LE MARIAGE DE NÉNAINE
Et Nénaine se maria.
Il y eut un beau jour pour les noces.
Un de ces jours où il semble qu'il se brise de la lumière sur toutes choses pour qu'on s'en souvienne plus tard!...
Une Victoria, trois mylords, miroitèrent dans la poussière. Aglaé, penchée à droite et à gauche, saluait des yeux toutes les cours. Sur son perron, Péché-Mortel criait en agitant les bras. On s'arrêta devant la maison Balzamet. Aglaé arrangea sa traîne pour qu'Alexis s'assît sur le strapontin, en face d'elle. Et, à la joie des cochers qui se moquaient publiquement des toilettes, les voitures roulèrent.
— Comment trouvez-vous votre Nénaine en mariée? »
Elle avait la voix changée, ne riait pas; elle regardait Alexis, le visage adouci d'une plaintive inquiétude...
Nénaine était loin de faire mal en mariée! Les fleurs d'oranger tombant en grappe de sa coiffure,
les bouillonnes de son col de salin présentaient son visage dans une clarté d'ambre où brillaient, très noirs, ses yeux réservés comme ceux des jeunes filles. Immobilisée toute droite sous le voile de mousseline qui avait coûté quinze francs cinquante, elle souriait, réfléchie comme une orpheline en arrêt devant la vie, dans un état de grâce du cœur où s'affinait sa race...
A la débandade, au-dessus des vergers brûlants les cloches sonnèrent, quand, sous le péristyle, dans le roucoulement des pigeons, la noce forma cortège. En capotes à fruits rouges, en bergères de dentelles bleues, c'étaient presque toutes des demoiselles, les mères restées à Casa-Bona à cause du peu de voitures. Le sang de leurs corps dodus de blanchisseuses, étouffés dans des robes de bal à basquines vertes et soufre, échauffait leur visage joyeux, et leur corset craquait quand elles éventaient leur cou en sueur... Les cavaliers, prognathes, contenaient du gibus, à la hanche, le dandinement des queues-de-morue. Et les couples, dans la crainte d'éveiller par le grincement de leurs chaussures l'écho des trois nefs, s'avancèrent sur le marbre en pliant le genou...
Un vicaire murmura des paroles en latin. Enfant de Marie, Nénaine baissait la tête, agenouillée en servante devant le Sacrement, les mains gantées sur le petit livre de messe où elle ne pouvait lire. Comme si elle avait encore trop peur de son audace à vouloir changer son existence de jeune domestique en une vie de femme qui tient son ménage, elle levait à peine les yeux vers le Tabernacle. Par moments, avec légèreté, elle se retournait vers Alexis pour lui faire comprendre qu'elle le mêlait à ses prières d'avenir. Mais elle n'avait même plus la force de sourire tant elle paraissait tremblante, exténuée d'avoir désiré depuis si longtemps ce mariage dont elle doutait jusqu'à ce jour, et pour lequel, la veille encore elle avait fait la navette à la mairie, dans
tes magasins, chez le cocher, chez le pâtissier, n'ayant pas dormi, de sa dernière nuit de jeune fille, pour repasser les pièces de son trousseau! A la sacristie, elle tint à ce qu'Alexis signât
sur le registre des témoins- La noce avait lieu à Casa-Bona. Dans la torpeur bleue des aloès les moutardiers chantaient. Œillets à la boutonnière, les invités se courbaient afin de circuler en gibus sous les cordes tendues pour le linge parmi les pignons d'Inde. Tout autour de la case» mamans et enfants du voisinage cancanaient et riaient!
Et ce fut le Repas.
Les demoiselles du cortège ayant déposé sur le lit leurs chapeaux et leurs écharpes, Ton pénétra sous la salle verte.
Maîtres en l'art des Yeposoirs, les noirs avaient suspendu de perte en perte des guirlandes de, liane-aurore, des hampes de laurier blanc et des bouquets de géranium; des cannes à sucre, aux encoignures, fixaient la verdure des mousses. Par-dessus le pétillement des verres, une tour Eiffel de nougat, piquée de dragées d'argent, lançait en fusée une petite mariée fine comme une poupée de vitrine. A mesure, on s'asseyait sur les bancs de bois; les cavaliers avaient tous conservé leur gibus. Le visage hors du voile, Nénaine, au centre, faisait des yeux doux à tout le monde qui l'examinait :
— Je vous guette, madame Nicole, — criaitelle, — je pense au temps passé : je n'oublie pasi qui m'a donné mes bottines de première communion ! »
Cependant la joie de manger en habits excitait les hommes à la goguenarderie. Après avoir jeté un regard sur les plats qui arrivaient, des charretiers annonçaient en enfilade : « Attention devant! Gare à la sauce mousseline! Voilà les bouchées à la Reine!... »
On mangeait gros parce qu'on avait très faim.
1&& le miracle de la hace
Au bas bout, les vieilles marnant essuyaient les joues des négrillons. Scus la table grcgnaient» en rongeant, des chiens mendiants. Incapables de résister à l'instinct de ser\ir, des invités,) se levant, débouchaient, versaient à la ronde le viir de bordeaux qui marquait en violet sur la nappe. Un moment, Nénaine flaira qu'on allait portei* lés toasts. Elle se dressa, regardant son alliance à sa main.
— Ce n'est pas à la mariée à tirer le premier coup de canon! — lança un garçon de magasin.
— Eh bien! mordez votre langue! — glapit Nénaine. — S'il y a un jour...
— S'il y a une nuit...
— S'il y a un jour dans la vie où Ton a le droit de faire tout ce qu'on veut, ça doit être le jour du mariage! »
Et, aiguisant la voix, elle cria :
— Aujourd'hui, c'est la nouvelle mariée qui commande!...
— Vive la nouvelle mariée! Vive Gharlie! Vive la société!
— Parfaitement ! — poursuivit Nénaine. — Je n'ai pas consenti qu'on porte à ma santé la première parce qu'il y a quelqu'un qui doit passer avant nous tous, car c'est le bouquet de la fête- Ce quelqu'un là, c'est un petit garçon qui a voulu être près de sa Nénaine le jour de son mariage et qui a toujours été pour moi bon comme un Jésus! Ça n'a jamais dit un juron, ça a toujours bien travaillé. Ecoutez-moi, et toi aussi, Charlie : si mon âme est enchantée d'entrer en ménage, mon cœur est à la peine de quitter le petit blanc sur lequel j'ai veillé. Holà! nous pouvons dire, Alexis, que nous avons mangé ensemble de vilains jours. La vie pour votre Nénaine est devenue rose d'amour; un jour aussi vous allez marier!... Le cœur de votre Nénaine vous bénit!... »
Elle lui envoya un baiser.
— Maintenant, — cria-t-elle, — Alexis va vous dire comme il aime sa N en aine!.., »
S'essUyant les lèvres d'un revers de main, les noirs regardaient Alexis avec un respect qu'ils n'ont pas pour leurs enfants.
— Vous autres tous, — commença Alexis, — vous voyez quelle noce Nénaine a pu vous payer avec l'argent de son travail!... Charlie, je vous félicite d'avoir choisi Aglaé, mais ce n est pas tout : il faut que vous ayez des prévenances pour elle, que jamais vous ne leviez la main sur sa tête, que vous lui rapportiez fidèlement votre argent de semaine, que vous soyez aussi bon que Nénaine, pour qu'on dise que qui se ressemble s'assemble!... »
Il chercha un peu :
— Charlie, vous êtes maintenant menuisier; il ne faut pas que demain vous vouliez vous faire maçon : pierre qui roule n'amasse pas mousse!... Nénaine, elle, n'a pas de défauts, elle va vivre toute sa vie tranquille dans sa case. Je dis : Vive Nénaine! et à la santé des mariés! »
Il s'assit. Alors il rerçut comme il avait trop bu et trop mangé... Extraordinairement longue, blanche et noire, avec les bouteilles, les carafes frappées de soleil, les corsages de couleurs acides» la table tournait autour de lui comme Une salle en danse! A travers un bourdonnement aussi chaud que de la fumée, après les applaudissements, il distinguait la voix de Nénaine : « Mon' Dieu, comme son cœur bat fort! » et elle l'embrassait. Lui, il appuyait ses mains ouvertes sur la nappe pour s'y sentir plus ferme. Il était content maintenant d'avoir fait son devoir, mais s'attristait étrangement. Une inexprimable indulgence tremblait en lui, il souriait à tout le monde, trouvant les visages dignes et bons, satisfait de voir que les rcirs savaient se tenir... et il avait envie de parler encore, pour dire qu'il n'avait pas honte de déjeuner avec eux!... Dans sa tête il
sentait mêlés l'orgueil et la modestie, par l'un se rattachant à sa race pour la préserver en lui des promiscuités, attiré d'amitié par l'autre vers les gens inférieurs qui l'entouraient, dans le besoin de s'en faire aimer plus que de les comprendre. Cependant, par facétie, un cavalier prévenait des yeux Balzamet, puis versait un plat de haricots'rouges dans la poche de son voisin. D'autres visaient à coups de camélias le sourire des demoiselles. Un garçon de pharmacie se leva et, plissant le front, le déplissant pour faire danser le gibus sur son crâne obtus, entonna :
Chauffez, vous, le tambour, cènes gens!
Tapez, vous, le tambour, zènes yens!
Guettez comment les zènes filles vont ballotter!
Ballottez, vous, les reins, zènes gens,
Ballottez, vous, les reins, zènes filles,
C'est comme un balancier de chemin de fer!
Il salua à la cantonade... Soudain, en tonnerre, un coup de canon éclata, puis longuement, s'écrasa sur la montagne. Tous haletèrent :
— La malle est arrivée!... »
Dans les cuisines, sous les cases, au bord du canal, comme un grand éternûment de bonheur traîna :
— La malle de France î La malle de France ! » Presque aussitôt les jeunes filles, l'une après
l'autre, chantèrent... Ce furent ces romances dont elles étirent la sentimentalité criarde sous les filaos du lavoir, et qui doivent s'élever jusqu'au septième ciel pour couvrir le tapage des battoirs. Toutes, anciennes élèves de l'Ecole gratuite, caressaient les s avec langueur, chatouillaient les z comme des baisers, berçant leurs bons cœurs de nénaines avec des refrains balancés. Entre leurs mamans et leurs zézères qui, le coude levé, les éventaient, elles soupiraient après les zéphyrs du Printemps sur la Prairie en fleurs, après le retour de l'Hirondelle dans l'azur, après les
il MIRACLE DE LA RACE 1 '< I
Amants en souffrance au bord du Lac... Les yeux dormant sur l'horizon de pandanus, leurs voix éperdues au loin à ne plus revenir jamais, elles dérivaient sur la Vague vers un lointain rivage qu'elles ne devaient point voir. Les mères les regardaient avec tristesse comme si, partant pour l'amour, leurs jeunes filles devaient un jour partir pour la France!... Les voix effilées, brisées à tout instant par le bruit de la vaisselle qu'on lavait déjà pour la rendre à la vieille Mme Oosithée, laissaient sentir jusqu'aux larmes comme les noirs se font illusion! lasses de répondre en français aux compliments des galants, les petites modistes s'embarrassaient dans leurs phrases et, perdant la tête, secouant leurs bijoux, lançaient des cris désolés.
Sur un sourire d'Aglaé, Charlie se leva et, prenant Alexis, le porta vers la case pour qu'il s'allongeât sur le lit. Alors les hommes et les femmes se réveillèrent d'un coup :
— Bravo Aglaé ! Bravo Charlie ! — Miracle est arrivé!... L'a marié ce matin et déjà il y a un z'enfant de treize ans sur les bras... O toi! »
Alexis s'endormit, le cœur très gros comme si, mariée, sa Nénaine devait s'embarquer le lendemain pour Madagascar...