DEUXIÈME PARTIE
NENAINE
L'office était une petite pièce sombre où, sur du gravier et des coquilles de plage sentant encore le limon, reposaient de vieux buffets cirés. Le déjeuner fini, Nénaine, avant d'aller manger, y essuyait toute la vaisselle. Tante Zoé, sur une chaise, soupirant des yeux, crispant la bouche, martyrisée d'émotion comme si son cœur, à chaque heurt d'assiettes, allait se fêler, surveillait ses mouvements brusques. La dernière soucoupe ramassée, elle respirait de soulagement et montait à l'étage rejoindre Zélie.
Nénaine prenait son assiettée de riz jauni de sauce, sans viande; elle descendait, les yeux en l'air, les marches des perrons et allait dire son bénédicité sur le banc, près du bassin. Quand elle travaillait dans la maison, elle était « espionnée » au point de ne goûter l'existence que
dehors, et elle s'y donnait l'illusion, avec allégresse, que la cour lui appartenait. Là elle pouvait penser à sa guise, c'est-à-dire parler !
Pour Nénaine, le bavardage était la prière perpétuelle par laquelle elle exprimait à l'univers sa reconnaissance d'exister. Elle causait, causait, pour se sentir vivre, et on la trouvait si heureuse de poser des questions auxquelles elle ne demandait pas de réponse, si ravie de lancer sa voix faite pour le ciel bleu, qu'on finissait par comprendre sa joie et la rechercher comme du bonheur!... L'amour de la société, cette force, cette coquetterie de sa race, charmait continuellement son cœur. Elle criait soudain comme l'on chante : « Ce soir grand bal des pères de famille! C'est moi qui cours après-dîner peigner jolie mademoiselle Gélot. Sa chevelure traîne comme la comète! » Quand elle cessait de parler, elle baissait la tête comme à écouter couler un robinet; ses yeux grenat sous les paupières paresseuses scintillaient d'une malice de commérage, puis elle poussait un soupir : « Monsieur Alexis, arrive donc, viens blaguer!... Travail sans langage, c'est cari sans piment! Dans cette case on ne peut pas plus causer que dans un tombeau! » Elle prenait l'air de songer et brusquement, d'une voix fanfaronne : « Ah! mon garçon, on peut dire que votre maman et moi nous avons tâté ensemble de la misère et de la morue du Chinois! »
Le jeudi après-midi elle repassait. Il fallait que, cle deux à cinq heures, Alexis apprît ses leçons assis en face d'elle. Pour qu'elle ne le troublât point, il faisait exprès de ne pas la regarder, de l'oublier. Brusquement Nénaine criait comme à un sourd : « Dégourdis vos jambes!... C'est bon pour les vieux de vivre les pieds repliés comme un crabe! Cours un peu au barreau voir quel est le jeune homme qui siffle au poteau-fanal, et, en revenant, ramasse le linge qui sèche au
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soleil sur la corde! » Alexis le lui rapportait, ployant sur son bras. « A la bonne heure! voilà ■a enfant qui donne de la satisfaction à sa Nénaine... An! elle ne regrette pas d'avoir veillé sur vous de toutes ses forces quand vous aviez la coqueluche! Seigneur! où est-elle, à cette heure, pauvre Mme Alexis, pour voir comme son fils a grandi?... »
Malgache par sa grand'mère, selon le génie funèbre de cette race, Nénaine savait, en rappelant des morts, en les invoquant à tout instant, prolonger l'illusion de leur présence dans la vie quotidienne.
— Ce n'est pas tout, Nénaine, de grandir : il faut être sûr de devenir quelque chose de propre et je ne sais pas du tout comment je tournerai... Dites-moi un peu quel métier, d'après vous, j'exercerai quand je serai grand?... »
Nénaine appliqua contre sa joue, comme pour écouter, le carreau brûlant :
— Mais je ne suis pas une somnambule tireuse de cartes, mon enfant Et il ne faut pas être plus pressé que le violon pour la contredanse!... Quand on aime bien sa Nénaine, on a l'avenir tout vert devant soi!... »
De Nénaine Alexis faisait les quatre volontés : à la maison elle était seule à lui parler de son avenir comme elle était seule à caresser son cœur en l'entretenant de la beauté de sa mère.
— Nénaine, vous avez connu maman quand Mme Olivette vous envoyait vendre en ville des paires de pantoufles... Je sais. A ce moment-là, malgré la misère et les privations, maman étaitelle encore jolie?
— Si l'était jolie! — entonna Nénaine, les yeux étincelants d'une fierté de sœur. — Votre maman-là avait une figure qui reste comme une fleur jusque dans le cercueil. Après la mort de votre pauvre papa, combien de blancs ont essayé de l'attraper en mariage! Mais ça glissait sur eîle
comme la rosée sur les feuilles : elle avait donné son cœur une bonne fois pour toutes... Il n'y avait pas comme votre maman pour chanter au piano : eh bien! du jour où votre papa a quitté la terre de Bourbon pour aller à Madagascar, le piano a été vissé à clef. Ah ! pauvre Mme Alexis... elle peut dire qu'elle a avalé du chagrin!... mais aussi elle était trop jalouse : Seigneur! quand Monsieur essayait à table, rien que pour la chatouiller, de parler de femmes, la contrariété fendait sa figure. Votre papa aussi, avec sa belle barbe, était terrible pour les affaires d'amour!... N'allez pas tenir de lui au moins, il y aurait trop d'yeux qui couleraient!... »
Alexis, interdit, ne comprenait pas que son père eût pu faire souffrir sa mère qui était belle... et bonne... même quand il la savait malade...
— Ecoutez-moi, Alexis : votre papa n'était pas méchant, mais il n'avait vraiment pas de réflexion : il trompait votre maman avec des négresses!... Quelquefois, elle patientait jusqu'au matin sans fermer l'œil : elle était faible à force d'avoir pleuré; elle ne disait pas un mot de reproche quand il entrait, mais elle maigrissait comme une braise en brûlant dans son orgueil. Votre papa alors faisait semblant de plaisanter et puis il boudait pendant quatre repas : votre maman avait encore plus de tourment!... »
Alexis , durant deux jours, se mit à fuir Nénaine. Il cherchait à ne rien s'expliquer, préservé par son ignorance entière des réalités de l'amour, mais il demeurait humilié, dans une révolution de toute son âme, de devoir mépriser son père, — qu'il n'avait même pas connu, qu'il ne lui avait jamais été donné d'aimer... Et il reportait, avec volonté, sa pensée sur frère Hyacinthe.
Ses yeux montaient le long d'un vieux pied de jamalack, qui répandait à la hauteur des lucar-
ncs des grappes de fruits pourpres tout crépus de poils noirs. Et son cœur serre se rouvrait bleu au firmament... caïessé, au-dessus de la vie, de nuées blanches pareilles à des anges...
Depuis un mois, Nénaine avait perdu l'appétit et comme, élevée chez des blancs, son estomac était aussi délicat que celui d'une demoiselle, ni achards, ni rotigailles ne parvenaient à l'exciter.
Ce jour-là, ayant dépêché son repas, elle s'était retirée dans sa chambre de cabanon. Lèvres amères, mais les yeux fixes et rieurs :
— Mon estomac est blasé, déclara-t-elle... — mais pas mon cœur! »
Elle s'essuya la bouche.
— Mon enfant, Nénaine a quelque chose sur la conscience qu'elle veut vous raconter parce qu'elle vous aime sur la terre plus que père et mère ! »
Elle baissa les paupières et alla fermer la porte. Mais, comme si elle ne s'entendait plus, elle parla d'une voix aussi haute :
— Le cœur de Nénaine est content parce qu'elle a trouvé depuis quelque temps un amoureux qui veut se marier avec elle : Vous ne demandez pas qui?... C'est Charlie, qui tourne le meuble à l'atelier de M. Liessaint! Depuis quatre semaines, tous les lundis, je dénichais derrière le barreau ou bien un peigne en corail, ou un flacon d'essence de patchouli. Ma tête faisait tic-tac pour deviner de qui ça venait... Il y a un tas de jeunes gens en ville, à commencer par ce petit tortillard de Ramin, qui estiment que votre Nénaine est taillée pour eux sur mesure!... Mais Ramin n'est pas assez civilisé. Il suit la religion des Malabares. Il vient bien à la messe de quatre heures pour me faire accroire, il veut m'offrir des bijoux de son pays, mais tout ça ne becque
pas sur mon cœur... L'autre jour, en allant au Bazar grand matin, Charlie, lui, à un coin de rue, m'a servi sa déclaration d'amour à brûle-pourpoint. Mon cœur s'est serré, j'ai ri parce que j'étais contente de savoir à la fin qui était mon intrigant... et depuis ce jour nous sommes quasiment fiancés! »
Elle se tut, son cœur se souleva, puis elle cria :
— Ah! madame Alexis, on peut dire que la vie arrange de drôles de choses ici-bas ! Voilà pas votre petite Aglaé qui va entrer en ménage tout comme les autres!
— Mais, Nénaine, je ne pense pas que vous allez vous marier du jour au lendemain?
— Oh! non alors! — dit-elle, adoucissant sa voix comme pour consoler. — Nous avons encore d'heureux mois à passer ensemble! Et puis, qui sait? Ce temps des fiançailles est peut-être tellement le meilleur que je ne crains pas de le traîner! Le proverbe dit : « L'amour des bengalis, Massillon, passe aussi vite que la rosée ! »
Elle s'était rapprochée de sa commode d'acajou à poignées de verre bleu, elle en tira un encrier.
— Voilà, — fit-elle, d'une bouche flatteuse, — c'est pour que l'enfant de sa Nénaine écrive en son lieu et place une lettre à Charlie !
— Pourquoi une lettre puisque vous pouvez le voir matin et soir?
— Ça ne fait rien... Il n'y a pas de fiançailles sans correspondance d'amour.
— Ah! mon Dieu, Nénaine, vous voulez jouer à la blanche...
— Allons, fais pas le méchant, écris : ça portera bonheur à mon mariage. Et vous-même serez parrain de notre premier enfant! »
Alexis était au bout de la console, elle plaça sous sa main une feuille de papier ornée de myosotis et, debout en face d'un petit miroir, se mit à dévisager son image comme pour mieux retrouver les idées et les formules qu'elle avait prépa-