‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Bienfait payé avec usure.

M. ToRiTHiLi. entra avec un sourire qui lui était ordinaire, et s'avança pour embrasser son oncle; mais celui-ci le repoussa avec un air de dédain. « Point de bassesse à présent, s* écria le baronnet d'un air sévère. On ne peut arriver à mon cœur que par le chemin de rhonneiur; mais je ne vois ici que des preuves de fausseté, de lâcheté et d'oppression. Comment se fait-il, monsieur , que ce pauvre homme , dont tous faisiez profession d'être l'ami, soit traité si durement? «a fille bassement séduite pour récompense de ce qu'il vous a reçu dans sa maison, et lui-même jeté dans une prison, peutêtre pour avoir été sensible à l'affront; sod fils aussi , à qui vous n'avez pas osé faire face comme un homme ? »

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«Est-il possible, dit le neveu en rinterrompant, que mon onde me reproche, comme un crime, une conduite que ses instructions réitérées m'ont empêché de tenir? »

«Votre refus en cette occasion, reprit Fonde, a été juste. Tous avez fort bien agi , et avec prudence, quoique ce ne fût pas tout-à-fait de même que votre père se serait comporté. Mon frère était effectivement un homme d'honneur... Cependant, votre conduite a été régulière en ce point, et je vous approuve. »

« Et j'espère , dit le neveu , que le reste de ma conduite ne vous déplaira pas davantage.

J'ai paru dans quelques endroits publics avec la fille de monsieur : cette indiscrétion a été traitée de scandale , et on a dît que je l'avais débauchée. J'allai chez le père, en personne, pour éclaircir la chose à sa satisfaction , et je n'ai.reçu de lui que des insultes et des injures. Pour le reste, à l'égard de sou emprisonnement, mon intendant pourrait mieux vous en rendre compte que moi , parce que c'est à lui que je remets le soin de ces sortes d'affaires. Si cet homme a contracté des dettes qu'il ne veuille

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pas , ou même qu'il ne puisse pas payer , c'est l'affaire de ceux qui ont soin des miennes, de prendre les voies de droit en pareil cas, et je ne vois point de dureté à user des voies que la loi nous ouvre. »

« Si les choses sont comme vous les présentez, s^ écria le baronnet, je ne vois rien d'impardounable dans votre offeuse; et quoique votre conduite eût été plus généreuse, en ne laissant pas opprimer monsieur par la tyrannie de vos gens, au moins elle n'a pas été injuste. >»

« Il ne'§eut pas me contredire dans un mot de ce que je dis, répliqua le neveu , je le défie de le faire, et j'ai plusieurs de mes gens prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, codtinua*t-il , voyant que je gardais le silence (car dans le fait je ne pouvais pas le contredire ) , ainsi donc, mon innocence est justifiée; mais quoiqu'à votre considération je sois prêta pardonner à monsieur tout autre tort, cependant je ne puis vaincre mon ressentiment contre lui, d'avoir voulu me faire perdre votre estime ; et cela dans un temps où son fils cherchait à awou ma vie. Cette circonstance est si criante, que

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je suis déterminé à laisser la justice avoir son cours, Tai ici le cartel qui m'a été envoyé, et deux témoins pour prouver le défi ; et, quand mon oncle voudrait m'en dissuader, ce que je suis persuadé qu'il né fera pas , je veux que justice soit faite, et qu'il soit puni suivant la rigueur des lois. *>

«Monstre que tu esl s'écria ma femme, n'estu pas déjà assez vengé , sans que mon pauvre enfant éprouve encore ta cruauté ? J'espère que M. William Tomhill nous protégeriil car mon fils est aussi innocent que l'en&nt qui vient de naître. Je suis sûr qu'il l'est, et qu'il n'a jamais fait de mal à personne. »

« Madame, répondit Thonnéte M. Tomhill , vos souhaits pour lui ne peuvent être plus sincères que les miens. Mais je suis fâché que sa faute soit si évidente; et si mon neveu persiste.... » Mais Jenkinson avec les deux gens du geôlier, qui entrèrent dans ce moment, traînant un grand homme bien mis, et dont la figure répondait à la description du coquin qui avait enlevé ma fille, attirèrent notre attention. « Le voici , cria Jenkinson nous le te-

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Dons ; et si jamais homme fut destiné à la potence, c'est celui-ci. »

A rinstant où M. Tornhill aperçut le prisonnier ([u'on amenait à Jenkinson qui le tenait au collet, il sembla saisi de frayeur , il pâlit, et voulut s'en aller; mais Jenkinson, qui aperçut son mouvement, Tarréta.» Comment, chevalier, lui cria-t-il , vous avez honte de vos deux anciennes connaissances-, Jenkinson et Baxter?

Yoilà comme les grands oublient leurs amis; mais nou#ne vous oublierons pas. Notre prisonnier, continua-t-il , en se tournant du côté de M. William Tornhill, a déjà tout avoué. Il déclare que c'est M. Tornhill qui Ta engagé dans Taffaire de renlèvement de la demoiselle; que c'est lui qui lui a fourni Thabit qu'il a actuellement sur lui , et la chaise de poste. Le complot était que Baxter emmènerait la demoiselle dans un endroit de sûreté; qu'il l'épouvanterait par des menaces; qu'ensuite M. Tornhill arriverait , comme par hasard , qu'il feindrait de vouloir la délivrer ; qu'ils se battraient pendant quelque temps , et que Baxter s'enfuirait; au moyen de quoi, M. Tornhill

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aurait roccasion de gaguer Taffection de la demoiselle , sous le titre de son libérateur. »

Le chevalier William se rappela d'avoir vu souvent Thabit à son neveu; et, quant au reste de l'histoire, le prisonnier en fit le détail le plus circonstancié , en finissant par dire qu'il avait souvent entendu M. Tornhill dire qu'il aimait les deux sœurs à la fois.

«e Ciel ! s*écria sir William , quelle vipère nourrissais-je dans mon sein ! C'est un pareil monstre qui parait si jaloux que justice publique soit faite; mais on la lui fera. Assurez* vous de lui , geôlier.... Mais non.... Je crains qu'il n'y ait pas de preuves juridiques pour l'arrêter. Il faut examiner Tafiaire auparavant.»

A ces mots, M. Tornhill pria, de la manière la plus humble , que deux coquins tels que ces deux hommes, ne fussent point admb en témoignage contre lui ; mais qu^on interrogent ses domestiques (i). « Vos domestiques ? di-

( I ) Parmi les lois d'Angleterre , non-seulenieat Jes domestiques peuvent être témoins pour ou contre leurs maîtres , mais les enfants même , de quelque âge qu'ils

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tçs-vous, reprit le chevalier William. Ne les appelez pas davantage vos domestiques... Mais voyons cependant ce que ces gens ont à dire.

Qu'on appelle le maitre-d'hôtel. »

Quand le maitre-d'hôtel fut introduit , il vit bien, à Tair de son maître, que son autorité s'évauouissait. «Dis-moi, lui cria sir William, d'un air sévère , as-tu vu quelquefois ton maître, et ce drôle que tu vois vêtu de ses habits, en compagnie ensemble? — Oui, monsieur, répondit le maitre-d'hôtel, je les y ai vus mille fois.Cétait lui qui avait coutume de lui amener les demoiselles. — Comment, s'écria le jeuoe Tornhill, en l'interrompant, oses-tu bien, en ma présence...-^ Oui, reprit le maitre-d'hôtel, en votre présence , et en présence de tout autre... Pour vous dire vrai , M. Tornhill , je ne

soient, sont appelés et entendus, comme témoins contre leurs père et mère, dans des occasions capitales. Tout récemment un nomme WîUiamson a été pendu à Tj^bam, sur la déposition de sa propre fille , âgëe de dix i douze ans. Combien ce peuple est encore éloigne d'être philosopli«! La conformité des lois avec l'humanité est un des effets de la philosophie.

( Note du tnidact«nr. )

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VOUS ai jamais aimé ni approuvé; ainsi je ne me soucie point si ce que je dis vous déplaît. — A présent, s'écria Jenkioson , dites à monsieur , si vous savez quelque chose de moi. — Je ne puis pas dire grand bien de vous, reprit le Qoaîlre-d'hôtel; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que la nuit que la fille de M. Primrose fut amenée chez nous , vous étiez de la partie. — Yoilà, en vérité, s'écria M. William Tornhill , des témoins bien favorables que vous produisez pour prouver votre innocence. Honte de ThumanitéL. Mais, poursuivit-il, continuant son examen, vous me dites, monsieur le maîtred'hôtel, que c'est là l'homme qui amena la fille de monsieur ? — Non , monsieur , je vous demande pardon, reprit le maitre-d'hôtel, ce ne fut pas lui qui l'amena; car ce fut mon maître lui-même qui se chargea de le faire; mais c'est cet homme qui a amené le prêtre pour faire le prétendu mariage. — Cela n'est que trop vrai, s'écria Jenkioson, je ne puis le nier; ce fut là ma commission , et je l'avoue à ma honte. »

« Bon dieu ! s'écria le baronnet, combien je suis alarmé à chaque nouvelle découverte que

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je fais de sa méchanceté ! son crime n'est actuellement que trop évident. Je vois a présent que la poursuite qu'il a continuée, n^a été dictée que par 1 oppression , la lâcheté et la ven* geance. Monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier qui est actuellement prison* nier; et j'en prends sur moi les conséquences; je me charge de représenter Taffaire, dans son vrai jour, au magistrat qui Ta fait emprisonner... Mais où est cette infortunée demoiselle elle-même ? Faites-la venir pour la confronter avec ce coquin. J'ai envie de savoir quels moyens il a employés pour la séduire. Faitesla entrer tout-à-rheure. *»

« Ah ! monsieur, m'écriai-je, cette question me perce le cœur. J'étais autrefois heureux dans la possession de ma fille ; mais ces malheurs... » Ici je fus interrompu par l'arrivée de miss Arabella Wilmot, qui devait être mariée le lendemain avec M. Toriihill. Sa surprise fut extrême de rencontrer là M.William Tornbill et son neveu ; car elle n'était venue que par pur hasard. Il était arrivé que, comme ils traversaient la ville dans leur route pour aller chez

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une tante qui avait voulu que la célébration du mariage se fit chez elle , ils étaient descendus dans uue hôtellerie à l'autre bout de la ville , pour prendre quelques rafraichissemeuts. La jeune demoiselle ayant aperçu par la feuétre un de mes petits garçons qui jouait dans la rue, elle avait envoyé un laquais pour lui amener Tenfant, qui lui avait raconté quelque chose de nos malheurs; mais elle ne savait pas que c'était M. Tomhill qui en était la cause.£lle avait pris aussitôt le parti de nous venir voir , malgré les représentations que son père lui avait faites sur une pareille visite. L'enfant l'avait conduite; et c'est ainsi qu'elle nous surprit dans une circonstance où on l'attendait si peu.

Je ne puis aller plus loin sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles , qui , quoiqu'elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise, si ce n'est dans quelques occasions extraordinaires. A quel concours de circonstances fortuites ne devons-nous pas le plaisir et les aisances de la vie? Combien d'accidents doivent se réunir avant que nous soyons vêtus on nourris! Il faut que le paysan soit dis-

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posé à Iravailler ; il Êiut qu*il y ait des pluies; il faut que le yent enfle les voiles des vaisseaux ; sans quoi nous manquerions des nécessités de la vie.

Nous gardâmes tous le silence pendant quelques iustants, tandis que ma charmante pupille ( c*était le nom que je donnais ordinairement à la jeune demoiselle ) nous regardait avec des ' yeux qiii annonçaient sa compassion et sa surprise, et qui ajoutaient de nouveaux traits à sa beauté. » £n vérité, mon cher M. Tornhill ( ditelle au jeune chevalier, qu'elle supposait se trouver là pour nous secourir, et non pas pour nous opprimer), je vous eu veux un peu d*étre venu ici sans moi , et de ne m^avolr jamais appris la situation d'une famille qui nous est si chère à tous deux. Vous devez savoir que je prendrai autant de plaisir à contribuer au soulagement de mon cher précepteur que j'estimerai toujours, que vous pouvez y en prendre vous-même. Mais je vois que vous faites comme votre oncle, vous aimez à vous cacher pour faire le bien. »

« Lui, trouver du plaisir à faire du bien ! s*é-

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cria sir William. Non , ma chère > ses plaisirs sont aussi tîIs qu'il l'est lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le plus lâche des coquins qui ait jamais déshonoré rhumanité : un malheureux qui , après avoir séduit la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre l'innocence de la seconde, a jeté le père en prison, et le fils aine dans les fers, parce qu'ils ont eu le courage de ressentir l'injure. faite à leur famille. Permettez-moi , mademoiselle, de vous féliciter de ce que vous échappez aux em* brassements d'un tel monstre. »

« Ciel! s'écria l'aimable fille, combien j'ai été trompée! M. Tomhill m'a assurée que le fils aîné de monsieur le docteur Primrose était parti pour l'Amérique avec la femme qu'il avait épousée. »

«Ma chère demoiselle, s'écria ma femme, tout ce qu'il vous a dit est autant de mensonges. Mon fils Georges n'est jamais sorti du royaume, et n'a jamais été marié. Quoique vous l'ayez oublié , il a toujours conservé trop d'attachement pour vous, pour penser aune autre; et je lui ai entendu dire qu'il mourrait garçon, puis-

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qu^il ne pouvait pas vous être uni. » Elle continua à s*étendre sur la sincérité de la passion de mon iils ; elle représenta son duel avec M. Tornhill dans son vrai jour, et elle fit une digression rapide sur les débauches et les faux mariages du chevalier^etfinit par la peinture la plus piquante de sa lâcheté et de sa perfidie.

«Grand Dieu! s'écria miss Wilmot, combien j'ai été près de ma perte! combien j*ai de joie d'y avoir échappé! Ce monsieur m'a dit mille faussetés. Il a eu, à la fin, l'art de me persuader que la promesse , que j'avais faite au seul homme que j'estimais , ne m'engageait plus , puisqu'il m'avait été infidèle. Ses mensonges m'avaient amenée au point de détester un homme également brave et généreux.» Pendant cette conversation , mon fils fut délivré de ses fers. M. Jenkinson lui av^t ,en cette occasion, servi de valet de chambre; il avait accommodé ses cheveux , et l'avait mis en état de paraître honnêtement. Il entra, bien mis, avec son ha-

bit d'ordonnance ; et, sans vanité, quoique ce soit mon fils, je puis dire qu'il parut un aussi bel homme que jamais il y eu ait eu dans le

militaire. En entrant , il fit une profonde référence à miss Wilmot , en se tenant éloigné d'elle; car il ne savait pas encore Theureux changement que Téloquence de sa mère avait produit en sa faveur ; mais il n*y eut point de cérémonies qui pussent arrêter Timpatience de sa maîtresse pour obtenir son pardon.Ses pleurs, ses regards confus, tout concourait à découvrir les sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse, et s'être laissé tromper par un imposteur. Mon fils parut confus de sa complaisance , et ne pouvait la croire réelle. « Sûrement, mademoiselle, s'écria-t-il, tout ceci n'est qu'une illusion. Je n'ai jamais pu mériter une telle faveur. Mon bonheur est trop grand, puisque vous prenez encore quelque intérêt à ce qui me regarde. — Non , monsieur, repritelle. J'ai été trompée, bassement trompée : autrement rien n'aurait pur me faire violer ma promesse : vous connaissez mon amitié pour vous; il y a long- temps que vous devez en être persuadé. Mais pardonnez-moi ce que j'ai fait ; et comme vous avez eu autrefois les assurances les plus fortes de ma constance, je vous

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les répéterai ici. Soyez sûr que si votre amie ne peut être à vons, elle ne sera à aucune au* tre persoune. — Vous ne serez à nul antre <fa*h lui, s'écria sir William, si j*ai quelque crédit sur Tespril de votre père. »

Ce mot fut suffisant pour donner à mon fils Moïse ridée de courir aussitôt à rhôtellerie où était le vieux gentilhomme , pour Tinstmire de tout ce qui venait de se passer. Mais, en même temps, M. Tornhill, voyant qu'il était perdu sans ressource, et qu'il n'avait plus rien k attendre de la flatterie et de la dissimulation, conclut que le meilleur parti qui lui restait , était de se retourner et de faire face à ceux qui le poursuivaient. Ainsi mettant bas tonte honte, il se montra ouvertement pour un coquin. «Je vois, s'écria-t-il , que je ne puis attendrç de . justice ici ; mais je suis résolu de l'obtenir.Yous savez, monsieur ( se tournant vers sir William), que je ne dépends plus de votre générosité. Je la méprise. Bien ne peut me priver de la fortune de miss Wilmot, qui, grâces à Tavarice du père, est assez considérable. Les articles sont signés, sa fortune m*est assurée par une

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bonne obligation, et elle ne peut m^échapper. C'était à sa fortune, et non à sa personne, que j'en voulais, en l'épousant; et ayant Tune, prenne Tautre qui voudra. »

Ce coup était alarmant. Sir William sentait la justice des prétentions ; car il était parti luimême pour dresser les articles du mariage.

Miss Wilmot, voyant donc que sa fortune était perdue sans ressource, se tourna vers mon fils, et lui demanda si cette perte pouvait diminuer son prix à ses yeux. « Quoique je n'aie plus de fortune, dit-elle, à vous offrir, j'ai au moins ma main à vous donner. »

« Et c'est là, mademoiselle, s'écria sou véritable amant , tout ce que j'ai jamais ambitionné; et je vous proteste , ma chère Arabella , par tout ce qu'il y a de plus sacré, que votre manque de fortune augmente à présent mou plaisir, parce qu'il me met à portée de convaincre ma chère amie de ma sincérité. »

M. Wilmot entra, et ))arut très-content de

ce que sa fille était échappée au danger où el|e

était prête à tomber. Il consentit aisément à

l'alliance avec mon fils ; mais apprenant qu'on*

y/. la *

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ne voulait pas se départir de sa fortune qu*il avait assurée par une obligation à M.TomhiU, rien ne put égaler son chagrin. Il voyait que tout son bien devait servir à enrichir un homme qui n*avait rien par lui-même. Il pouvait bien endurer Fidée que son gendre futur était un coquin; mais quUl n*eût pas une fortune équivalente à celle de sa fille, c*était un tourment *cruel pour lui. Il resta quelque temps enfoncé dans ces spéculations accablantes , jusqu^à ce que sir William entreprit de diminuer ses chagrins. « J'avouerai, monsieur, s*écria-t-il, que la circonstance présente ne m*afflige pas absolument. Votre passion immodérée pour le bien est à présent justement punie. Mais , quoique la jeune personne ne puisse être riche à présent, elle a encore assez pour vivre contrate. Yous voyez devant vous un jeune militaire qui veut bien la prendre sans fortune. Ils s*aiment depuis long-temps ; et Tamitié que je porte à son père fera que je ne manquerai pas de m*intéresser à son avancements Quittez donc celte ambition qui vous trompe, et recevcE une bonne ibis le bonheur qui se présente à vous.-*

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«Sir William, répliqua le vieux gentilhomme, soyez sûr que je n^ai jamais géué ses inclinations , et que je ne veux point les gêner à présent. Si elle aime encore monsieur, qu'elle l'épouse, j'y consens de tout mon cœur. J'ai encore , grâces au ciel, quelque bien à lui donner, et votre protection l'augmentera. Que mon ancien ami seulement ( en parlant de moi ) medonneune promesse d'assurer six cents livres sterling à ma fille, si jamais il recouvre sa fortune, et je suis prêt à les unir ensemble dès ce soir. »

Gomme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux , je n'hésitai point à lui donner la promesse qu'il demandait; ce qui n'était pas une grande faveur de la part d'un homme qui avaitaussi peu d'espérancesque moi. Nous eûmes donc alors la satisfaction de les voir se jeter avec transport dans les bras l'un de l'autre. « Après tous mes malheurs, s'écriait mon fils Georges , me voir ainsi récompensé , c'est plus queje n'aurais jamais espéré.Posséder l-objet le plus estimable, après tant de peines! ma présomption n'avait point été jusque-là. —

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Oui, mon cher Georges, répondit sa charmante future, que le malheureux prenne ma fortune!

Puisque vous êtes content sans elle , je le sois aussi ! Quel heureux échange j*ai fait du plus vil des hommes contre le plus honnête, le plus cher!... Qu'il jouisse de notre fortune! Je sens qu'avec vous je pourrai être hçureuse , même dans rindigence. — Je vous promets, répondit le chevalier, d*être fort heureux avec ce que vous méprisez. — Un moment, un moment, s'écria Jenkinson,iI y a quelque chose a dire à ce marché; car, pour la fortune de cette demoiselle, vous n'en toucherez jamais deux liards... Permettezmoi de vous demander (s*adressant à sir William Toruhill ); le chevalier peut-il avoir la fortune de cette demoiselle, s'il est marié à une autre? — Comment pouvez-vous me faire une questiou si sotte? répondit le baronnet. Certainement il ne le peut pas. — Je suis fâché de ceb, reprit Jenkinson, car, comme monsieur et moi sommes d'anciens camarades , j'ai de Famitié pour lui. Mais, en même temps, je ne puis m'empêcher de déclarer que sou contrat avec miss Wilmot ne vaut pas une pipe de tabac ; car il

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est déjà marié. — Tu en as menti, coquin, tu en as menti, reprit M. Tomhill, qui sembla outré de Tinsulte; je n*ai jamais été marié valablement avec aucune femme. — Je vous demande pardon, reprit Jenkinson, vous Tètes, €t j*espère que vous reconnaîtrez Tamitié de votre honnête Jenkinson qui vous amène une femme, et si la compagnie veut bien suspendre sa curiosité pour quelques minutes, je vais la leur faire voir.» Aces mots,il sortit avec sa promptitude ordinaire, et nous laissa tous hors d'état de former aucune conjecture probable sur son dessein.«Qu*il aille! dit le chevalier. Quelque autres choses que je puisse avoir faites, pour celleci je le défie de rien prouver. On ne m*ef!raie pas à présent avec des fusées. »

« Je ne conçois pas, dit le baronnet, ce que cet homme prétend par-là. C'est quelque tour de mauvaise plaisanterie, je suppose. — Peutêtre, repris-je, monsieur, il est sérieux dans ce qu'il dit. Car, quand on réfléchit aux différents moyens que monsieur a mis en usage poiur séduire rinnocence, peut-être quelque fiUe plus adroite que les autres aura pu le

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tromper lui-même. Quand on réfléchit sur le nombre de celles qu*ii a séduites, sur le nombre des pères et mères qui sont actuellement dans Taffliction pour le déshonneur qu'il a porté dans leurs familles, je ne serais pas surpris si quelqu*une de ces infortunées. . . Mais quelle surprise ! . . . Est' ce ma fille que j'avais perdue , que je vois ? Est-ce elle que je serre dans mes bras? Oui, c'est ma vie, c'est mon bonheur. Je croyais t'avoir perdue, ma chère Olivia ; et cependant c'est toi que j'embrasse... Et tu vis encore pour me rendre heureui.!...» Les transports les plus ardents de l'amant le plus sincère n'égalent pas ceux que je ressentis en voyant Jenkioson introduire ma fille. Je la tenais dans mes bras, et elle ne pouvait exprimer son ravissement que par son silence. «Es-tu rendue à ton père, ma chère enfant, m'écriai -je, pour faire la consolation de sa vieillesse ? — Oui , s'écria Jenkinson : et ayez pour elle l'estime qu'elle mérite ; car elle est votre fille , honnête , et aussi honnête feome qu'aucone qui soit ici, sans faire injure à personne. Pour vous, chevalier, il est aussi sûr que vous voiU,

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que cette jeune demoiselle est votra femme légitime; et, pour vous cou vaincre que je ne dis que la vérité , Toilà Tacte en vertu duquel vous avez été mariés ensemble. » En disant cela, il remit le papier entre les mains du baronnet, qui le lut et le trouva en très-bonne forme. « A présent, messieurs, continua-t-il, je vois que vous êtes surpris de tout ceci ; mais peu de mots vont vous mettre au fait. Ce chevalier fameux, que j'aime de tout mon cœur ( mais cela est entre nous ), m'a souvent employé dans des commissions uu peu chatouilleuses. Entre autres , il me chargea de lui procurer un faux acte et un faux prêtre pour tromper cette jeune demoiselle, par Tappareuce d'un mariage; mais, comme j'étais l'ami du chevalier, qu'ai-je fait ? J'ai obtenu un acte en forme, et j'ai procuré un vrai prêtre, qui les a mariés ensemble aussi solidement que jamais on puisse l'être. Peut-être pensez-vous que c'est par honnêteté que j'ai fait cela. Mais j'avoue, à ma honte, que mon dessein était de garder l'acte par -devers moi, et d'instruire le chevalier que je pourrais prouver son ma-

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riage contre lui , quand je jugerais à propos, afin de Tamener à me donner de Targent quand j*en aurais besoin. » A cette nouvelle, la joie et le plaisir remplirent l'appartement; notice contentement parvint jusqu'à la chambre commune delà prison; les prisonniers eux-mêmes y prirent part; et, pour me servir de Texpression du poète , dnns les transports de leur joie. Us ' secouèrent leurs chaînes , et firent une horrible harmonie. Le bonheur se peignit sur tous les visages, et les joues d'Olivia elies-mémes semblèrent se colorer du vermillon du plaisir.

Recouvrer ainsi tout à la fois sa réputation, ses parents, et acquérir une fortune, était une satisfaction suffisante pour arrêter les progrès de la langueur, et lui rendre sa santé et sa première vivacité. Mais^ dans toute la compagnie, il n'y avait peut-être personne qui éprouvât un plaisir plus sincère que moi. Continuant à serrer cette chère enfant dans mes bras, j'interrogeais mon cœur pour savoir si ses transports n'étaient pas une illusion.» Comment avez- vous pu , disais-je à M. Jeukinson , comment avez-vous pu être assez cruel pour ajouter

à mes malheurs par Thistoire de sa mort? Mais peu m'importe à préseot : le plaisir que je ressens en retrouvant ma chère fille , me dédommage amplement de la douleur que vous m'avez causée. >•

« La réponse à votre question est simple , dit Jenkinson. Je croyais que le seul moyen d'obtenir votre liberté était de vous soumettre à ce que le chevalier désirait de vous , et de consentir à son mariageavec miss Wilmol. Mais -comme vous aviez juré de n'y jamais consentir tandis que votre fille serait vivante , je n'ai pas trouvé d autre moyen d'arranger les affaires, que de vous faire croire que votre fille était morte. J'ai engagé votre femme à m'aider à vous tromper ; et nous n'avions pas eu , jusqu'à présent, d'occasion de vous détromper. »

U n'y avait plus dans la compagnie que deux figures qui ne parussent pas montrer de la joie. M. Tornhill avait perdu son air d'assurance : il voyait ouvert devant lui le gouffre de l'infamie et de rindigence, et il était efirayé d'y tomber. Il se jeta donc aux genoux de son oncle, et il implora sa pitié avec les cris per-

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çants de la douleur. Sir William allait le traiter à coups de pied ; mais, à ma prière , il le releva; et, après un moment de silence : « Tes vices, tes crimes, ta noire ingratitude, lui ditil , ne* mériteraient point de pitié. Cependant tu ne seras pas totalement abandonné. Tu auras le simple nécessaire pour fournir à tes besoins, mais non pas à tes folies. Cette jeune dame, ta femme , aura le tiers de cette fortune dont je t'ai laissé jouir ci-devant; et c'est de sa tendresse seule que tu pourras attendre quelque recours par la suite... » Il allait faire une harangue pour remercier son onde de sa faveur ; mais le baronnet le prévint , en lui ordonnant de ne point aggraver sa bassesse, qui n*avait déjà que trop paru. Il lui commanda en même temps de s*en aller, et de chobir parmi ses domestiques celui qu'il jugerait a propos, ajoutant que ce serait le seul qui lui serait accordé pour le servir.

Aussitôt qu'il fut sorti, sir William s'approcha fort poliment de sa nouvelle nièce ; et , avec un air gracieux , il lui fit ses compliments sur l'honneur qu*il avait d'être allié avec elle.

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Miss Wilmot et son père suivirent son exempie. Ma femme embrassa aussi sa fille avec un redoublement d'affection , et lui témoigna la joie qu'elle avait de ce qu'elle était devenue» à présent une bonnéte femme. Sopbie et Moïse firent la même cbose à leur tour.M. Jenkinson, notre bienfaiteur, demanda qu'il lui fut permis d'avoir le inéme honneur. Il semblait qu'il n'y avait plus rien à ajouter à notre satisfaction. Sir William, qui n'avait pas de plus grand plaisir que de faire du bien, regardait autour de lui d'un air content, et ne voyait que joie dans les yeux de toute la compagnie, excepté de ma fille Sopbie, qui, par quelque raison que nous ne pouvions concevoir, ne paraissait pas si parfaitement satisfaite. « Il me parait, dit-il, à présent que toute la compagnie, excepté une ou deux personnes, est parfaitement contente. Il me reste un acte de justice à faire. Yuus savez , monsieur, en m*adressant la parole, toutes les obligations que nous avons l'un et l'autre à M. Jenkinson, pour le zèle qu'il a montré à nous découvrir un misérable. Votre fille cadette, miss Sophie, peut, j*en suis sâr, faire

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son bonheur, et je donnerai au iîitur 5oo Kt. sterling de dot, avec quoi ils pourront vivre ensemble avec aisance. Allons, miss Sophie, que dites- vous de mon arrangement? » Ma pauvre fille parut prête à s'évanouir dans les bras de sa mère , à cette odieuse proposition. « L*épouser! monsieur, s*écria-t-elle d'une voix douloureuse. Non, monsieur, jamais. — Comment, reprit-il , ne point vouloir de M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un jeune garçon bien fait, avec 5oo Iït. sterling et des espéran^^es? — Je vous prie, monsieur, répondit-elle d'une voix étouffée, de vouloir bien abandonner ce projet, et de ne me pas rendre si malheureuse. — Y eut-il jamais «ne pareille obstination ? reprit-il. Refuser un homme à qui la famille a tant d'obli^tions, quia préservé. votre sœur? Pourquoi néV voulez-vous pas de lui? — Non, monsieur. Jamaisrépondit-elle avec courroux. J'aimerais mi( mourir. — Cela étant ainsi, reprit-il, si voii« ne voulez pas de lui... Pour moi, je crois que je veux bien de vous. » En disant ces mots, il la pressa contre son sein avec ardeur.oMa chère amie, s'écria-t-iJ, comment avez- vous pu croire

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un moment que votre ami Burchell voulût vous tromper, ou que sir William Tornhill pAt ja* mais cesser d^admirer une personne qu'il n'a aimée que pour elle-même ? J'ai , pendant quelques années , cherché une femme qui , sans égard pour ma fortune, pût m'aimer pour moi-même. Après avoir tenté vainement d'en trouver une, même parmi les sottes et les laides, quelle doit être enfin ma satisfaction d'avoir fait la conquête d'une personne qui réunit tant d'esprit à tant de beauté! »

Se tournant ensuite vers Jenkinson : «Gomme je ne puis, monsieur, me détacher moi-même de cette jeune demoiselle, et que je suis sûr que ses sentiments sont conformes aux miens, tout ce que je puis vous donner, c'est la dot que je lui destinai&j et vous pouvez aller demain demander , de ma part , 5oo liv. sterling à mon intendant. »

Par ce moyen , nous eûmes à recommencer nos compliments, et lady Tornhill essuya les mêmes céiémonies que sa soeur avait essuyées au[>aravant. A l'instant, l'écuyer de sir William >iut l'avertir que les équipages étaient prêts

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pour nous conduire à VhôteUerie, où tout était disposé pour notre réception. Ma femme et moi nous menions la bande, et nous quittâmes cette ténébreuse demeure d'afiBiction. Le généreux baronnet fit distribuer aux prisonniers 40 liv. sterling. M. Wilmot, à son exemple, en donna ao. Nous fûmes reçus avec les acclamations des habitants, et je serrai la main de deux ou trois de mes paroissiens qui se trouvèrent dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu'à l'hôtellerie, où nous trouvâmes un repas somptueux, et où nous fîmes distribuer des provisions à la populace.

Après le souper , comme j'étais iatigaé par les alternatives de plaisirs et de peines que j*avais éprouvés dans la journée, je demandai la permission de me retirer, et je quittai la compagnie au milieu de la joie qui y régnait Sitôt que je me trouvai seul, je remerciai odui qui donne la joie aussi bien que rafHictioB,ct je reposai d*un sommeil tranquille jusqu'au lendemain matin.

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