TROISIÈME PARTIE
La salle à manger des Balzamet, à l'ancienne façon du pays, était pavée contre l'humidité des hivernages, les pieds de la table encastrés dans le bitume qui, à force d'avoir été brossé à la cire, reluisait comme de l'ébène. Tout y rappelait les précautions auxquelles durent s'ingénier les premiers Européens pour parer aux inconvénients des climats chauds. Dans un angle, le garde-manger en fil métallique d'un bleu crépusculaire s'arrondissait sur une tige de fer qui, plantée dans une auge de granit emplie d'eau, isolait des fourmis de rinde les provisions. Deux buffets en acajou foncé, qui a\ aient la couleur et l'odeur des cancrelats, abritaient, derrière leurs vitres ternies par moustiques et mouches, un service Empire a abeilles d'or et des plats d'argent. Attachée au vieux plafond par trois chaînettes de cuivre, une énorme cloche de verre renversée défendait, comme dans toutes les cases bâties de bois, la flamme des bougies des vents coulis. Une grande famille de chaises graduées pour hommes et enfants, adossée aux murs, faisait vraiment tapisserie dans cette maison où ne vivaient plus que trois personnes.
La cloison était tendue d'un de ces anciens papiers peints qui, luxe ordinaire des intérieurs créoles d'il y a cent ans, représentaient encore la patrie à ceux qui l'avaient quittée... De quelque côté que l'on fût assis à table, la vue voyageait moelleusement sur une seule et immense prairie : Au ras de la pelouse que paissaient bœufs et agneaux glissait une rivière blanche où les lavandières en cotillon diapré battaient le linge, où le pêcheur flottait dans une barque verte comme un canard, où tournait un moulin fleuri au dos d'une gentilhommière rose. Quenouille en main, la bergère regardait la berline vertpomme s'engager sur le ponceau bossu. D'une rive à l'autre, ce Pays du Tendre déroulait les harmonies et les scènes des quatre saisons assemblées dans une ronde, et toute la campagne paraissait la paisible dépendance du Château qui, défendu par des chiens hurlant au cor de chasse, pointait ses tourelles au-dessus d'un bocage gorge-pigeon. Mais la pluie des Tropiques avait déteint partout en jus de tabac le ciel de France, gondolé sous le vent des cyclones. Aux heures des repas, des lézards lépreux y zigzaguaient en crissant! Et la grosse araignée des maisons, en quête des mouches d'orage, dilatait l'étoile noire de ses huit pattes velues au-dessus du clocher de ce pays sans horloge, — comme l'Eternité.