‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 16 sur 35 · LE JARDIN MALABARE · texte numérisé non relu

LE JARDIN MALABARE

Entre des bancs de nuages pareils à des récifs de coraux, le ciel chaud dormait, pers comme la mer l'après-midi. Sous le silence aigri du verger des Balzamet, des rats, venus dans l'île en la cale des voiliers, se pourchassaient sur les branches et, pendus aux grappes, suçaient la joue des mangues mûres. Le long des haies d'orangines où éclosaient tous les papillons de la cour, des ailes jaunes et noires hantaient l'air alourdi par les exhalaisons du débit de tabac. Sous les pieds de goyave, la grosse tortue de terre, conservée dans la famille depuis quarante ans, — car on ne devait la tuer que pour le mariage de Zoé ou de Zélie, — s'était arrêtée de cheminer, et, tête rentrée sous carapace, restait là, semblable à une roche à marée basse.

« Sur les atlas, rêve Alexis assis sous la varangue, un trait rouge indique en les soulignant les qui appartiennent a la France. L'île B

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bon appartient à la France. Moi aussi j'appartiens a la Franco. ^> A ce mot que le cœur entend avec un frémissement, la tête se dresse pour •regarder en face, à l'horizon marin; c'est toutes 1rs lois comme, quand au jour de la première communion, on s'est dit : « Je porte Dieu en. moi! » Mais pourquoi l'île Bourbon dépend-elle de la France? On lui avait fait des lectures sur la découverte de l'Amérique par les Espagnols, mais rien sur la prise de possession de son île par les Français!... Qui les premiers devant feourbon avaient crié « Terre! Terre! »? Il imaginait aussi difficilement les premiers Français dans l'île où il vivait que les premiers hommes dans le paradis terrestre. Il ne savait rien, sinon que son pays, comme par une parenté séculaire, se rattachait à la métropole par-dessus l'espace. Alors l'esprit de la France, par delà les mers, était descendu sur cette île, un peu comme il faut admettre que l'esprit de Dieu est descendu du ciel en langue de feu sur les apôtres?... Dans quel dessein la Fi ance, plutôt que l'Angleterre, avaitelle commencé un jour à occuper cette aiguade déserte aux antipodes?... Pourquoi des familles avaient-elles quitté la Bretagne et la Normandie pour venir y vivre à jamais?... Comme ses yeux sur les nuages de l'horizon, la réflexion se heurtait là à un mystère. Et lui, né dans cette île de parents qui avaient anciennement vécu en France, avait-il été dénommé Français comme on l'avait baptisé chrétien? Mais l*église, elle, apprenait à tous, noirs comme blancs, par les sermons, à l'instruction, pourquoi et comment on était chrétien. Personne n'enseigne aux enfants de la colonie pourquoi ils sont Français ni comment ils doivent l'être... C'est une chose miraculeuse pour un enfant, mais il doit venir un jour où l'on s'explique la force par laquelle, par delà un espace de contrées et de tfl race, détaxé* d« »« pMH*> ne pro*

longe et fructifie avec la plus vive conscience d'elle-même... Ainsi, montre l'histoire naturelle, un volcan en activité au centre d'un continent projette par des racines sous-marines et fait éclater au loin un cratère : celui-ci déverse, pour en former une île nouvelle, tous les éléments géologiques du pays d'où il provient et sur lesquels fleuriront, sous des brises inconnues, les semences de la terre originelle...

Alexis aimait à voir les fonctionnaires sortir de leur bureau parce qu'il réfléchissait aux « relations » que doivent entretenir les services maritimes avec l'administration d'Europe. Quand des magasins annonçaient de fraîches cargaisons, il rêvait aux correspondances que, depuis 1700, les négociants échangent avec les grandes maisons de Bordeaux et de Nantes... Debout, adossé à la grille, il regardait tous les soirs, à la fin du travail, la voie Nationale qui, durement macadamisée par les noirs de la Geôle, s'éclairait, droite; sa mémoire prenait plaisir à passer par toutes les rues qui, se coupant en rectangles égaux, quadrillent régulièrement la ville sur le modèle, dit-on, de Lorient... Ce qu'il dessinait pour son agrément au revers des cahiers, c'était le plan du quartier avec la position des principaux bâti* ments : l'animation commerciale — magasins, dépôts, comptoirs, — développée le long du port, l'organisation administrative encadrant la mairie et les pensionnats rayonnant autour de l'église. Toujours, au bout de ses méditations curieuses, comme l'œil découvre la mer au fond des rues, il croyait percevoir une raison lointaine, une autorité prévoyante qui, dans le passé, avait disposé le cadre d'une grande cité là où jadis, comme aujourd'hui encore à la Ravine-Blanche et à Manapany, les navigateurs devaient chasser le cabri sous des lataniers et des benjoins...

Peu à peu, le vent de mer s'était levé. Les martins s'égosillaient contre le vent qui dégrenait

leur nid de paille. On entendait chanter Nénaine

dans la salle à repasser :

Dimanche beau matin, zène fille, nous virerons au bazar. Vous allez mettre notre petite robe, zène fille, avec vos sou-

[liers!

Moi, je vais mettre mon caleçon, zène fille, avec mon cha-

[peau :

Vous allez passer par la porte, zène fille, moi je passerai

[par la fenêtre.

Nous irons dans la cariole, zène fille, ou bien dans la calé-

[che.

Patate avec manioc, zène fille, nous irons manger!

Pour ramasser le linge qui s'envolait, Nénaine sortit du cabanon. Elle aperçut Alexis.

— Ecoutez un peu ici ! — cria-t-elle. — Vous allez rendre à votre Nénaine bien-aimée un grand service : vous monterez porter le devant de chemise en dentelle que j'ai fini cette nuit, au jardin de Ramin. Sans manquer, Çarana qui aime faire sa belle coquette va acheter...

— Mais vous êtes trop raide, vous là! — dit Alexis les mains dans les poches, — vous savez que Ramin se démène comme un diable pour vous enlever en mariage et vous voulez que sa femme achète de votre travail... »

Le front de Nénaine se rida : « Il n'y a pas de ceci et de cela! — pesta-t-elle. Çarana achètera parce qu'il n'y a pas beaucoup de grosses Malabares à qui un petit blanc fait l'honneur de proposer de la broderie!... Et, adoucissant la voix : — Ne soyez pas mauvais cœur! Votre Nénaine a absolument besoin d'argent : la saint Charlie sur l'almanach tombe le samedi qui vient. Un mari c'est une fine mouche : on ne le colle qu'avec du miel. Je veucx lui donner un cadeau qui compte parce qu'on m'est fiancé qu'une fois dans l'existence... »

Sifflant à la brise pour dissiper l'ennui d'être envoyé en pareille commission. Alexis monta la rue des Moulins.

On criait :

— Bon bœuf, bon bœuf nouveau!

Un taureau de Madagascar, blanc et feu, descendait en balançant dans la poussière un collier de lauriers rouges. Il s'arrêtait pour beugler, mais la bande de noirs trépignait dans un tapage d'accordéon, le poussant vers l'abattoir.

Alexis sauta le muret de liane-velours, fut dans le jardin de Ramin.

11 aimait à s'y rendre souvent pour le plaisir que goûtent les enfants à voir pousser des plantes soignées. Mères de famille et demoiselles aussi venaient le visiter, car les Indiens séduisent l'amitié des blancs par cette tendre poésie du jardinage qui les fait entourer de potagers gais comme des parterres la ville où leurs enfants seront plus tard gros commerçants.

Sur le sol couleur de bétel, des bosquets de piments rouges, des allées d'aubergines et de tabacs en fleurs, dans une odeur d'épice humides, conduisaient à travers les planches de radis, de tomates et de choux de Chine. Un dolman garance qui datait de la descente des Anglais dans l'île en 1810, tendait parmi le thym et les petits oignons des bras d'cpouvantail. Sous les feuilles larges où éclosaient des vastes corolles safran, les citrouilles, entre les maïs et les ricins, couvaient leurs fruits verts comme des pastèques. Dans les emplacements voisins, au-dessus de ce jardin en contre-bas, la brise fracassait les tamariniers, les gousses des bois noirs crépitaient comme des castagnettes; mais pas un souffle n'agitait les hampes de pampas ni les palmes de bananiers qui bordaient la paillote où Ramin habitait avec Çarana...

Devant la mare, il n'y avait que l'arrosoir.

— Çarana? Où êtes-vous passée? — cria Alexis.

Vn mhv\ bégaya derrière ïm case i M &vs?i!

Sous la tonnelle : personne! un grand panier de cresson mouillé, et à côté, un vase de cuivre. Alexis mit le pied sur le seuil :

— Çarana? »

Une terreur folle fascine son cœur :

Un Malabare, les cheveux dans le dos, à califourchon sur le ventre de Çarana, tourne vers lui des yeux brûlants de rhum, comme pour bondir!... Mais, ainsi que s'il ne voyait rien, il lève son sabre; et comme s'il s'étranglait luimême à mesure, avec des « rah... rah... » tête baissée, il hache, hache le cou de Çarana... A terre il y avait comme du sang de poule.

...Alexis se retrouve dans la ruelle des Sœurs, transporté il ne sait comment, sans chapeau.

— A l'assassin! A l'assassin! »

Mais il ne s'entend pas, comme s'il hurlait en dedans... Au coin de la rue Nationale, devant la boutique du Chinois, enfin sa voix déchire sa poitrine :

— A l'assassin! Femme de Ramin!... Là-haut jardin! »

Les pieds nus des journaliers noirs ronflent dans la poussière en montant. Lui, en descendant, croit courir dans du mou...

La porte de la salle à repasser était ouverte :

— Oh! oh! Nénaine! »

Jetant son 1er, Aglaé se précipite sur lui comme s'il était en feu. Elle sent trembler les bras de l'enfant qui frotte, frotte son visage entre ses jambes, contre son tablier.

— Montre la figure! — crie-t-elle. Il la cache. — Ah! Dieu du ciel! — hurle Nénaine. — Grand pardon, madame Alexis! Par ma faute l'enfant est devenu aveugle!...

— Non! non! — dit Alexis.

De force, Nénaine le prend dans ses bras, le transporte au milieu de la cour, près du bassin. Là elle s'empare de son visage et, les prunelles

avides, regarde l'enfant blanc jusqu'au fond des yeux.

— Merci, Seigneur! — prie-t-elle.

Dans la rue„ des hommes, des blouses de négresses, des blancs courent comme à l'incendie. Nénaine hésite, puis se précipite aux nouvelles.

Seul, Alexis escalade les strois perrons. Il ne sent toujours plus ses jambes. Seulement le besoin animal de se terrer dans du noir, de ne plus voir rouge!... Dans l'ombre de l'escalier, quelqu'un lui barre le passage. Tante Zoé ! Droite et balbutiante, elle serre sur son corsage le coffret à bijoux.

— Non ! non, tantine ! Pas de feu nulle part ! » Maintenant à l'air frais de la galerie, sa tête

tourne, tourne...

Voûtée, Zélie écoute à la porte du corridor.

— Chut! chut! — implore-t-elle de ses mains en mitaine.

Une voix de femme expliquait dans la rue :

— Qu'est-ce que j'avais toujours dit?... Ramin avait volé Çarana au camp des Malabares. Le mari est revenu et a coupé le cou de Çarana : Que voulez-vous? toujours les hommes qui boivent, les femmes qui trinquent! » — C'était Nénaine qui, debout au milieu de la chaussée, l'annonçait à tout passant.

Les deux sœurs se regardèrent sans dire mot, avec un âpre plaisir à se reconnaître saines et sauves l'une et l'autre. Puis, l'aînée, comme si elle allait avoir une faiblesse, posa la main sur l'épaule de Zélie. Alors un accès de rage froide redressa leur cœur... contre cet enfant qui venait encore d'alarmer leur existence! Elles cherchèrent où il avait passé et de leurs mains tourmentées poussèrent la porte de sa chambre.

Abattu sur son lit, Alexis avait enfoui sa face dans l'oreiller et, secouant sa tête avec une frénésie révoltée, sanglotait comme un enfant perdu...

— Nos prédictions se réalisent une à une! — prononça Zoé, en mordant ses mots. — A force de gambader chez les noirs, vous finirez un jour sur les bancs du Tribunal!... Vous serez la honte de notre famille I «

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