CHAPITRE IV
L'Armée en 1758
L'Evolution des institutions militaires sous les règnes de Louis XIV et de Louis XV. — Les différentes armes. - La Maison du Roi. — L'lnfan> tarie française et étrangère. — La Milice. — L'Artillerie et le Génie. — La Cavalerie. — Les Hussards. — Les Dragons. — Les Troupes légères. — Défauts d'organisation, d'instruction et de commandement. — L'Armée royale n'est plus adaptée aux nécessités de la Guerre.
L'armée royale, de ses origines jusqu'au ministère de Richelieu, formait un organisme rigide, au recrutement essentiellement féodal. C 'était une armée de métier où la troupe servait par engagements et rengagements plus ou moins volontaires, contractés par des hommes déracinés de leurs provinces et du village natal ; elle formait, en temps de paix, un rempart contre les ennemis possihles de l'extérieur beaucoup plus qu'un instrument de domination du pouvoir central, accepté par tous les citoyens, sans discussion dangereuse. Il n 'existait pas alors de partis organisés puisque le régime parlementaire, tel que nous le comprenons, était considéré comme une utoi)ie ; aussi la répartition des troupes sur le territoire du royaume nous montre-t-elle un noyau central englobant Versailles et Paris et formé par la Alaison du Roi, chargée d'un service d'honneur à la Cour ; ime ligne épaisse de garnisons sur les frontières de Flandres, de Lorraine et d'Alsace ; quelques rassemblements en Guyenne et en Languedoc pour surveiller les populations protestantes ; des éléments de défense mobile autour des places maritimes en Normandie, en Bretagne, en Poitou, Saintong-e et Provence ; enfin, dans les campagnes, une grande partie de la cavalerie, dispersée en poussière de cantonnements pour se mettre au vert.
L'effectif permanent de cette armée e?1 considérable, depuis que Louis XIV n'a cessé d'étendre ses conquêtes et d'intervenir dans les affaires de l'Europe ; son entretien est fort coûteux, son recrutement difficile. Aussi le Roi qui la paye est-il amené, de plus en plus, à intervenir dans l'existence de ses régiments pour obtenir un rendement meilleur avec des frais moins élevés. Jusqu'à Louis XIII, il a délégué son pouvoir aux grands maîtres en créant des charges dont les titulaires, pour la plupart princes du sang, ne voient guère que les avantages honorifiques et pécuniaires. Avec Richelieu, puis avec Louvois, l'administration centrale apparaît. Le recrutement est toujours féodal puisque les compagnies sont levées par les capitaines comme les « bannières » d'autrefois par les vassaux du souverain, mais les ordonnances royales, d'année en année, codifient les usages, unifient l'instruction, arrivent à créer le service intérieur et la comptabilité des corp.-^ de troupe. Le Ministère de la Guerre n'intervient pas seulement en faisant surveiller les régiments par des inspecteurs et des commissaires, il possède même des agents directs pour le représenter auprès du colonel et des capitaines ; ce sont les officiers-majors. Sous le règne de Louis XIV, l'armée est réellement l'armée du Roi ; sous le règne de Louis X\, elle devient l'armée de l'Etat puisque les esprits de l'époque distinguent très nettement le pouvoir suprême de l'autorité chargée de l'exercer.
Mais les ressources financières du Royaume ne permettent pas d'entretenir toutes les forces qui seraient nécessaires pour conduire une guerre longue et sérieuse. Telle qu'elle se présente, avec son système de recrutement, l'armée du temps de paix est mobilisable d'un jour à l'autre, mais elle serait totalement insuffisante si l'on n'avait les moyens de l'augmenter. Sans doute le nombre des régiments permanents a été déjà fortement élevé par les dispositions de Louvois, et on n'est plus aux temps où l'on n'entretenait pour l'infanterie que les onze régiments « vieux » et « petits-vieux ». Cependant, comment assurerait -on la garde des côtes et la composition des armées de campagne avec les effectifs restreints dont on dispose ?
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On pourrait renforcer les compagnies au moyen d'enrôlements nouveaux ; c'est ainsi que, sur les instances de l'ambassadeur d'Espagne, le gouvernement décide, en 17/11, d'augmenter chaque compagnie d'infanterie de dix hommes, chaque compagnie de grenadiers de quinze (i). Mais le Roi, bien qu'il prenne l'habillement des recrues à sa charge et fournisse, par homme, soixante-cinq livres de gratification, n'arrive pas au résultat demandé. Les capitaines ont fort à faire pour maintenir au complet leur chiffre du temps de paix et si l'effectif du temps de paix est fixé à quarante soldats, c'est bien parce que le capitaine est dans l'impossibilité absolue d'en recruter davantage. L'augmentation de l'effectif des compagnies, ce principe fondamental de la mobilisation, ne deviendrait réalisable que si l'Etat disposait de véritables dépôts 011 les corps seraient à même de puiser leurs ressources ; mais le service militaire n'est pas obligatoire, la conscription, au sens propre du mot, est inconnue et le Gouvernement n'est pas encore entré dans la voie que trouva Belle- Isle, quelques mois avant sa mort, en enrôlant ses troupes sans avoir recours à des intermédiaires.
Le procédé le plus courant consiste à créer de nouveaux * régiments au moment du besoin, quitte à les licencier une fois la campagne finie. Les candidats ne manquent pas dans la noblesse pour se livrer à cette opération fructueuse, car les frais de premier établissement sont à la charge du Roi. Il y a toujours des membres de la haute aristocratie prêts à demander le commandement des régiments, des représentants de la noblesse pauvre qui postulent un emploi de lieutenant ou de capitaine, des bourgeois, des commis des bureaux de la guerre et des aventuriers pour lever des corps de troupes légères et de partisans. Les engagements ne font pas défaut, car les jeunes gens s'éloignent des régiments anciens oîj la discipline est rude pour donner leur préférence à des corps de nouvelle formation, sans traditions et parfois sans contrainte. Ce sont d'ailleurs presque toujours, il faut bien le dire, des régiments étrangers.
(1) Jowiuil de Luynes, l. III, p. 394.
L'armée royale est née de ces créations successives dont on conservait un bon nombre, l'orage une l'ois passé, tantôt pour garder les nouvelles conquêtes, tantôt pour ne pas congédier brusquement une trop grande quantité d'officiers et de soldats. De i-jf\'S à 1749. dix-sept régiments d'infanterie sont levés successivement. La réforme de 17^9, après la paix d'Aix-la-Chapelle, n'en supprime que deux et se contente de fondre quinze régiments anciens dans d'autres corps ; vu total le nombre des bataillons s'est augmenté ; en 1707 et 1768, la rupture avec l'Angleterre nécessite un nouvel accroissement de six régiments d'infanterie. Il en est de même pour la cavalerie : en i"hh, les deux régiments étrangers de Raugrave et de Nassau-Ussingen sont formés et maintenus après la guerre de Succession d'Autriche. Les troupes légères se sont réellement organisées à partir de 17A3 avec les chasseurs de Fischer (1743), les Volontaires royaux (1744), les Volontaires CantaF)res et de la Morlière (17A0), le? Volontaires du Dauphiné (17^6), les Volontaires Bretons 0 7'i7), rnais la guerre une fois terminée, on ne se prive pas de leurs services : on garde les Fischer, la Légion Royale (ex-Volontaires royauxV les Volontaires du Dauphiné, et l'on fond sous le nom de Volontaires de Flandres les Volontaires Bretons et ceux do la Morlièie. La guerre de Sept Ans provoquera la ^'onmation des Volontaires du Hainault. de Beyerlé (ou d'Al'iaccV de Clermont. et des Fusiliers guides.
Un troisième procédé de mobilisation reste à la disposition du Gouvernement : c'est l'augmentation des compagnies dans les régiments. Vax 1740 et en T747, il y a toujours quatrevingt-dix-huit régiments d'infanterie, mais le nombre des bataillons passe de i55 en i7'io (temps de paix) à 227 en 1747 (temps de guerre), celui des compagnies de 2.635 à 3.879, et le total des hommes de 79.000 à itV|.3i8. La réforme de 1749 ramène l'effectif à 88.690 hommes, les compagnies à 2.232, les bataillons à 172 (t). En 1756, au moment oij l'on se prépare de nouveau à la guerre, le nombre des compagnies de chaque bataillon est porté de treize à dix-sept (2). On emploie
(\) L. Mouillard. Les Réoimenls sous Louis \\\ p. 4.5. (2) Dont une compagnie de grenadiers.
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le même procédé pour augmenter la cavalerie. En 17^0, il y a 169 escadrons pour 67 régiments ; huit ans plus tard, on en compte 2:^2 pour 58 régiments. En 1760, ]e chiffre retomhe .1
En 1782, l'armée royale comptait 172 bataillons (dont 5 d'artillerie), i54 escadrons de cavalerie, 45 escadrons de dragons et 2 escadrons de hussards (i). En 1743, il y a kjj) bataillons (dont 5 d'artillerie), 23/i escadrons de cavalerie, 64 de dragons, 18 de Imssards (2). Au i5 mai 1708, on compte 209 bataillons (dont 6 bataillons d'artillerie) (3), 157 escadrons de cavalerie, (34 de dragons et 16 de hussards (4).
Ces chiffres permettent de dégager quelques enseignements. La cavalerie, considérée pendant longtemps comme l'élément prépondérant de l'armée aux points de vue numérique et tactique est dépassée par l'infanterie. De février à juillet 1757, on a créé 16 bataillons nouveaux et 7 autres de 1757 à 1758. L'infanterie devient le véritable corps de bataille. En avril 1757, l'armée du comte d'Estrées est formée par iio bataillons et i3o escadrons. Un an plus tard, l'armée du comte de Clermont comprend d'abord io4 bataillons et 189 escadrons puis T17 bataillons et 127 escadrons. Si l'on compare ces effectifs à la composition générale de l'armée française, il est facile de constater que la cavalerie est toujours en quantité suffisante mais que l'infanterie n'est plus assez nombreuse pour figurer dans les armées d'opérations, assurer la garnison des places fortes, garder les lignes d'étapes et protéger les côtes contre les tentatives de débarquement. C'est alors que l'on voit grandir le rôle de la milice.
L'institution de la milice n'a jamais été qu'une forme déguisée de la conscription et de l'impôt du sang. Les ordonnances royales n'ont cessé de déclarer que les enrôlements doivent être librement consentis mais l'idée du service militaire, assuré, en principe, d'une manière obligatoire par tous les membres de la Cité est inséparable des idées sociales qui
(1) Situation de laiméc en 1732 (Manuscrits des Affaires étrangères, 1275-323).
(2) Journal de Luynes, t. V, p. 253.
(3) Y compris la maison du Roi.
(,ij Composilion de l'armcc française (Fonds de Suède, 37-143).
président à la formation de tous les gioiipeinents unis par les mêmes intérêts à la fois politiques, économiques et religieux. Tout d'abord l'établissement des fiefs a déterminé la création du ban et de l'arrière-ban, fournis par la noblesse. Puis les villes, pour assurer leur police et la défense de leurs franchises communales, ont organisé des troupes à pied et cet exemple, repris inconsciemment par le Roi, grand maître d'une communauté plus étendue, l'Etat, a fait transposer à côté de l'armée permanente, l'institution d'une milice d'infanterie, recrutée dans les paroisses de « plat-pays » et dont les services ont un caractère tout à fait spécial : les miliciens sont convoqués d'une manière irrégulière, à peu près à la seule demande des besoins, pour la défense du territoire. En résumé, la milice est l'armée du pays, car elle est fournie par province et par chaque paroisse ; les troupes (( réglées » , recrutées par engagements volontaires, sont dans la main du Roi pour intervenir en Europe et pour étendre les conquêtes ou l'influence morale de la France. La milice garde la maison, l'armée fait les transactions extérieures.
Tel est le principe sur lequel tous les citoyens sont d'accord et qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. Lorsqu'un pays doit s'engager dans les entreprises périlleuses et longues, et prendre l'offensive stratégique contre des forces adverses, l'armée permanente conserve le rôle prépondérant ; elle empiète sur la milice, elle est tentée de se l'incorporer pour combler ses pertes, acquérir de nouvelles unités de combat, en un mot, pour accroître sa force et sa capacité d'attaque. Cette vérité qu'on n'a jamais pu mettre en doute lorsqu'on rassemble tous les enseignements de l'histoire, nous la voyons plus évidente et plus lumineuse que jamais sous les règnes de Louis XIY et de Louis XV.
Au moment où la coalition de 1688 dressait contre la France de redoutables adversaires, la situation intérieure du Rovaume était assez troublée pour que Louvois conçût de sérieuses inquiétudes à l'égard des populations protestantes converties par la force et demeurées, malgré toutes les apparences, farouchement hostiles. L'état du trésor, la pénurie des ressources en recrutement s'opposaient à l'augmentation de