DEVANT LA PAGODE
Tête haute, Alexis s'était éloigné en faisant crier le gravier sous les acres feuillages. Les pal-
Êitations de son cœur étourdissaient son esprit, depuis, aussi obscurément qu'un Malgache, il souffrait de porter sur soi un maudit sort! De sa malchance il avait honte. Honte comme d'une sournoise et fatale maladie de famille : ainsi qu'à chacune de ses déconvenues, immédiatement, il rejetait la faute sur ses deux vieilles maniaques de tantes que toute la ville, depuis trente ans, accusait d'attirer la guigne et qui le regardaient grandir d'un mauvais œil...
Il s'ensuivit des semaines de découragement maussade où Alexis ne parla pas même à Nénaine. Puis, un samedi soir, ce fut pour luimême, comme une secousse, la surprise d'avoir accepté du premier coup, avec joie, la proposition que lui fit Ramin de l'amener au Temple malabare!...
Le sonneur criait neuf heures; Ramin, sans chapeau, balançait la tête en regardant parmi
les étoiles. Des chauve-souris, en cliquetant, se croisaient sous les poivriers des trottoirs. Parfois une cantine indienne projetait de sa porte une natte de lumière sur la rue. Debout devant son comptoir, Sami, le boutiquier, qui voulait que son garçon fût un jour interprète au tribunal, la règle en main, surveillait Petit Sami : sur un tabouret le jeune Tamby qui, né dans le pays, ne savait que le créole, nasillait en pleurant la leçon d'hindoustani.
— Et voilà votre Nénaine qui va donner l'anneau de fiançailles? — prononça Ramin.
— Oui, — dit Alexis. — Espérons qu'ils feront bon ménage!... »
Ramin sifflota entre ses dents, puis, comme s'il se lût parlé à lui-même : « Aglaé-là, oui, ça c'est une femme pour la vie! Jour et nuit le cœur pense à elle... » Nénaine avait l'estime de toutes les blanches du quartier comme lui de tous les messieurs! Puis — l'Indien danse à travers les métiers — avec Aglaé, réputée si économe, il eût abandonné son salon de coiffure, installé un grand magasin d'épices, fait monter sa race- Alexis se taisant, il regarda en l'air comme pour aspirer quelque souvenir de bal.
Au bout de la rue, par-dessus la mer bouillonnante, une lune de cuivre paraissait se fondre de chaleur en nuées rougeâtres qui se figeaient ensuite longuement comme de la soudure dans le grand ciel vide. Des vitres, ainsi que des miroirs, brillaient aux lucarnes des maisonnettes endormies sous les manguiers. Puis, au coin, devant une petite boutique close, il perla dans la solitude un pianotement de fines notes de guitare... si pointues qu'elles chatouillaient le cœur comme du bout de l'ongle. Ramin et Alexis coururent regarder par les trous de la serrure!
Deux Chinois, les jambes repliées, étaient là, assis sur le comptoir. Le visage plus jaune et plus maigre que le jour au lumignon de pétrole,
l'un jouait d'un instrument invisible, l'autre descendait sa main sur sa tresse comme s'il disait le chapelet; tous deux, les prunelles fixes sous les paupières gonflées d'opium, regardaient droit dans le vide, en extase...
— Ah! — dit Ramin, avec un rire de pitié drôle, — les compères y rêvent, le soir, qu'ils retournent en Chine! »
Ils continuèrent de marcher dans le macadam.
— Les Chinois et surtout les Arabes, — reprit Ramin, — c'est tout de même des voleurs de grand chemin : ça ne vise qu'à rafler l'argent dans l'île pour le charrier dans leur patrie! Les Maiabares, eux, restent jardiniers dans la ierre de Bourbon. Les Maiabares, c'est une qualité de monde tendre que l'amour pique comme scorpion...
— Et vous, Ramin, mettons qu'on vous donne à choisir entre un voyage en France et un voyage dans l'Inde?..., »
Ramin prit plaisir à réfléchir.
— Moi d'abord, je suis né dans le pays!... quand j'avais votre âge et que je ne vivais qu'avec les Maiabares de sucreries à ramasser la bagasse, ça m'aurait tenté le cœur de voir Madras; mais, maintenant que j'ai passé coiffeur des blancs, je reste content dans mon jardin; mais, s'il faut lever mon doigt, je dis : la France! »
Il frétilla des reins, puis — comme s'il eût conscience d'avoir flatté Alexis :
— Holà, petit frère! — dit-il soudain, — grand service que Ramin vous demande en grâce : n'écrivez plus de lettre à ce vilain Cafre de Charlie pour votre jolie Nénaine!... Dites-lui de ne pas engager son sort!... Quand je pense que c'est pour un flandrin pareil que cette jeune fille-là prend la peine d'avoir un amour à la fleur d'oranger sur le cœur!... Charlie c'est une espèce de mulâtre-chenille qui, sans rien faire,
va manger petit à petit l'argent de son travail...
— Mais ce n'est pas avee vous que Néuaine pourra se marier, Raniin : vous avez déjà une femme!... »
Tout gai d'avoir été vite compris, Ramin agita les épaules.
— Bah! Çarana-là c'est quasiment ma sœur : mariage de cette qualité ne compte pas, même devant la loi malabare... Ah! si Nénaine consent, il n'y a plus de Malabare qui tienne : Ramin court chercher le baptême à 1 église : vous-même parrain!... Je dis le Notre-Père à genoux devant Aglaé et puis roule la calèche-mariage!... Que diable!... Depuis quand un gentil Indien pur sang comme Ramin ne vaut pas un mulâtre à nez de patate comme Charlie, un bâtard de Cafre et de Malgache!... Qu'est-ce que vous répondez, vous, à cette heure?... »
Encore Nénaine!... A l'école, dans la rue, devant les boutiques, il y avait toujours quelqu'un pour lui parler de Nénaine, quand ce n'était pas pour lui donner des commissions, comme s'il devenait de plus en plus le frère de sa servante!... Mais à quoi cela servirait-il de se mettre en colère? Ramin vous distrayait à ce point, quand on sortait avec lui, qu'il faisait bon ne plus penser à rien...
— J'agirai en votre faveur, Ramin, seulement ouvrez l'œil sur vous! C'est très bien de me dire ça à moi, mais n'allez causer avec personne de ce que vous m'avez raconté sur Charlie : il a juré de faire éclater votre nez d'un coup de poing...
— Il est jaloux de ma figure! — dit Ramin. — Mais la chance veille au-dessus de mon chemin. Jusqu'ici j'ai récolté dans le quartier tout ce que je pouvais désirer!... Il ne me reste plus qu'à passer l'alliance à cette jolie jeune fille élevée dans la maison des blancs! Bague d'argent dans le doigt, mouchoir de cent sous dans le cou! »
Alexis le sentait comme aimanté. Ramin marchait vite; il regardait sa vie imaginaire scintiller devant lui telle qu'une grand'route sur^ laquelle il avait envie de s'élancer en dansant ainsi qu'au-devant d'un char de Pongol, et son cœur chatouillé d'espoir bourdonnait comme une peau de tambour. Soudain, lorsqu'il n'y eut plus de maisons sur le chemin, il fit volte-face :
— Et vous savez, Alexis! Votre Nénaine n'est pas si ensorcelée que ça de son fiancé! L'autre soir, à neuf heures, je l'ai entendue qui causait dans le fond de cour de Péché-Mortel avec M. Fournaise, le président du tribunal. Ce blanc-là, par mic-mac lui demandait de ne pas se marier et de s'établir pour lui. Il a proposé de lui payer un mobilier tout neuf en bois de rose fait chez M. Liessaint : le grand lit, la commode, une armoire à glace!... Elle, elle écoutait de travers, elle éclatait de rire.
— Mais qui vous a dit que c'était Nénaine? — s'écria Alexis.
— Hé! cette jeune fille-là, — déclara Ramin en portant la main à son cœur, — je la reconnaîtrais partout, rien qu'à sa voix de chanteuselégère!... »
Il s'arrêta, et sur un ton de douce moquerie :
— Voilà l'église des Malabares! — fit-il en faisant entrer Alexis.
Des cocotiers à longues palmes, balancées en rang comme des bayadères par l'alizé, balayaient en cadence la lumière de la lune au-devant du temple pâle comme du marbre. Aux branches des frangipaniers sans feuilles, des paons blancs, endormis, laissaient pendre leurs queues ainsi que des écharpes de mousseline. Et par derrière le fronton où des peintures bleues de dragons s'entrelaçaient à des reflets d'arbres, la lune passait comme sur les cordes d'une harpe entre les racines mordorées d'un immense banian.
— Espère ici, sans tapage! — Et Ramin disparut.
Assis sur une pierre froide, Alexis se trouva loin, dans un calme de rêve. Il se rappela que son père avait voyagé dans l'Inde avant son mariage, alin d'y apprendre le commerce du riz... Papa dans ses lettres parlait des corps d'Indiens qui flottaient sur le Gange... Puis il écouta. Comme on était près du rivage, le pétillement des lames sur le récif moussait en perles de cristal et il sentait glisser aussi sous le clair de lune un raz-de-marée de brise qui, régulièrement, écumait à la cime des feuillages et soufflait vers les hauteurs, où les pitons de la terre créole s'élevaient comme des trombes dans une brume irisée. Ses yeux montaient aux crêtes, puis redescendaient vers le littoral; la Mairie, ancien Magasin de la Compagnie des Indes, y brillait, toute blanche; à compter les toits nacrés des maisons qui luisaient à la lune au-dessus des vergers, son cœur se gonfla de mystère et quelque chose de doux le forçait à se répéter en confidence : « C'est ici que je suis né... je suis... né! »
Aussitôt il pensa à Nénaine. Ni M. Fournaise ni Ramin ne pouvaient se vanter de la connaître mieux que lui!... Nénaine n'était pas si folle!... Si elle ramassait dans une tirelire l'argent qu'elle gagnait depuis l'âge de douze ans, si elle taillait elle-même ses robes et ne mettait de souliers que pour aller à la messe, c'était vers un but : se marier!... devenir mieux qu'une servante, avoir sa case à elle!... Comme si un blanc, président de tribunal, ne devrait pas chercher beaucoup pieux à faire, quand il est instruit, qu'à tracasser une jeune servante raisonnable!... Par exemple! que pourrait bien répondre Nénaine, elle qui jurait l'aimer plus que son fiancé, si M. Fournaise, pour l'attirer, allait lui proposer
de s'occuper de son instruction à lui, Alexis?...
Sur le pavé de la Pagode, sonore soudain comme une piscine vide, des sandales claquèrent ainsi que des battoirs.
Frappé d'étrangeté, il se leva, immobile dans l'ombre :
Douze Indiens, sous de longues carapaces d'or, en psalmodiant du nez, se mirent à tourner dans un cliquetis de bijoux. Alexis ne reconnaissait ni le visage ni la voix de Ramin... C'étaient tous des cuisiniers, boutiquiers, gardiens de cour; mais il ne pouvait s'empêcher d'être traversé d'admiration, comme s'il était transporté ailleurs, pour ces domestiques qui revêtaient certaines nuits le costume des divinités de leur pays afin de trouver, ensemble, l'illusion de danser avec magnificence dans l'Inde!...
Ils chantèrent. Le cantique à anneaux d'argent, ainsi qu'une chaîne, serpentait à leurs Ï>ieds, s'enroulait à leurs reins. Ils précipitèrent eurs jambes, leurs bras, comme s'ils tentaient de s'en délivrer un à un. Un à un, puis tous en accord, ils bondirent avec des cris sacrés! Alors, très vieux, surgit de l'ombre un grand prêtre,
Eareil de visage à un serpent à lunettes. D'une aguette il rompit le sort : le collier de leurs rondes se décrocha; tous, ruisselants de sueur, coururent dehors et, immobiles, sans parler, ils laissèrent la lumière couler sur le mica de leurs tiares et de leurs cuirasses d'écaillés, comme s'ils nrenaient un bain de clair de lune...