CHAPITRE VII
Réforme dans la prison. Les lois, pour être complètes, devraient récompenser aussi bien que punir.
Le lendemain matin, je fus éveillé de bonne beure par ma famille, qui fondait en pleurs autour de mon lit. Je les réprimandai doucement de leur affliction , les assurant que je n'avais jamais dormi plus tranquillement. Je m'informai ensuite de ma fille aînée que je ne voyais pas avec eux. Ils m'apprirent que le trouble et la fatigue delà veille avaient augmenté sa fièvre, et qu'on avait jugé à propos de la laisser à la maison. Mon premier soin fut ensuite d'envoyer mon fils cbercher une cbambre ou deux pour loger ma famille, aussi près de la prison qu*il pourrait les trouver. Il y alla, mais il ne put trouver qu'une cbambre « qu'on louait bon
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et en dépit de leurs mépris , de leur donner mes avis et de les vaincre par ma persévérance. Me mêlant donc de nouveau avec eux, je fis part de mon dessein à M. Jcnkinson, qui en rit, mais qui le communiqua aux prisonniers.
La proposition fut reçue avec beaucoup de joie , parce qu'elle promettait une nouvelle matière à amusement à des gens qui n'avaient d'autre ressource pour être gais, que celle qu'ils pouvaient tirer du ridicule et de la débauche.
Je leur lus donc, une partie de l'office d'une voix haute , mais sans affectation , et je trouvai que cela mettait mou auditoire en belle humeur. Des propos obscènes dits à l'oreille, des gémissements d'une contrition burlesque , des mouvements d'yeux ridicules et une toux affectée les faisaient rire de tout leur cœur. Je continuai cependant à lire avec ma gravité ordinaire , convaincu que ce que je faisais pouvait en convertir quelques-uns, mais ne pouvait point être souillé par le mépris des autres.
Api'ès a\oir lu les prières , je coninieuçai
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une exhortation où je m'étais proposé de les amuser d'abord plutôt que de les réprimander. Je commençai par leur faire remarquer qu*il n*y avait que la vue de leur utilité qui pût m'engager à la démarche que je faisais; que j*étais leur compagnon de captivité, et que mes sermons ne me rapportaient rien à présent. J'étais £ftché, leur dis-je, de les voir si impies , parce qu'ils ne gagnaient rien à l*être , et qu'ils pouvaient par-là perdre beaucoup. « Car soyez sûrs, mes amis, car vous êtes mes amis, quoique le monde rejette votre amitié , soyez sûrs , di»-je , que, quoique vous fassiez dix mille jurements dans un jour , cela ne met pas un sol dans votre bourse. Que signifie donc d'appeler à tout moment le diable, de rechercher son amitié, puisque vous voyez combien il vous traite mal ? Il ne vous a rien donné ici , vous le voyez, que la bouche pleine de jurements , et il vous laisse le ventre vide ; et sur ce que je sais de lui , il ne vous donnera rien de bon par la suite.
ce Si un homme n'en use pas bien avec nous, nous cherchons naturellement d'autres con- //. 7 *
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naissances. Ne vaudrait-il donc pas bien la peine d^essayer comment vous vous accommoderiez avec un autre maître qui vous fait au moins de belles promesses pour vous engager à venir à lui ? Sûrement , mes amis , de tous les fous , celui - là serait le plus grand , qui, après avoir volé une maison, irait se mettre sous la protection des archers; et cependant êtes -vous plus sages? Vous recherchez tous Tappui de celui qui vous a déjà trompés, et vous vous fiez à un être plus méchant qu'aucun archer:
car ceux-ci cherchent seulement à vous attraper pour vous faire pendre ensuite ; mais l'autre non - seulement vous attrape et vous fiiit pendre , mais ce qu'il y a de pis , il ne vous lâche pas même après que vous êtes pendus. »
Quand j'eus fini , je re^us des compliments de mon auditoire , dont quelques-uns vinrent me prendre la main, et en me la secouant, jurèrent que j'étais un honnête homme, et qu'ils voulaient fiiire plus ample connaissance avec moi. Je leur promis donc de recommencer
le service le lendemain , et je commençai à concevoir quelque espérance d'introduire une réforme dans la prison ; car j'ai toujours pensé qu'il n'y avait point d'homme si abandonné dont on dût désespérer, le cœur étant toujours ouvert aux traits du reproche, quand l'archer sait ajuster et frapper l'endroit convenable. Quand je me fus ainsi satisfait l'esprit , je retournai à ma chambre, ou ma femme avaii préparé un repas frugal. -J'y trouvai aussi M. Jenkijison, qui me demanda la permission de joindre son dîner au nôtre pour avoir le plaisir, comme sa politesse le lui fit appeler, de ma conversation. Il n'avait pas encore vu ma famille; car, comme elle venait à ma chambre par une porte qui communiquait' dans le passage étroit dont j'ai déjà parlé , elle n'était pas obligée de passer par la chambre commune de la prison. M. Jenkinson , à la première vue de ma fille cadette, parut donc frappé de sa beauté, qu'un air pensif contribuait encore à relever, et mes petits n'attirèrent pas moins son attention.
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« Hélas ! docteur, me dit-il, ces enfonts sont trop beaux et trop bien élevés pour une demeure comme celle-ci! »
« Ah ! repris-je , M. Jenkinson , le ciel soit loué de ce que mes enfants ont de bonnes mœurs ; s'ils sont vertueux, qu*importe le reste?»
ce Je crois , reprit- il , que cela doit vous donner bien de la consolation, de voir ainsi votre petite Êimille autour de vous. »
« De la . consolation ! répliquai-je. Ab ! oui , M. Jenkinson , c'en est effectivement une grande pour moi , et je ne voudrais pas pour rien au monde être séparé d'eux, car ils peuvent me rendre un cachot un palais. Il n*y a qu'un moyen dans le monde de troubler mon bonheur, c'est de leur faire quelque tort. »
« £n ce cas, monsieur, je crains bien d*ètre coupable envers vous ; car je crois voir ici ( eu regardant mon fils Moïse ) quelqu'un à qui j'ai fait tort, et à qui j'en demande pardon. »
Mon fils «e rappela aussitôt sa voix et ses traits, quoiqu'il ne l'eût vu auparavant que déguisé ;. et , lui prenant la main , il lui pardonna en souriant : *« Cependant, dit-il , je ne
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puis concevoir ce que vous avez vu dans ma figure qui vous ait engagé à me regarder comme propre à faire une dupe. »
« Mon cher mousieur, reprit Vautre , ce n*a pas été votre figure , mais vos bas blancs , et le rnban ikoir qui nouait vos cbeveux, qui m'ont engagé à m'adresser à vous : mats que cela ne vous bumîlie point : j*en ai trompé de plus fins que vous dans mon temps , et cependant, avec toutes mes finesses, les sots m'ont attrapé à la fin. »
€c Je crois, dit mon fils, que le récit d'une vie telle que la vôtre serait instructif et amusant. »
« Ni Tho ni Tautre, reprit M. Jenkinson. Les relations qui ne décrivent que les tromperies et les vices de Thumanité retardent notre avancement dans le monde, en nous rendant trop soupçonneux dans la vie. Le voyageur qui se défie de tous ceux qu'il rencontre , et qui retourne en arrière à la vue de tout horom** qui lui parait un voleur , arrive rarement à temps où il a affaire.
« Pour moi , je pense , d'après ma propre expérience, qu'un homme fin est le plus sot des
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hommes. Dès mon enfance , j*ai passé pour rosé. Je n*avais que sept ans, que les femmes disaient que j'étais un pefit homme tout formé. A quatorze ans je connaissais le monde , je me mettais en petit- maître, et j'aimais les femmes. A vingt ans , quoique je fusse droit dans mes actions , j'avais la réputation d'être si fin , que personne ne voulait avoir affaire à moi. Je fus donc obligé à la fin de devenir escroc pour ma propre défense, et j'ai vécu depuis, la tête pleine de projets pour attraper, et le cœur plein de frayeur d'être découvert.
« J'avais coutume de rire de l'honnête simplicité de votre voisin le bon homme Flamborough, et d'une manière ou d'une autre, je l'attrapais ordinairement une fois l'année. Cependant, ce bon homme simple et sans défiance a fait son chemin, et est devenu riche, pendant que moi je continuais à faire des tours, à finasser, et je suis resté dans la pauvreté ^ saus avoir la consolation de l'honnêteté.
« Cependant, continua-t-il, contez-moi votre histoire , et ce qui vous a amené ici. Peut-être, quoique je n'aie pas été assez habile pour
éviter la prison moi-même , le serai -je assez pour en tirer mes amis. »
Pour satisfaire sa curiosité , je Tinstruisis de toute la suite d'accidents qui m*avait plongé dans le malkeur où je me trouvais , et de rimpuissance absolue où j'étais de m'en retirer.
Quand il eut entendu mon histoire , il réfléchit pendant quelques instants, et se frappant le front, comme s'il venait d'imaginer quelque chose d'important, il nous quitta, eu disant qu'il essaierait ee qu'on pourrait faire.
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