‹ Le ministère de Belle-IsleChapitre 7 sur 35 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'entrée de Belle-lsle au Ministère

Départ du Marquis de Paulmy. — Crémilles est adjoint au Maréchal. — Rapports de Belle-lsle et du Comte de Clermont. — La Mission de Mortaigne à l'armée. — La Retraite sur le Rhin. — Intervention de Belle-lsle. — Evacuation de l'Ost-Frise et de la Hesse.

A tous égards, la nomination du maréchal de Belle-lsle était un gros événement. Il était imprévu. Seuls, les familiers de la Cour avaient perçu des bruits de couloir. Le président Hénault commençait à s'inquiéter en apprenant que Belle-lsle songeait à prendre la place du marquis de Paulmy. Sans hésiter, il demanda des précisions au Maréchal. La réponse le rassura mais, huit jours plus tard, la démission de son protégé, remise entre les mains du Pioi. devenait un fait accompli (i ).

On allégua des raisons de santé. Fatigué par dix années de travail au ministère, Paulmy, d'abord adjoint à son oncle, le comte d'Argenson, puis titulaire du portefeuille, ne songeait, disait-on. qu'à se reposer dans une ambassade (2). En réalité, quoique travailleur infatigal)le et rempli des meilleures intentions, il n'était guère en état d'assumer une responsabilité très lourde, alors que la prochaine campagne semblait devoir s'ouvrir dans des conditions désastreuses. La démission de Paulmy fut bénévole, mais elle s'imposait. En succédant à son oncle, le 9 février 1767, il avait bien prévu «■ qu'il ne resterait au ministère que le temps nécessaire pour que l'on

(1) Mémoires du Président Hénault, p. 269.

(2) Journal de Luynes, t. XVI, p. 379.

pût se fixer sur un autre choix. Sa retraite, à la fois volontaire et forcée, qui eut lieu le 22 mars 1708, fut accompagnée de tout ce qui pouvait en adoucir l'amertume. Le Roi exigea qu'il continuât d'assister au Conseil en qualité de Ministre d'Etat (i).

Le lendemain, Paulmy présenta les chefs de hureau du ministère au nouveau titulaire du portefeuille et continua pendant quelques jours l'expédition des affaires courantes. Le vieux Maréchal avait représenté qu'il ne pourrait entrer dans tous les détails du service et se charger de la signature. La préparation des réformes indispensables et le rétablissement de la situation compromise en Allemagne absorberait pendant longtemps encore toute son activité ; « Plut à Dieu, écrira-t-il au mois de juin que j'eusse été quinze mois plus tôt chargé du département que le Roi m'a confié beaucoup trop tard, nous n'en serions pas réduits aux expédients forcés qu'il faut prendre » (2); à ces difficultés matérielles s'ajoutait une question de protocole et de hiérarchie. Les secrétaires d'Etat à la Guerre possédaient une véritable charge administrative qui les rangeait parmi la noblesse de robe ; les généraux étaient souvent ministres s ans portefeuille; le maréchal de Yillars, en 1716, avait été le seul ministre militaire du département avec une situation exceptionnelle qui lui donnait, avec la présidence du Conseil de Guerre, la haute main sur toutes les affaires militaires du royaume. Quant à Louvois, il était conseiller au Parlement de Metz, Chamillart cumulait le secrétariat d'Etat et le contrôle général des finances, le marquis de Breteuil et d'Angervilliers étaient intendants des généralités de Limoges et de Paris.

La nomination de Belle-lsle avait paru jusqu'au dernier moment improbable parce qu'on trouvait la dignité de maréchal incompatible avec les fonctions de secrétaire d'Etat, mai!» les circonstances dictaient le partage à faire entre les attribu-

(1) Biographie Universelle de Michaud, t. XXXIII, p. 212. — Le Marquis de Paiilmy, né a Valcnciennos on 1722. fut tout d'abord commissaire général des guerres. Après avoir travaillé simultanément aux Ministères de la Guerre ei des Affaires étrangères, il fut nommé en 1748 ambassadeur de France en Suisse. Adjoint au Secrétaire général de la Guerre en 1751, ministre en 1757, il obtint en 1762 l'ambassade de Pologne, en 17G6 celle de Venise. En 1770, ne pouvant avoir la Légation do Rome, il se relira de la carrière pour se consacrer à l'étude des lettres. Sa bibliothèque, comprenant 800.000 volumes, a formé le fonds de la 'Bibliothèque de l'.Arsenal. Il mourut en 1787.

(2) Belle-Isle à Choiseul. 24 juin 1758 (Correspondance générale, 3477-1331.

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lions du ministre et les pouvoirs qu'il déléguerait (i). Le choix d'ini collaborateur se fixa sur Crémilles (2). Ce général, d'une santé chancelante, d'un caractère très doux, avait déjà travaillé sous les ordres du marquis de Paulmy; par tempérament, c'était un organisateur et un officier d'état-major plutôt qu'un entraîneur d'hommes. Son commandement du camp de Beaucaire, en 1753, avait laissé le souvenir d'un chef soucieux avant tout de la discipline et de la régularité (3). Maurice de Saxe avait fait de lui le meilleur des maréchaux généraux des logis. Paris- Duverney, comme directeur des subsistances eut l'occasion de le voir à l'ceuvre et de se l'attacher (4). Mme de Pompadour lui témoigna plus tard un intérêt bienveillant (5) que Bernis ne comprendra guère ; pour lui, Crémilles était un « homme faible, ambitieux et timide, qui aurait voulu les premières places et qui craignait de ne pouAoir s'y soutenir (6). En tout cas, travailleur effacé, modeste, il avait les qualités voulues pour seconder le Maréchal en restant un peu dans l'ombre. Ses attributions ne firent l'objet d'aucun règlement, il était réellement à la disposition de Belle-Isle et ce dernier comprenait ainsi sa tâche en écrivant aux généraux :

« Le Roi en me confiant la charge de secrétaire d'Etat du Département de la Guerre a bien voulu me faciliter les moyens de remplir plus aisément, dans toute leur étendue, les fonctions de cette charge. Le parti que S. M. a jugé devoiiprendre a été de nommer un officier général dont les talents, les lumières et l'expérience lui fussent particulièrenient connus

(1) Voici qu'elles étaient, d'après VAlmanach Royal de 1758, les attributions du Secrétaire d'Etat à la Guerre :

La Guerre. Le Tai'lon. Les Maréchaussées. L'Artillerie. Les Fortifications dp terre. Les pensions, dons ou brevets des gens de guerre. Tous les Etats- Majors, à l'exception des gouverneurs généraux, des lieutenants-généraux et des lieutenants du Roi dans les provinces qui ne sont pas de son département. Les Haras du Royaume.

Provinces et Généralités :

Les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun. Le Barrois. L'Artois. La l'iandre. Ilainault. Alsace. Franche-Comté. Roussillon. Dauphiné. La Ville de Sedan et dépendances.

(2) Boyer de Crémilles (1700-1768), entré au service en 1717. brigadier on 1743, maréchal de camp en 1714, lieutenant-général en 1748.

(3) Mémoires du Marquis d'Arrjenson, t. VIII, p. 115.

(4) Moufflc d'Angervillc, Vie privée de Louis XV, t. II. p. 230.

(5) Journal de Luynes, t. XVII, p. 112.

(6) Mémou-es de Bernis, t. I, p. 391.

pour m 'aider dans un ministère dont les détails sont extrêmement étendus, pouvoir signer, au lieu de moi, la plupart des expédition? concernant la guerre et travailler même avec S. M. lorsque les circonstances l'exigeront ; son choix s'est porté sur M. de Crémilles dont aucun militaire ne peut ignorer le mérite ; comme l'application continuelle que je dois aux objets les plus importants ne me permettra pas toujours de traiter les affaires avec vous, ni même de vous mander les décisions ou les volontés de S. M. son intention est que tout ce que M. de Crémilles pourra vous en écrire ait le même effet que si je vous l'avais écrit moi-même... » (i).

On remarquera par cette lettre que Belle-Isle ne désigna pas lui-même son adjoint. C'est le Roi qui a cru devoir le nommer et « son choix s'est porté sur M. de Grém.illes ». Crémilles espérait mieux, du moins sa correspondance avec Duvernev le prouve, mais en acceptant le rôle subalterne qu'on lui destinait, celui que ses familiers appelaient « mon bon Crémilles » montra, une fois de plus, son caractère facile et toujours accommodant, a Duvernev. Montmartel sont fort contents de cet arrangement » écrivait Mme de Pompadour (3), et Crémilles s'en arrangea fort bien lui-même.

(1) Belle-Isle au Marquis de Caslries, 13 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-248). — Crémilles confirme ces dispositions : « Mon état auprès de \l. ie Maréchal de Bellc-Isle est enlin constate. J'ai une commission du Roi pour concourir, sous ses ordres, à la plus prompte expédition de tout ce qui tient à Tadminislration de la guerre, avec le pouvoir du Roi de faire toutes les signatures que M. le Maréchal ne jugera pas à propos de faire lui-même, à l'exception de celles qui. par leur nature doivent être portées devant les Cours » [Crémilles à Clermont, 10 avril 1758 (Fonds de Suède, 36-170.)] — Le traitement de Crémilles fut (ixé à 30.000 livres payées par Delle-Isle sur la charge de secrétaire d Etal {Journal de Luynes, t. X\ I, p. 397). — La question des pouvoirs du Maréchal et de Crémilles ne fut pas réglée sans difficultés : « On dit même à ce sujet qu'en nommant M. le Maréchal de Relle-Isle, le système de la Cour est d'exclure dorénavant les gens de robe de celle place de Secrétaù-c d'Etat pour la Guerre. » (Journal de Barbier, t. VII. p. '2'»). — Les pouvoirs de Crémilles ne furent signés que le 9 avril, et encore « parce que le Roi a pris le ton de maître ». [Belle-Isle a Clermont. 10 awil 1758 (Fonds de Suède, 36-166.)]

(2) Crémilles à Duvernev, Ilamcln. 8 mars 1758. — Correspondance Duverney-Crémilles. p. 108.

(3) M"* de Pompadour à Clermont, 28 février 1758 (Fonds de Suède, vol. 35, page 83). — M, Camille Roussel, dans son bel ouvrage Le Comte de Gisors, ])age 387, s'appuie sur une lettre de Belle-Isle à Clermont pour affirmer qu'au 20 février, le .Maréchal s'attendait à voir nommer Crémilles Ministre de la Guerre : « Le Roi a désiré que je prisse la principale direction du département de la guerre : en attendant l'arrivée ici de M. ae Crémilles, M. de Paulmy continuera les expéditions et détails auxquels je ne puis ni ne dois vaquer... j) Nous ne voyons là rien qui nuis.=e démontrer que Belle-Isle ail été chorrré de l'intérim de la Guerre en attendant 1 arrivée de Crémilles. Le Maréchal naccepta le 26 février

Parmi les collaborateurs de Belle-Isle, si l'on excepte sou iils, le comte de Gisors. et de Vault qui travaillèrent auprès de lui d'une manière intermittente, lorsque les quartiers d'hiver de l'armée leur permettaient de rentrer à Paris, il faut citer en premier lieu Fumeron, premier commis de la Guerre et, pour ainsi dire, chef de cabinet du secrétaire d'Etat. Fils d'un commissaire ordonnateur des guerres qui fut un des chefs de bureau de Chamillart, Jacques- Jean-François de Fumeron, sieur de Verrière, avait dél)uté, lui aussi, à vingt ans comme commissaire ordonnateur. Il avait été chargé de la correspondance avec les généraux d'armée sous les ministères de Breteuil, d'Argenson et Paulmy ; il conserva ces fonctions avec Belle-Tsle et la plupart des lettres qui parviennent d'Allemagne lui sont soumises pour un premier examen (i). Le premier commis Le Tourneur l'aidait dans cette tache. Le secrétariat particulier du Maréchal au ministère était dirigé par un autre commis, nommé Pafiot. auquel on prêtait urve certaine influence si 1 "on en juge par la quantité de requêtes envoyées à lui directement par les officiers à la reclierche d'un avancement ou dune pension (2). Mais Belle-Isle employait beaucoup de secrétaires payés par lui et faisant partie de son train de maison ; c'est ainsi qu'en 1707 il avait à son service Ducis qui

le portefeuille qu'à la condition de pouvoir déléguer une partie de ses attri-

Itiitions. \'oir Journal de. Liiynes, t. X\'II, p. 95.

Le Ministère était alors installé à Versailles et comprenait huit bureaux : l" Propositions aux Etats-Majors des places, emplois vacants, croix et

pensions ;

T" Expédition des provisions, discipline, correspondance militaire. (C'était le bureau le plus important) ;

3° Détail do la marche des troupes par étapes ;

4° Solde, pensions, dons et brevets ;

5° Expédition des ordres et arrêts du Roi ;

6° Détails des retenues des ofticiers et délits militaires ;

7° Artillerie, fortifications, maréchaussée, vivies et fourrages :

8° Milices, hôpitaux, uniformes, lits, bois et lumière.

(Commandant Colin. Les Campagnes du Maréchal de Saxe, t. I, p. 136.)

(1) Ké en 1701, mort en 1774. Fumeron avait épousé M"° de la Faye, dont il cul deux fds dont l'un, Fumeron de Mérancy, était capitaine aide-major au régiii.ent de dragons de Custine, et deux tilles, mariées l'une à M. de Palis, briTadier et lieutenant-colonel du régiment de dragons, mestre de camp général, l'autre au S' Pontet de la Croix-Maron, commissaire ordonnateur des guerres (Archives administratives de la Guerre, Dossiers des commis).

(2) La situation de ces personnase.s était très importante : Fumeron et Lelourneur obtinrent des pensions de retraite de 18.000 livres, chiffre énorme pour l'époque, et Patiot avait 7.200 livres de pension (Archives administratives de la Guerre, loc. cit.).

i28 LE MINISIÈRE DE BELLE-ISLE

se fit lin nom dans les lettres comme adaptateur de Shakespeare, et qui le quitta pour suivre en Allemagne la fortune de Montazet. En 1708, sa correspondance privée absorbait six personnages : Saint-Paul, Verrin, Lapouce, Groult, Gobron, Carence et trois courriers : Georges, La Tour et la France faisaient le service des dépêches (i).

Les félicitations affluèrent, de toutes les garnisons de France, de l'armée d'Allemagne et de plusieurs cours souveraines d'Europe : parmi les grands noms du royaume, il faut relever le comte de Beaujeu, M. de Brassac, le vicomte de Narl)Oiiiie-Pelet, le duc de Brissac (2); « J'apprends que le Roi venait de vous charger de la direction générale de la guerre. Je dirai avec toute l'Europe qu'il ne pouvait pas la mettre en meilleures mains » écrit le général Castella 3). Mêmes éloges flatteurs de la part du duc Louis de ^^ iirtemberg, du comte de Briilh, ministre du roi de Pologne (^), et du chevalier Folard au nom de l'Electeur de Bavière (o). Les officiers des « Indes militaires », Lally, d'Estaing, Soupire, Landivisiau n'apprennent la nouvelle qu'au mois d'octobre et leurs félicitations arriveront un an après l'événement (6). Enfin, la régence de Clèves et le bourgmestre de Brème s'empressent d'envoyer leurs congratulations et ne manquent pas d'en profiter pour demander une réduction des charges qui pèsent lourdement sur leur pays ^7).

Les encouragements ne faisaient pas défaut, mais la tâche était lourde pour un vieillard de santé toujours délicate. Elle était d'autant plus difficile que le rôle du Ministre allait consister à réparer des fautes essentiellement imputa -

(1) Archives nationales, manuscrits Tx 449".

(2) Voir le tome 3501 de la Correspondance générale, passim.

(3) Wesel, 8 mars 1758 (Correspondance générale, 3501-18).

(4) Vienne, 23 mars, Varsovie, 8 avril (Correspondance générale. 3501-124 ot 208).

(5) Folard à Bernis, Munich, 8 mars 1758 (Manuscrits du Ministère des Affaires étrangères, Bavière, vol. 137, p. 115).

(6) Voir Archives supplémentaires, carton 26, passim.

(7) 15 mars 1758 (Correspondance générale, 3508-126 et 129).

bles au régime même de la France plutôt qu'à ses prédécesseurs. Il fallait réformer les mœurs et les institutions, mais, avant tout, sauver les armées d'Allemagne de la déroute et de la ruine définitive . et cela malgré leurs chefs, c'est-à-dire malgré la Cour. Belle»lsle montrait une singulière audace en écrivant au comte de (^lermont cette simple phrase : « C'est moi. Monseigneur, qui vais prendre et suivre avec ^ . A. S. la correspondance et donner les ordres essentiels concernant votre armée » U).

Louis de BourLon-Condé, comte de Clermont, fils de Louis m, prince de Condé, naquit le 1 5 juin 1709 (2). Il fournit la carrière militaire la plus étrange et la plus rapide en étant tout jeune « moitié plumet, moitié rabat ». Moins d'un an après sa naissance, il était colonel du régiment d'infanterie d'Enghien. A huit ans, il était d'Eglise. A quatorze, il cumulait cinq abbayes. A quinze, il était chevalier du Saint-Esprit et mestro de camp du régiment de cavalerie de Clermont. Sans abandonner complètement cette situation de moine soldat, fort équivoque au XMif siècle, il obtint, en 1783, la dispense nécessaire ]jour suivre la carrière des armes sans renoncer à ses bénéfices ecclésiastiques. De lui-même, si l'on en croit les méchantes langues, il se releva d'un vœu tout aussi gênant car la chronique scandaleuse qui se glisse jusque dans les archives officielles de la Guerre lui donne comme maîtresses la Camargo, puis la demoiselle le Duc (3). Quoi qu'il en soit, il fit brillamment ses premières armes, au cours de cette même année 1733 sous les ordres du marée] lal de Beiwick. 11 prit part aux sièges de Kehl et de Philipsbourg. On l'en récompensa bientôt en le nommant, coup sur coup, maréchal de camp en 173 A et lieutenant-général en 1735. Et comme il concourait parallèlement

nom de M" do rom-voyc. *■ (liillcl ononymc, Fond^ do Siiôdo. 39 1). — Barbior

(2) Voir Clironolofiie Militaire de Pinard

(3) « M. lo Comlc do Gloniiont cnirolenail uno cclohro dansousc do l'Opéra nonimoo la Camarpo. Il son lassa cl la troqua un jour contre la domoisollc Le Duc avec lo Président Bernard de Ricux qui prit, en échange et sans retour, la Camargo. La demoisolle Le Duc était uno vaporeuse assez triste ; ce qui n'empêcha pas M. le Coinlo do Clermont de s'y attacher. Il lui fit prendre le nom de M" do Tourvoyi-. v (Billet anonyme, Fonds de Suède, 39-1) — Barbier lui attribua encore d'autres maîtresses, les Marquises de Grave et de Bouillon et M'" de Ouonian {Jounnd de Jhirhier, août 1724 et juillet 1733, t. I, p. 3G6, et t. II, p 415). ~ — Voir aussi louvr.'iiîo très curieux ûi' .loan Cousin sur le Comte de Clermont, sa tour et sos Mtnircsfies, '2 vol. Paris, 18G7.

aux dignités ecclésiastiques on lui donna, deux ans plus tard, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés.

Le bouillant abbé parut justifier cet avancement extraordinaire. A l'armée des Flandres, commandée par le marécbal de Noailles, il fit la guerre de sièges à Menin, \pres, Fumes, Anvers et Namur ; à Raucoux, il dirige la droite de la première ligne et l'entraîne à l'assaut, l'épée à la main (i). Après le traité d'ALx-la-Cbapelle, il se contente d'exploiter le gouvernement de Champagne et de Brie. En 1703, il demande un fauteuil à l'Académie qui en reste « pétrifiée » mais l'accorde sans peine. Le marquis d'Argenson s'en indigne d'autant plus qu'à son avis, Clermont est « un janséniste fort crédule à la révélation, valétudinaire, asthmatique et ambitieux » (2).

Ce dernier défaut, car l'ambition est au moins un ridicule lorsque l'ambitieux la rend invraisemblable, Clermont l'étala magnifiquement dès que les bruits de guerre se précisèrent au début de lyoo. 11 demanda le commandement de l'armée, non pas en sollicitant une grâce, mais bien en réclamant un droit. Dans un premier mémoire adressé à Louis XY, il développe ses théories qui sont entièrement originales. Il y flétrit les ambitieux et les généraux assez peu scrupuleux pour ne pas « éviter les batailles décisives qui retardent la conclusion de la paix » (3). Dans d'autres lettres, il prétexte des patentes en sa faveur, patentes qu'il possède encore et qui lui donnent le commandement de l'armée « dans le cas où le maréchal de Saxe serait tué ou malade ou ne pourrait pas servir ». Or, Maurice de Saxe est mort en 1760. Il se déclare prêt à « entreprendre telles opérations que S. M. jugera à propos » (/i). Le •Al octobre, il s'adresse à la fois à Bernis qu'il traite de monseigneur et à Mme de Pompadour qui se dérol)e f^5). Et c'est au moment même où l'on désigne le maréchal d'Estrées que

(1) « Mpr le Comte de Clormont s'y est fort distingué. )i [Le Maréchal de Saxe nii Comte d'Argenson, Beihon. 16 octobre 1746 (Correspondance géné-

(2) Mémoires du Marquis d'Argenson, t. Vlll. p. 170.

(3) Clermont au Roi, sans date (Fonds de Suède, 32-9).

(4) Clermont au Roi. 7 mai 17."..') (Fonds de .Suède. 32, 10. 11 et 12).

(5) Clermont n Bernis et à M"* de Pompadour, 21 octobre 1756 (Ibid., 32, 13 et 14).

LES DÉBrrS DF. BELLE-ISLE .\U MINISTERE 131

Belle-Isle vient annoncer à Clermont que sa candidature se présente mal (i),

A partir de ce moment, la mésintelligence est née entre deux hommes qui vont se retrouver un an plus tard, l'un commandant en chef et l'autre ministre de la Guerre. Ln simple rapprochement de dates suffit à montrer que Belle-lsle ne contresigna pas la lettre de commandement du comte de Clermont. Toute leur correspondance prouve que le Maréchal ne fut pour rien dans sa nomination à la tête des tioupes d'Allemagne (y ). On a pu croire, par V Agenda confié par Belle-Isle à Clermont, que les deux personnages étaient d'accord, mais il ne s'agit là que d'un mémoire pareil à tous ceux que Duverney, le comte d'Estrées, le comte de Vault composaient pour résumer leurs conseils aux chefs d'armées d'opérations. L'Agenda de Belle- Isle appelait l'attention du général sur la nécessité de rétablir dans son armée la discipline, l'émulation et l'honneur, de réprimer sévèrement la maraude, le pillage et la réquisition forcée des voitures, d'améliorer le fonctionnement des hôpitaux. Il l'engageait à vivre en collaboration étroite avec son Intendant : « Quand ce travail est journalier, il est fort court et ne dérange point le général de ses occupations militaires, (^e travail fait la base de sa tranquillité ». Quant aux contributions à lever sur le pays, elles ne doivent pas s'exercer aux dépens des cultivateurs : « Ce n'est point le nécessaire que l'on doit enlever aux habitants d'un pays, mais bien tout le superflu qui, ne se trouvant pas ordinairement chez le peuple, doit venir d'une autre source ». Les corvées exigées pour la réparation des routes donneraient un rendement plus fort si l'on prenait le soin de les commander de proche en proche sans que les paysans aient à découcher de leurs villages. Enfin, détails qui montrent bien la part prépondérante que Belle-Isle avait dans les affaires militaires sous le ministère de Paulmy, le Maréchal annonçait un relèvement des soldes, conseillait

(1) Cette scène est racontée tout au long dans la pièce 21 du t. 32 du Fonds de Suède : elle a été reproduite i»ar M. ramille Rous.«i't dans le Comte de Gisors, p. 147.

(2) Montbnrey, notamment, .i < unniiis une erreur en écrivant que Belle-Isle avait envoyé Clermont prendre le commandement de l'armée (Mémoirea de Montbarcii. t. I, p. 162).

d'enrôler cinq soldats allemands par compagnie et d'incorporer les déserteurs prussiens, d'organiser au mieux le service d'espionnage et laissait entendre que les arsenaux travaillaient sans relâche pour augmenter la dotation des régiments en artillerie légère (i).

En prenant en main le ministère, Belle-lsle ne pouvait plus se contenter d'envoyer des conseils ; sans doute, Clermont ne les avait pas négligés, ainsi qu'en témoigne le questionnaire administratif envoyé par lui, séance tenante, à son intendant(2 ). mais il fallait craindre pour l'avenir. Les deux personnalités du Maréchal et du Général en chef ne sympathisaient pa& ensemhle et Belle-lsle avait autant de raisons de se méfier des inspirations personnelles du comte de Clermont que de redouter les avis et les conseils de Bernis et de Paris-Duverney. Le premier était découragé, ne comprenait rien à l'action militaire et ne songeait qu'à déposer les armes. Le second s'opposait à la suprématie du commandement sur les services administratifs. Belle-lsle ne pouvant être en personne sur le théâtre des opérations, il crut hon de déléguer auprès du comte de Clermont un lieutenant -général pour lequel il avait la plus grande affection et la plus profonde estime. Le comte de Mortaigne (3), âgé de soixante-dix ans, paraissait tout désigné pour être le mentor de Clermont après avoir été l'élève préféré du Maréchal. Ses états de services n'étaient qu'une longue succession de campagnes , il avait, chose assez rare pour l'époque, passé par tous les grades et son expérience était indiscutahle. mais il était bien connu, trop connu même par ses attaches avec Bellelsle et son rôle d'intermédiaire entre le caractère ombrageux du Généial on chef et la personnalité vigoureuse du Ministre allait faire de lui le plus malheureux des hommes.

(1) Bclle-Isle :i Clcrmonl, 19 janvier 17^o (Fonds de Suède, 35-1).

(2) Oucstionn.airo do Cl.-rmonf. février 17.">8 (Fonds de Suède, 35-19).

(3) Ernest-Louis Morlany. Comte de Mortaigne, né en 1688. — Volontaire au régiment de Royal-Allemand 1(1706), lieutenant (1708), capitaine (1713), niajor (1728), niestre de camp de cavalerie (1734), maréchal-général des Kgis (1741). Voir Chronologie militaire de Pinard.

Colonel à quarante-six ans et de condition pauvre, Mortaigne eût terminé bientôt une carrière assez obscure lorsqu'il réussit à s'attacher à la fortune de Belle-Isle. Il l'accompagna dans son voyagea Francfort en 17/11, lors de l'ambassade éblouissante, et désormais ne le quitta plus guère. II était à ses côtés au siège de Prague il fut son chef d 'état-major en Provence ; à la paix, il le seconda encore dans le commandement du pays messin. Enfin, parvenu au grade de lieutenant-général, il reprit un commandement à l'armée du maréchal d'Estrées, prit part à la bataille d'ïTastenbeck et rentra sur ses terres à Beigny, près de Sedan au moment des quartiers d 'hiver.

Au contact de BelIe-Isle, son ambition s'était développée, et avec elle était survenue la suite habituelle des déceptions et des amertumes. En 1757, le Maréchal lui proposa une place de conseiller auprès du prince Charles d'Autriche ; Mortaigne répondit avec empressement à cette offre qu'il acceptait mais en réclamant le cordon bleu. Cette exigence fit-elle réfléchir.^ L'affaire n'aboutit pas (i) et Mortaigne furieux termina le malencontreux incident par une lettre bourrue qui sent le radotage : « Il en résulte que les services passés et les talents acquis par les travaux continuels et l'effusion du sang ne sont pas si utiles pour mener aux distinctions que la tranquillité et le séjour de Paris )> (2).

Le Maréchal essaya de lui faire oublier cette déconvenue en l'enAoyant auprès de Clermont dans un poste de choix : « M. le comte de Clermont se trouve beaucoup trop isolé et il a certainement besoin de quelque officier généîal du premier ordre qui puisse lui donner des conseils tels que vous êtes en état de les donner par votre expérience et par l 'élévation de vos sentiments... Je vous confie que, par des arrangements que Je ne puis détailler dans cette lettre, je compte que vous serez à l'armée le second lieutenant-général... » f.S). Moi'taigne accepte mais paraît se faire prier. II se dit sans argent, sans valets, sans

(1) Mai-juin 17.57. Correspondance de Helle-Islc et de Mortaipne (Correspondance générale, 3490, p. 2, 3, 5, 7).

(?) Mortaigne à Belle-Isle, 2-4 juin 1757 (Correspondance générale, 3490-8). (3) Belle-lslc à Mortaigne, 3 mars 1758 (Correspondance c^énérale, 3490-17).

chevaux, « Mme de ."Mortaigne habite Beigny hiver et été..., j'ai eu bien de la peine à trouver cent louis pour faire mon voyage ». 11 est essentiel qu'on lui accorde le cordon bleu. Enfin, il s'arrangera comme il pomra si le Maréchal lui donne l'assurance qu'il sera le premier lieutenant-général avec « expectative de mieux », c'est-à-dire avec la promesse d'être un jour général en chef de l'armée (i ). Belle-Isle essaye de calmer ces impatiences. Les fonctions de Mortaigne seront des plus élevées : <( Je pense bien qu'il n'y ain^ait rien de mieux à faire que de vous donner la place de maréchal-général des logis ; \oiJS le serez dans l'essentiel (2) qui est pour décider sur l'emplacement des quartiers et la disposition générale des troupes. -M. le comte de Clermont vous communiquera les lettres que je lui écrirai à ce sujet » (3) .

Mais là s'arrêtent les concessions. Mortaigne voulait être le premier lieutenant-général de l'arniée et le successeur désigné du comte de Clermont en cas d'événements imprévus. Le Ministre lui fait remarquer avec justesse que Contades est son ancien et lui laisse entendre qu'il ne le placera jamais sous ses ordres. Tout ce qu'il peut faire pour Mortaigne, c'est d'assurer sa nomination de maréchal-général des logis et de préparer son élévation au maréchaiat. Plus tard, il sera sûrement en droit d'espérer un gouvernement important et l'ordre du Saint- Esprit : o Tout consiste donc à présent, et ce doit être votre principal objet, à plaire à M. le comte de Clermont, à mériter sa confiance ».

Mortaigne se montre bien dès le début ce qu'il est et ce qu'il restera pendant toute fia campagne : Caractère aigri, personnage ambitieux et jaloux, perpétuel quémandeur. Tour à tour, il flattera Belle-lsle et Clermont et se rendra, malgré cette tournure de relations, parfaitement désagréable à l'un et à l'autre. Au fond, c'est un officier pauvre et. dans des fonctions qui l'appellent à fréquenter les grands seigneurs et la haute finance, il ne peut faire bonne fiiiure. Pendant des années, il a

(l) Mortaigne u DoUo-Islo, Mo(z, 8 mars 1758 (Ibùi., .3490-18). f2) Le Marquiis de Monloynnrd venait d'être nomme maréchal-cénéral des logis.

(3) Belle-Islc à Mortaigne, S mars 1758 (Fonds de Suède, 36-19).

cherché l'occasion de relever son crédit et d'acquérir les hénéfices qui permettaient seuls au xvin" siècle de fonder une maison ; il a toujours cherché cette occasion sur les champs de bataille et par des moyens honnêtes mais, en lyoH, il sent que les jours s'enfuient et que l'hiver est proche. Ne peut-on pas excuser le vieil officier de cette obsession, quand on le voit à Wesel s'accrocher au comte de Clermont comme à sa dernière planche de salut et vivoter loin du train luxueux des autres généraux? Le 29 avrih son modeste équipage n'est pas arrivé. (( Je couche sur un mauvais matelas, écrit-il à Gisors, je refuse presque tous les bons dîners qu'on m'offre, mon valet de chambre me fait une soupe à l'eau et va chercher deux ou trois mauvaises côtelettes au coin de la rue... » (i).

Mais toutes ces conditions vont faire échouer la mission que lui confiait le nouveau ministre. Reçu par le comte de Clermont avec une politesse glaciale, il cherchera vainement à rentrer en faveur : il reste, pour le général et son 'entourage, l'homme de confiance de Belle-Tsle et qui sait ? le Ministre n'attend peut-être qu'une occasion pour le mettre à la tête de l'armée. De jour en jour, Mortaigne s'aperçoit qu'on l'écarté et qu'on cherche à se débarrasser de lui. Son caractère s'en aigrit davantage. Tl est trop ^deux pour s'assouplir, il ne peut ni plier ni s'imposer ; il n'a jamais eu de commandement en chef, il n'a jamais été diplomate. C'est l'antithèse vivante de Belle-Isle et c'est là tout le secret de leur intimité.

Mortaigne était un gros travailleur, un excellent chef d'étatmajor, un homme ])ourré de connaissances militaires, mais il n'avait rien de ce qu'il fallait pour plaire au comte de Clermont et à la troupe. Toutes les lettres écrites de l'armée le représentent comme un inférieur obséquieux, un chef très dur, très exigeant, prétentieux, se complaisant dans la minutie du détail. Il était tout indiqué pour travailler avec Belle-Isle. Le Maréchal avait le genre de la conception, Mortaigne avait le don de l'exécution. Tous deux se complétaient, mais, avec le comte de Clermont, les deux rouages se contrarièrent. II eût fallu près du général en chef un auxiliaire modeste et silencieux

(1) Mortaigne au Conilc de Gisors, \\csel, 29 avril 1758 (3490-28).

et pourtant courtisan habile, un homme rédigeant dans l'ombre les ordres et les rapports et donnant à son chef l'illusion d'en être l'auteur par le iùl même qu'il les avait signés. Mortaigne était trop maladroit et trop orgueilleux pour jouer un pareil rôle et pourtant c'est à ce prix seulement que ses ambitions avaient des chances de se réaliser. Belle-Isie en l'envoNant à l'armée du Rhin commit une erreur, celle de bien des chefs qui placent trop haut dans leur estime un officier formé par eux ; ils trouvent en lui le reflet de leurs pensées : ils oublient souvent que ce reflet s'efface dès qu'on éloigne l'objet de sa lumière.

Le 2\ février, Clermont avait donné ses ordres pour replier l'armée sur la rive gauche du Weser. De lui-même, le lendemain de la perte d'Hoya, Saint-Gennain évacua Brème et se retira sur Osnabriick pour rejoindre le gros de l'armée, tout en couvrant les directions de ^^ esel et de l'Ostfrise (i). Ces mouvements de retraite avaient été mal préparés. Les troupes légères de l'ennemi harcelaient nos colonnes alourdies par de trop noîubreux équipages et cheminant sous la neige dans la boue glacée des chemins ; '( Je doute que mon arrière-garde et mes cinq pièces de canon puissent arriver cette nuit », écrit MUemur. Il n'y a plus moyen de réparer les chaussées défoncées et le temps presse : « Les paysans désertent et l'on est obligé de tirer dessus » (2). Le corps de Saint-Germain a perdu tous ses bagages d'officiers. Sa cavalerie et ses dragons ont été poussés en tête des colonnes « parce qu'ils n'ont ni selles, ni bottes, ni armes. Les chemins sont si horribles que l'infanterie met dix heures à faire quatre lieues » (3).

Une dernière place tenait encore sur le bas ^^eser, c'était Menburg. Le chevalier de Bruslard capitula le 9 mars en obtenant les honneurs de la guerre. A Minden. le lieutenant-géné-

(1) Saint-Germain à Clermont, 3 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-26).

(2) \ illemur à Clermont. 27 et 28 février 1758 (Fonds de Suède, 39, % et 100.)

(3) .'^.lint-Gormain à Clermont. Voclil«\ 27 février 1758 (Fonds de Suède, 39-95).

rai de Morand iès disposait de A-ooo hommes ; Saint-Germain qui, le 3 mars, campait à soixante kilomètres de la ville menacée, ne jugea pas à propos de la secourir malgré les instructions précises de Clermont lui prescrivant d'agir sur le flanc de l'ennemi quand ce dernier serait arrêté par la défense de la place ; il objecta que ses régiments étaient réduits à deux cents hommes par bataillon, ses escadrons à quatre-vingts sabres(i). L'armée hanovrienne canonna la ville le 1 1 et le 12 mars ; le i4, Morangiès crut devoir en ouvrir les portes et souscrire à toutes les conditions du prince Ferdinand de Bruns^vick. La garnison était prisonnière de guerre et tout le « matériel du Roi », chevaux, artillerie, munitions, devait être remis à l'armée assiégeante, mais les officiers conservaient leurs armes et leurs équipages et pouvaient rentrer en France par leurs propres moyens (2). Cette clause stupéfiante, à laquelle, seul, le marquis de la Guiche, maréchal de camp, refusa de souscrire, ne déchaîna pas seulement l'indignation à Paris et a Versailles ; la garnison furieuse se mutina ; le caporal la Jeunesse, du régiment de Lyonnais réunit plusieurs centaines de soldats et réussit, avec eux, à percer les lignes ennemies.

Belle-ïsle prit aussitôt des sanctions énergiques. Après l'abandon de Verden, Saint-Chamans fut relevé de ses fonctions et renvoyé de l'armée (^). La capitulation de Minden ne fut pas ratifiée. Tous les officiers de la garnison reçurent l'ordre de retourner en Allemagne et de se constituer prisonniers au milieu de leurs troupes. Le roi de Prusse refusa de les recevoir ; on les emprisonna dans les citadelles de France à l'exception de M. de la Guiche. Par contre, la Cour s'enthousiasma pour l'héroïsme du caporal la Jeunesse et Louis XV voulut donner un brevet d'officier au serviteur modeste qui sauvait l'honneur du pays, mais la Jeunesse avait disparu comme tant d'autres soldats, égorgé par les ennemis ou par les paysans (f\).

(1) Voir Correspondance de Clermont cl de Saint-Gcrniain, 1", 2, 3 -et ^ mars 1758 (Fonds de Suède, 39-105, lOG, 107, 113, 114).

(2) Capitulation de Minden (Correspondance générale, 347.3-87 ter).

(3) Clermont à Saint-Chamans, 8 mars 1758 (l-'onds de Suède, .39-151).

(4) Clermont à Belle-Isle, 4 avril 1758 (Correspondance générale, 3474-35).

Bientôt. Clermont ne jugea plus la barrière du Weser suffisante pour protéger une halte de l'armée et pour préparer une reprise de l'offensive. Il se décourage en voyant « une armée toute nue, sans tentes, des compagnies où il n'y a pas douze hommes, les hôpitaux d'une saleté et d'une puanteur affreuses , point de discipline ni dans l'officier ni dans le soldat,

presque point d'officiers au corps... » (i). Déjà, la place de Wesel l'hypnotise, mais il n'ose pas, de prime abord, assigner cet objectif à ses troupes. Le 6 mars, il arrête une concentration de sa première ligne dans la région Ilerford-Lemgow ^3); Saint-Germain conchùra sa division à Bielefeld (3). <3uand au duc de Broglie (4), il repliera ses forces autour de Gassel et se contentera de garder les forteresses de Cassel, Marburg et Hanau (5). Mais Clermont ne songe même plus à dissimuler son projet de retraite sur le Rhin, il l'avoue à Belle-lsle ffi). il presse Castella de réparer les fortifications de Wesel et dirige sur cette place les régiments de Piémont, de Mailly, de Saint-Chamond et de Brissac (7). Cette attitude, nettement défensive, était malheureusement encouragée par les lettres de Bernis : « Je ne sais où il faut se retirer pour conserver une armée au Roi et à nos alliés, mais je sais que tout doit céder à cette considération » (S). Pourtant Clermont tergiversait encore en voyant que. le 6 mars, les Hanovriens n'avaient pas essayé de franchir le \A eser (()), et les troupes s'usaient en marches et contremarches : « Le régiment n'a aucun ordre, pas même de se tenir prêt à marcher, écrit un officier — Si Dieu ne met la main à tout ceci, notre maître est fort à plaindre et nous, pauvres diables, encore plus que

(1) Clcrmonl ;iii ATarôchal de Diron, 1" mars 1758 (Fonds de Suède, 35-111).

(2) Soixanlc-neuf bataillons cl trente escadrons.

(3) Clermont ù Saint-Gorniain, Hameln. 4 mars 1758 (Fonds de Suède, 39-108).

(4) Le Duc de Broglie commandait î'Armée du Mein, en l'absence de Soubise.

(5) Clermont au Duc de Broglie, Hameln, 4 mars 1758 (Fonds de Suède, 39-110).

• (0) Clermont à Belle-lsle. Hameln. 5 mars 1758 (Fonds de Suède, 36-26).

(7) Clermont à Castella. Ilaiiieln. 5 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-32).

(8) Bernis à Clermont, 4 mars 1758 (Fonds de Suède. 35-120).

(9) Clermont à Belle-lsle, 6 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-4ri).

lui. Je ne dis mot de notre nouveau général ; sur le compte des dieiLx il faut être aveugle et muet » (i).

Clermont essaya de concentrer ses forces de première ligne entre Warburg et Paderborn {2), mais la perte de Minden précipita sa décision de regagner Wesel par les moyens les plus rapides. Par un excès de précautions, il envoya au duc de Broglie l'ordre d'évacuer îlanau, Gassel, Warburg et Ziegenliain (3). Le 20 mars, le quartier général s'établit à Paderborn : « Il y a vingt et un jours que nous sommes partis, déclare un témoin ; il n'y a que de douze à vingt-deux cavaliers par compagnie de cavalerie, de seize à vingt-cinq hommes par compagnie d'infanterie. Pour les dragons, il n'en existe presque plus (Ji).

Jusqu'à ce jour, le comte de Clermont s'était' cru maître de l'armée, seul juge des opérations à entreprendre, comptable uniquement vis-à-vis du Roi des succès ou des revers. L'arrivée de Belle-Isle au ministère ne parut pas devoir changer l'idée bien arrêtée qu'il s'était faite de son indépendance. La nomination de Mortaigne, en qualité d'ad-latus, l'avait froissé. L'accueil qu'il lui réserva fut sans doute courtois, un prince du sang devant donner l'exemple des grandes manières, mais on fît bientôt sentir au vieux général qu'il s'était fourvoyé dans un milieu peu sympathique où ses conseils ne seraient jamais suivis. Clermont eut soin de prévenir Belle- Isle qu'il admettrait Mortaigne à titre de courtisan, mais nullement en qualité de mentor : « Vous m'avez prévenu sur M. de Mortaigne... Vous m'auriez fait plaisir, en me disant ses bonnes qualités militaires, de me parler un peu de son caractère. Il y a longtemps que j'entends dire qu'il est avantageux et despotique. Si cola est. il aura (\c la peine à réusçir

(1) .Mars 1758. .\rchives de la famille de Raffin d'Iîaulcrivc.

(2) Clermont à Belle-Isle, Hameln, 11 mars 1758 (Correspondance générale, 3173-87).

(3) Clermont à Belle-I?le. Hameln, 16 mars 1758 (Fonds de Suède, 36-73).

(4) Lettre reçue de rarméo par le Duc de Luynes, Paderborn, 20 mars 175S (Journal de Luijnes, t. X\l, p. 400).

auprès de moi car je n'aime point ces sortes de gens-là. Malgré ce que je vous en mande, ne croyez pas que je le prenne en grippe d'avance. Je ne juge les hommes que sur ce que je vois et non sur les ouï dire et je leur accorde mon amitié et ma confiance selon qu'ils les recherchent... » Après avoir, par la même occasion, manifesté l'antipathie qu'il éprouvait pour Contades. il insistait cruellement, à mots couverts, sur le cas de Mortaigne : « Tel général que ce soit ne pourra faire le bien quand il aura auprès de lui plusieurs personnes à prétentions. C'est à lui, pour que la besogne aille bien, à disposer de sa confiance et non à ceux de son armée à la prétendre... Vous savez que je suis parti avec la promesse que je ne serai gêné sur rien... je suis trop attaché au Roi pour ne pas lui demander, quand je croirai ne pouvoir pas le bien servir, qu'il ait la bonté de me rappeler » (i).

Cet incident était de mauvais augure, et tout pouvait faire croire à Belle-Isle que ses lettres journalières au général n'obtiendraient pas plus de faveur. Dès les premiers jours, il s 'était trouvé naturellement en contradiction avec le comte de Clermont. Ce dernier voyait l'avenir sous un aspect très sombre. Belle-lsle qui, certes, n'avait pas sous les yeux le spectacle déprimant d'une armée démoralisée, ne pouvait admettre que la partie fût perdue. Et la partie était bien perdue en effet, si les troupes françaises évacuaient le Hanovre et la Hesse.

Un des premiers actes du ministère de Belle-Isle fut de renvoyer à l'armée tous les officiers généraux et les chefs de corps revenus en France pour y passer l'hiver. « Il est en vérité ridicule que tous ces Messieurs soient ici ou à Paris, écrivait le Ministre, comme si nous étions en pleine paix » fa). Le lendemain. 3 mars, l'ordre de rejoindre le quartier général était remis aux lieutenant«?-géné*raux Bercheny, Chevrêuse, Anlezy, Sourches, Fitz-James, Chevert, Noailles, Guerchy. Havre, Vallière ainsi qu'à dix maréchaux de camp (3).

(1) Clcrmonl à IJelIc-Islc, 9 m;irs 1758 (ronds do Suède, SG-iîj.

(.2) LJcllc-Islo à Clcrnioiit, 2 nuirs 17"«S irorrospondancc géncralc, 3473-15;.

(3) Etal nominatif, '? mar.« 1758 iTorro.ci)ondancc générale, 3473-25)

LES DÉBUTS Dt: BELLE-ISLE AU MINISTERE 141

Le Maréchal se mit au travail avec confiance pour parer aux besoins les plus urgents : « Je presse tous les arrangements pour îe départ des milices, des recrues particulières, des remontes et de toutes les autres réparations qui doivent sortir de France. Il n'y aura pas de temps perdu ». Les circonstances étaient difficiles, mais le corps de Soubise qu'on destinait à la Bohême restait à l'entière disposition du comte de Clermont. « Vous devez faire usage de la totalité de vos troupes suivant que vous le jugerez nécessaire » (i). Dès les premiers jours de mars, les lettres de Belle-Isle se multiplièrent pour amener Clermont à ne repasser le Wescr qu'à la dernière extrémité. On craint un débarquement des troupes anglaises .^^ Ce n'est qu'une hypothèse que l'envoi récent de gros renforts ea Amérique rend bien douteuse ; et, dans ces conditions, l'évacuation de Brème ne s'impose pas. Montmartel vient d'envoyer loo.ooo écus à l'Electeur de Cologne pour hâter ses bonnes dispositions ; au pis-aller, si la concentration des forces en arrière de l'électorat de Hanovre devient indispensable, que l'on ait du moins la précaution d'enlever le matériel d'artillerie, de brûler tous les fourrages et de faire un véritable désert entre l'Ocker, la Leine et le Weser (2). Les capitulations de Verden, d'Hoya. de Nienburg, la retraite de Saint- Germain, les dispositions prises par Clermont ne permettent pins d'éviter le mouvement rétrograde, mais il faut le limiter au cours de la Lippe : « Le premier objet qui se présente est de rassembler toute l'armée du Roi en dedans et à la rive gauche de la Lippe dont la gauche serait alors appuyée à Wesel ; la droite se trouverait communiquer en force à (^assel. » C'est là que toute l'armée pourra se compter et se rétalilir. Des ordres viennent d'être donnés pour acheminer par la Moselle et par le Rhin tous les approvisionnements concentrés à Afetz (.3). l'ingénieur Riverson est envoyé d'urgence pour travailler à remettre en état les places de Wesel, de Gueldres et de Lippstadt (\), Emden doit être gardée coûte que coûte (5).

(1) Belle-Islc à Cleniionl, 2 mars 1758 (Correspondance générale. 3473-19).

(2) Bellc-Isle à Clermont. 2 mars 1758 fFonds de Stièdc, 35-100).

(3) Belle-Isle à Clermont, 4 mars 1758 (Correspondance générale, 347.3-29).

(4) Bellc-Isle h Riverson. 4 mars 17."')8 (Fonds de .Suède, 35-125).

(5) Bellc-Isle à Clermont, 12 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-89).

Mais le gros de l'armée doit se hâter de revenir sur la Lippe en évitant les contremarches qui fatiguent la troupe et tarissent les approvisionnements. Toutes les opérations du comte de Clermont devront être dirigées en vue de contenir la Hollande, et d'occuper la rive droite du Rhin pour protéger le»? princes de l'Empire attachés à la bonne cause ; la possession de la rive droite du Rhin est indispensable pour reprendre ultérieurement l'offensive (i).

Jusqu'au milieu de mars, Belle-Isle se contenta de donner au prince des directives et des conseils, mais l'ordre malheureux donné par Clermont au comte de Lorges d'évacuer la place de Hanau força le Maréchal à sortir du rôle discret où jusqu'alors il avait cru devoir se confiner vis-à-vis d'un prince du sang. Le r5 mars, « il engage S. '\. S. à faire la plus sérieuse attention sur l'ordre qu'elle a donné au comte de Lorges de se retirer derrière le Rhin à hauteur d'Oppenheim et d'abandonner Hanau. Cette mesure produira mauvais effet en Allemagne » (9). Le no mars, il écrit directement au comte de Lorges pour lui prescrire de mettre la ville d 'Hanau en état de défense et de ne pas hâter l'évacuation de l'artillerie (3) Trois jours après, il lui confirme l'ordre de rester dans Hanau et d'attendre de nouvelles instructions du général en chef (^); copie de cette lettre est envoyée au comte de Clermont pai- le Maréchal cpii l'a fait approuver par le Roi (5). Cette fois, la ville est sauvée grâce à des prodiges de diplomatie.

Mais cette intervention du ministère dans les opérations était nouvelle et bien gênante. Belle-Isle était admirablement renseigné ; beaucoup de généraux et d'officiers étaient en relations constantes avec lui, soit par des rapports officiels, soit par lettres privées qui remplissent des volumes de la correspondance générale. Tl est certain que le Ministre sentait le comte de Clermont échapper 5 tout contrôle. Mortaigne arrivait à peine ;i l'armée, il gardait un silence prudent et le Géné-

(1) Belle-Isle à Clermont, 15 mars 1758 (Fonds de Suède, 36-43).

(2) Belle-Isle à Clermont. 15 mars 17.58 CCorrespond.nnce cénéralc, 3473-104).

(3) Belle-Isle à Lorees, 20 mars 17.58 (Correspondance cénérale, 347.3-137").

(4) Belle-Isle à Lorees. 23 mars 1758 (Correspondance irénérale, 3473-109).

(5) Belle-Isle à Clermont. 23 mars 1758 (F.-nds de Suéde. ?>()-")).

rai en chef ne disait que ce qu'il voulait bien dire. Belle-Isle ne vit d'autre moyen d'éviter les pires catastrophes que de corriger, par des indications personnelles, bien des prescriptions malencontreuses. Le comte de Clermont ne tarda pas à s'en apercevoir, il s'en plaignit hautement : « Je vous prie, M. le Maréchal, de remarquer que si vous envoyez des ordres directs à des corps qui sont sous mon commandement pendant que d'un autre côté je peux leur en envoyer d'un autre genre, c'est les jeter dans le plus grand embarras et que, pour que la besogne aille bien, il faut déterminer les troupes à qui je commande et qu'elles ne puissent recevoir d'ordre que de moi, sans cela, tout ceci deviendrait une cacophonie qu'il ne serait plus possible de conduire. Aussi je vous prie de m 'adresser dorénavant directement les vues et les volontés que l'on peut avoir, que je suivrai et exécuterai autant qu'elles seront possibles... » (i). Dans les premières mesures prises par le ministère, Clermont voyait urt commencement de cabale dirigée contre sa personne. Il s'en ouvrit à ses intimes . « J'espère pouvoir réparer les maux dans lesquels on nous a plongés... pourvu que l'on me continue toute confiance et que l'on ne fasse rien dans aucun genre qui m'affecte l'âme. J'avoue que je suis né sensible, les désagréments prennent beaucoup sur moi... » (2). Mme de Pompadour ayant eu le malheur de lui faire l'éloge du nouveau ministre (3), Clermont répond assez peu galamment : (( La façon de la Cour de diriger les mouvements militaires est ancienne et bien mauvaise. Le maréchal de Belle-lsle qui est de mes amis en a convenu avec moi avant que je parte, malgré cela, il est emporté par la propulsion qu'il a pour le bien et par la crainte que les autres n'aient pas d'aussi bonnes idées que lui ; cependant cela gêne un général qui est sur le lieu, qui sait son métier et qui est instruit des vues politiques » (h).

Ainsi, pendant que la méfiance commençait à poindre dans les lettres de Versailles, le quartier général prenait un ton acri-

(1) Clermont à Bellc-Isle 20 mars 1758 (Archives de la Guerre. 3473-139).

(2) Clermont à Paris de Montmarlel. 11 mars 1758 (Suède. 36-60).

(3) M"' de Pompadour à Clermont. 12 mars 1758 (Suède, 3G-23).

(4) Clermont a M"' de Pompadour, 27 mars 1758 (Suède, 36-115).

monieux. Les rapports se tendent chaque jour davantage et, sous la correction des rapports superficiels, les relations de la Cour et de l'armée deviennent insupportables. Clermont se défie de son entourage et de ses officiers, il n'aura pas tout à fait tort, car il sent que son crédit s'épuise et que son étoile a pâli déjà. De son côté, le Maréchal ne compte plus guère sur le général qui s'est imposé : tous ses efforts vont se porter vers les réformes de l'armée, réformes immédiates, indispensables pour donner un peu de cohésion et d'esprit militaire aux troupes qui sauront plus tard réparer les fautes commises, lorsqu'il sera possible de leur donner un chef plus ferme et plus capable.

Le 20 mars, le quartier général s'était installé dans Paderborn avec dix bataillons et huit escadrons. Le reste de l'armée s'échelonnait de Steinheim, au sud d'Hameln, jusqu'à Munster (i). Le même jour, le quartier général du prince Ferdinand était à Melle (2) et le prince Henri de Prusse arrivait avec son avant-garde près d'Osterwick (3). Les confédérés marchaient sur un grand nombre de colonnes de trois armes, prêtes à combattre et à se soutenir mutuellement. En tête des colonnes, des milliers de paysans réquisitionnés réparaient les chemins défoncés et les rendaient praticables à l'artillerie et aux gros charrois (h). Un corps de 7.000 Hanovriens s'était avancé jusque sous les murs d'Osnabriick. Tous ces mouvements décidèrent Clermont à se replier de Paderborn sur Tjippsiadl. ot à préparer le passage de l'armée sur la rivo gauche du Rhin (5). Maintenant on était au contact de l'ennemi dans des conditions qui ne permettaient guère de le

(1) Emplacement des troupes. 20 mars 1758 (Correspondance générale, 34-7.3-

(2) Renseignements du Chevalier de la Touche (Correspondance générale, 3i7o-]53j.

(3) Voyer d'Argenson à Clermont, 21 mars (Suède, 40-47).

(4) R.ipporls de du Huui'i-e. 22 mars (Correspondance générale. 3173-182).

(5) Renseignements du Chevalier de la Touche {Ibid.. 3473-166). Clermont à \'oyer, Lippsladt, 23 mars (Fonds de Suède. 40-81). Casielia reçoit l'ordre de jeter plusieurs ponts autour de \N csel (Suède, 40-109).

combattre ; les 26 bataillons de Voyer d'Argeiison n'avaient plus que 7.000 hommes et pas plus de 5. 000 en état de se défendre (i). Le 2^ les a\ant-gardes ennemies bordaient l'Ems de Warendorf à Rheine. Par bonheur, le prince Henri de Prusse fut rappelé brusquement en Saxe (2) et la droite française, ainsi dégagée, put rejoindre à temps le gros des troupes. Le 3o, toute l'armée campait autour de Dorsten et, le lendemain, le comte de Clermont commençait à passer les ponts de Wesel.

La retraite s'était effectuée si vite que les lettres de Belle- Isle restèrent pour la plupart sans réponse. Et pourtant le Maréchal voyait de loin toute la situation sous son aspect vérible. Pour lui, la marche du prince Henri de Prusse n'était qu'une diversion destinée à faciliter le siège de Minden et à faire hâter l'évacuation des territoires du roi d'Angleterre (3). Tout en déplorant le mouvement continu de l'armée vers Wesel et en exposant les doléances légitimes des électeurs de la province Rhénane, il suppliait Clermont de conserver Cassel et Paderborn, de ne pas abandonner Emden et de réorganiser l'armée entre le Mein et la Rhur de manière à conserver une position sur le flanc de l'ennemi qui serait arrêté de front ])ar les places de Wesel, Cologne, Dûsseldorf, Coblentz et Mayenne (^\). Mais il était trop tard. Comme tous les généraux de caractère faible et craintif, Clermont s'était laissé, dès les premiers jours, hypnotiser par la place forte de Wesel. Tous ses mouvements l'avaient conduit vers ce point fixe. Il n'avait hésité que pour les détails de la marche.

Le corps d'aile droite, sous l'habile direction du duc de Rroglie, s'était retiré dans le plus grand ordre. Le 20 mars, toutes ses évacuations étaient achevées '5). La marche se fit par un temps affreux avec une exacte discipline (6). Le comte de Lorges fut maintenu dans Hanau avec quatorze bataillons et trente escadrons ; le reste du corps d'armée, composé (h

(1) Voyer à Clermont. 22 mars (Suède. 40-80).

(2) Choiseul à Belle-Isle. 27 mars (Correspondance générale, 3473-210).

(3) Belle-Isle à Clermont, 18 mars (Correspondance sénérnlc. 347.3-118).

(4) Correspondance générale, 3473-170 194, 195. 2^.

(5) Ibid.. 3473-140.

^6) Broglie à Clermont, Warburg, 22 mars (Suède, 40-82).

vingt-sept bataillons et de de vingt-deux escadrons, arriva le 25 à Soëst et de là fut fiirigé sur Dùsseldorf et Cologne en deux groupes fractionnés chacun en trois divisions se sui- ^ant à vingt-quatre heures de distance (i). En quittant Cassel, Broglie avait emmené tous ses canons, i.3oo.ooo cartouches. i.3oo quintaux do riz, ses hôpitaux et ses malades (9.). On ne laissait rien aux mains de l'ennemi.

Tous ces mouvements létrogrades allaient entraîner à l'extrême gauche de la ligne française l'évacuation de l'Ostfrise occupée, depuis la prise d'Emden en 1707, par deux bataillons français, deux bataillons autrichiens et treize escadrons. Ce corps séparé, dont l'effectif comprenait au total ^.000 hommes et 2.000 chevaux (3), était placé sous les ordres du chevalier de Piza, ministre autrichien, assisté du brigadier fraïiçais Courbuisson et du commissaire Dumouriez (4). A la nouvelle de la retraite sur le ^^ eser, le chevalier de Piza, redoutant un débarquement de la flotte anglaise, perdit complètement la tête, objecta la faiblesse de ses effectifs en infanterie et demanda l'autorisation de rejoindre le reste de l'armée (5). Clermont abonda tout de suite dans son sens et donna l'ordre de ramener l'infanterie sur Emmerich et Wesel, la cavalerie sur Munster pour la mettre sous le commandement du chevalier de Nicolaï (6). Toutes ces mesures étaient prises malgré les objurgations de Mme de Pompadour (7) e^ les remontrances de Belle-Tsle. qui resta longtemps persuadé que la ville d'Emden tout au moins serait défendue (S).

Le mouvement s 'effectua sans autre incident qu 'une escarmouche insignifiante où la cavalerie se vit aux. prises avec

(1) Broglie à Clermont. Unna, 29 mars (Suède, 40-142).

(2) Broglie à Clermont. .Soesl. 26 mars (Suède. 40-122).

(3) Situation d effectifs, mars 1758 (Correspondance générale. 3473-82).

(4) Le père du vainqueur de .lemmapes.

(5) Mémoire de Piza. Krnden. 11 mars (Correspondance générale, 3473-100).

(6) Clermont à Piza, 14 mars 1758 (Fonds de Suède. 39-203).

(7) M"' de Pompadour à Clermonl, 3 mars 1758 (Fonds do Suède, 35-113).

(8) Belle-Isle à Clermonl, 15 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-96 bis).

quelques détachements anglais (i). Mais les trois vaisseaux qui furent envoyés à Emden par le Gouvernement britannique (2) ne justifiaient par une retraite aussi précipitée. Clermont prétexta (( qu'en voulant soutenir tout, on ne soutient rien » (3), mais il reste évident que la moindre garnison laissée dans Emden eut été suffisante pour retarder pendant longtemps l'arrivée du contingent anglais qui vint rejoindre au mois d'août l'armée du prince Ferdinand.

L'impression produite en Europe par la retraite de l'armée française fut désastreus'e. Beaucoup de petits princes d'Allemagne qui, sans hésiter, avaient embrassé notre cause, voyaient avec terreur l'armée hanovrienne envahir leurs territoires et ruiner leurs Etats. 11 faut cependant convenir que la situation critique laissée par le maréchal de Richelieu avait nécessité ce mouvement. Richelieu, pour se défendre auprès du Roi, présenta son mémoire de justification f4), où naturellement il se donna le plus beau rôle. Tout en rejetant le plus grand nombre de ses allégations, on peut admettre avec lui que le comte de Glermont aurait pu rassembler des effectifs assez nombreux et se jeter résolument sur le flanc de l'armée hanovrienne. Alais Glermont, bien qu "animé des meilleures intentions, comme tout chef qui prend un commandement, était le dernier des lieutenants généraux qui eussent été capables de tenir tête au désarroi causé par la mauvaise saison, par la surprise ennemie, par l'insubordination et le dénuement de toute l'armée. D'ailleurs, sa santé n'était pas brillante. Au moment où les Hanovriens cernaient Minden, il avait subi plusieurs attaques d'esquinancie, maladie à laquelle il était sujet depuis longtemps (5). A Paris, il liénéficia de la querelle du Parlement qui passionnait alors l'opinion publique. Beaucoup de gens à la Gour et à la ville attribuèrent à Richelieu la plus grosse part des responsabilités, sans réfléchir

(1) Nicolaï à Clermont, Munster, 23 mars 1758 (Fonds de Suède, 40.-98).

(2) Un vaisseau de trente canons et cinq cents hommes, deux vaisseaux de vingt canons et deux cents hommes (Lettre interceptée datée de Brème, 30 mars. Suède, 40-144).

(3) Clermont à Belle-lsle. 30 mars (Archives de la Guerre, 3473-234).

(4) Journal de Lut/nes, t. XVII, p. 108.

(5) Ibid., l. .\VI, p. 407.

que les événements auraient pris peut-être une tournure bien différente si l'armée était restée sous son commandement. Barbier, dans son journal, mentionne la retraite sur Wesel sans la faire suivre du moindre commentaire. Mais Belle-Tsle et Mme de Pompadour en furent cruellement affectés. La correspondante énigmatique de M. de Mopinot ne ménage pas ses expressions. D'après elle, Clermont a joué un rôle « horrible pour quelqu'un qui a des sentiments » (i).

Il eût été nécessaire, dans cette retraite désastreuse des bords du Weser à la barrière du Rhin,' de pouvoir marquer un temps d'arrêt. Les forces du prince Ferdinand de Brunswick et du prince Henri de Prusse n'étaient pas considéraUes. Un succès était possible et le départ subit des contingents prussiens dans la direction de la Saxe montre assez que les alliés n'étaient pas en état de soutenir longtemps une offensive décidée. Un léger avantage eût été suffisant pour changer l'état d'esprit des cadres et des soldats, pour faire rallier à l'armée les éclopés et les maraudeurs. Tous les éléments de l'armée n'étaient pas arrivés au même degré de lassitude. Sans doute, les effectifs sont bien réduits, mais la division du marquis de Villemeur est presque intacte : (( Je me suis concerté avec les chefs des autres régiments, écrit le comte de Gisors, pour que nous arrivions à Wesel tenus, ajustés et en ordre comme au milieu de la paix. Bentheim et Lowendal surtout sont admirables. Alsace et Courten pareillement sont en bon état, Caraman a le brillant d'un régiment qui entre en campagne » (2), Choiseul pouvait annoncer qu'au i" juin, l'armée recevrait l'appoint de plus de vingt bataillons saxons et wurtembergeois fS). Les milices rejoignaient.* Le 8 mars, six bataillons de milice partaient de Mayence pour garder (Pologne, Dùsseldorf. Gueldres et Roërmond, libérant un effectif égal de troupes régulières en attendant qu'on les incorporât dans l'infan-

(1) M"' de X... H Mopinol. Paris, s .i\iil 1758 (J. Lomoine, Sous Loiii.<< le Bien-Aimé, p. 138).

(2) Gisors à Belle-Isle, Scherenbeck, 29 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-219).

(3) Choiseul a Bcrnis, Vienne, 2."^ mars 1758 (Correspondance générale, 3/173-167).

terie, comme les douze bataillons qui les avaient précédés (i). Ces milices pouvaient également renforcer la cavalerie : le duc de Chevreuse demandait oo à loo miliciens par escadron (2).

La situation était déjà grave à la fin du mois de février. L'arrivée du comte de Clermont ne pouvait la rétablir car sa méthode de commandement fut déplorable, dès les premiers jours. Mais ses défauts n'expliquent pas complètement les premiers revers de la guerre : il, faut rechercher plus loin les causes d'affaiblissement de l'armée. Quand la matière première est bonne, c'est-à-dire quand les soldats ont le tempérament guerrier, l'insuccès est dû, soit à des Mces d'organisation, soit à l'infériorité du commandement. Un bon général peut-il toujours tirer parti d'une mauvaise armée ? Que deviennent des troupes excellentes entre les mains d'un chef médiocre P Au début de la guerre de Sept Ans, le commandement est quelquefois à la hauteur de sa tâche, mais lorsqu'un maréchal d'Estrées ou un duc de Broglie remportent des victoires, l'organisation de l'armée s'oppose invariablement à l'exploitation de l'avantage acquis.

L'état des esprits, l'évolution des idées, les changements survenus dans la situation économique et financière du pays, les nécessités imprévues exigées par une campagne très longue, la force des armées adverses, tout imposait une refonte complète de nos institutions militaires. Belle-Isle se consacra dès lors à ce travail urgent. Tout en essayant d'utiliser son expérience de la guerre pour donner aux généraux des ordres judicieux, il assuma sans se décourager le rôle d'organisateur en mettant de front la reconstitution des troupes d'Allemagne et l'exécution des réformes qui devaient changer en peu de temps l'esprit et les mœurs de l'amnée.

(1) Crémilles à Belle-Lslo, Ilameln, 8 mars 1758 (Correspondance générale, 3473-61).

(2) « Les miliciens d'Alsace, de Franche-Comté, de Lorraine, de Picardie, d'Artois, des Flandres, de Normandie, sont les plus élevés et les plus lestes et conviennent davantage au corps des dragons » [Chevreuse à Bellc-Islc, VVesel. 31 mars (Correspondance générale, 3473-242.)]

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