‹ Le miracle de la race; roman [par] Marius [et] Ary LeblondChapitre 3 sur 35 · LE SALON DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LE SALON DE FAMILLE

Bougie à bougie, les candélabres s'allumèrent dans 1 immense glace à cadre d'or. Les housses raides des chaises rangées en ovale, l'émail vert et rose des vases de Chine sur la table vernie du piano à queue, s'éclairèrent du feu des flambeaux tremblants en lueurs de prismes aux pendeloques du grand lustre de Venise. La solennité du mobilier massif sculpté dans l'Inde, indérangé depuis des ans, une odeur de vieux bois de santal et d'antiquités, imposait à ce salon la tristesse d'un musée ancestral qui, en concentrant les soins pieux des vivants, devait se conserver intact sous leurs yeux pour demeurer après leur trépas tel qu'il avait été avant leur naissance. Un énorme tableau, dressé en face de la glace, y reflétait une dizaine de grands-parents à visage d'albâtre, engoncés dans des costumes de deuil. Par leur présence muette le salon apparaissait, au centre de la maison, comme le tombeau de la famille : on ne l'illuminait qu'aux jours de cérémonie. Et les chaises, dans le silence chauffé seulement par la flamme des chandelles,

avaient l'air de veiller, comme un mort étendu au milieu d'elles, le canapé voilé de dentelle blanche sur lequel avait été exposé le corps de tous les Balzamet.

Les deux demoiselles Zoé et Zélie, ayant allumé chacune un candélabre, s'assirent en même temps l'une en face de l'autre. Et, tranquillement, en attendant la visite, leurs longues mains blêmes pareillement croisées sur leur casaquin noir, elles se regardèrent l'une dans l'autre comme dans un miroir...

Zoé avait quarante-cinq ans révolus et Zélie avançait vers la quarantaine, mais personne ne pouvait deviner quelle était l'aînée, car le temps, pas plus que la nature, n'avait réussi à distinguer ces deux fausses jumelles, que l'espace non plus n'avait jamais séparées. Sous la coiffure à rouleaux, tombant en breloques de vieux cheveux derrière les oreilles à dormeuses, le même visage aux joues exti aordinairement allongées, les pareils yeux noirs, hagards, ensevelis dans un teint de cire, l'identique voix figée et une égale marche de somnambules. Non seulement la constitution physique de ces deux créatures tardigrades donnait aux gens de la ville, friands de se moquer, l'impression d'une nature dont le mécanisme radotait de vieillesse, non seulement leur figure présentait à la vue des yeux dessinés à l'arrière-mode, un nez à grains de beauté, toute une harmonie d'humanité rococo qu'on croyait à jamais reléguée au fond des caveaux comme les robes malakoff et les palanquins le sont au fond des caves : mais les deux Balzamet ne s'affublaient que de défroques soigneusement surannées. Pour se rendre le dimanche à l'église, où elles allaient séparément entendre la messe afin de n'avoir à payer que l'abonnement d'une place, elles exposaient à la clarté des trottoirs des jupes courtes à volants de guipure, des casaquins de jaconas noirs brodés, sur les deux pans

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de la basquine, d'une paire de bouquets de fleurs verts et rouges, des éc harpes de moire jaune nouées en papillons sur la taille, et, tenues très haut, bien au-dessus des capotes à colibris, de toutes petites ombrelles gorge-pigeon à manche d'ivoire. Le grand air de dignité distraite avec lequel elles portaient, comme deux mannequins, les vieux costumes défunts de la colonie, excitait dans l'église le rire de la .paroisse. Aux sorties d'ofiiees les négrillons de l'école des Frères couraient au-devant d'elles, leur ménageant d'un coin de rue à l'autre, en trépignant, un succès de « mardi gras ».

Par miracle, pour elles, le temps de leur adolescence durait toujours! N'ayant jamais été mises en pension où elles auraient pu frayer avec des compagnes de leur âge, elles avaient été élevées dans la maison par leur mère qui les tenait assises à droite et à gauche de son fauteuil, car elle faisait trop souvent le mauvais rêve qu'on lui rapportait le cadavre d'une de ses filles noyée dans le grand bassin de la cour. Quand, à sa mort, elles furent obligées de quitter cet immeuble dont elles ne s'étaient jamais absentées un jour ni une nuit, ce fut peur elles une émotion d'anéantissement aussi effarante qu'à la disparition de leur mère. Dans la nouvelle case, avec une activité maniaque, ces deux bigotes du culte de la famille s'appliquèrent à reconstituer un intérieur en tous points semblable; il y eut, au premier, « la chambre de maman », « la chambre de papa » avec lits, armoire, table à toilette aux mêmes places, et elles s'habituèrent à l'idée de vivre orphelines quand elles purent circuler en s'y orientant absoîume t comme dans le sanctuaire de leur berceau. Seulement, par une horreur pour la maladie de peau qui les empêchait de communier avec tout le monde à la sainte table, les deux « ladres » n'ouvraient les portes qu'en y piquant des fourchettes d'une

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argenterie devenue beaucoup trop nombreuse pour elles deux. x\fin de ne point fréquenter chez des modistes, de ne pas sortir, de dissimuler aussi qu'elles étaient riches, elles trouvaient un charme dévotieux à ne revêtir que les robes dans lesquelles leur mère les avait vues et plus tard celles dans lesquelles elles avaient vu leur mère. Elles en étaient ainsi arrivées, aussi scrupuleusement que les froides chenilles se tissent un cocon de soie protectrice, à s'envelopper dans l'illusion d'une continuelle jeunesse. Très riches, mais ignorant les affaires, elles songeaient à leur avenir avec une ferveur inquiète de vierges. Brouillées avec leur frère Médéric parce qu'il était « tombé à la négraille », comme avec leur belle-sœur, la mère d'Alexis, parce que cette femme avait entraîné leur autre frère dans un « mariage d'amour », chacune des célibataires assuma Ta responsabilité de songer à la protection de l'autre. Elles ne vivaient plus que pour se « gâter », comme deux petites sœurs bien unies et qui sentaient au-dessus de leurs têtes à boucles la bénédiction de leur maman.

— Tantines, tantinesî — cria en entrant Alexis. — Voilà Mme Cébert! »

C'était le premier élan qu'il avait vers les vieilles filles depuis avant-hier qu'il habitait chez elles, tournant vainement autour de leur silence pour savoir ce qu'on allait décider de lui.

— Eh bien! laissez-la venir! — dit Zoé en exprimant leur contrariété de recevoir une étrangère.

En voisine, Mme Cébert arrivait nu-tête. Pris de sa fièvre studieuse à revoir sa maîtresse après plusieurs jours d'oisiveté inquiète, Alexis s'assit à côté d'elle, et il écoutait sa voix prononcer avec une étrange douceur les compliments de condoléances sur la mort de son oncle... quand tante Zoé l'interrompit :

— Madame Cébert, nous ls heureuses prendre ce que vous pensez du fils de notre

— Oui, nous serions heureuses, — reprit en écho tante Zélie.

rt regarda Zélie, Zoé, et, la gorge étranglée, repondit avec quelque vivacité :

— Mon Dieu, Mesdemoiselles, si vous avez consulté les carnets de notes d'Alexis, vous devez être au courant de son travail. Il est on ne peut plus satisfaisant! Je ne le dis pas pour l'inviter a se reposer sur ses lauriers, bien au contraire, mais pour qu'il s'eiïorce de faire de plus en plus honneur à mon pensionnat : Alexis est jusqu'ici de beaucoup le meilleur élève de la Division A.

— Parce que le conseil de famille, — continua tante Zoé en gardant les yeux baissés, — après la mort de M. Médérîc Balzamet, nous a laissé sur les bras l'éducation de cet enfant... C'est pour nous quelque chose d'aussi inattendu qu'embarrassant. Voilà pourquoi nous avons pensé d'abord à vous interroger. Si notre neveu n'a pas tiré de votre école tout le bienfait qu'on peut attendre...

— Il a déjà douze ans, — ajouta tante Zélie.

Mme Cébert, toujours impatiente et mal préparée par une journée de lutte à pénétrer ce qu'on voulait exactement d'elle, regarda Alexis pour deviner au visage de l'enfant, qu'elle connaissait, les intentions des tantes réputées « phénoménales », qu'elle n'avait jamais approchées. Ses yeux, sans lassitude, fixaient les yeux de sa directrice d'école : sa figure seulement plus pâle avait, de ses paupières aux joues, ce secret tremblement que donne à l'enfant la mélancolie des proches départs... Vite, Mme Cébert comprit que, pour ne point avoir l'ennui de le prendre chez elles comme externe, les deux vieilles filles avaient décidé de l'expédier comme pensionnaire au Lycée :

— Je vous demande pardon, Mesdemoiselles, — dit-elle, — mais vous ne vous rappelez peutêtre pas qu'Alexis n'a pas encore atteint chez moi sa dernière année et qu'il doit, l'année prochaine seulement, entrer dans ma classe de Latin? Alexis est une nature d'enfant spéciale : il est certains grands pas sur le chemin de l'instruction que, tel que je le connais, impressionnable à l'extrême, il ne pourra faire que guidé par des personnes à qui il se sera attaché dès l'enfance... L'étude du latin en est un. Ah! il y aura encore pour nous, acheva-t-elle en se tournant vers Alexis, bien des grosses crises de larmes! Mais on fera un jour de bonnes versions et de bons thèmes latins, comme on présente aujourd'hui des devoirs français sans faute! »

Alexis s'était levé, incapable de sourire ainsi qu'il aurait voulu à sa maîtresse, et il alla s'asseoir loin, comme si ce qui se disait se débattait trop près de son cœur. A ce moment le crieur de nuit, arrêté au coin de la rue, pour effrayer les voleurs, clama l'heure d'une voix qui se prolongeait... Interdit, Alexis s'adossa à la porte, et vit, les yeux grands ouverts, comme au passage d'un courant d'air, la lumière de toutes les bougies trembler dans le miroir.

— Madame Cébert, — formula Zoé, — nous ne saurions assez vous remercier des soins que vous avez donnés à notre neveu. Mais aujourd'hui que cette mort nous laisse seules à nous occuper des intérêts de la famille, nous nous voyons obligées de songer très sérieusement à l'avenir. L'une et l'autre nous avons longuement réfléchi et, malgré tous nos regrets, nous avons trouvé que le plus raisonnable était de vous reprendre Alexis.

— Bien, — coupa Mme Cébert. — Mais où le mettrez-vous? — ajouta-t-elle les yeux troubles d'humiliation.

— Nous ne nous sommes pas encore déei-

dées : à l'Ecole laïque ou à l'Ecole des Frères.

— A l'école... des Frères! — cria Mme Cébert. Elle s'était dressée, toute écarlate, comme

quand elle jaillissait de son bureau pour se précipiter sur un élève. Elle chercha ou était Alexis et, l'ayant découvert appuyé à une porte, les yeux égarés dans le visage Diane d'angoisse :

— Alexis, — fit-elle avec autorité, — sortez du salon : allez m'attendre dans la cour!

— Mesdemoiselles, — reprit-elle, — la parfaite confiance que j'ai dans l'avenir me fait un devoir d'insister de toutes mes forces auprès de vous, pour que vous ne brisiez pas la vie d'un petit être de cœur et d'intelligence comme Alexis. Vous ne connaissez pas les enfants, mais moi qui en ai élevé pendant dix ans, je vous garantis, je vous fais le serment qu'Alexis méritera au delà de toutes espérances les sacrifices qu'on aura faits pour lui... »

Sa gorge s'éraillait.

— C'est une question bien délicate poar des personnes dénuées comme nous de tout conseil, — marmotta Zoé.

— Justement, je vous en supplie, — dit Mme Cébert, — cherchons alors ensemble la meilleure façon de préserver l'avenir d'Alexis. Au fond, nous n'avons besoin de prendre une décision que pour une année...

— Comment, une année? — reprit Zoé.

— Mais, — déclara Mme Cébert, — mon intention a toujours été de préparer Alexis pour les examens qui donnent droit à une bourse au Lycée! Je mets ma main au feu que ce sera un succès pour lui et pour mon école.

— Vous croyez... — fit Zoé, — mais nous, nous n'avons pas le droit que vous prenez d'escompter ainsi l'incertain. Et si Alexis, impressionnable comme vous dites, n'était pas reçu? Il faudrait payer ses classes pendant six ans au

, car on serait entraîné ensuite à ne pas

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arrêter ses études, et l'état de nos affaires se trouverait en danger!...

— Mais en quoi? mais comment?... — demanda Mme Cébert.

Elle était aiîolée : son cerveau de plus en plus congestionné ne pouvait comprendre pareilles inquiétudes chez des vieilles qu'elle savait richardes. Brusquement, à un de ces réflexes prompts par lesquels elle réagissait contre la poussée de sang que toute discussion provoquait en elle, elle changea de voix, et, devenue calme :

— Permettez, Mesdemoiselles : il n'est plus question de rien de tout cela. C'est maintenant moi qui vous demande comme un service de me laisser l'éducation d'Alexis : vous n'auriez rien à payer. Je fais de sa carrière une question de volonté et de bonheur personnels. — Alexis! cria-t-elle.

— Laissez, — fit Zélie avec grimace, et pour couvrir sa voix elle conclut : — Nous réfléchirons, Madame. »

Zoé regarda sa cadette et, comme si elle la soupçonnait d'être prête à céder par manque d'usage du monde en face de l'étrangère :

— Ma sœur Zélie, — pi ononça-t-elle, — est plus jeune que moi, et ma mère en mourant m'a laissé le soin de veiller sur elle et de la défendre au besoin contre elle-même ! — Elle s'arrêta, puis d'une voix pincée : — Quant à accepter votre proposition de prendre Alexis pour rien, tl n'y faut pas penser. On n'a jamais fait de charité ki notre famille, je ne désire pas qu'on nous en fasse, à nous. Précisément, nous ne voulons pas qu'on nous la fasse aujourd'hui, si petite soitelle, pour cju'on n'ait pas à nous la faire plus grande un jour.

— Cette charité que vous ne voulez pas accepter de moi, vous irez cependant avec complaisance la demander aux Frères, qui sont là pouii recueillir les enfants de noirs et... les enfants!

donnés? Ecoutez : je ne puis pas vous dire qu en le mettant riiez les Frères, vous tuerez cet l délicat, mais il est certain que vous le liiez en ce moment dans son avenir, en lui enlevant le droit d'arriver un jour aux postes de considération qui sont destinés aux enfants blancs!... » Elle \oulait leur énumérer les différentes situations qu'il pourrait occuper, ayant obtenu au Lycée le diplôme de bachelier; mais elle se rendit compte que les deux vieilles séquestrées ignoraient plus encore que des écoliers de dix ans l'organisation sociale d'une ville. Démontée par cette ignorance encore plus que révoltée, elle leur dit dune voix de justice qui s'efforçait d'être sereine :

— Un jour, en face de vous-même et en face de l'opinion, vous comprendrez que votre neveu sera devenu un déclassé par votre faute, petit comptable chez un boutiquier arabe ou commis de quincaillerie!... En tout cas, je ne laisserai pas ia voie croire que c'est moi qui, par avarice, ai mis Alexis à ia porte de ma pension! »

Les deux sœurs demeurèrent muettes d'irritation. Que cette étrangère, pour les pousser à engager leur destinée, fût venue les menacer chez elles de l'opinion de la ville, à qui elles gardaient secrètement rancune de tous les scandales soulevés par leurs toilettes!... Zoé, la première, dressa la tête :

— Pour mettre fin à cette discussion qui a duré beaucoup trop tard, permettez-moi de vous dire, madame Cébert, que nous trouvons votre insistance déplacée. Vous semblez attacher une importance vraiment très grande à ce que notre neveu n'apprenne pas le latin et n'aille pas au Lycée; vous y attachez même un point d'honneur, mais M. Edouard Cébert, votre fils, est-il un déclassé parce qu'on le voit faire claquer son fouet sur sa charrette dans les rues de la ville, et

transporter lui-même ses cannes aux Sucreries?

Nous ne le pensons pas...

— - C'est ça; c'est ça! — gronda rageusement Mme Cébert. — J'aurais dû me douter que vous étiez des sorcières aussi sordides que ridicules ! »,

De ses mains tremblantes elle ramassa sa frileuse tombée sur le parquet. Elle la noua autour de son cou à s'étrangler.

Elle était sur le seuil de la cour auand elle rencontra Alexis. Pour ne pas voir sa ngure, elle lui prit la tête et, l'inclinant, la baisa aux cheveux

— Mon enfant, — souffla-t-elie, — j'ai fait tout ce que j'ai pu; je suis en nage, et je n'ai pas réussi! »

Debout, Alexis la regarda s'en aller.

Il était trop bouleversé, comme par un cauchemar, pour avoir la force de croire à rien de réel : et machinalement, il regardait vers les étoiles ainsi qu'ont coutume de faire les enfants en y cherchant toujours celle sous laquelle ils sont nés...

Derrière les vitres, les deux tantes, éteignant une à une les bougies qui avaient trop brûlé, avec satisfaction rendaient à l'ombre le grand salon de famille.

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