XVI ESSAI
chargea de traiter de la vente de son manuscrit du Ministre de Wakcfield; il en obtint soixante livres sterling, qui procurèrent à Goldsmith les moyens de recouvrer sa liberté.
Rendu à la tranquiHité, il entreprit plusieurs autres ouvrages, et fit insérer dans le Public Lcdger une suite de Lettres supposées écrites par un Chinois, et qui furent depuis publiées en 2 volumes in-12, sous le titre du Citoyen du Monde, ou Lettres d'un PJiilosophe Chinois, résidant à Londres, à ses amis en Asie. Il était en même temps correcteur d'épreuves chez Samuel Richardson, l'illustre auteur de Clarisse Harlowc. C'est aussi à cette époque qu'il écrivit ses Lettres sur VHistoire d Angleterre, qui ont été attribuées au lord Lyttelton et au comte d'Orreri. En 1765, Goldsmith publia Le Voyageur. On a vu qu'il en avait tracé le plan pendant son séjour en Suisse; mais il l'avait beaucoup travaillé depuis. Ce nouvel ouvrage fut très-bien accueilli par le public, et il établit, comme poëte, la réputation de Goldsmith, qui était déjà faite comme prosateur. Johnson disait du Voyageur, que c'était le meilleur poëme qui eût paru en Angleterre depuis la mort de Pope, duelque temps après, il réunit en un volume ses Essais, qui avaient aussi été insérés séparément dans divers Magasins, ou recueils périodiques.
De tous ses ouvrages, les Essais sout ceux qui ont éprouvé le plus de critiques. On leur a reproché de présenter la vie humaine sous un aspect triste, et par là de jeter l'esprit du lecteur dans l'abattement. Mais, pour être juste envers Goldsmith, il faut se reporter à l'époque de sa vie à laquelle
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il a composé ses Essais. C'était lorsque abandonné, sans amis, sans ressources, manquant même du nécessaire, le présent était pour lui sans plaisir, et l'avenir sans espérance. Toutefois, on s'est généralement accordé à dire que, sous le rapport du style, ils sont un modèle d'élégance et de perfection. Dans aucune production de ce genre, on ne pourrait rencontrer un plus grand nombre d'aperçus fins et neufs, des réflexions morales plus exactes et plus vraies, et des préceptes plus justes, plus frappans, et exprimés d'une manière à la fois plus énergique et plus imposante.
Goldsmith, parvenu au plus haut degré de la gloire littéraire, sentit se rallumer en lui la manie errante dont il était, pour ainsi dire, dévoré. Il communiqua à ses amis l'intention où il était dé voyager dans l'intérieur de l'Asie, pour y faire des découvertes sur l'ancienne splendeur, et sur les mœurs des habitans de cette partie du monde. Lord Bute venait alors de parvenir au ministère. La générosité connue de ce seigneur, dont les bienfaits allaient chercher les hommes de mérite partout où ils se trouvaient, fit penser à Goldsmith que sa protection pourrait être utile à l'accomplissement du projet qu'il méditait. Il alla donc le trouver ; mais lord Bute, loin de le seconder, lui fit sentir qu'il n'était pas propre à remplir une pareille investigation, et lui conseilla d'y renoncer. En effet, quoique doué de beaucoup de génie et de talent comme écrivain, Goldsmith n'avait aucune connaissance des arts, il en ignorait totalement la langue et les procédés, et il eût été capable, comme le disait ai plaisamment Johnson, de revenir chargé 6*
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de son, croyant rapporter une denrée très-précieuse, et surtout très-utile.
De tous les amis et les protecteurs que les écrits de Goldsmith lui avaient procurés, lord Nugent, depuis comte de Clare, était un des plus chauds et des plus zélés. Il fit lire ses ouvrases au duc de Northumberland, lord-lieutenant d'Irlande. Le duc en fut si charmé, qu'il témoigna le désir de connaître l'auteur, et chargea le docteur Percy de le lui présenter. Voici comment Goldsmith raconte, dans une de ses lettres, son entrevue avec le noble pair : " Instruit," dit il, " par mon ami te docteur Percy du désir que le duc de " Northumberland avait témoigné de me voir, je m'habillai ** d'une manière convenable, et, après avoir préparé un "compliment, je me rendis chez Sa Seigneurie. Je fus '* frappé, en entrant, du grand nombre de domestiques qui " s'empressaient autour de moi ; je leur dis que je désirais voir '* le duc. Ils m'introduisirent alors dans une anti-chambre ''où, après avoir attendu quelque temps, je vis paraître un " homme très-élégamment mis. Ne doutant pas que ce ne " fût le duc lui-même, je lui débitai mon compliment le " mieux possible. Mais quel fut mon étonnement, lorsqu'il " me dit que j'étais dans l'erreur, et qu'il était venu pour " m'annoncer l'arrivée de Sa Seigneurie ! Effectivement, " le duc entra dans le même moment ; mais j'étais si con- " fondu et si troublé de ma méprise que, malgré son affa- " bilité et l'accueil honorable qu'il me fit, je ne pus pronon- " cer une parole. J'allais me retirer plein de confusion, *' lorsque le duc, touché de ma situation, me retint. Il
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** avait, me dit-il, lu quelques uns de mes ouvrages avec le " plus grand plaisir, et surtout le Voyageur ; et sachant que " j'étais Irlandais, il me demanda si, dans le poste qu'il " allait occuper, il ne pourrait pas m'être utile. Je me " ressouvins que j'avais en ce pays un frère ecclésiastique " qui était pauvre, et je priai le duc de vouloir bien lui ac- " corder sa protection. J'ajoutai que, quant à moi, je ne " faisais pas beaucoup de fond sur ' les promesses des " grands ; que les libraires s'étaient montrés jusque-là mes " meilleurs amis, et que j'étais résolu à ne point les changer " contre d'autres."
C'est ainsi que Goldsmith tira parti d'une circonstance qui aurait pu lui être fort avantaguese pour sa fortune ; mais, si on peut l'accuser d'avoir manqué de tact, au moins doit-on le louer de son désintéressement.
En 17G4, il prit un logement dans le quartier du Temple,
et le fit; meubler élégamment. Lié avec les hommes les
plus distingués dans les lettres et dans les sciences, il les
recevait fréquemment à sa table ; et lorsque Johnson établit
son club littéraire, Goldsmith y fut admis un des premiers.
Cette époque fut, comme il le disait lui-même, la partie
dorée (the golden 'part) de son existence ; car Goldsmith
\ passa sa vie entre la misère et l'abondance, presque toujours
' pauvre, quelquefois riche, mais jamais long-temps dans la
même situation.
Il jouissait déjà d'une grande réputation, comme poëte, et comme écrivain critique et moraliste, lorsque ses amis l'engagèrent à s'essayer dans l'art dramatique. Son pre-