‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 12 sur 35 · LE BOUT DU QUARTIER · texte numérisé non relu

LE BOUT DU QUARTIER

Les dimanches, après vêpres, il fallait courir avec Nénaine à Casabona!

C'était, derrière le lavoir, le camp où le chevalier de Heaulme, au xvine siècle, avait groupé autour de son château, à l'écart de la ville, les familles de ses bons noirs. Comme les blanchisseuses y résidaient, les vavanguiers, les touffes d'aloès bleus, les treilles de cotonniers, les grosses roches, même le dimanche, étaient habillés de pièces de linge qui séchaient au soleil. Nénaine entrait partout jeter le bonjour : moustiquaires et lits vernis, parquet ciré, toutes les cases avaient par leur propreté l'air d'être la cousine Tune de l'autre. Partout Nénaine proclamait son mariage et faisait cueillette des compliments. Pour se rendre plus chère la joie de ses fiançailles, elle écoutait avec compassion les conseils doux-amers que donnent aux amoureuses les vieilles zélatrices de confréries, puis, sur de grands éclats de rire qui l'annonçaient au voisinage, prenait congé.

Arrivée chez sa tante Javotte, une grosse

Mozambique, toujours à coudre des tapis-meridianls, elle saisissait la main d'Alexis :

— J'amène avec moi mon petit garçon pour qu'il soit reçu ici comme le fils de la maison. Un enfant de bîanc dans la case de la misère, c'est soleil après la pluie! »

Dès lors elle ne trouvait plaisir à parler d'elle qu'en mêlant Alexis à son bonheur. Pour qu'il lui sourît devant ses parents et ses amies, elle s'ingéniait à le flatter de félicitations sur ses places de premier à l'Ecole des Frères et, pour être sûre qu'il ne s'ennuyât pas trop dans son milieu à elle, elle mendiait aux siens des douceurs : grains de jack rôtis sous la cendre, patates en caramel, manioc au sirop. Puis, pardessus le mur de l'enclos, elle appelait ses cousins!

Ils arrivaient de partout, les genoux grillés de poussière, dans des pantalons de percale déchirés par les ronces, tirant de basses charrettes faites de caisses de vermouth, Autant dans des calumets de papaye, portant en bandoulière, ainsi que des tambours, de vieux bassins en fer-blanc sur lesquels ils battaient la retraite. Nénaine les embrassait un à un sur le front, puis les poussait vers Alexis.

— Allons, il faut être polis et tendre gentiment la main au petit prince qui est venu jouer avec vous!... »

Le chapeau enfoncé sur sa tête, Alexis ne bougeait!... Comment Nénaine qui maintenant, afin de ne pas compromettre son mariage avec Charlie, ne regardait plus dans la rue, ni à droite ni à gauche, de peur d'être interpellée, ne voyait-elle pas qu'elle faisait tout ce qu'il fallait pour compromettre son avenir à lui en le traînant dans la basse classe? Il la prenait à part :

— Vous oubliez trop, Nénaine, que je n'aime pas à jouer et qu'ils sont malpropres : je suis un enfant de blancs...

— Non! Vous êtes l'enfant de votre Nénaine! — criait-elle, riant de sa résistance. — Et puis après, est-ce que les maîtres ne doivent pas, les premiers, donner au prochain le bon exemple? — Et, comme une folle, elle chantait : « Vive Sarda Garriga 1, le Père des Noirs ! »

Il fallait jouer. On jouait en bande à qui charrierait l'autre le plus loin dans les gaines des feuilles de palmier : à racler les galets sur la route, elles devenaient brûlantes; des chiens sales comme des gonis couraient après les enfants dont ils lacéraient la chemise; quand on était rendu de chaleur, on s'asseyait sur les roches, dans les champs; le silence du ciel bas pesait sur le trille triste des bengalis; on épluchait avec ses dents des nœuds de cannes : toutes les bouches en sifflant suçaient l'eau de sucre. Mais Nénaine réapparaissait : elle saisissait le mouchoir d'Alexis, essuyait sa figure « chaude comme un fer à repasser » et l'entraînait :

— Pour aller où encore?

— Ne ravagez donc pas votre Nénaine le seul jour de repos que Dieu donne! Nous ne jetterons qu'un coup d'œil au bal! »

Ils pénétraient dans une petite cour où toutes les pierres, sous des hibiscus à calices incarnats, avaient été bleuies par l'eau de savon. A la porte de la case, de jeunes tégors fignolaient la cigarette, montrant les bagues d'or de leurs mains aux demoiselles qui, assises à l'intérieur, agitaient des mouchoirs roses devant leur joues transpirantes. Toutes, frisant son nom sur leurs lèvres comme un bruit de baisers, appelèrent Alexis. Alexis, les yeux baissés, restait dehors. Elles riaient de sa honte : « Viens un peu faire à moi la cour, donc! »

Alors Nénaine alla le reprendre par le bras et

1 Commissaire général de la République envoyé en 1848 pour appliquer la loi d'émancipation.

le conduisit devant un jeune mulâtre : coiffé à la capoule, il avait les yeux tannés comme ceux des chiens et des épaules brutales... Pas de souliers, mais une lourde chaîne de montre en argent reliait les pans de son gilet déboutonné :

— Voilà Charlie : regardez celui qui a souqué le cœur de votre Nénaine! »

Sa tête tourna de bonheur quand elle vit son fiancé, ouvrant son porte-monnaie, offrir une pièce à l'enfant blanc qu'elle chérissait. Mais Alexis refusa, refusa aussi une cigarette. Elle cherchait tout autour d'elle, et de sa voix plaçante :

— Fanchetteî — cria-t-elle.

Une petite fille de l'école gratuite qui, à treize ans, portait déjà des dormeuses d'or et des pantalons hauts brodés, sauta d'une chaise et se cambra, refaisant de ses doigts les plis de sa robe empesée.

— Vous êtes du même âge et de la même grandeur! — lança Nénaine. — Il faudra danser l'un avec l'autre! Quand la marmaille danse, les parents sont à la noce! Maman Génie, envoyez-nous un peu sur l'accordéon la Polka des Bébés! »

Echappant, rouge de colère, des mains de Charlie, Alexis s'était précipité sur la route et, mordant sa lèvre, regardait obstinément du côté de la Montagne...

A l'angélus, par des chemins dérobes sous les cactus et les tamariniers du Fond Condé, comme si elle avait conscience d'avoir mal fait, Nénaine rentrait avec Alexis. Ils passaient en silence dans des ruelles à voûtes d'arbres où se plaignaient les moustiques du crépuscule; de toutes petites maisons lépreuses à rideaux propres vivotaient, leurs lucarnes cachées dans le feuillage fongueux des manguiers : par les barreaux que les chiens errants avaient entr'ouverts, on vovait des

grand'mères mulâtresses qui, en camisole blanche, somnolaient, assises sous la varangue. Au-dessus de ce bout de quartier où les comptables de magasins, les commis de bureaux, les clercs d'avoués et de notaires, tous les employés de couleur qui gagnaient leur pain en ville, reléguaient leur famille, l'air du soir sentait la poussière et la résignation. A l'idée que, vivant toute la semaine avec les petits noirs des Frères, il n'aurait pas dû encore passer le dimanche au milieu des gens de Casabona, Alexis se révoltait; mais avec une curiosité avide et comme douloureuse, il regardait au fond de toutes ces pauvres cours humiliées dont les fleurs de lianes seules, par-dessus le mur, venaient se montrer à la rue. Derrière une haie une voix héla :

— Aglaé, ma fille, arrive un peu dire au moins bonsoir au monde!

— Courons vite, — fit Nénaine — donner un salam à Mme Olivette! »

Le visage blême comme l'ivoire sous les bandeaux luisants, Mme Olivette taillait toujours une étoffe, assise entre ses trois filles, parmi les géraniums de son parterre. Comme dans certains emplacements des colonies toutes les demoiselles périssent de la fièvre, tous les hommes dans cette famille étaient morts : le père, maigre employé de la commune, d'un catarrhe; les deux garçons, avant de dépasser vingt ans, et le seul gendre noyé aux îles Comores. Afin de vivre, Mme Olivette cousait des costumes pour messieurs (noirs comme blancs), dans les coupons que la jeune veuve allait, une fois la semaine, marchander à crédit chez les Arabes. Tout le monde en ville admirait leur courage. Mais l'ennui, c'était que dans cette case où il n'y avait pas d'homme, chacune voulait vous embrasser au moins deux fois!...

— Quelle pitié! — disait Nénaine en sortant. — Voila Mlle Hortense qui ne peut plus

donner de leçons de piano parce qu'elle est devenue sourde à l'éineri avec la quinine! C'est la misère plus bas que terre! Ah! si un jour Dieu m'envoie la fortune!... »

Comme les Olivette, bien des familles blanches s'étaient retirées de la ville pour enterrer leur pauvreté au milieu des gens de couleur, en se rapprochant de plus en plus du cimetière. Et on ne savait comment ni depuis quel temps tout ce monde bien élevé, qui vous souriait avec des figures de salon, se ilétrissait sans une plainte dans des immeubles qui, eux aussi, tombaient en ruines... La nuit, innocente et lilas, obscurcissait le sous-bois des vergers où les oiseaux de la Vierge, avant de s'endormir, sans bruit, se poursuivaient comme des papillons. Pâle de poussière, et toute droite, la route Nationale se perdait au loin avec le cahotement d'une charrette à bœufs chargée d'acacia.

Comme Alexis avait hâte qu'on fût en ville!

Dès les premiers emplacements du quartier distingué, son cœur battait d'une mystérieuse reconnaissance! Il regardait, il regardait : les fanaux de cuivre, les lanternes de Chine, les globes de verres coloriés sous les plafonds blancs, vernissaient de rayons le marbre des longues vérandas à colonnes; les belles dames des maisons reposaient en des fauteuils bas; bras dessus bras dessous, les cheveux nattés ainsi que pour dormir, les jeunes filles jasaient comme les jets d'eau sur les allées de gravois mouillés; et sur les perrons les enfants riaient fort en jouant avec les chiens, livres et cahiers ouverts sur des tabourets. A mesure que derrière les grilles, à droite et à gauche de la rue, se succédaient les immeubles où le président du tribunal, le notaire, le procureur de la République, le syndic des émigrants, le médecin maire attendaient la clochette du dîner en fumant le cigare dans leurs fauteuils, Alexis frémissait d'aise. Il entendait les

conversations vives qu'il supposait traiter de choses élevées, — et comprenait avec une sorte d'ivresse anxieuse que le rêve de son existence était d'atteindre un jour à une de ces fonctions intellectuelles de sa race. Mais... une fois rentré dans le grand emplacement de ses tantes, il se retrouvait faible pour résister, lui, tout seul, à descendre de plus en plus parmi les noirs...

— Oh! Nénaine! Nenaine! vous, qui êtes seule à m'aimer, vous causerez ma perdition!... »

Ainsi que les grelets sous les roches, mille remords tremblaient dans son cœur et c'était dans le soir, jusqu'à la détresse que donne l'intuition de l'injustice, le sentiment que de sa conduite d'enfant ^^pendrait la dignité de sa vie entière.

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