CHAPITRE VIII
CoBtinuation du même sujet.
Lk lendemain matin , je communiquai à ma femme et à mes en&nts le plan que je méditais de réformer les prisonniers. Ils le désapprouvèrent beaucoup , m*objectant qu'il n'était ni possible, ni convenable, et ajoutant que mes efforts ne contribueraient point à leur réformatiou, et probablement décréditeraient ma profession.
«Pardonnez-moi, leur dis-je; ces gens, quoique décbus , sont encore des hommes , et c'est un titre pour que je les aime. Les bons avis rejetés retournent enrichir celui qui les a donnés ; et quoique les instructions que je leur donne puissent peut-être ne les pas corriger, elles me rendront certainement meilleur moi-même. Si ces malheureux, mes enfants , étaient des prin-
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ces, il y aurait des milliers d'hommes qui s*empresseraient de leur offrir leur ministère; mais, à jnon avis, une ame, quoique ensevelie dans un cachot, est aussi précieuse qu'une qui est assise sur un trône. Oui , mes enfants , si je puis les réformer, je le ferai. Peut - être tous ne me mépriseront-ils pas. Peut-être pourrai-je en tirer un de Tabime , et ce sera beaucoup de gagné. Car y a-t-il sur la terre des diamants aussi précieux que Tame d'un homme ? »
En disant ces mots , je les quittai , et descendis à la chambre commune, où je trouvai les prisonniers fort joyeux en m'attendaut, et chacun d*eux préparé à faire au docteur quelque tour de prison. Ainsi , quand j'allai pour commencer, l'un tournait ma perruque de travers, comme par accident , et me demandait pardon.
Un autre, à quelque distance, avait une adresse particulière pour faire jaillir sa salive d'entre ses dents, et il en inondait mon livre. Un troisième criait Amen, avec un ton si;affecté,que cela divertissait beaucoup les autres. Un quatrième avait subtilement tiré mes lunettes de ma poche ; mais il y en avait un qui fit un tour
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qui réjouit beaucoup plus que les autres. Ayant observé de quelle manière j*avais placé mes livres sur la table devant moi , il en ôta fort adroitement un, auquel il substitua un livre de plaisanteries obscènes qui était à lui. Cependant je fis semblant de ne pas m'apercevoir de tout ce que pouvait faire cette troupe d'êtres malfaisants; mais je continuai tranquillement, intimement persuadé que ce qui leur paraissait ridicule dans m^u entreprise, ne ferait rire que la première ou la seconde fois, pendant que ce qu'elle avait de sérieux serait un bien durable. Mon dessein réussit , et en moins de six jours, quelques-uns furent convertis , et tous furent attentifs.
Ce fut alors que je m'applaudis de ma persévérance et de mon habileté d'avoir ainsi donné de la sensibilité à des misérable» qui avaient perdu tous sentiments moraux , et je songeai alors à leur rendre des services temporels en rendant leur condition moins malheureuse. Leur temps jusque - là avait été partagé entre la faim et les excès , des débauches cntpuleuses et des repentirs cuisants. Leur uniqne
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occupation était de se quereller, de jouer aux cartes et de faire des fouloirs de pipes. Cette dernière espèce d^occupation frivole me donna ridée d'employer ceux qui voudraient travailler à faire des chevilles pour les fabricants de tabac et pour les cordonniers. Le bois nécessaire s'achetait à frais communs, et quand il était travaillé, Touvrage étair vendu par mes soins ; en sorte que chacun gagnait quelque chose chaque jour, une bagatelle, à la vérité, mais assez pour le soutenir.
Je ne m'en tins pas là ; j'établis des amendes pour punir le dérèglement , et des récompenses pour rindustrie. Ainsi, en moins de quinze jours , je formai deux espèces de société humaine , et j'eus la satisfaction de me considérer comme un législateur qui avait retiré des hommes de leur férocité primitive, -et leur avait enseigné l'amitié et l'obéissance.
Et il serait grandement à souhaiter que le pouvoir législatif voulût ainsi diriger les lois plutôt vers la réformation que vers le châtiment; qu*il voulût bien se persuader que le moyen de déraciner les crimes , n'est pas de rendre
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les puDÎtious communes, mais formidables. Aa lieu de nos prisons actueUes , qui revivent on qui rendent les hommes criminels, qui renferment des malheureux pour avoir commis un crime, et qui les rendent à la société, quand ils en sortent vivants , propres à commettre mille crimes, il serait à souhaiter que nous eussions, comme dans les autres pays de FEurope, des lieux particuliers destinés à la pénitence et à la solitude , où les accusés pussent avoir auprès d^eux des gens qui leur inspirassent le repentir, s'ils étaient coupables , et de nouveaux efforts de vertu , s^ils étaient innocents ; et c'est par ce moyen , et non par l'augmentation des châtiments, que Ton peut réformer un État. Je ne puis même m'empécher de révoquer en doute la validité du droit que les sociétés humaines se sont attribué de punir de mort des crimes légers. Dans le cas de meurtre, ce droit est évident ; parce que c'est un droit qui dérive de celui de la défense personnelle, de priver de la vie celui qui n'a point respecté celle d'un autre. Toute la nature s'arme contre les meurtriers; il n'en est pas de même de celui qui vole mon
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bieo. La loi naturelle ne me donne pas le droit de tuer un voleur, d*autant que, par cette loi, le cheval qu'il me dérobe est autant à lui qu'à moi. Si j'ai donc quelque droit , il ne peut dériver que d'un contrat fait entre nous , que celui qui privera un autre de son cheval, sera tué; mais d'abord, ce contrat est nul, parce qu'un homme n'a pas plus le droit de donner, qu'un autre de recevoir sa vie qui ne lui appartient pas. En second lieu , ce contrat est injuste; il n'y a pas de proportion , et il serait cassé même dans une cour ordinaire de justice, comme contenant une punition immense pour une commodité qui n'est qu'une bagatelle, puisqu'il est incontestablement plus utile que deux hommes vivent, qu'il ne l'est qu'un autre aille à cheval. Mais un contrat qui serait nul entre deux hommes, l'est également entre cent mille; car, de même que dix millions de cercles ne peuvent jamais faire un carrée de même la voix d'un milliard d'hommes ne peut rendre valable ce qui est essentiellement nul : c'est là le langage de la raison et celui de la nature. Les sauvages, qui se conduisent presque par la seule
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« Hélas ! docteur, me dit-il » ces enfiuits sont trop beaux et trop bien élevés pour une demeure comme celle-ci ! »
«Ah! repris-je, M. Jenkinson, le ciel soit loué de ce que mes enfants ont de bonnes moeurs ; s'ils sont vertueux, qu'importe le reste ? »
« Je crois , reprit- il , que cela doit vous donner bien de la consolation , de voir ainsi votre petite £Eimille autour de vous. *»
«De la consolation! répliquai>je. Ah ! oni, M. Jenkinson , c'en est effectivement une grande pour moi , et je ne voudrais pas ponr rien au monde être séparé d'eux, car ils peuvent me rendre un cachot un palais. Il n'y a qu'un moyen dans le monde de troubler mon bonheur, c'est de leur faire quelque tort. »
« En ce cas, monsieur, je craios bien d*ètre coupable envers vous ; car je crois voir ici ( en regardant mon fils Moïse ) quelqu'un à qui j'ai fait tort , et à qui j'en demande pardon. »
Mon fils «e rappela aussitôt sa voix el ses traits, quoiqu'il ne l'eût vu auparavant que déguisé;. et, lui prenant la main, il lui pardonna en souriant : *< Cependant, dit-il, je ne
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ce pays produit plus de condamnés dans une année que la moitié de TEurope entière? Peutêtre est-^e l'effet de toutes deux ; car Tune produit Tautre : quand les lois pénales imposent sans distinction des punitions égales pour des faits que les circonstances rendent différents, le peuple , qui ne voit point de distinction dans le châtiment, s*accoutume à n'en point voir dans les crimes , et c'est cependant cette distinction qui est le rempart de la moralité des actions. Par là il arrive que la multitude des lois produit de nouveaux crimes, et que de nouveaux crimes exigent de nouvelles lois.
U serait donc à souhaiter que l'autorité, au lieu d'inventer de nouvelles lois pour punir les crimes; au lieu de serrer les liens de la société, jusqu'à produire des mouvements convulsifs qui les rompent; au lieu de faire mourir les coupables comme inutiles, avant que d'avoir éprouvé de quelle utilité ils peuvent être ; au lieu de changer la correction en vengeance ; il serait, dis-je, à souhaiter que Tautorité essayât de mettre en usage des moyens de prévenir des crimes , et faire des lois qui protégeassent
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le peuple plutôt que de le tyranniser. Nous verrions alors que ces créatures, dont Tame semble des scories, n^avaient besoin que d'être affinées : nous verrions que ces malheureux, que nous condamnons à présent à de longs et cruels supplices , de peur que le luxe ne souffre un moment de douleur, pouvaient , s'ils étaient traités convenablement , servir à fortifier TÉtat dans des temps de danger; que, comme leurs visages sont semblables aux nôtres, leurs cœurs ressemblent aussi aux nôtres ; qu'il y a peu de cœurs assez corrompus pour que la persévérance ne puisse pas les corriger; qu'un homme peut voir son dernier crime sans soufirir la mort pour l'avoir commis, et qu'il faudrait peu de sang pour cimenter notre sûreté.
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