‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 13 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Égalité de la conduite de la Providence ici-ba» démontrée à Tégard des heureux et des malheureux : par la nature du plaisir et de la peine, les malheureux seront récompensés dans Tautre vie en prpportion de leurs souffrances dans ce monde.

«Mes amis, mes enfants, mes compagnons d'infortune, quand je réfléchis sur la distribution du bien et du mal ici-bas, je trouve que l'homme a reçu beaucoup à jouir, mais encore phis à soufirir. Que nous cherchions dans le monde entier, nous ne trouverons pas un homme si complètement heureux qu'il ne lui reste quelque chose à désirer; mats nous en voyons tous les jours des milliers qui , par le suicide, nous font voir qu*il ne leur reste rien à espérer. U parait donc que dans «ette vie

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nous ne pouvons être parfaitement heureux, mais que nous pouvons être complètement misérables.

« Pourquoi l'homme est-il ainsi sujet à la douleur? Pourquoi notre malheur est-il nécessaire dans la composition de la félicité générale?

Pourquoi les autres systèmes étant parfaits seulement par la perfection de leurs parties subordonnées , le grand système a-t-il besoin pour sa perfection de parties qui sont, non-seulement subordonnées à d'autres, mais imparfaites en elles-mêmes ? Ce sont des questions qu'on ne peut résoudre, et dont la connaissance se* rait inutile. La Providence a jugé à propos de tromper notre curiosité sur ces matières, en se contentant de nous accorder des motifs de cou* solàtioo.

« Dans cet état, Thomme a appelé à son secours la philosophie , et, ayant reconnu Vimpuissance des consolations qu'elle pouvait loi fournir, il l'a aidée de la religion. Les consolations de la philosophie sont fort amusantes, mais souvent trompeuses. Elle nous dit que la vie est remplie de douceurs, si nous si^von»

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nous ep servir. D'un autre côté, elle nous dit que si bous sommes sujets à des malheurs inévitables, la vie est courte, et notre misère finira bientôt.

« Ainsi, ces deux consolations se détruisent Tune et l'autre ; car si la vie est un lieu d'agrément, sa brièveté doit être un malheur ; et si elle est longue, nos malheurs sont prolongés. Ainsi la philosophie est faible, mais les consolations de la religion sont beaucoup plus élevées. L'homme est ici , nous dit-elle, pour préparer son ame, et la rendre propre à habiter une autre demeure. Quand Thomme de bien quitte son corps et devient tout esprit glorieux , il trouve qu'il s'est formé ici-bas un ciel de félicité; pendant que le méchant qui est souillé de vices , quitte son corjTs avec frayeur, et trouve qu'il a anticipé la vengeance du ciel. C'est donc à la re* ]igi<H) que nous devons nous attacher dans toutes les .occasions delà vie, pour nous procurer de vrais plaisirs: car, si nous sommes déjà heureux, c'est une augmentation de plaisir de penser que nous pouvons rendre ce bonheur éternel; et si nous sommes malheureux , il est bien conso-

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lant de penser que notu avons ailleurs une place de repos. Ainsi la religion présente à l'homme heureux une continuité de bonheur ; au malheureux, un changement de misère en bonheur.

« Mais, quoique la religion soit pleine de bonté pour tous les hommes, cependant elle a promis des récompenses particulières aux malheureux. Les pauvres, les malades, les affligés, les prisonniers, sont ceux à qui notre loi sacrée fait les promesses les plus fréquentes. L*anteur de notre religion fait lui-même profession partout d'être Tamî des malheureux, et, bien différent des faux amis du monde, il donné toutes ses caresses à ceux qui sont abandonnés de tous. Des gens sans réflexion ont censuré cette conduite comme partiale , comme une préférence donnée sans que rien la méritât^ mais ils n'ont pas fait réflexion qu'il n'est point au pouvoir du ciel même de faire qu'une félicité étemelle soit un aussi grand présent à l'homme heureux qu'au malheureux. Pour le premier, l'éternité n'est qu'un simple bonheur, puisqu'elle ne fait tout au plus qu'augmenter ce qu'il possédait déjà. Pour le dernier, c'est un double avantage ;

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car il fait cesser la peine qu*il souffrait, et le récompense par le boDheiir céleste pour Taventr.

« Mais la Providence est encore plus favorable an pauvre qu^au riche à un autre égard : car, en même temps qu^elle rend à celui-là la vie qui suit la mort plus désirable , elle lui adoucit le passage qui y conduit. L'infortuné est devenu fÎBimilier avec tous les objets terribles. L'homme accablé de chagrins se couche tranquillement dans le lit de la mort ; il n'a point de possession à regretter, et bien peu de liens à rompre. Il ne sent que l'angoisse de la nature dans son départ , et celle-là n'est pas plus considérable que celles qui hii ont fait souvent perdre connaissance auparavant; car, après nn certain degré de peine, chaque brèche que la mort ouvre dans notre constitution , la nature compatissante la couvre avec Tinsensibilité.

«Ainsi la Providence a donné aux misérables deux avantages au-dessns de ceux qui sontheureux dans la vie : plus de douceurs dans la mort; et dans le ciel , cette supériorité de plaisir que produit le contraste d'état. Et cette supériorité,

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mes amis, o^est pas ua petit avantage; elle semble être un des plaisirs du pauvre Lazare dans la parabole: car, quoiqu'il fût déjà dans le ciel, et qu'il goûtât tous les ravissements qu'on y doit attendre , cependant la parabole remarque, comme une addition à son bonheur, qu'il avait été autrefois malheureux, et qu'actuellement il était consolé ; qu'il avait connu ce que c'était que d'être misérable, et qu'à présent il sentait ce que c'était que d'être heureux.

« Ainsi , mes amis, vous voyez que la religion fait ce que la philosophie ne pourrait jamais faire; elle fait voir Tégalité de la conduite du ciel envers les heureux et les malheureux, et met presque au même niveau tout ce dont les hommes peuvent jouir. Elle donne aux riches comme aux pauvres le même bonheur futur, et une espérance égale de l'obtenir; mais, si les riches ont l'avantage de jouir des plaisirs ici-bas, le pauvre a, dans l'autre vie , quand il y est couronné d'une félicité étemelle , la satisfaction également éternelle, de savoir ce que c'était que d'être misérable; et, quand ou pourrait appeler cela un petit avantage en soi , son

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éternité ferait compensation en durée avec le bonheur temporel, dans lequel les riches l'ont surpassé en intensité,

«Yoilà donc les consolations que les malheureux ont pour eux en particulier, et audessus des autres hommes, au-dessous desquels ils sont à d*autres égards. Pour bien connaître tous les malheurs de la pauvreté, il faut la souffrir; déclamer sur les avanlagcs temporels dont jouissent les pauvres, c'est répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Ceux qui ont les nécessités de la vie ne sont point pauvres, et ceux qui en manquent sont nécessairement misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas nous dissimuler que nous sommes misérables. Tous les raffinements de l'imagination ne peuvent adoucir les besoins de la nature , ni donner une agréable élasticité aux vapeurs humides d'un cachot , ou soulager les sanglots d*un cœur usé par la souffrance. Laissons le philosophe sur son lit de duvet nous dire que nous pouvons résister à tout cela. Hélas ! les efforts que nous fiaisons pour y résister sont notre plus grande peine. La mort est peu de

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chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments soat terribles , et il n*y a point d'homme qui puisse les endurer.

« C'est donc à nous , mes amis, que les promesses du bonheur dans le ciel doivent être particulièrement chères; car, si notre récompense n'est que dans ce monde, nous sommes en vérité les plus misérables de tous les hommes. Quand je regarde ces demeures ténébreuses faites pour épouvanter, autant que pour nous renfermer , cette faible lumière qui ne sert qu*à nous faire voir les horreurs de ce séjour; ces fers que la tyrannie a inventés, ou que le crime a rendus nécessaires; quand je vois ces visages amaigris par la faim, et que j'entends ces gémissements , mes amis , quel changement glorieux le ciel ferait pour ces objets ! Yolcr dans des régions aussi illimitées que l'air, se réchauffer au soleil d'un bonheur éternel, chanter sans fin des hymnes et des cantiques , n*avoir point de maître qui nous menace ou nous insulte; mais avoir pour toujours devant les yeux le modèle de la bonté même; quand je pense à toutes ces choses, la mort me parait un mes-

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sago' qui apporte les plus heureuses nouvelles* Quand j'y pense , son trait le plus aigu me devient un Lâton pour m'appuyer; quand j*y pense, qu'est-ce qu'il y a dans la vie qui me paraisse désirable? Quand j'y pense, qu'est-ce que la vie peut offrir qui ne soit pas méprisable en comparaison? Les rois dans leur palais devraient soupirer pour de pareils avantages ; et nous, dans l'état malheureux où nous sommes, nous devons exprimer ce désir par des cris.

«Mais, posséderons-nous toutes ces choses? Oui, nous les posséderons certainement « si nous voulons faire nos efforts pour les obtenir» et ce qui est un avantage , nous sommes soustraits à un grand nombre de tentations qui pourraient retarder notre félicité. Essayons seulement de les acquérir, et elles seront à nous, et bientôt, ce qui est encore mieux; car, si nous jetons les yeux sur ce qui est passé de notre vie, il parait bien peu de chose, et quelque idée que nous nous fassions du temps qui nous reste à vivre, nous trouverons qu'il sera encore plus court. A mesure que nous vieillissons, les jours semblent devenir plus

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courts, et la familiarité que nous eontractous avec le temps, en diminue la perception. Coqsolons-nous donc à présent ; car nons serons bientôt à la fia de notre voyage. Nous serons bientôt déchargés du fardeau pesant que le del BOUS avait imposés ; et, quoique la mort, le seul ami des malheureux, se moque pour quelque temps du voyageur fatigué, en s^éloigoant, comme Thorizon , de sa vue , à mesure qu'il s'en approche ; cependant , le temps viendra certainement et bientôt, où tous nos travaux finiront, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus aux pieds , où nous nous rappellerons avec plaisir nos soufirances d'icibas, où nons serons environnés de tous nos amis, ou de gens qui méritaient notre amitié, où notre félicité sera ineffable , et, pour cou» ronner le tout , éternelle. »

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