000 livres (4)- Pourtant Belle-Isle ne cesse de quémander. Vers la fin de cette année 1728, il réclame instamment les A. 000 livres de traitement semestriel qui lui sont dus en qualité de commandant des trois Evêchés (5).

A Metz, bien qu'il touche 3. 000 livres par mois (6), il est dans la gêne, et s'en ouvre à Fleury : « V. E. sait dans quel désordre j 'ai trouvé toutes les différentes parties de cette frontière lorsqu'elle m'en confia le commandement, il y a quatre ans. C'est à le réparer que j'ai employé toute cette vivacité que l'on m'a tant de fois reprochée. Elle n'a été appliquée

que pour le bien public Cependant, ce retardement laisse

tout ce que j'ai de bien exposé à tous les événements, lasse la patience de mes créanciers que je ne puis satisfaire, en augmente le nombre aussi bien que tous les inconvénients qui résultent du peu de solidité et de la confusion affreuse de mes

(1) Archives administratives de In Guerre dossier 211.

(•2) Joiirmtl (le Dauçieau, t. XVI, p. -200. OTl <'t '297 ; I. WTI, ]<. ?M. (3) D'I^chcrac, La Jeunesse de liclle-lsle, \>. 117. (i) Journal de liarbier, t. I, p. 331.

(5) r.(>llc-I.slo à d'Angcrvillioi's, 1728 (A. A. (!■• !i (iiici'i'c, rlossior 211).

(6) Ibid.

affaires » (i). C'est que, en 1726, l'acquisition du domaine de Bizy lui a coûté aSo.ooo liwes (2). En 1786, la vente au duc de (]licM-cuse de la (^liarge de MestiT de camp général des dragons a rapporté A5o.ooo livres, mais l'ambassade de Francfort désorganise aussi Jjien la fortune personnelle du Maréchal que les finances de l'Etat. A l'armée, son traitement atteint i/jo livres par jour, 186 rations de pain, 100 rations de fourrage, mais il doit payer et nourrir sa compagnie des gardes '.'i) ; il dépense plus du double et, lorsque trois ans plus tard, le Roi de Pologne confère à Relle-lsle la charge de lieutenant-général du duché de Lorraine avec 20.000 livres d'appointements, 112.000 livres sur l'extraordinaire des guerres et 12.000 sur le bailliage de la province (4), le Maréchal est encore en retard au point qu'il emprunte 60.000 livres à Montmartel pour aller en Allemagne (5).

Où donc passe l'argent.^ Barbier prétend que Bclle-Islc pensionne à Paris plus de deux cents personnes et si ce chiffre est exagéré, sans doute le nombre des solliciteurs le dépasse (6). Et puis, le propriétaire de Bizy ne cesse de vouloir défricher et embellir son domaine, et toutes les transformations n'augmenteront les 60 ou 70.000 livres de reA'enus que dans un avenir lointain (7). Lorsqu'il faut, pendant la captivité de Windsor, lembourser la créance de Montmartel, la Maréchale est aux abois (8), d'autant plus que la détention des frères de Belle-Tsle est ruineuse; fort heureusement, le Roi, de très bonne grâce, alloue du i" janvier au i*"" octobre 3. 000 livres par mois au Maréclial et i.5oo au Chevalier (()). Le jeune comte de Gisors grandit son éducation et ses voyages occasionnent de très gros frais ; lorsqu'il échangera le régiment

(1) Bellc-Islo à Floiiiy. 11 nofil 1730. loc. cit.

(2) Mémoires de Sninl-Sininn, éd. do Boislislc. I. X\ III. p. 112. noio. Pour 1.1 description do Bizy, cl. le ]{ociipil do Bnchaumont (Bibliothèque de l'Arsenal, ■WU. ]). 582 et 588), cl le .louvn-d de Luiincs. passim.

(3) Archivos adniinislrntivcs do la Guerre, dossier 211.

(4) Bolle-Islo à Sécliollos, Melz, 1" octobre 1714 (Manuscrits, des Affaires ( Irancères, Allemai;ne. sui>plénienl n° 10, fol. G8).

C5) Bello-Isle à la Maréchale, Windsor, avril 1745 (A. .\. Guerre, dossier 211). (G) Journal de liarhicr. 20 mai 1743. t. VIII, p. 286.

(7) Jonni':! de lAuines. juillcl 1743, t. \, p. 69.

(8) La Man-chale de Uello-Isle au Comte d'Argenson. 23 avril 1745 (A. A. Guerre, dossier 211. \ oir au.\ annexes).

(9) Requête de Belle-Isle, 1" décembre 1745 (A. A. de la Guerre, loc. cit.).

de Royal Barrois contre le régiment de Champagne, la transaction contera 76.000 livres. Aussitôt rentré de captivité, le Maréchal s'endette encore en empruntant 000.000 livres à A % au comte Ossolinski, gentilhomme de la Cour de Lorraine (i).

La campagne de Provence ouvi-e une brèche nouvelle dans la fortune de Belie-Isle. Comme Maréchal employé à l'armée, son traitement s'élève à A-299 livres par mois (2) et le Roi. par faveur spéciale, lui accorde 3o.ooo livres pour constituer son écpiipage (3) ; cependant, la guerre une fois terminée, le -Maréchal constate qu'il est à découvert de Bo.ooo écus (A). Peut-être n'aurait-il rien dépensé de ses revenus personnels s'il a^ait imposé des sauvegardes, mais il répugne à se servir d'un expédient que des collègues moins scrupuleux emploient continuellement à la guerre (0). Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'au mariage de Gisors, son père dépense 100.000 livres pour la fête et les cadeaux, mais, par contre, n'assure aux jeunes époux que le vivre et le couvert dans son hôtel du quai Saint-Gratien avec 1(^000 livres de pension ; il est vrai que le Maréchal assure à son fds la survivance du gouvernement de Metz, mais l'apport principal est fourni par la dot de la mariée, soit 3oo.ooo livres comptant et une même somme en espérances (6).

Dès l'année précédente, la situation était très embrouillée. Le train de vie des Belle-Isle devenait de plus en plus somptueux. C'est ainsi qu'à l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne, ils avaient offert un dîner aux 8.000 hommes de la garnison de Metz, dans leurs casernes de Coislin et de Charnbières : <( Le dîner fut arrêté à une livre et demie de viande par soldat, le pain à proportion, une pinte de vin et du fromage ». L'enthousiasme est indescriptible, officiers et soldats réunis portent la santé du Roi, mais, le lendemain de

(1) Journal de Litynes, t. VII, p. 72.

(2) Etat de solde fCorrespondancc générale, 3230-344).

(3) A. A. de la Guerre, dossier 211.

(4) Journal de Lutines, t. X, p. 100. L'écti valait 3 livres.

(5) L'usage au .wni" siècle était do placer d'ollice des sauvegardes chez tout-'s les personnes qui pouvaient les payer. Le i)ropriélaire nourrissait et payait la i-cntinellc et versait en moyenne dix livres au général en chef.

(6) L. Perey, Le Duc de Mcernais. p. 291 et ôCû.

la fête, les factures pleinent et la Maréchale se voit présenter, entre autres, un mémoire de 58 1 trétaux. Alors, Belle-Isle pour se tirer d'affaire projette, l'année suivante, de construire en Provence un grand canal pareil au canal du Languedoc. On envoie donc deux ingénieurs et leur devis est découra- "eant : les frais s'élè^eront à trois millions et l'exploitation ne rapportera pas plus de 80.000 livres. Le Maréchal cherche une spéculation meilleure. Comme il tient du Roi de grands terrains à Marseille, en bordure de la mer, il invite la municipalité a réaliser une entreprise colossale. On abattra les anciennes fortifications pour donner de l'air à la ville et lui permettre de s'étendre, car, de Ao.ooo habitants recensés en 1666, la population s'élève à i3o.ooo âmes en 1762. Belle- Isle est prêt à céder ses terrains à la société qui se chargera de cette opération, mais la municipalité ne cesse d'élever des objections et l'affaire reste en suspens (i).

Au moment de son entrée au Ministère, les affaires du Maréchal allaient de mal en pis. En octobre 1767, le duc de Luynes évaluait ses dettes à 1.200.000 livres. Pourtant ses appointements atteignaient ''1.200 livres par mois, plus 3. 000 livres de fourrasfes et Louis X^' vint encore à son secours en lui donnant le bénéfice de l'affinage (2), d'un rapport net de 80.000 livres, moyennant un versement préalable de 660.000 livres. Quelques mois auparavant, il lui avait fait remettre A80.000 livres sur le produit des salines (3). On reste étonné devant un pareil besoin d'argent chez un homme qui, par goût personnel était simple et. par doctrine, l'ennemi résolu du luxe dans les armées. Il voulait cependant AÏvre en grand seigneur, tenir table ouverte et garder une clientèle à sa maison. Mais su? tout, il se ruina pour son domaine de Bizy. C 'était un gouffre véritable pour lequel il ne cessa de contracter des emprunts. 11 comjitait bien en retirer un jour de gros bénéfices ; tantôt il faisait planter de vastes pépinières pour repeupler ses forêts en ormes, tantôt il essayait d'accli-

(1) Journal de Liiiines, t. \I. p. :;iO. ol t. XII, p. 2 et 4.

(2) L'affinage clait i>relevc par la conipasnic ou l'individu bénéficiaires du privilège qui consislail à «'lever au liln- légal les matières d'or et d'argent, avant (\c les employer à la Monnaie.

(3) Journal de Luynes, t. \\ . p. 7'i. el t. X\ I, p. 217.

inater le mûrier et, comme il se laissait emporter par son enthousiasme, deux jeimes Provençales étaient arrivées 5 Bizy pour l'élevage des futurs vers à soie. On remaniait continuellement les plantations, on risquait de nouvelles tentatives, on taillait, on coupait les arbres pour créer des points de vue. En résumé Belle- Isle fut, comme tous les grands hommes, un commerçant pitoyable et, lorsqu'il se renferma dans la retraite après la mort de son fils, le Roi vint une dernière fois à son aide en achetant la nue-propriété du duché pairie de Gisors, \ernon. les Andelys, etc.. moyennant 2.660.666 livres, i3 sols, Ix deniers, sur lesquels Belle-Isle toucha 92 T. 190 livres, le surplus, soit 1.7/15.470 livres, ayant été versé à ses créanciers (t).

S'il est tout naturel qu'un homme soit amené, par le jeu des circonstances, à changer plusieurs fois d'opinions au cours de sa vie, cette nécessité s'affirme dans le domaine professionnel, plus impérieuse encore pour l'officiel' qui doit s'accommoder sans cesse des transformations de l'armement et de l'expérience acquise par les guéries. Cependant, plusieurs idées justes sont éternellement applicables à la tactique parce qu'elles sont basées sur la connaissance de l'organisme himiain et dictées par le bon sens. Les grands penseurs militaires font prévaloir des principes et composent des doctrines ; ils fondent même des écoles, et les meilleurs élèves ne s'attaclient pas à suivre les cours de la même académie ; partout ils trouvent à glaner de bonnes choses. Mais leur première formation exerce une influence indiscutable sur toute la carrière et bien peu de chefs d'armée sont à même d'oublier les leçons du début.

Le xvni^ siècle a produit une quantité d'écrivains militaires. La plupart d'entre eux ont cherché dans les sources antiques les vérités à développer et l'argumentation de leurs thèses. Si cette idée préconçue est assez critiquable, en ce que

(1) Liquidation de la succession de Bellc-Islc (Achives Nationales, T. 449").

l'auteur néglige plus ou moins l'enseignement des campagnes l'écentes où l'adapte de gré ou de force à la théorie en faveur, il n'est pas moins irai que nous lui devons une simplicité de discussion qui facilite grandement la solution des problèmes. Certains tacticiens comme Espagnac et Puxségur suivent de très près le texte de \égèce et de Polybe. D'autres esprits, originaux ceux-là, ne cessent de s'en évader et cette considération est suffisante pour classer à part trois grands maîtres do l'art de la guerre : Folard, Maurice de Saxe et Frédéric II.

La formation militaire de Belle-lslo est inséparable de l'enseignement donné par Folard fi ); il contribua certainement autant que les leçons pratiques de la Guerre à donner au futur Maréchal une doctrine très sûre, dont il ne s'écartera jamais. Beîle-ïsle s'instruisit à la lecture des ouvrages du vieux chevalier, mais plus encore en correspondant sans interruption avec ce profond observateur. Il l 'entoura toujours d 'une affection filiale et quand Folard, au déclin de sa vie, tombera dans le ridicule des Convulsionnaires, Belle-lsle prendra sa défense, empêchera son incarcération et le recueillera dans son château de Bizy « comme dans une honnête prison sur parole » (2). Plus tard, il protégera son neveu, qui fut ministre de France à Munich et toutes ces marques d'intérêt élevèrent la discussion soulevée par les écrits d'un tacticien clairvoyant qui, sans un patronage efficace, auraient été jugés comme des élucubrations d'illuminé.

Comme le disait très bien Frédéric II, « parmi les visions et les extravagances de cet illustre militaire, il se trouve des trésors. 11 avait enfoui dos diamants au milieu du fumier » (3). On ne lit plus guère Folard et c'est grand dommage ; à vrai dire cette lecture est pénible et pourtant elle est indispensable

(1) Folard, né à Avignon (16G9-i752) servi! comme capitaine pendant les dernières années du rè"^nc de Louis Xl\, coinlKillit à Malte contre les Turcs et fut le conseiller nuntaire à Charles XII. Sa carrière militaire se termina en France i)ar le grade de meslrc de camp et de commandant de place. On lui doit les \ouvellcs décoitrerics sur la Guerre (17'2i). les Commentaires sur iHisloire lie Polybe en sept volumes, précédés du lameux Traité de la Colonne (1735) et un ouvrage sur la Défense des Places. Un de nos historiens les plus distingués, M. de Coynart, a consacré à la biographie de Folard un ouvrage qui va paraît)»^ prochainement.

(2J Tournai de Luijnes, t. .\I, p. 485.

(3) Frédéric II, L'Esprit de Folard, avant-propos (1701).

dès qu'on veut rechercher les origines de la tactique française. Pour bien comprendre les Cojnincnt aires sur l'histoire de Polyhe, il faut se rappeler que la grande querelle de l'ordre linéaire et de l'ordie profond soulevait, au début du xvnf siècle, des discussions passionnées. L'engouement causé par l'adoption et le perfectionnement des armes à feu conduisait les armées européennes à commettre de véritables hérésies ; elles ne cherchaient plus qu'à donner au tir le maximum d'intensité en fixant le nombre des rangs et la profondeur du dispositif d'après le temps jugé nécessaire pour assurer le rechargement des mousquets. L'ordre linéarre se comprendrait mieux sous la définition d'o7*c/re rigide et la véritable qualité de l'ordre profond serait mieux mise en valeur par la dénomination d'ordre articulé. Le bataillon français de 1764 est de dix-sept compagnies et chaque compagnie se dispose sur quatre rangs de dix soldats. Le front du bataillon est donc de cent soixante-dix mètres courants en comptant un mètre pour chacun de ces cent soixante-dix soldats qui, nous ne devons pas l'oublier, appartieiment à dix-sept unités différentes. \oit-on la possibilité de faire évoluer une pareille masse sous un feu serré de l'ennemi.»^ L'ordre linéaire adopté pour donner à la ligne de tireurs son plus grand rendement, devait donc être condamné dès que l'on chercherait un résultat décisif. Les exemples de Fontenoy montraient que la charge à la baïonnette seule pouvait avoir raison d'un corps de bataille (i) et. bien a^ant les combats du maréchal de Saxe, on parlait de revenir au choc.

De tout le fatras de ]'Essai sur Polyhe, du Traité de la Colonne et des Nouvelles découvertes de la guerre, il ne faut retenir qu'un petit nombre d'idées justes. Pendant tout le xvui^ siècle, Folard représenta l'école du mouvement en avant et de l'attaque. Dans le courant d'adoration qui porta les hommes de son temps vers les institutions antiques, son choix s'était fixé sur la phalange. Il était sûr d'être en contradiction avec tous ses contemporains. C'est une force. Ses idées paraissaient monstrueuses, on ne pouvait les négliger.

(1) \"oir Commandant Colin, Les Campagnes du Man'clwL de Saxe, Fontenoy, passim.

lÛG LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE

Le vrai combat se décide par le mouvement en avant et la progression dune longue ligne est impossible sans un fractionnement préalable. Folard avait bien montré le point faible des errements de son époque : « La manière dont nous combattons est pleine de défauts très essentiels. Nos bataillons ne sauraient attaquer ni se défendre indépendamment les uns des autres, parce qu'ils combattent sur si peu de profondeur cju'ils peuvent aisément être rompus, ce qui est contre les règles de la r/oerre ))(i), et le remède était nettement indiqué dans l'exemple suivant que Lauteur empruntait à Polybé : « Bcgulus comijattit contre Xantippe en Afrique sur une ligne de colonnes. Il fut pourtant battu, bien moins par le défaut de son ordre que par son imprudence ; l'ennemi n 'avant pu le rompre, il fut rompu par les éléphants auxquels il ne laissa aucun passage entre les colonnes qu'il rangea trop près à près, au lieu qu'il leur faut des espaces entre elles pour se remuer, parce qu'elles combattent indépendamment les unes des autres (a). La colonne préconisée par Folard était une masse trop lourde ; elle constituait un remède au moins aussi dangereux que le mal, mais le fractionnement de la ligne de bataille en groupes solidaires les uns des autres, tout en agissant de leur pro])rc initiative, est l'origine de la manaaivie, au sens tactique attaché désormais à ce terme. Et l'auteur de cette révolution méritait l)ien l'éloge précieiLx de Maurice de Saxe : « Le chevalier Folard a été le seul qui ait osé franchir les bornes des préjugés : j'approuve sa noble hardiesse... » (3).

Sans doute, le maréchal de Saxe ne suivait pas cette théorie jusqu'à l'admiration de la phalange : « S'il arrive que par la marche, le terrain ou le canon, les files se brouillent une fois, il n'y a tête d'homme qui puisse la mettre en ordre )i. La phalange ne pouvait évoluer qu'en terrain plat et Folard faisait aussi bon marché des effets du feu que de la valcMir morale des troupes (fi). Il était aussi difficile d'admettre

(1) Folard, Traité de la Colonne, cliap. I, p. 150.

(2) Folard, Xouvelles déeoiiverleti de la Guerre, ciiop. \ II, p. 84.

(3) M. de Saxo, Mes Rêveries, t. I, p. 3.

(4) Ibid., toc. cil., el l. I, p. l'^G ; l. II, p. 110.

que le rôle de la cavalerie fût terminé, bien que Folaid ait donné sur le combat à pied de cette arme des indications précieuses (i), mais les esprits éclairés suient tenir compta à la fois des vérités découvertes par un novateur et du correctif imposé par ses exagérations manifestes. Rostain s'en inspira dans son traité de la Légion (2). On opposa la légion à la phalange mais on ne discuta plus la nécessité du choc, et si Belle-Isle, aussi prudent que le, maréchal de Saxe, attribuait au feu toute limportance qu'il méritait (3), il sut puiser dans les leçons de Folard la qualité maîtresse d'un homme de guerre, le sens de l'offensive.

La question était à l'ordre du jour. La guerre de Succession d'Autriche, continuant l'enseignement des campagnes de la fin du précédent règne, avait montré la voie. Un peu partout les forteresses tombaient dans le discrédit et les sièges ne constituaient plus que des opérations accessoires. On cherchait de plus en plus la décision sur le champ de bataille, en comprenant que le meilleur moyen de faire capituler des places fortes et de conquérir des provinces était encore de combattre et de mettre hors de cause les armées de l'ennemi. Maurice de Saxe avait signalé plusieurs fois dans ses Rêveries l'abus néfaste des fortifications passagères ou permanentes : <( Je crois toujours entendre parler des murailles de la Chine quand j'entends parler de lignes. Les bonnes sont celles que la nature a faites et les bons retranchements sont les bonnes dispositions et les braves troupes ». Que l'on se serve des redoutes pour masquer son front, soit, « c'est dans cette occasion où vous pouvez tirer le plus grand avantage de cette impétuosité française, connue et redoutée chez toutes les nations et dans tous les temps ; mais de les mettre derrière des retianchements. c'est leur ôter le moyen de vaimM'e » (^).

(1) Folard, Traité de rAltaquc dex l'iuces, art. XXW , p. 735.

(2) Rostain, Traité de la Lésion, manuscrit. (Mémoires lcchiiif|iics, inl'anli-rie, carton VI.)

(.3) (( S'il est vi'ai, roinmc M. {\f l'iiiiicifni la <'iili'ii(Iii dire à M. lo Maniclial de Belle-lslo, (]iie de dix actions de ijucrro. il y en a neuf qui se décident paile feu, il parait f)lus important que linlanlei-ie .soit exercée aux évnlulions, étanf sur trois ransrs » (Manuscrit anonymi' de IT")'!, Mémoires techniques, infanterie, carton VI.)

rV) M. de Saxe, Mes Uèxerie^. I. II. p. IC» et 98.

Frédéric II n'avait pas liésité à évacuer ^^ esel au printemps de 1707 et à lever le siège d'Oliniitz dans des circonstances critiques. A quoi bon toujours remuer de la terre P « Il est à craindre que la guerre de campagne où on est obligé de faire continuellement de tels ouvrages ne se tourne totalement en guerre défensive... Au moment du combat, je crois très dangereux d'attendre toujours l'ennemi et de recevoir la bataille sans la donner. L'ennemi tombe par une disposition cachée et avec des forces réunies sur le point qui lui paraît le plus faible au lieu qu'il n'a pas le temps de faire cette disposition lorsqu'on l'oblige à combattre en marchant à lui » (i). La doctrine offensive avait si bien pénétré dans les esprits qu'un mémoire anonvme de 1706 la résume admirablement : « Il paraît plus avantageux d'attaquer que d'être attaqué, de former des entrepiises et surprises que d'avoir à y résister, par une raison simple qui est que dans le premier cas les expédients et ressources sont prévus ou doivent l'être sans que la troupe attaquée en ait connaissance ; que. dans le second, elles ne peuvent avoir lieu que relativement à l'entreprise et au succès, par conséquent ne peuvent être que précipitées, peu réfléchies et variables suivant les occurrences ; il paraît même se présenter à l'imagination que d'attaquer donne un degré de force à l'action » (2).

Belle-Isle ne fut pas en retard sur le mouvement de son époque. Si le sens de l'offensive est un don naturel beaucoup plus peut-être que le résultat de l'expérience, il faut bien reconnaître que tout son caractère le portait à rechercher le succès final dans les entreprises audacieuses et dans l'attaque de haute lutte. Il voyait grand et il excellait à dégager d'une situation les idées maîtresses que l'intuition autant que le raisonnement rendaient continuellement présentes à son esprit. En matière d'offensive, il semble qu'il l'ait recherchée surtout dans les opérations stratégiques. L'offensive tactique lui paraissait assurée surtout par une bonne organisation des

(1) Le Maréchal d Eslrées à Marainville. 19 mai 1758 (Correspondance générale, 3475-184). Voir celte Icllrc aux annexes. La correspondance du Maréchal d'Estrécs montre combien cet oflicier possédait le sens de l'offensive.

(2) .Mémoires techniques, infanterie, carton \ III.

troupes et par le soin méticuleux qu'il prenait des ravitaillements de toute nature et de la discipline. Nous n'avons pas trouvé dans sa volumineuse correspondance une étude approfondie du combat, mais les vues d'ensemble sur la guerre s'y rencontrent à bien des pages.

« Il faut éviter les grandes dépenses et la consommation d'hommes. Pour y parvenir, il faut abréger la durée de la guerre ». Une campagne en Allemagne exige une armée nombreuse • « Quelques précautions que l'on prenne pour se ménager des communications, la distance du théâtre de la guerre sera si éloignée des bords du Rhin qu'il faut regarder la retraite de l'armée battue si difficile qu'on peut la qualifier d'impossible » (i). \oilà pourquoi Belle-Jsle en 1707 demande la présence de 100.000 hommes en Westphalie pour être à même de s'avancer jusqu'à Magdebourg. u C'est le propre de la nation française d'attaquer » écrit Maurice de Saxe (2). Belle-Isle reprend la même formule en parlant des ('sentiments de force, de fermeté et d'élévation si convenables à cette nation dont le propre est d'attaquer son ennemi et non d'être sur une triste défensive » (3).

Lorsqu'en 17^6, à l'armée de Provence, la situation compromise par son prédécesseur le met dans l'obligation de réorganiser les troupes avant de franchir le Var, Belle-Isle ne considère cette attitude que comme très provisoire : a Je suis encore sur les l)ords de la rivière d'Argens que je garde avec de gros détachements. J'ai battu tous ceux des ennemis qui ont voulu passer la rivière en deçii et notre défensive est devenue active » f/i). Mais dès qu'il se sent en forces, il ordonne la marche en avant : (( Je dis qu'il y a infiniment moins de danger à nous rassembler tous et à aller combattre l'eimemi que de l'attendre... » ''Bj, opinion qu'il ne cessera de répéter au marqniis de la Mina, commandant le

(1) Mémoires de Belle-Isle (1740), manuscrits de la Bibliothèque Nationale, n' 112i5, p. 17.

(2) M. do Saxe, Mes Rêveries, t. II, p. 95.

(3j Belle-Isle ' à Chauvelin, Metz, 8 janvier 1734 (Correspondance générale, 2744-8j.

(4) Bclle-lslo à \"auré,'il. camp du Piiget, 28 décembre 1746 (Manuscrits des Affaires étrangères, vol. 1360. p. 129).

(5) Ibid., 19 décembre.

110 LE MI.MSTÈHt DE BELLE-ISLE

corps espagnol : « Autant il a été raisonnable de nous tenir sur la défensive pendant que nos forces étaient aussi inférieures, autant il convient aujourd'hui, dans l'intérêt de la cause commune, de nous mettre le plus proinptement en état d'agir offensivement » (i). On trouve le reflet de toutes ces théories du Maréchal dans la correspondance de ses élèves : « Il me semble, écrira Guerchy, qu'il vaut mieux détruire les armées que les pays, car, quand elles le sont, le reste est bien aisé à exécuter » (a).

Dans la guerre de montagne, Belle-lsle utilisa les leçons de Berwick ; il commit cependant une faute grave en exagérant ses principes de manœuvres, et le mouvement à grande envergure exécuté par le col de Tende et le col de l'Assiette aboutit à l 'affaire sanglante et désastreuse ovi son frère trouva la mort. La responsabilité du chevalier de Belle-lsle reste entière dans cet échec, mais il n'est pas moins vrai que le Maréchal, en lui donnant une mission excentrique, s'enlevait le moyen de contrôler des opérations délicates. Les principes de la guerre alpine avaient été déjà fortement posés par le maréchal de Saxe ■?>); le Chevalier les oul)lia dans son ardeur et Belle-Tsle, après cette erreur fata'e, retraçait les grandes lignes de la vérité méconnue : « Nous voilà à \intimiglia sans avoir perdu vingt hommes, car toutes les affaires de ce pays-ci ne coûtent presque rien parce qu'on ne le peut faire qu'en tournant l'ennemi, ce qui l'olilige à se retirer, et elles coûtent au contraire fort cher quand on les attaque de front et sont souvent de très mauvais succès C'j)-

Comment considérait-il le rôle des places fortes P II sem-

(1) Belle-Islc à la Mina, 25 décenibro 1746. loc. cit. — \oir iiussi la lettre do Belle-Islc à Vanréal, Menton, 7 jiiillol 17'i7 (lor. cil., vol. 13G0, p. 308).

(2) riiieichy à Bollo-Iclc, 1" août 17.")8 C.Archivos supplémentaires, carton 27). On retrouve loules les idées du Maréchal dans le Recueil des Réflexions militaires, publié en 1702 par Gonrlai de KéralK». Cet officier avait été le précepteur militaire du C( !:le de Gisors.

(3) « Ceux iiiii font la guerre dans les monlajïnes ne doivent jamais se hasarder de passer «lans des sorajes sans auparavant être les maîtres des hauteurs, alors, toutes h'.- embuscades cessent et Ton passe en sûreté... Si l'on trouve des passages occii|>és, ainsi que les hauteurs, il faut faire minç de les vouloir forcer, pour attirer l'altenlion de l'ennemi et chercher ouelque autre part un ciiemin... O'"''*!'"* affreuses que paraissent les montagnes, l'on y trouve des passages en cherchant. » (M. de Saxe, Mes néoeries, t. Il, p. 71).

(4) Belle-lsle à Vanréal, Menton. 'H octobre 1747 (Manuscrits des Affaires étrangères, loc. cil., p. Ib5).

ble bien qu'elles étaient surtout pour lui des moyens de faciliter le nlou^ement en avant : <( Vous savez, écrira -t-il à Contades, qu'il ne faut pas toujours s'en rapporter aux ingénieurs qui ne sont bons que pour exécuter ce qu'un homme de guerre a projeté » (i). S'il ne cesse d'exhorter Clermont et Contades à renforcer les places du Rhin, il n'a jamais en vue que la reprise de l'offensive. Dans son esprit, les forteresses ne ressemblent pas aux camps retranchés grandioses que réclamait le maréchal de Saxe ; elles sont tout simplement les auxiliaires des armées en marche. Tantôt jouant le rôle de têtes de pont, elles permettent le franchissement d'un ileuve par de grosse unités : telles seront les places de Cologne- Deutz, KaisersAvertli, Wesel, Cohlentz-Elirenhreitstein ; tantôt Belle-Isle en fait des « places d'entrepôt », destinées à renfermer des approvisionnements considérables (Liège, Rûremonde, Metz), tantôt il prescrit de mettre simplement des villes à l'abri d'un coup de main ou d'une attaque brusquée pour en faire les jalons d'une ligne d'étapes (Clèves, Juliers, Gueldres, etc.). Mais il ne conçoit jamais qu'elles servent seulement à barrer des routes, sinon pendant \n période d'hiver oij la sécurité des quartiers de l'armée demande cette protection (3).

Chargé en 175/i d'inspecter les camps d'instruction, le Maréchal avait eu l'occasion de voir de très près les manœuvres de l'infanterie et de prendre parti dans le débat qui séparait le clan de la routine de la phalange des novateurs. Jusqu'alors, les ])atai]lons se formaient sur quatre rangs pour tirer ; le dispositif était lourd et ne permettait pas d'utiliser la densité du feu que pouvaient donner le perfectionnement et la rapidité de chargement des fusils. On observait déjà que de toutes les pertes du champ de bataille, les plus nom])reuses pouvaient être attribuées au tir de l'infanterie et dû canon : « L'arme à feu est celle qui détiuit le plus d'Jiommes

(1) Bellc-Isle à Contados, Fontoinoblonu, IG ocloltre 17rj8 (Correspondance générale, 3485-3).

(2) M. de Saxe, Mes Rêveries, t. II. p. GO sqq.

(3) Mémoires de Belle-Isle. 1740 (Mariiisciils de la Hihliollièqiic Nationale, Ti° 11?.'Ï4, p. 15). — IJellc-Isle à Contatles, 15 juillet et 10 août 1758 (Correspon •tlancc générale, 3478-355 cl 3480-152, etc.).

et surtout aujourd'hui. Pour en être bien persuadé, il n'y a qu'à aller aux hôpitaux, vous verrez combien peu il s'en trouve de blessés par les armes blanches, en comparaison du nombre qui le sera par les armes à feu » (i). S 'attachant à résoudre la question du tir, Créniilles en 176^1 avait signalé, non sans justesse, que là formation sur quatre rangs était à la fois trop profonde pour s'assurer la supériorité du feu et trop mince pour donner l'assaut (2V L'Iiistruclion du i/j mai lyBA sur l'Exercice de l'Infanterie, publiée sous la direction de Belle-Isle, tint un large compte de ces aspirations nouvelles en décrétant la formation sur trois rangs pour le tir et la foinialion sur six rangs pour l'attaque. On passait d'un dispositif à l'autre en doublant les files.

Au xvnf siècle, le bataillon était l'unité de combat et d'instruction ; la compagnie, achetée et recrutée par le capitaine, avait tiop pou de soldats et de cadres pour se cliarger d une opération militaire et pour dresser la troupe à la manœuvre. Avant îo guerre de Sept Ans, le nombre des compagnies du bataillon fut porté de treize à dix-sept (3), et l'on pouvait bien affirmer que cette réforme avait été « l'épargne la plus mal entendue et le plus préjudiciable à l'Etat » (!\). Avait-on besoin d'un détachement pour protéger un fourrage, escorter un convoi, surprendre fies avant-postes.»^ Il fallait 'recourir aux piquets, formés généralement à cinquante hommes par prélèvement sur toutes les compagnies d'un l)ataillon ou d'un régiment et même, avant 17/jo, d'une brigade. Les inconvénients de cette méthode ne se comptaient pas : les liommes enlevés à leurs compagnies étaient privés de matériel de campement, la discipline et la valeur des piquets faisaient l'objet de plaintes continuelles, les officiers et les cadres inférieurs n'avaient aucune connaissance de leur troupe. Certains écrivains demandaient, soit une formation des piquets au début de la guerre, soit un prélèvement des

(1) Piiységur, Arl de la Guerre, l. I, p. 225.

(2) Mémoire do Créinilles (Mcinoires lechniqucs. Infanterie, carton VI).

(3) Seize compagnies de fusiliers, une compagnie de grenadiers.

(4) Torcv à Bello-Islo. Colocne. 19- mars 1758 (Correspondance générale, 3510-43).

soldats par « chambrées » pour faciliter leur alimentation (i). La véritable cause originelle des piquets et le principal argument invoqué par leurs partisans était la question des pertes. Si grande était alors la difficulté de recruter des hommes qu'il semblait équitable de répartir entre tous les capitaines le préjudice occasionné par la mort des soldats tombés au feu, dans les opérations secondaires et dans les escarmouches. On ne risquait pas de voir une compagnie entière disparaître et si le procédé créait des unités squelettes, la cellule initiale de l'organisation, la compagnie, subsistait d'un bout à l'autre de la campagne (2).

Ces considérations empêchèrent Belle-Isle de supprimer radicalement les piquets, mais il en voyait tous les défauts qu'il exposa dans sa lettre de remontrances au maréchal de Broglie : « II est encore plus nécessaire que les troupes ne soient pas mêlées dans des détachements qui doivent être longtemps séparés... Pour les grenadiers, n'y ayant rien de si mauvais ni de si fort contre tous les principes que des grenadiers mêlés de toutes sortes de compagnies et de régiments, il est encore résulté un mauvais effet particulier à ce détachement qui est de leur faire croire qu'on ne les détachait ainsi que parce qu'on ne voulait pas exposer leur compa- 2"nie et qu'on les sacrifiait » (3).

Le Maréchal avait fait ses premières armes dans les Dragons. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque ils formaient un corps indépendant de la cavalerie. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Belle-Isle ait refusé la place d'inspecteur de cavalerie que Voisin lui offrait un jour, sous prétexte qu'il ne s'était jamais occupé sérieusement de la question des chevaux (^). Mais l'organisation des dragons avait été l'objet de ses études les plus approfondies. Il considérait essentiellement cette arme comme une infanterie njontée : (( L'institution des dragons étant de servir à pied et leurs

(1) Phipicurs mémoires anonymes (Mémoires lechniqucs, infanterie, car- Ion VIII).

(2) Idées du Duc de Broglie et de Guibert (Mémoires techniques, loc. cil.).

(3) Belle-Isle au Maréchal de Broglie, Prague, 18 seplembie 1742 (Manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, t. .3720, p. 141).

(/i) Journal de Luynes, t. XIII, p. 100.

114 LE mimsièrl: de belle-isle

chevaux n'étant destinés que pour les porter plus diligemment dans les endroits où l'on peut en avoir besoin, ils doivent s'attacher de préférence aux usages, exercices, évolutions et mouvements de l'infanterie » (i). Primitivement remontés en chevaux de petite taille, en « bidets de poste », les dracons n'avaient pas tardé à se transformer en véritable cavalerie, changement que Belle-Isle voyait avec déplaisir car. à ses yeux, les dragons devaient rester une manière de grenadiers montés, et conserver les traditions glorieuses qui leur accordaient la tête des colonnes d'assaut dans les opérations d'un siège : « Les dragons sont infiniment meilleurs et plus assurés du succès lorsqu'ils sont employés à pied que quand ils sont à cheval » (2). Quinze plus tard, son opinion avait légèrement varié : les dragons devaient être surtout « de l'infanterie à cheval, mais une infanterie choisie qui doit exécuter à pied tout ce que les meilleures compagnies de grenadiers pourront faire pour les coups de main dans l'attaque et la défense des places » ; le Maréchal aurait voulu qu'on leur confiât toutes les missions attribuées alors aux Iroupes légères, ser\ice de reconnaissance, détachements, pré- |)aration et engagement du combat (3).

Sans être systématiquement opposé à l'emploi des troupes légères, Relle-Isle comprenait que leur accroissement, toujours plus considéral)le no favoriserait pas seulement la maraude et l'indiscipline. Le plus gros inconvénient de leur" institution était d'enlever à la cavalerie tout l'esprit mordant que lui donnent surtout les habitudes d'adresse, d'audace et d'initiative contractées au cours du service de découverte. Si le Maréchal ne pouvait envisager la suppression des troupes légères, il ne cessa d'empêcher la création de nouveaux corps francs qui offraient bien des fois un refuge aux aventuriers et servaient de prétextes à des trafics inavouables. Les hussards rendaient de bons services à condition qu'ils fussent recrutés en Hongrie et non en France. Belle-Isle s'y

(1) Ordre de Bolle-Isl(^ ;mi cnmp de Richemont-sur-Moselle, 1" septembre 1732 (Revue d'Histoire, février 1000, p. G9).

(2) Mémoire de Belle-Isle sur les Dracons, 1733 (Revue d Histoire, juillet 1905, p. 15).

(3) Mémoire de P.ellr-Islc sur les Dracons. 1748 (Revue d'Histoire, juillet 1905, p. 25).

employa (i), mais sans perdre de vue que leurs régiments empiétaient sur le rôle de la cavalerie et des dragons. Parlant des troupes légères, il trouve que « le service s'est monté de façon que ce sont elles qui font presque seules toute la guerre de campagne. Les ennemis qui en ont multiplié les espèces nous ont en quelque manière forcés à en user de même, ce qui fait beaucoup de tort à notre cavalerie dont les officiers n'apprennent point leur métier, la cavalerie ne voyant pour ainsi dii'e l'ennemi qu'un jour de bataille » (2). Huit jours après cette lettre, les événements vérifiaient cette assertion. Au cours de la retraite de Soëst, deux compagnies de grenadiers du régiment de Vauhecourt avaient été surprises. A sept heures du matin, les dragons de la division de Cbevreuse ne signalaient dans la campagne aucune trace de l'ennemi, A huit heures, les deux compagnies en question étaient enlevées (3). Pendant toute la campagne de 1768, la cavalerie française montra la même ignorance qui venait, à vrai dire, de la spécialisation exagérée des différentes armes (li).

Mais si Belle -Isle déclinait toute compétence en matière d'hippologie et de remonte, il ne considéra jamais la cavalerie comme une force accessoire. En 1728, il signalait la nécessité de grouper dans les camps au moins 5o escadrons pour étudier l'emploi des masses de cavalerie sur le champ de Ijataille (5). Avant même d'avoir vu de près la cavalerie prussienne, il se déclarait partisan des gros escadrons, avec un minimum de 160 cavaliers (6). Sous le précédent règne, ce chiffre était de t5o, avant la paix de Nimègue, de 120 en 1688. de lAo en 170T et Puységur demandait iqB hommes pour avoir, pendant toute une campagne, des unités présentant un

(1) Belle-Islo à Choiseul, 31 décembre 1758 (Manuscrits des Affaires étran- ^'ères, Autriche, 267-207).

(2) Belle-Islc à Contades. IG octobre 1758 (Correspondance générale, 3485-S).

(3) Belle-Isle à Contades, 24 octobre 1758 (Correspondance générale, 3485-145).

(4) Voir notamment Chabo à Bcauvau, 2 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-17).

(5) Afémoire de Belle-Isle du 31 mai 1732 (Manuscrits des Affaires étrangères, IVance, 1275-326).

(6) Mémoires de Belle-Isle, 1740 (Manuscrits de la Bibliothèque Nationale, n° 11254, p. 18).

front étendu et solide (ï). Belle-Isle, en maintenant son opinion dix ans plus tard, prétendait que l'escadron français de i6o hommes serait tout juste égal à l'escadron autrichien de i5o, parce (pie la réforme des régiments après le traité d'Aixla-Chapelle n'avait laissé dans la cavalerie française que des officiers jeunes et des recrues, et aussi parce que les cavaleries d'Mlemagne avaient un entraînement et une instruction meilleurs. Il fallait donc i6o hommes si l'on tenait à comhattre sur trois rangs ii), comme il était d'usage, et le Maréchal résumait son avis en ces termes : « Je pense que si les finances du Roi ne permettent pas d'avoir un corps de cavalerie supérieur à celui des ennemis auxquels nous aurons à faire la guerre, il est préférable d'avoir un moindre nombre d'escadrons qui soient à i6o, que d'en avoir davantage, réduits à 1/40... » (3).

En matière d'artillerie, Belle-Isle poursuivit toujours le problème des canons à la Suédoise, destinés à suivre l'infanterie dans tous ses déplacements. L'artillerie du « Corps Royal » avait des pièces assez puissantes, mais les charrois étaient à l'entreprise, les conducteurs étaient des ouvriers civils, peu soucieux d'affronter les dangers de la bataille. Les changements de position sous le feu devenaient presque impossibles et l'infanterie de l'attaque ne recevait aucun appui, matériel ou moral, du canon qui restait sur l'emplacement initial, et, en cas d'échec, tombait invariablement aux mains de l'ennemi. En T7/10, Belle-Isle demandait un équipage de « petits canons suédois » pour trois brigades au moins f/i), et cette réforme reçut une consécration définitive par VOrdonnancc du 20 janvier 1757, qui donnait à chaque bataillon une pièce logèro, attelée à trois chevaux appartenant au corps, et servie

(1) Puységur, .1;7 </c la Guerre, t. I, p. 239. — Maurice de Saxe se contentait de fixer le régiment de cavalerie à 4 centuries de 130 hommes (Mes Rêveries, t. I, p. 99j.

(2) Seul ]o corps des carabiniers, formé de vieux cavaliers, combattait habiluellement sur deux rangs.

(3) Belle-Isle au Comte d'Argenson, Metz, 23 juillet 1750 (Mémoires techniques, cavalerie, carton 31). Voir aux annexes. En 1757, l'escadron était à 140 chevaux ; en 1758 il fut porté ù 160. mais l'effectif disponible dépassa rarement 120.

(4) Mémoires de BcUe-Islc, 1740, loc. cit. Le modèle de ce canon avait été rapporte do Slockliolm par le Chevalier rie Bollac et expérimenté à Compiègne «n 1739.

par un sergent et seize soldats du régiment d'infanterie (i). C 'était un minimum et le Maréchal ne cessa de faire tra\aillcr les arsenaux pour doter les bataillons d 'une seconde pièce que réclamaient les généraux en campagne (2). Mais il accorda la même attention aux questions techniques, en encourag-eant à Metz les essais de Bélidor qui réduisit avec succès la charge de poudre emplo\ée à cette époque (3\ en faisant rechercher le problème de l'obusier léger (^), et en mettant en expérience à Calais, un dispositif ingénieux pour assurer le retour automatique en batterie des pièces de siège (5).

Un des problèmes les plus négligés au x\iif siècle était le ravitaillement des troupes. Le nombre des voitures était incalculable, mais elles étaient pour la plupart réquisitionnées de force et transportaient surtout le bagage des généraux et des officiers. Les bataillons se débrouillaient comme ils pouvaient pour mettre la main sur des véhicules et s'en servaient sans ordre pour les approvisionnements de pain, les rechanges de vêtements et de chaussures ; alors que l'armée prussienne vivait sur le pays en exploitant systématiquement les ressources locales, il était de tradition dans l'armée française de faire nourrir les troupes « par le Roi », ce qui n'empêchait nullement le pillage et la maraude, car les distributions régulières étaient incertaines ou défectueuses. Le grand talent de Belle-Isle fut de réglementer les services de l'arrière et de préparer soigneusement les campagnes. Tl estimait, à juste titre, qu'il faut

(1) Recueil de Suiilgeon, vol. 48.

(2) « Ce qui délermine à présent le plus grand succès des batailles, c'est le canon. L'inconvénient de l'occupation que cela donne aux soldats, l'embarras que cela cause dans les marches n'est pas capable de contrebalancer l'avantage dont il est dans presque toutes les opérations de la guerre. )i [Clermont à Belle- Isle, Wescl, 23 avril noS (Correspondance générale, 3509-66)].

(3) Jusqu'alors on employait un poids de poudre égal au poids du boulet. Rélidor diminua de moitié la charge de poudre (Journal de Luijnes, t. XII, p. 472j.

(4) Capitaine Sautai, Les Préliminaires de la Guerre de Surrcssion d'Aulriclie, p. 150.

(5) « Il a été fait un essai avec un succès suivi d'une pièce de canun de 10 et d'une de 24, dont la direction une fois prise est fixée nar des points d'appui occasionnés par un rouleau, qui, la pièce ayant tiré et reculé, fait avancer l'affût avec le secours de deux hommes sur une espèce de potence clouée à plat sur la plate-forme et dont les c<"jtés ou les branches assujettissent les roues de l'affût, ce qui peut être fort utile dans un siège où une batterie neiit tirer toute 1? nuit dans la direction prise pendant le jour et il faut moins de monde nomle service des pièces qui se fait i)lus vite que quand il faut appointer chaque fois qu'on tire... » (Mémoire anonyme. 1756 (Mémoires techniques, infanterie, carton VIII)].

nourrir le soldat en raison de l'effort à donner et que l'alimentation entre poar une large part dans les questions d'endurance, de courage et de discipline. Lorsqu'il entama la retraite sur Prague par un froid rigoureux, il porta la ration de viande à une livre et le riz à deux onces (t). Il ne ménageait pourtant pas les hommes et, les étapes qu'il prescrivit en Provence mécontentèrent souvent les Espagnols (2), mais dès qu'il trouvait un expédient pour soulager la marche de son infanterie, il se souvenait des leçons du maréchal de Vendôme. Des chariots du pays étaient commandés par relais « de quatre lieues en quatre lieues, au moyen de quoi on fait faire des doubles et des triples marches à de l'infanterie en vingt quatre heures et, quand on n'a pas assez de voitures, on en a en relai seulement pour les malingres et les traîneurs qui, après s'être reposés un temps se retrouvent en état de marcher » (3). En Provence, il ne commença les opérations qu'après s'être assuré une avance de vingt jours de vivres et de fourrages et après avoir rassemblé pour leur transport dix à douze mille paysans, hommes et femmes, six mille ânes et une quantité de nmlets (fi).

En dehors de la France, il estimait que l'armée devait se fournir sur les territo'iires parcourus, au moyen d'achats directs ou à l'entreprise, de réquisitions régulières ou de contributions levées sur les populations hostiles. Lorsqu'en 1757, les troupes cantonnent dans les principautés rhénanes, Belle-Isle estime que les pays alliés doivent fournir au moins le fourrage, « car il n'est pas possible de faire la guerre en payant la nourriture des chevaux comme au cabaret » (5). Mais ces méthodes nouvelles qui sont imposées par l'accroissement des effectifs demandent, pour être appliquées, une discipline rigoureuse et c'est bien sur le chapitre de la discipline que Belle-Isle s'est toujours montré intraitable. En 1784 et en

(1) Instruction de, Belle-Isle aux troupes, décembre 1742 (Manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal. n° 3720, p. 156).

(2) Manuscrits des Aflairc.« (Mranjrères, vol. 1560, p. 202.

(3) Belle-Isle au Duc d'.Mguillon, 8 juin 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).

(4) Journal de Luyncs, l. VIII, p. 78 et 89.

(5) Belle-Isle à Folard, 18 juin 17.")7 (Mnnuscrits des Affaires étrangères, Bavière, 136 142).

1-41, les troupes de son commandement se comportèrent si bien u que les peuples étaient aussi trancjuilles dans ces pays que les propres sujets du Roi dans les pro\inces de France » (i), et ce bon ordre, cette soumission absolue du soldat pendant les heures les plus difficiles, Belle-Isle les obtint, non pas en terrorisant la troupe, mais, au contraire, en l'entourant de sa sollicitude.

On n'a peut-être pas écrit dans toute la littérature militaire des pages plus admirables que les feuilles de l'instruction destinée par le Maréchal à guider la conscience de son fils. Au moment oij le comte de Gisors allait prendre le commandement du régiment de Champagne, son père attirait son attention sur bien des points qui resteront éternellement à l'ordre du jour. Pour être chef de corps, il faut s'attacher à connaître son personnel, à l'aimer, à s'en faire aimer : « Ayez pour les anciens capitaines des égards marqués, consultez les fréquemment, témoignez leur de l'amitié et de la confiance. 'Soyez le soutien, l'ami, le père des jeunes officiers ; aimez les vieux bas officiers et les anciens soldats ; parlez-leur souvent et toujours avec bonté, consultez les même quelquefois )). Sans doute il faut rester ferme et, malheureusement, sévir : « Ne vous servez jamais de punitions que la loi réprouve, que l'esprit natio nal condamne ; quand vous serez forcé de punir, qu'on lise su!votre figure toute la peine que vous éprouvez d'être obligé d'en venir à cette dure extrémité » ; mais la discipline exige que le chef paye d'exemple et le Maréchal exigera cette qualité de son fils : « Je ne vous recommanderai pas l'étude des ordonnances militaires, vous vous y êtes livré de bonne heure, mais de ne jamais vous écarter de ce qu'elles prescrivent. Je serai le premier à vous punir ou à solliciter votre punition, «i j'apprends jamais que vous vous êtes permis de vous en éloigner. La loi est, aux yeux de tout bon citoyen, de tout bon militaire, l'objet le plus sacré... » fa).

(1) Décembre 17o4 (Corrcsiiondancc ijéneiale, '21A2). — Bellc-Isle à Folaid, 20 avril 1734. (IbicL, 21io). — Journal de lAii/ncs, L III. p. 4G8. — Voir aussi l'opinion de Maurice de Saxe, qui est toute pareille {Mes licveries, t. III, p. 18).

(2) Instruction de Belle-Islc pour le Comte de Gisors, reproduite en entier dans l'ouvrage de Cani. Rousset, Le Comte de Gisors, \). 29.

Tout ce code admirable suffit à montrer combien peu Belle- Isle était « I*iu<>ien ». Folard n'a^ait pas tenu compte des forces morales dans ses écrits ; Maurice de Saxe jugeait admirablement les Français et leur caractère, mais il appartenait à Belle-lsle de les comprendie. car il sentait en lui-même toutes les aspirations de l'officier et du soldat : « Aimez votre patrie, aimez votre roi... aimez la gloire » répétait-il à Gisors (i). Aussi, peu de généraux furent populaires à ce point. Pour le soldat, il était « le père Belle-lsle » (2) ;pour l'officier, il était le chef dans lequel on a toute confiance : « Je suis bien éloigné de croire de n'être point secouru, déclare le marquis d'Armentières, enfermé dans Leitmeritz ; M. le maréchal de Belle-lsle ne me laissera point prendre » (3). Et sa doctriae de commandement, basée sur l'énergie, la justice et la bonté ne varia pas dans les dernières années de sa vie ; les leçons qu'il donnait à son fds. il les répétera constamment à ses disciples et à ses amis : « Que les troupes soient bien persuadées que vous voulez leur bien et que vous serez toujours bien attentif à leur procurer leurs iiesoins, leurs commodités et même leur bienêtre, quand vous le pourrez ; mais qu'en môme temps, vous serez ferme et inébranlable pour l'exécution des règles et ordoniumces et des ordres que vous aurez donnés, que vous voulez que la plus sévère et la plus exacte discipline soit continuellement observée et qu'il n'y ait jamais de relâchement ni d'exception... » f^).

Tel était l'homme auquel les intérêts supérieurs de l'armée se trouvèrent confiés au début de l'année 1708. Il possédait, à côté d'une riche expérience, une méthode de travail et de commandement, une doctrine militaire, une souplesse d'esprit et une faculté d'adaptation qui permettaient de le considérer

(1) Inslruclion do Bcllo-Isle pour le Comte de Gisors, reproduite en entier d.ins l'ouvrage de C.ini. Roussel, déjà cité.

(2) X... à Belle-lsle. Paris, 23 novembre 1734 (Correspondance gêné raie, 2771).

(3) D'Armenlières au Comte de Wallis. 22 novembre 17i2 (Journal de Luijnes, t. IV, p. 371).

(4) Belle-lsle à Soubise. 1-4 novembre '758 (.Archives supplémentaires, carton 27).

comme une des belles intelligences de son époque. 11 avait manqué l'occasion de manifester les talents d'un grand capitaine, mais quand on étudie les opérations qu'il dirigea, soit en Bohême, soit en Provence, on ne peut s'empêcher de croire qu'il eût possédé, le cas échéant, les qualités du maréchal de Saxe. Il était aussi entreprenant, aussi clairvoyant, aussi capable de jeter une vue d'ensemble sur les événements et les difficultés ; en toute circonstance, il se montra extrêmement audacieux tout en ne laissant au hasard qu'un rôle très réduit par une minutieuse préparation des moyens employés (i). Au moment de son entrée au Ministère il avait soixante-quatorze ans et des infirmités nombreuses. Dix ans plus tôt, il eût été à même de commander l'armée ; la face des choses aurait certainement changé s'il avait pu se rendre sur le théâtre des opérations.

Il dut se résigner au rôle plus modeste d'administrateur et là encore, son ardeur et, peut-être, son ambition élargirent singulièrement ses fonctions de secrétaire d'Etat. Dans l'organisation de l'armée, il porta des coupes sombres et commença les réformes qui devaient se continuer jusqu'à la Révolution de 1789 par les travaux de Choiseuh de du Muy, de Ségur et de Saint-Germain(2). Et si la guerre de Sept Ans eut pour le Royaume des résultats désastreux, il faut bien convenir que la partie fut perdue peut-être parce qu'on n'écouta pas assez les conseils du Maréchal, aux armées comme à la Cour. Belle-! sle s'obstinait à voir dans son pays l'arbitre des destinées de l'Europe, la France de l'ambassade grandiose de Francfort et de la journée de Fontenoy : il n'était pas fait pour comprendre la pusillanimité de Bernis ou le scepticisme de Choiseul.

(1) Les dispositions prises pour In retraite de Prague et notainment la marche sur Egra en dispositif articulé sont un modèle à la fois d'audace et de prudence. Cf. Turpin de Crissé, Essai sur l Arl de la Guerre, t. I, p. 37.

(2) Voir l'œuvre militaire de la Révolution, Revue d'Histoire, 191?, passim.

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