CHAPITRE II
L'amitié ne-iobsiste pas long-temps entre les vicieux : elle ne dure qu'autant qu'ils y trouvent leur satisfaction réciproque.
Le récit de Thistoire de mon fils était trop long pour avoir été fait en uneiois. La première liartie avait été racontée le soir , et la seconde s'achevait après le dîner du lendemain , quand la vue de l'équipage de M. Tornbill à la porte, parut suspendre la satisfaction générale. Le sommelier , qui était alors devenu mon ami , me dit à l'oreille que le chevalier avait fait quelques ouvertures de mariage à mademoiselle Wilmot , et que l'oncle et la tante de la demoiselle semblaient fort approuver la proposition. M. Tornhill en entrant parut se reculer en nous apercevant moi et mon fils; mais j'imputai son mouvement plutôt à la surprise qu*atf
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mécontentement de nous voir. Cependant , quand nous nous avançâmes pour le saluer , il nous rendit nos compliments avec Tair de la plus grande candeur, et, après quelques minutes, sa présence ne parut plus qu^augmenter la gaieté générale.
Aprèâ le thé , ii me tira à Técart pour me demander des nouvelles de ma fille. Sur ce que je lui appris que mes recherches avaient été vaines, il parut extrêmement surpris, ajoutant que, depuis mon départ, il avait été souvent chez moi pour consolsr le reste de ma famille , et qu'il Tavait laissée en fort bonne santé. Il me demanda ensuite si j'avais fait part de mon infortune à mademoiselle Wilmot et à mon fils : lui ayant répondu que je ne l'avais pas encore fait, il loua beaucoup ma prudence et ma modération, et me conseilla très^fort de leur en faire un secret. <( Car, aprèstout, dit-il, cela ne peut servir qu'à divulguer son déshonneur, et miss Olivia peut n'être pas si coupable qu'on l'imagine. » Nous fûmes alors interrompus par un domestique qui vint avertir le chevalier qu'on le demandait pour danser des contredanses. Il
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me quitta donc , et je demeurai tout-à-fait pénétré de la part qu'il paraissait prendre à mes cbagrius. Ses assiduités auprès de mademoiselle iWilmot étaient cependant trop remarquables pour qu on pût s'y méprendre ; cependant elle ne paraissait pas en être fort satisfaite, et semblait les souffrir plutôt par complaisance pour les volontés de sa tante que par goût ; j'avais même la satisfaction de la voir lancer a la dérobée , sur mon malbeureuiL fils , des regards tendres, qui ne pouvaient avoir leur cause ni dans la fortune, ni dans les assiduités de celuici. La tranquillité apparente de M. Tomhill ne laissait pas cependant de me surprendre. Il y avait alors une semaine que nous restions dans cette maison sur les instances réitérées de M. Arnold ; mais plus la tendresse de Mlle. Wilmot pour mon 6Is semblait augmenter, plus l'amitié deM.Tornhill pour lui semblait aussi s'accroître. Il nous avait déjà donné autrefois les assurances les plus obligeantes de s'employer de tout son pouvoir pour nous être utile; mais alors sa générosité ne se borna plus à des promesses.
La matinée du jour où je devais partir, M. Tom-
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h i 11 me vint trouver avec Tair de la satisfaetion la plus réelle , pour in*appreudre ce qu'il avait fait en faveur de son ami Georges : c'était de lui avoir procuré une place d'euseigoe dans un régiment qui allait dans les Iodes , qui ne coûterait^ue cent livres sterling, ayant par son crédit obtenu la diminution des deux cents autres* «Ceservice, continua le chevalier, est une bagatelle dont je ne veux d'autre récompense que le plaisir d'avoir servi mon ami ; et , pour les cent livres sterling, si vous n'êtes pas en état de les payer, je vous les avancerai , et vous me les rendrez à votre commodité.» Nous manquâmes d'expressions , mon fils et moi , pour exprimer notre ressentiment d'une si grande faveur; je lui donnai mon billet pour la somme , et je lui témoignai autant de reconnaissance que si j'eusse dû jamais ne la lui rendre.
Georges devait partir le lendemain pour Londres, afin d'aller s'assurer de sa commission , suivant l'avis de son généreux patron > qui pensait qu'il fallait user de la plus grandit diligence, de peur que dans l'intervalle quelqu'un ne vînt faire des propositions plus avaa-
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tageuses. Le lendemain matin donc , notre jeune officier fut prêt à partir de fort bonne heure, et il semblait le seul d'entre nous que ce départ n'affligeât pas. Ni les dangers et les fatigues auxquels il allait s*exposer , ni la séparation d*avec ses amis , ni sa maîtresse ( car alors mademoiselle Wilmot Taimait visiblement) qu'il allait quitter, n'abattaient son esprit. Après qu*il eut pris congé du reste de la compagnie , je lui donnai ce que j'avais , ma bénédiction. « Actuellement , mon enfant , m'écriai-je, tu vas combattre pour ton pays. Ressouviens-toi avec quel courage ton brave aïeul a combattu pour la personne sacrée du roi , dans un temps où la fidélité au souverain était une vertu chez les Anglais. Ya, mon enfant, ressemble-lui en tout , excepté dans ses malheurs, si c'en fut un que de mourir avec milord Falkland. Ya, mon fils, si tu péris dans un combat, éloigné, abandonné, sans être pleuré de ta famille qui t'aime, souviens-toi que les larmes les plus précieuses sont celles que le ciel répand sur le corps sans sépiriture d un brave guerrier. *•
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Le lendemain matin , je pris congé de la famille honnête qui avait eu la complaisance de me retenir si long-temps , sans oublier de renouveler les témoignages de ma reconnaissance à M. Tornhill pour son dernier service. Je les laissai tous dans le bonheur que l'abondance peut procurer , et je pris le chemin de mon logis , désespérant de jamais retrouver ma fille , mais poussant au ciel des soupirs qui lui demandaient son pardon. J'étais à la distance d'environ dix milles de chez moi, ayant loué un cheval pour m'y porter, parce que j*étais encore faible; et je me consolais par l'espérance de revoir bientôt ce que j'avais de plus cher au monde : mais la nuit venant , je m'arrêtai à une petite hôtellerie sur le bord du chemin , et je demandai à l'hôte sa compagnie pour boire une bouteille de vin. Nous nous assîmes au feu de sa cuisine, qui était la meilleure chambre de la maison , et nous parlâmes politique et nouvelles du pays. Entre autres choses, nous parlâmes du jeune chevalier Tornhil, que l'hôte m'assura être aussi détesté, qu'un oncle qu'il avait, et qui venait quelque-
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fois dans le pays, était chéri. Il me dit qu'il faisait tonte son élude de débaucher les filles de ceux qui l'admettaient chez eux , et qu*après en avoir joui quinze jours ou trois semaines , il les quittait sans leur donner la moindre récompense, abandonnées et sans ressource. Comme notre conversation en était là, la femme de l'hôte , qui était sortie pour aller chercher de la monnaie , rentra, et, voyant que son mari jouissait d'un plaisir qu'elle ne partageait pas , elle lui demanda d'un ton de mauvaise humeur ce qu'il faisait; à quoi il répondit ironiquement en buvant à sa santé. «< M. Symmond, lui dit-elle , vous me traitez fort mal, et je ne le souffrirai pas plus long-temps. Vous me laissez les trois quarts de l'ouvrage à faire , et l'autre quart ne se fait pas, tandis que vous ne faites autre chose que de gobelotter tout le jour à tout venant , pendant que moi , il ne me faudrait qu'une cuillerée de vin pour me guérir d'une fièvre , et je n'en tâte jamais une goutte.» Je m'aperçus de ce qu'elle voulait dire ; à l'instant je lui versai un verre qu'elle reçut en me faisant une révérence , et buvant
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à ma santé. «Monsieur, reprit-elle ensuite, ce n'est pas par rapport au vin que je suis fâchée ; mais peut-on être de bonne humeur quand tout va de travers dans une maison ? S'il faut tourmenter les pratiques ou les hôtes pour avoir de Targent , toute cette besogne est sur mon dos , et lui , il mangerait plutôt ce verre f[ue de se bouger pour rien faire. Nous avons actuellement là-haut une jeune femme qui est %'enue loger ici, et je ne crois pas qu'elle ait d'argent avec toute sa belle politesse. Je sais bien que son argent est bien long à venir, et je voudrais qu'on Vy fît penser. — Que signifie , reprit Thôte , Vy faire penser ? Si son argent est lent à venir, il est sûr. — Je n*ensais rien, re* prit la femme; mais ce que je sais , c'est que voilà quinze jours qu'elle est ici, et nous n'avons pas encore vu comment son argent est fait. — Eh bien! ma femme, dit l'hôte, nous l'aurons eu gros. — En gros? reprit l'hôtesse , je souhaite que nous l'ayons de quelque fa^n que ce soit , et je suis résolue que ce sera ce soir, ou bien je la ferai décamper , armes et bagage. — Considérez , ma femme , dit l'hôte.
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que c^est une femme de quelque chose , et qu'elle mérite plus d*égards. — Ah ! pour cela, répliqua Thotesse, femme de quelque chose ou de rien , noble ou roturière , elle décampera , elle décampera. Les gens comme il faut peu^ vent être de fort honnêtes gens quand ils achètent et paient bien ; mais , pour moi , je n'en ai jamab vu grand profit venir à la maison.» En achevant ces mots, elle courut par un petit escalier étroit qui montait de la cuisine à une chambre au-dessus, et je m'aperçus bientôt, par releva tion de sa voix et par Taigreur de ses reproches , qu'il n'y avait pas d'argent. Je pouvais entendre trèsnlistinctement ce qu'elle disait, te Sors d'ici tout à l'heure , décampe à l'instant , malheureuse , ou je te donnerai une touche dont tu te sentiras plus de trois mois. Comment , affronteuse , venir se loger dans une honnête maison sans sou ni maille pour payer ? Descends, te dis-je. — ^Oh! ma chère dame, criait la femme , ayez pitié de moi , ayez pitié pour une nuit d'une pauvre créature malheureuse ; la mort vous délivrera bientôt de moi. » Je reconnus à l'instant la voix de ma pauvre
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iufortunée Olivia. Je volai à son secours , je Tarrachai des maios de Thôtesse qui la traînait par les cheveux le long de Tescalier , et je pris dans mes bras la chère malheureuse perdue.
«Sois la bien venue, sois mille fois la bien venue, ma chère, mon trésor, dans les bras de tou pauvre vieux père. Quoique les vicieux f abandonnent , il y a encore quelqu*un dans le monde qui ne Voubliera jamais. Quand tu serais coupable de mille crimes , il te les pardonnera tous. — O mon cher!.... ( pendant quelques minutes , elle n^en put pas dire davantage ) mon cher papa, les anges pouvaient-ils être plus doux ? Comment puis-je mériter tant de bontés? Le traître , je le déteste, je me déteste moi-même d'être un sujet de honte à vos yeux. Tous ne pouvez me pardonner ; nod , je sais que vous ne pouvez me pardonner. — Oui, mon enfant, je te pardonne de tout mon cœur : sois seulement repentante , et nous serons tous heureux ; nous verrousencore des jours agréables, ma chère Olivia. — Ah ! jamais , jamais, mon cher j^ère , le reste de ma malheureuse vie ne sera qu'infamie dehors, et honte à la maison.
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Mais, papa , vous paraissez plus pâle qu'à Toiv dinaire. Pourrais-je en être la cause? sûrement vous avez trop de sagesse pour vous punir vousmême de mes folies. — Notre sagesse, yeu//tf enfant! répliquai-je !.... — Ah ! mou cher père , pourquoi un nom si froid ? s'écria, ma fille : voilà la première fois que vous m*avez appelée ainsi. — Je te demande pardon, ma chère , re« pris-je; mais je voulais te dire que la sagesse u'est qu'une faible défense contre le chagrin , quoiqu'à la fin elle soit sûre. »
L'hôtesse revint alors pour savoir si nous ne voulions pas avoir une chambre plus belle: j'y consentis , et on nous mena dans une où nous pouvions nous entretenir plus librement. Après avoir parlé tendresse , jusqu'à ce que nous fussions plus tranquilles , je ne pus m'empécher de lui demander compte des gradations par lesquelles elle était parvenue à sa malheureuse situation présente. « Ce perfide, me dit-elle, depuis le premier jour que je l'ai vu , m'a fait de.s propositions honnêtes, quoique secrètes. >«
« C'est un perfide effectivement, m'écriai -je. Cependant je suis surpris qu'un homme d'au- //. 4 *
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tant de bon sens, qui paraissait avoir autant d'honneur que M. Burchell , puisse être coupable d^une telle bassesse de propos délibéré , et de s'être introduit dans une maison pour la déshonorer. »
<( Mon cher papa, répondit ma fille, vous êtes dans une étrange méprise. M. Burchell n'a jamais cherché à me séduire : au contraire, il a saisi toutes les occasions de m'avertir en particulier des artifices de M. Tornhill, que'je reconnais à présent être pire qu'il ne me le représentait. — M. Tornhill ! m'écriai-je en l'interrompant, se peut- il faire? — Oui, moucher père, reprit-elle, c'est M. Tornhill qui m'a séduite, qui a employé les deux dames, comme <! les appelait, mais qui, dans le fait, n'étaient que deux femmes de mauvaise vie , sans édu* cation et sans pitié, pour m'attirer à Londres. Leurs artifices, vous vous le rappelez, auraient réussi sans la lettre de M. Burchell , qni leur faisait les reproches que nous nous sommes tous appliqués à nous-mêmes : comment il a pu réussir a détruire leur projet , c'est ce que
j'igiiore encore ; mais il a toujours été le plus zélé et le plus sincère de nos amis.»
« Tu me surprends, ma chère, m*écriai-je; mais je vois à présent que mes premiers soupçons de la bassesse de M. ToruhiU n'étaient que trop bien fondés : il peut triompher impunément ; car il est riche et nous sommes pauvres. Mais, dis^moi, mon enfant, il fallait sûrement que la tentation fut bien considérable pour te faire ainsi oublier les impressions d'une aussi bonne éducation que celle que tu as reçue, et les heureuses dispositions que tu avais à la vertu. »
« En vérité , reprit-elle , mon cher père , il doit son triomphe au désir que j'ai eu de le rendre heureux, plutôt que moi-même. Je savais que la cérémonie de notre mariage, ayant été faite secrètement par un prêtre papiste, n'était nullement valable , et que je n'avais que son honneur pour sûreté. — Quoi I iuterrompis-je , vous êtes effectivement mariés par un prêtre qui est dans les ordres? — Oui, mon père, nous le sommes , répondit ma fille, quoi-
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que nous ayons juré Tun et l'autre de cacher son nom. — Eh bien donc , mon enfant , viens encore une fois dans mes bras, et tu y seras mille fois mieux venue qu'auparavant; car, actuellement tu es sa femme, sa femme légitime aux yeux de la religion , et toutes les lois humaines , quand elles seraient écrites sur des tables de diamant, ne peuvent affaiblir la sainteté de ce lien sacré. »
« Hélas! papa , reprit-elle, vous ne savez pas toutes ses infamies. Il a déjà été marié par le même prêtre à six ou huit autres femmes qu'il a séduites et abandonnées comme moi. »
«< Est-ce ainsi? m'écriai-je. Eu ce cas, il faut faire pendre le prêtre , et il faut que tu rendes plainte demain contre lui. — Mais, mon père, répondit-elle, cela sera-t-il honnête, puisque j'ai juré le secret? — Ma chère, repris-je, si tu as fait une telle promesse , je ne puis ni ne veux t'obliger d'y manquer. Quand cela même pourrait être utile au public, tu ne dois pas faire de plainte contre lui. Dans toutes les institutions Immaines on permet un petit mal pour produire un plus grand bien : comme en
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politique , on peut abandonner une province pour assurer un royaume ; en médecine , on peut couper un membre pour sauve|^ le reste du corps; mais , en matière de religion , la loi est écrite et elle est inflexible de ne jamais faire mal :et cette loi, mon enfant, est juste. Car autrement, si nous faisons un petit mal pour procurer un plus grand bien, alors un mal certain se trouverait commis pour l'attente d'un avantage incertain. Et, quand même l'avantage suivrait certainement, cependant l'intervalle qn^on convient être criminel, entre la mauvaise action et le bien qu'on en attend, peut être celui dans lequel nous serons appelés pour rendre compte de ce que nous aurons fait^ et où le livre des actions humaines peut se fermer pour nous à jamais : mais , ma chère , je t'ai interrompue... Continue. »
c« Le lendemain même du jour que je fus sa femme, continua-t-elle, je vis le peu de fond que j'avais à faire sur sa sincérité. Cette matinée même, il me présenta à deux femmes qu'il avait séduites, ainsi que moi; mais qui vivaient contentes dans la prostitution. Je l'aimais trop
pour pouvoir souffrir tranquillement ces rivales , et je mWor^ai d'oublier l'idée de ma honte dfins le tumulte des plaisirs. Dans cette vue, je me parais, je dansais, je chantais, mais je n'en étais pas plus heureuse. Les hommes qui venaient nous voir, me parlaient à tous moments du pouvoir de mes charmes , et ces discours seuls contribuaient à augmenter ma mélancolie, d'autant plus que j'avais perdu leur pouvoir. Ainsi chaque jour augmenta mes rêveries et son insolence, jusqu'à ce qu'enfin le monstre eut l'infamie de m'offrir à un baronnet de sa connaissance. Ai- je besoin de vous décrire à quKl point son ingratitude me déchira le ^ur? Ma réponse à sa proposition fut la fureur : je demandai à m'en aller. Comme je partais , il m'offrit une bourse ; mais je la lui jetai au visage avec indignation , et le quittai dans un accès de rage qui , pour quelque temps , ra'ôta le sentiment de la misère de ma situation ; mais, quand je vins à regarder autour de moi , je ne me vis que comme un objet vil, abject, coupable , sans un ami dans le monde auquel je pusse l'ecourir.
« Justement dans cet intervalle , un carrosse de voiturQ passant près de moi, j'y pris une place sans autre intention que de m'éloigner d'un scélérat que je méprisais et que je détestais. Tai descendu ici, où , depuis que j'y suis, mes chagrins et la dureté de cette femme ont été ma seule compagnie. Le souvenir des jours de plaisir que j*ai passés avec ma chère mère et ma sœur ne sert qu'à redoubler ma peine :
leurs chagrins sont grands, mais les miens le sont encore plus , puisqu'ils naissent du crime et de la houle. »
« Prends patience, m'écriai-je, mon enfant, et j'espère que les choses iront mieux. Reposetoi cette nuit, et demain je te ramènerai au logis, à ta mère, et au reste de la famille dont tu seras reçue avec tendresse. Ta pauvre mère, tu lui as fendu le cœur; mais elle t'aime encore, ma fille, et elle te pardonnera. »
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